Parce qu en sa figure qui estoit le serpent d airain
1 Isaie, IX. In Dial, cum Tr^phone. Joan, IL *Nuuv
fut honnoree avant que d estre* ; pourquoy non en sa memoire apres avoir este? Et sicut exaltavit Moyses serpentem, ita exaltari oportet Filiwn hominis*.
1 . Parce que ceste veneration est tres ancienne en TEglise. Tertullien respond aux Gentils qui tancoient Fhomme de la croix. Constantin defendit qu on n y pendit plus personne (aim qu elle fust en honneur, et non pas en horreur) :\Ut honori esset, non horrori (Aug., Serm. 18 De verbis Domini). Theodose defend qu on ne la peigne en terre. Cum vidisset humicnicem, erigi jussit, dicens : Cruce Domini frontem et pectus munire debemus, et pedibm earn terimus*.
8. Nos anciens portoient la croix au col, comme tesmoigne saint Gregoire Nissene de sa soeur Macrine , etc. * Joan., III. Paul. Diac., lib. 18 rer. Rom.
VIVE JESUS
Cum jejunatis nolite fieri sicut hypocrites tristes; exterminant enim factet suas, ut pareant hominibus jejunantes. MATTH., VI.
Quand vous jeusnere s, dit nostre Seigneur, n imite s point les hypocrites, qui paroissent tristes et abbatus de visage, afm que leur jeusne soit conuu des hommes.
Ces quatre premiers jours de la sainte quarantaine sont commele fondement et Tentree d icelle, et en iceux nous nous devons specialement preparer pour bien observer le Caresme et nous disposer a bien jeusner la sainte quarantaine ; c est pourquoy j ay dessein de vous parler en cette exhortation des conditions qui doivent accompagner le jeusne , pour le rendre bon et meritoire devant Dieu ; mais briefvement et le plus familierement qu il me sera possible : ce que j observeray tousjours , tant au discours que je feray aujourd huy, qu en ceux que je desire vous faire tous les jeudis et dimanches du Caresme, qui seront les plus simples et propres pourvostre instruction que je pourray.
Or pour parler maintenant du jeusne , et de ce qu il faut faire pour bien jeusner , il faut avant toutes choses scavoir, que le jeusne de soy n est pas une vertu, quoy que souventesfois il en soit un acte; car les justes et les pecheurs, les Chrestiens et les Pay ens jeusnent : et les anciens philosophes jeusnoient souvent , et recommandoient tort le jeusne , sans que pour cela Ton pust dire qu ils fussent vertueux, ny qu ils pratiquassent une vertu en jeusnant , puisque le jeusne de soy n est pas une vertu , sinon en tant qu il est accompagne des conditions qui le rendent aggreable a Dieu ; d ou vient
qu il profile aux uns et non aux autres, parce qu il n est pas pratique egalement de tons ; ce qui se voit souvent aux per sonnes du monde, lesquelles pensent que pour bien jeusner, il ne faille sinon se garder de manger des viandes prohibees. Or cette pensee est trop grossiere pour entrer dans F esprit des Religieuses et personnes dediees a Dieu, ccmme sont cellesa qui je parle, lesquelles savent bien qu il nesuffit pas pour bien jeusner , de jeusner exterieurement , si Ton ne jeusne encore interieuretuent, et si le jeusne de Fesprit n ao compagne celuy du corps.
C est pourquoy nostre Seigneur, qui a institue le jeusne, a bien voulu enseigner a ses apostres comme il falloit jeusner, pour en tirer du profit et de Futilite ; car sec chant que pour tirer la force et Fefficace du jeusne, il falloit faire autres choses que de s abstenir des viandes prohibees, il instruit ses Disciples, et en leurs personnes tous les Chrestiens, des con ditions qui le doivent accompagner , ainsi que nous voyons n FEvangile de ce jour.
Or le jeusne bien pratique a cette propriete de fortifier 1 esprit, et Feslever a Dieu ; de mortifier la chair et la sensualite, et Fassujettir a la raison ; de dormer force pour vaincre et amortir les passions, et surmonter les tentations; et par le jeusne lo cceur est mieux dispose pour servir Dieu plus purement, et s occuper es choses spirituelles.
J ay done pense que ce ne seroit pas une chose inutile , de vous dire ce qu il faut faire pour bien jeusner la sainte quarantaine ; car bien que tous les Chrestiens soient obliges de le scavoir et de le pratiqucr , si est-ce que les Religieuses et personnes dediees a Dieu y ont une plus particuliere obli gation. Or entre toutes les conditions requises pour bien jeusner, je me contenteray de vous en marquer trois principales, sur lesquelles je vous diray familierement quelque chose.
La premiere condition est, qu il faut jeusner de tout son
cceur, c est a dire de bon cceur , generalement et entierement. Saint Bernard, parlantdu jeusne, dit qu il fautscavoir non seulement pourquoy il a este institue , mais encore comme il se doit garder. II dit done que le jeusne a este in stitue de nostre Seigneur pour remede a nostre bouche et & nostre gourmandise : et pource que le peche est entre au monde par la bouche , il faut aussi que ce soit la bouche qui face penitence par la privation des viandes prohibees et deffendues par FEglise , en s abstenant d icelles Fespace de quarante jours. Mais, dit ce glorieux Saint, comme ce n est pas nostre bouche seule qui a offense Dieu , ains aussi tous les autres sens et membres du corps , il faut que nostre jeusne soit general et entier, et que nous les fassions tous jeusner par la mortification ; car, comme dit ce grand Saint, si nou& avons offense Dieu par les yeux , par les oreilles, par la langue, et par tous les autres sens du corps, pourquoy ne les ferons-nous pas jeusner?
Or non seulement, pour bien observer le saint jeusne, il faut faire jeusner les sens exterieurs du corps, mais encore les puissances et facultes interieures de Tame , c est a dire Fentendement , la memoire et la volonte , d autant que Thomme a peche , et du corps , et de Fesprit.
Helas ! combien de peches sont entres en Fame par la convoitise des yeux et par les regards deregles! G est pourquoy il les faut faire jeusner en les portant baisses, et ne leur permettant pas de regarder des choses vaines et illicites ; il faut aussi faire jeusner les oreilles, les empeschant d entendre des discours superflus et inutils, qui ne servent a rien que de remplir Fesprit de vaines images et representations ; il faut aussi faire jeusner la langue , ne luy permettant pas de dire des choses inutiles et superflues ; en somme , il faut retranche r les discours vagabonds de Tentendement , les vaine images et representations de nostre memoire, et tenir la bride a nostre volonte, a ce qu elle n ayme ny ne temte cpi au
souverain bian , et par ce moyen accompagner le jeusne exterieur du corps , de Tinterieur de Pesprit.
G est ce que nous veut representer FEglise en ce saint terns de Caresme , nous exhortant de faire jeusner nos yeux , nos oreilles et nostre langue, et pour cela elle quitte tous ses chants de rejoiiissance , atin de mortifier Fouye, ne disant plus d alleluya, qui est un chant d allegresse, et se revest de couleur sombre et obscure , pour mortifier la veue : et pour nous monstrer que, pendant celts sainte quarantaine, il faut accompagner le jeusne exterieur de Tinterieur, elle nous dit aujourd hui ces paroles du Genese : Memento, homo y quia pulvis es, et in puloercm reverteris ; Ressouviens-toy, 6 honime, que tu es poudre et cendre, et que tu retourneras en cendre ; corame si elle nous vouloit dire : homme, ressouviens-toi que tu es mortel ; ressouviens-toy de ta fin derniere, et que ce ressouvenir te porte a quitter maintenant toutes les considerations plaisantes, joieuses et agreables, pour remplir ton entendement et ta memoire de pensees ameres, aspres et doulou reuses, faisant non seulement jeusner le corps par F abstinence des viandes prohibees ; mais encore Tesprit par telles pensees et considerations.
Les Chrestiens de la primitive Eglise, pour mieux obser ver le saint Caresme, s abstenoient pendant tout ce terns des conversations ordinaires avec leurs amis , et se retiroient en solitude, et en des lieux ecartes du commerce du monde; et les Chrestiens d environ Tan 400 apres la venue de nostre Seigneur, estoient si soigneux de bien faire la sainte qua rantaine , qu ils ne se contentoient pas de s abstenir des viandes prohibees ; mais encore ils ne mangeoient ny poissons, ny lait, ny beurre, ains se nourrissoient seulement d herbes et de racines; et non contens de faire jeusner le corps de la sorte, ils faisoient encore jeusner Fesprit et toutes les puissances de Fame, et en signe de penitence ils mettoient un sac sur leur teste avec de la cendre , et retranchoient les
conversations ordinaires pour faire jeusner la langue et 1 oiiye, ne parlant ny oyant aucunes choses vaines etinutiles. Et pendant ce terns , ils s exercoient particulierement a I oray son et meditation, et a de grandes et aspres penitences, par lesquelles ils mattoient leur chair, et faysoient jeusner tous leurs membres , et tous leurs sens exterieurs et interieurs; mais le tout gayement, et d une franche liberte, sans force ny contrainte , et ainsi leurs jeusnes estoient faits d un cceur entier et general ; car puisque ce n est pas la bouche seule qui a peche, mais encore tous les autres sens de nostre corps , et que toutes les puissances de nostre ame , nos pas sions et appetits sont remplis d iniquites , il est bien raisonnable, pour rendre nostre jeusne entier et meritoire, qu il soit general , c est a dire , qu il soit pratique par le corps et par 1 esprit, qui est la premiere condition qu il faut observer pour bien jeusner.
La seconde est de ne point jeusner par vanite , ains par charite, et avec humilite; car si nostre jeusne n est fait en charite, il ne sera point meritoire ny aggreable a Dieu. Tous les anciens Peres Tont ainsi declare ; mais particulierement le grand saint Augustin , saint Ambroise et saint Thomas. Le grand Apostre saint Paul , en 1 Epistre que nous lisions dimanche a la sainte Messe, exhortoit les Corinthiens, pout rendre leurs oeuvres aggreablesaDieu, de faire toutes choses en charite et par charite ; done si nostre jeusne est fait sans charite, il sera vain et inutile , parce que le jeusne , comme toutes nos autres reuvres , qui ne sont pas faites en charite , ne peuvent aussi estre aggreables a Dieu. Car quand vous vous disciplineries tous les jours, et feries de grandes prieres et oraysons , si vous n aves la charite , cela ne vous profitera point : et quand mesme vous feries des miracles, si vous n aves la charite, cela n est rien : bien davantage , si vous souffriez le martyre sans la charite , vostre martyre ne vaudroit rien, ny ne seroit point meritoire devant les veuxde Dieu.
Je dis de plus, quo si vostre jeusne ri est encore, fait avec humilile , et que I humilite n accompagne la charite , il ne vaut rit2, ny ne peut estre aggreable a Dieu. Quelqnes Philosophes payens ont jeusne; mais parce que leur jeusne a este sans humilite, il n a pas este regarde de Dieu. Plusieurs grands pecheurs jeusnent ; mais d autant qu ils sont sans cha rite et sans humilite , ils n en retirent aucun profit. Tout ce que vous faites sans charite, dit le grand Apostre , ne vous profitera de rien : le mesme peut-on dire de I humilite. Si done vous jeusnes sans humilite, vostre jeusne ne vaudra rien; et si vous manques d humilite , il est certain que vous manques aussi de charite ; parce qu il est impossible d avoir la charite sans estre humble, et d estre veritablement humble sans avoir la charite , ces deux vertus ayant une telle sympathie et convenance par ensemble, qu elles ne peuvent jamais aller Tune sans 1 autre.
Mais qu est-ce que jeusner par humilite? C est ne point jeusner par vanite : ce qui se fait en plusieurs manieres; mais je me contenteray de vous en dire une , pour ne pas charger vostre memoire de beaucoup de choses. Jeusner doncques par vanite, c est jeusner par sa propre volonte , d autant que la propre volonte n est point sans vanite. Et qu est-ce que jeusner par sa propre volonte? c est jeusner comme nous voulons, et non point comme les autres veulent ; c est jeusner en la facon qu il nous plaist , et non point comme Ton nous ordonne et conseille.
Vous treuveres des personnes qui veulent jeusner plus qu il ne faut, et d autres qui ne veulent pas jeusner autant qu il faut : qui fait cela , sinon la vanite et propre volonte ? Car tout ce qui vient de nous-mesmes nous semble tousjours meilleur , et plus aise a faire que ce qui nous est ordonne et enjoint par les autres, quoy que plus util et plus propre pour nostre perfection. Cela nous est naturel et vient du grand amour que nous nous portons a nous-mesmes; ce qui fait
que tout ce qui vient de nostre propre choix et election, nous 1 estimons et 1 aymons beaucoup plus que ce qui vient d autruy, et y avons tousjours une certaine complaisance qui nous facilite les choses les plus ardues et difficiles ; et cette complaisance precede pour 1 ordinaire de vanite. Vous trouveres des personnes qui voudront jeusner tous les Samedis de 1 annee, et non le Caresme; et d autant que ce jeusne vient de leur propre volonte , il leur semhle qu il est plus saint, et qu il les conduira a une plus grande perfection, que ne feroit pas le jeusne du Caresme qui leur est commande. Qui ne voit que ces personnes ne veulent pas jeusner comme il faut, ains comme elles veulent?
II y en a d autres qui veulent jeusner plus qu il ne faut, et c est de quoy se plaignoit le grand Apostre ecrivant aux Romains : Alius credit se manducare omnia ; qui autem infirmus est olus manducet*. Nous nous trouvons en peine, disoit-il, avec deux sortes de personnes : les uns veulent manger des viandes prohibees , et ne veulent pas jeusner comme il faut , le pouvant faire ; et d autres qui sont infirmes , qui ne veulent manger que des herbes , et veulent jeusner plus qu il ne faut. II s en treuve encore aujourd huy plusieurs parmy le monde , de cette premiere sorte , et qui alleguent des raisons pour manger des viandes prohibees sans necessite , ne se contentant pas de celles de Caresme ; mais je ne suis pas icy pour parler a telles sortes de gens > d autant que c est a des Religieuses a qui j addresse ce discours. Je ne parleray doncques que de ceux qui veulent jeusner plus qu il ne faut , parce que c est d ordinaire avec eux qu on a plus de peine; car quant aux premiers, nous leur faysons clairement voir qu ils centre viennent aux commandemens de TEglise, et desobeissent a la loy de Dieu. Qui autem infirmus est olus manducet.
fl y en a d autres qui sont foibles et infirmes , qui ne peu-
Rom., XIV.
POUR LE MERCREDY DES CENDRES. i99
vent pas jeusner , avec lesquels on a plus de peine , parce qu ils ne veulent point otiir de raisons pour scavoir qu ils ne sont pas obliges de jeusner plus qu il ne faut , c est a dire , plus qu ils ne peuvent, et ne veulent point user des viandes <jui leur sont ordonnees et necessaires pour leurs infirmites. Certes, ces personnes ne veulent pas jeusner par humilite, ains par vanite , et de leur propre volonte , ne recognoissant pas qu estant foibles et infirmes, elles feroient beaucoup plus pour Dieu de se sou sine ttre et d user des viandes qu on leur ordonne , et ne pas jeusner, par 1 ordonnance de ceux a qui elles doivent obeyr, que de le faire de leur propre volonte ; car si bien a cause de leur foiblesse la bouche ne peut pas jeusner , il faut qu elles se contentent de faire jeusner tous les autres sens du corps, et les passions et puissances de Tame.
Ne jeusnes point, dit nostre Seigneur , comme les hypo crites, lesquels quand ils jeusnent sont tristes et melancholiques, afin d estre loties et estimes des hommes : Cumjejunatis, nolite fieri sicut hypocrites tristes; exterminant enim fades suas, utpareant hominibus jejunantes. Mais quand vous jeusnes, que vostre jeusne se fasse en secret , et ne soit point veu des hommes , et pour cela laves vostre face et oignes vostre chef , et vostre Pere celeste qui voit le secret de vostre coeur vous en recompensera : Tu autem, cum jejunas, unge caput tuum, et faciem tuam lava, ne videaris homini bus jejunans, sed Patri tuo , qui est in abscondito ; et Pater tuus qui videt in abscondito reddet tibi. Or nostre Seigneur ne vouloit pas dire que nous ne nous devions point soucier de Tedification du prochain ; 6 non certes! Providentes enim bona, non tantum cor am Deo, sed etiam cor am hominibus * . Nous avons soin , dit le grand Apostre , de faire nos bonnes ceuvres non seulement devant Dieu , mais encore devant les hommes * ; et nostre Seigneur mesme en PEvangile, nous or-
II Cor., VIII. * Matttu, V.
donne de donner bon exemple a nostre prochain : Sic luceat lux vestra coram hominibus, ut vidvant opera vestra bona , et glorificent Patrem vestrum qui in coelis est, que vostre lumiere (dit-il) luise devant les hommes , afin que voyant vos bonnes oeuvres, ils glorifient vostre Pere celeste. Done ceux qui jeusnent la sainte Quarantaine ne s en doivent point cacher, puisque FEglise Tordonne; car il est bon que chacun scache que nous gardons ses commandemens, et observons le jeusne , d autant que nous sommes obliges de donner bonne edification, et d oster tout sujet de scandale a nos freres. Mais quand nostre Seigneur dit : Faites vostre jeusne en se cret, il veut dire : Ne le faites point pour estre veus ny estimesdes creatures ; ne faites point ce que vous faites pour les yeux des hommes; soyez soigneux de les bien edifier, mais ne faites point vos oeuvres, afin qu ils vous estiment saints et vertueux ; ne faites point comme les bypocrites , ne tasches point de paroistre plus saints que les autres, en faysant plus de jeusnes et de penitences qu eux.
Le glorieux saint Augustin, en la regie qu il a escrite pour sesReligieuxet en celle des Religieuses, ordonne qu on suive la vie commune, comme voulant dire : Ne soyes pas plus vertueux que les autres; suives la communaute autant qu il vous sera possible; ne faites pas plus de jeusnes, d austerites et de mortifications , qu il vous en est ordonne ; faites seulement ce que les autres font, et ce qui vous est commande par vos regies , et vous contentes de cela ; car bien que le jeusne et les autres penitences puissent estre bonnes et louables, si est-ce neanmoins que n estant pas faites par ceux avec lesquelz vous vives , il y a de la singularite et par f consequent de la vanite , ou du moins de la tentation de vous surestimer 4 ceux qui ne font pas comme vous , et d avoir quelque complaisance en vous-mesme , comme si vous esties plus saint que ceux qui ne font pas telle chose : et partant, suives la communaute en tout, dit le grand saint
MICHAEL 1 COt-U
Augustin; que les forts et robustes mangent ce qui leur est donne, et se contentent de garder les jeusnes marques par leurs regies , et que les foibles et infirmes recoivent ce qui leur est presente pour leurs infirmiles, sans vouloir faire ce que font les robustes, et que les uns et les autres ne s amusent point a regarder ce que celuy-cy mange , et ce que celuy-la ne mange pas, mais que chacun se contente de faire ce qui lui est ordonne, et par ce moyen vous eviteres la vanite et particularite.
II s en treuve quelquefois, lesquelz pour faire voir que ce n est pas mal fait de ne pas suivre la vie commune , se couvrent de pretextes, et rapportent 1 exemple de saint Paul premier hermite , qui demeura plusieurs annees dans une grotte sans otiir la sainte Messe , disant qu ilz peuvent done bien a son imitation demeurer retires en solitude sans sortir pour aller aux offices divins. certes! vous vous trompes; c,ar ce qu en a fait saint Paul , n a este que par une inspira tion particuliere de Dieu , qui doit estre admiree, et non pas suivie et imitee. Dieu luy inspira cette retraite si extraordi naire , pour rendre recommandables les deserts qui devoient par apres estre habites par tant de si saints religieux ; mais ce n estoit pas neanmoins afin que chacun suivist sa maniere de vie , ains afin qu il fust a tous un miroir et prodige de vertu pour estre admire, et non pas imite. Autant endevonsnous faire de la vie du grand saint Simeon Stilite , qui de meura quarante-quatre ans sur une colonne , f aisant chaque jour deux cens actes d adoration par des genuflexions ; car il faisoit cela , aussi bien que saint Paul premier hermite , par une inspiration toute particuliere de Dieu , qui vouloit faire voir en ce Saint un prodige et un miracle de saintete ; et comme des cette vie il y a des homines qui sont appelles pour mener une vie toute celeste et angelique, et laquelle on doit considerer avec reverence , non pour suyvre leurs exemples, mais pour remercier Dieu des graces qu il leur a
faites ; il ne faut pas penser gue pour les imiter, il seroit mieux de se retirer a part sans converser avec les autres, ny faire ce qu ils font , en s addonnant a de grandes penitences, et faysant des choses extraordinaires. non ! dit saint Augustin, ne paroisses point plus vertueux que les autres , contentes-vous de faire ce qu ils font.
Faites done vos oeuvres en secret , et non pour les yeux des hommes , et ne faites pas comme Faraigne , ains cornme 1 avette , qui est le symbole de Tame humble : 1 araigne fait son travail a la veue de tout le monde , et jamais en secret ; elle va filant et ourdissant sa toile par les vergers , d arbres en arbres , dans les maisons , aux fenestres et planchers : en somme, elle travaille tousjours en public, en quoy elle ressemble aux esprits vains et hypocrites , qui ne peuvent rien faire en secret , ains font toutes leurs oeuvres pour estre veus et admires des hommes; aussi telles ceuvres ne sont que toiles d araignes, propres a estre jettees dans le feu d enfer. Mais les avettes , comme plus sages et prudentes , font leur miel en secret dans leur ruche, ou personne ne les peut voir, se batissant de petites cellules pour travailler en cachette, en quoy elles representent fort bien Fame humble, qui est tousjours retiree en soy-mesme , sans rechercher aucune gloire, ny pretendre aucune louange de ce qu elle fait, tenant son intention secrette, se contentant que Dieu seul voye et cognoisse ses osuvres. Je vous rapporteray un exemple sur ce sujet de saint Pachome , mais familierement ; car c est ainsi que je veux tousjours traiter avec vous : ce grand saint s estant une fois apperceu qu un de ses Religieux, ayant fait deux nattes par jour, les avoit exposees a la veue de tous les autres Religieux , il recognut tout aussi-tost que cette action procedoit de vanite , quoy que pas un de ces bons peres ne pensast pourquoy ce bon frere faysoit cela, dautant qu ilz n alloient point picquotant sur les actions les uns des autres : ils ne pensoient qu a faire simplement leur devoir, et n es-
toient point comme ceux qui vont tousjours espluchant et examinant les actions du prochain, faysant sur tout ce qu ilz voyent des commentaires et des interpretations. ! certes , ces bons Religieux ne faysoient point cela , et ne penserent rien de celuy qui avoit ainsi estendu ses deux nattes. Mais saint Paehome, qui estoit son superieur, et a qui seul appartenoit d examiner les mouvemens qui Favoient pousse a cela, entra un peu en consideration sur cette action; et comme Dieu donne tousjours sa lumiere a ceux qui conduisent les ames , il lui fit cognoistre que ce Religieux avoit este pousse d un esprit de vanite et de complaisance , d avoir fait deux nattes en un jour, et qu il ne les avoit ainsi mises et exposees a la veue des autres , sinon aim qu on vid qu il avoit bien travaille, estant pour lors la coustume de ces anciens Reli gieux de gagner leur vie au travail de leurs mains, exer- $ant leur corps au travail manuel , et leur esprit a la priere, joignant ainsi Faction avec Forayscn et contemplation. Or leur travail plus ordinaire estoit de faire des nattes, et chacun en devoit faire une par jour, et celuy-cy en ayant fait deux pensoit estre plus habile que les autres , et pour se faire estimer les avoit exposees a leur veue ; mais saint Pachome , qui avoit Fesprit de Dieu, les luy fit jetter au feu, et puis dit a tous les Religieux qu ils priassent Dieu pour celuy qui avoit travaille pour Fenfer; et outre ce, le fit mettre cinq mois en prison pour penitence de sa faute , luy ordonnant de faire deux nattes chaque jour, afin de servir d exemple a tous les autres , et leur apprendre a faire leurs actions avec esprit d humilite , et non de vanite.
Cum jejunatis , nolite fieri sicut hypocrites , tristes. Que vostre jeusne done, dit nostre Seigneur, ne ressemble point a celuy des hypocrites , qui font des mines melancholiques , et qui ne regardant qu a Fexterieur, n estiment saints que ceux qui sont maigres , pasles et deffaits , comme si la saintete consistoit en cela. C est une grande misere de Fesprit
humain , qui ne regarde qu a Tapparence exterieure des choses , et est si plein de vanite , qu il fait quasi toutes ses ceuvres pour paroistre devant les hommes ; mais , dit nostre Seigneur, ne faites pas cela; car c est ce que font les hypo crites : ains que vostre jeusne se fasse en secret pour plaire aux yeux de vostre Pere celeste , qui le regardera et vous en recompensera.
La troisieme condition qu il faut avoir pour bien jeusner, et laquelle est en quelque facon comprise en celle que nous venonsde dire, c est de ne regarder que Dieu seul , et de faire tout pour luy plaire , se retirant en soy-mesme , nous contentant que sa divine majeste et ses anges voyent et cognoissent nos bonnes 03uvres. Et quoy que tous les hommes ne doivent rechercher en tout ce qu ils font que de plaire a Dieu seul , si est-ce que les Religieux et personnes qui luy sont plus specialement dediees , le doivent faire avec un soin tout particulier, ne visant qu a le contenter et lui estre aggreables. C est ce que dit tres-bien Cassian, ce grand Pere de la vie spirituelle , au livre de ses Collations, qui est certes admirable, et il y a eu des saints qui en faysoient tant d estat, qu ils ne se couchoient jamais sans en avoir leu un chapitre pour recueillir leur esprit en Dieu : Que nous profitera-il de faire nos actions, dit-il, pour les yeux des hommes? rien que vanite et complaisance , qui ne serviront que pour 1 enfer ; mais si nous fay sons nostre jeune et toutes nos oeuvres pour plaire a Dieu seul , nous travaillerons pour 1 eternite , sans nous complaire a nous-mesmes, ny sans nous soucier si nous sommes veus des hommes ou non , dautant que cen est point d eux que nous attendons nostre recompense.
II faut done faire son jeusne en humilite et en verite, c est a dire pour Dieu , et pour plaire a luy seul , et non pas en mensonge et hypocrisie, et ne faut point s amuser ade vaines recherches, pour scavoir si tous sont obliges au jeusne ou non , et pourquoy il est commande : il sutfit de s^avoir
qu il est ordonne pour faire penitence , a cause du peche que nostre premier pere Adam commit en rompant le jeusne qui luy avoit este commande, par la deffense que Dieu luy avoit faite de manger du fruit de Parbre deffendu ; et pource , il faut que la bouche face penitence , en s abstenant des viandes prohibees par la sainte Eglise. G est a quoy plusieurs ont de la difficulte ; mais je ne suis pas icy pour leur repondre : je diray seulement que ceux qui centre viennent aux ordonnances et commandemens de Dieu et de la sainte Eglise, et qui font des interpretations sur ce qui leur est ordonne , et veulent faire les discrels sur les choses commandees , se mettent en peril de mort et de damnation eternelle; car toutes les raisons de leur propre volonte et discretion humaine, contraires a la volonte de Dieu, ne sont dignesque du feu eternel.
Enfin , pour conclurre ce discours , je dis encore que pour bien observer le jeusne de la sainte quarantaine, il faut faire trois choses. La premiere, que vostre jeusne soit entier et general , c est a dire , que vous f assies jeusner tous les membres et sens de vostre corps , et toutes les puissances de vostre ame, portant la veue basse, ou du moiris plus basse qu a Pordinaire , gardant plus de silence , ou gardant celuy qui vous est ordonne plus ponctuellement qu a Paccoustumee, mortifiant Poiiye et la langue, pour n oiiir ny dire aucune chose vaine et inutile, et Pentendement pour ne considerer que des choses saintes et pieuses , tenant vostre es prit attache aux pieds du Crucifix , par la consideration des douleurs de nostre Seigneur, remplissant vostre memoire du souvenir des choses aspres et douloureuses qui vous portent a la contrition , quittant la souvenance des choses joyeuses et qui apportent de la satisfaction, tenant encore la bride a vostre volonte , en mortifiant tous ses desirs et affec tions , aiin qu elles ne tendent qu au souverain bien : en ce faysant, vostre jeusne sera entier et general, interieur et
exterieur; en un mot, vous feres jeusnerle corps et Fesprit. La seconde chose est , que vous ne fassies pas vostre jeusne ny vos bonnes ceuvres pour les yeux des hommes et par vanit6 , ains en charite et humilite. Et la troisieme, que vous fassies toutes choses , et par consequent vostre jeusne pour plaire Dieu seul , auquel soit honneur et gloire par tous les siecles des siecles. Au nom du Pere, et du Fils, et du saint Esprit. Amen.
DIKU SOFT BSNY.
POUR LE I* r DIMANCHE DE CAUESME 207
Ductus est Jesus in desertum a Spiritu ut tentaretur a diaboh