‹ Œuvres complétes Volume 4Chapitre 17 sur 31 · ECCL., II · texte numérisé non relu

ECCL., II

Mon fils, qui as dessein de servir Dicu, prepare ton ame a la tentation.

Ces paroles sont de FEcclesiastique , par lesquelles il advertit ceux qui veulent pretendre a la perfection , de se pre~ parer au combat des tentations ; dautant que c est une verite infaillible, que nul quel qu il soit n en sera exempt. G est pourquoy nostre Seigneur a voulu luy-mesme estre tente, pour nous apprendre comme nous devons resister a la ten tation, ainsi que les Evangelistes rapportent en FEvangile de ce jour, disant que nostre Seigneur fut conduit par le saint Esprit au desert pour estre tente , Ductus est Jesus in desertum a Spiritu, ut tentaretur a diabolo. Paroles sur les quelles je tireray quelques documens pour nostre instruc tion particuliere , le plus familierement qu il me sera pos sible.

Premierement je remarque , que bien que nul ne puisse estre exempt des tentations, nul pourtant ne les doit rechercher, ny aller de soy-mesme au lieu de la tentation : car pour 1 ordinaire celuy qui cberche le peril perit en iceluy, Qui amat periculum, in illo peribit*. C est pourquoy les Evangelistes disent que nostre Seigneur fut conduit par le saint Esprit au desert pour estre tente, pour nous apprendre que ce ne fut point par son choix , je dis quant a sa nature

1 Fait aux Religieuses de la Visitation de Sainte Marie d Annessy (Edil. de 1641).

* Eccl., III.

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faumaine, qu il alia au lieu de la tentation , ains qu il y fut porte par Pobeyssanee qu il devoit a son Pere celeste.

Et pour vous faire entendre cette verite , je vous rapporteray ce qui est dit dans 1 Escriture sainte de deux jeunes princes , qui nous serviront d exemples sur ce sujet , dont Tun rechercha la tentation et perit en icelle , et 1 autre au contraire, ne la recherchant pas et la rencontrant , demeura victorieux dans le combat.

Le premier fat le Roy David , lequel au terns qu il devoit aller a la guerre et que son armee estoit au front de son ennemy, il s en alia promener sur les galleries de son Palais, comme oyseux, et comme s il n eust eu rien a faire qu a passer le tems , et se tenant ainsi dans 1 oisivete et dans la faineantise , il fut surmonte par la tentation ; dautant que Betsabee, cette dame inconsideree, se vint baigner en un lieu d ou elle pouvoit estre veue des galleries du Roy, trait veritablement d une imprudence nompareille, et lequel je ne puis excuser, bien que plusieurs autheurs modernes la veulent rendre excusable, disant qu elle n y pensoit pas : car de se venir laver en un lieu d ou elle pouvoit estre regardee des galleries du Palais Royal, c estoit certes une inconsideration tres grande. Bref, qu elle y pensast ou non, ce jeune Prince commenca a laisser joiier ses yeux , et la regarder, et puis apres il perit en la tentation, laquelle il avoit recherchee par son oysivete. D ou vous voyez comme 1 oysivete est une grande amorce pour la tentation. Et ne dites pas : Je ne re cherche pas la tentation , mais je me tiens seulement sans rien faire ; c est assez pour estre tente, car la tentation a une force merveilleuse sur nous quand elle nous trouve oyseux. Et si David fust alle a la guerre au tems qu il estoit obliged <Ty aller , ou qu il se fust occupe a quelque chose selon son estat, la tentation n eust pas eu la force de 1 attaquer , ou du moins de le surmonter et de le vaincre, comme elle fit.

L autre exemple que je vous propose est du jeune prince

Joseph, qui fut vice-roy d Egypte , lequel ne rechercha nullement la tentation ; de sorte que la rencontrant il ne perit point en icelle , ains demeura victorieux. Vous scaves comme il fut vendu par ses freres, et comme la femme de son maistre le porta dans la tentation. Mais luy, qui n avoit jamais mignarde ny regarde les doux yeux de sa maistresse , resista genereusement a cet assaut, et demeura vainqueur, triomphant ainsi de la tentation , et de celle mesme qui luy donnoit la tentation : Quomodo possum , dit-il , hoc malum facere, et peccare in Dominum 1 ( Comment pourrois-je faire ce mal et pecher centre mon Seigneur)?

Or si nous sommes conduits par FEsprit de Dieu au lieu Je la tentation, ne craignons point, ains tenons-nous assures que Dieu nous rendra victorieux ; mais ne la cherchons pas, ny ne Fallens point agasser, pour saints et genereux que nous puissions estre : car nous ne sommes pas plus vaillans que David, ou que nostre Seigneur mesme qui ne la voultit point rechercher. Nostre ennemy est comme un chien atta che : si nous ne 1 approchons, il ne nous fera aucun mal, bien qu il tasche a nous espouvanter en aboyant contre nous a guise d un chien. Latrare potest , sollicitare potest, mordere omnino non potest, nisi volentem , dit saint Augustin.

Mais voyons un peu, je vous prie, la verite des parolles de TEcclesiastique , et comme c est une chose certaine , que nul ne peut eviter la tentation, venant au service de Dieu. Nous en pourrions donner beaucoup d exemples ; mais un seul me suffira, qui est rapporte par saint Luc aux Actes des Apostres. Ananias et Saphira firent vceu de se consacrer , eux et leurs Mens, a Dieu , pour acquerir la perfection dont les premiers Chrestiens faysoient profession en se sousmettant a 1 obeissance des Apostres ; ils n eurent pas plustost pris ce dessein, que voila la tentation qui les attaque, ainsi que dit saint Pierre en parlant a Ananias : Cur tentavit Satanas cor tuum

Gen., XXXIX.

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mentiri te Spiritui sancto (Pourquoy Satan a-t-il tente vostre cceur pour mentir au saint Esprit ) ? Et puis a Saphira : Quid utique convenit vobis tentare Spiritum Domini (Qui vous a tentes de venir mentir au saint Esprit ) ?

De mesme le grand Apostre saint Paul , des qu il se fut donne au service de Dieu, et range du party du Christianisme, le voila tout incontinent attaque d une tentation tresfascheuse pour tout le reste de sa vie, luy qui cependant qu il estoit ennemy de Dieu et qu il persecutoit les Chrestiens , n avoit jamais senti les attaques d aucune tentation , au moins n en tesmoigne-t-il rien par ses escrits, ains seulement des qu il fut converty par nostre Seigneur. C est done un docu ment fort necessaire de preparer nostre ame a la teritalion , puisque nous devons estre asseures, qu en quelque lieu que nous soyons , et pour parfaits que nous puissions estre , la tentation nous peut attaquer. G est pourquoy il se faut pre parer, et se pourvoir des armes necessaires pour combattre vaillamment, afin de remporter la victoire , puisque la couronne n est que pour les combattans et vainqueurs : Qui certat in agone non coronatur , nisi legitime certaverit *, dit le grand saint Paul, bien que nous ne devions jamais nous fier a nos forces, ny en nostre vaillance , allant de nous-mesmes rechercher la tentation pour la penser combattre et terrasser ; mais nous devons nous tenir fermes, si nous la rencontrons ou 1 Esprit de Dieu nous aura portes , en la confiance que nous devons avoir qu il nous fortifiera et protegera contre toutes les embusches et attaques de nos ennemis , pour furieuses qu elles puissent estre.

Passons outre, et voyons de quelles armes se servit nostre Seigneur, pour rembarrer 1 ennemy qui le vint tenter au desert. Certes elles ne furent autres , sinon celles dont parle le Prophete dans le Psalme nonante : Qui habitat in adjutorio Altissimi 2 , que nous disons tous les jours a Complies,

1 II Timot., II. * Psal. XG.

lequel contient une doctrine admirable. II dit done , comme s il eust parle aux Chrestiens, ou a quelqu un en particulier : que vous estes heureux , vous qui estes armes de la verit6 4e Dieu ; car elle vous servira de bouclier contre toutes les <ittaques de vos ennemis, et fera que vous demeureres victorieux : Non timebis a timore nocturno , a sagitta volant e in die, a negotio perambulante in tenebris , ab incursu et da>monio meridiano.

Ne craignes done point, 6 Ames benistes, qui estes armees de Tarmeure de verite , les craintes nocturnes , car vous n y trebucheres point ; ne craignes point non plus les sagettes qui volent en 1 air en plein jour, car elles ne vous scauroient offenser ; ne craignes point aussi les negociations qui se font en la nuit , a negotio perambulante in tenebris, et dcemonio meridiano, ny moms 1 esprit qui marche et se fait voir en plein midy.

! que nostre Seigneur et nostre Maistre estoit divinement bien arme de 1 armeure de verite , puis qu il estoit la verite mesme ! Or cette verite dont parle le Psalmiste , n est autre que la foy ; et quiconque est arme de la foy ne doit rien craindre : car elle est 1 unique arme necessaire pour combattre et corifondre nostre ennemy. He ! qui est-ce qui pourra nuire a celuy qui dira : Credo in Deum Patrem omnipotentem ; Je croy en Dieu , qui est nostre Pere , et nostre Pere tout-puissant? Car , en disant ces parolles , nous monstrous que nous ne nous confions point a nos forces, et que ce n est qu en la seule vertu de Dieu , que nous esperons la victoire, et que nous entreprenons le combat avec rios ennemis : n allant point audevantde latentation, paraucune presomptiori d esprit, ains seulement quand Dieu permet qu elle nous attaque et nous vienne rechercher au lieu ou nous sommes, ainsi qu elle fit , nostre Seigneur estant au desert , lequel surmonta son ennemy , en se servant des parolles de la sainte Escriture sur toutes les tentations qu il luy presenta.

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Sur quoy il faut que nous scachions que nostre Seigneur n estoit pas tente comme nous autres, parce que la tentation ne pouvoit pas estre en luy , comme elle est en nous ; car il estoit comme un fort inexpugnable dans lequel la tentation ne pouvoit nullement entrer, estant tout de mesme qu un homme qui seroit vestu de haut en has de lin acier , lequel ne pourroit en facon quelconque estre offence par Pespee, parce qu elle glisseroit de part et d autre , sans le pouvoir nullement endommager. La tentation pouvoit bien environner nostre Seigneur et nostre Maistre ; mais jamais elle ne pouvoit entrer en luy, ny faire aucune lezion a son integrite etpurete tres-parfaitte. Ce qui n estpas ainsi de nous autres; car si bien , par la grace de Dieu , nous evitons la coulpe et le peche, ne consentant pas aux tentations, nous demeurons neanmoins pour 1 ordinaire un peu blesses de quelque importunite, trouble ou emotion qu elles laissent en nostre coeur.

Mais pourquoy nostre Seigneur se servit-il des armes de la foy pour rembarrer les tentations de 1 ennemy? car il ne la pouvoit avoir, dautant qu il avoit des 1 instant de son in carnation une cognoissance tres-parfaitte en la partie superieure de son ame , des 1 instant qu elle commenca a estre , des choses que la foy nous enseigne. II est vray ; et ce qu il fit en cela ne fut pour autre sujet que pour nous enseigner ce que nous devions faire en telles occasions. Ne recherchons done point d autres armes ny d autres inventions pour surmonter nostre ennemy , et refuser nostre consentement a la tentation, sinon de dire : Credo, Je croy. Et que croyesvous ? Je croy en Dieu mon Pere tout-puissant , Credo in Deum Pair em omnipotentem.

Saint Bernard sur le psalme sus-allegue , Qui habitat in adjutorio Altissimi, appelle cette crainte nocturne pusillaninrite et cotiardise , et traitant de la crainte de Dieu , dit qu il y en a de quatre sortes, a scavoir : celle des mondains,

des serviteurs , de ceux qui commencent a servir Dieu , et celle des enfans. Mais pour traiter ce sujet plus familierement pour nostre instruction, je me contenteray de dire que les craintes nocturnes dont parle le Psalmiste, sont de troia sortes , dont la premiere est la crainte des coliards et pa* resseux ; la seconde, celle des enfans, et la troisieme, celle des delicats.

La crainte d ordinaire est la premiere tentation, que Tennemy presente a ceux qui sont resolus de servir Dicu ; car des aussi-tost qu on leur enseigne ce qu il faut faire pour acquerir la perfection : 6 Dieu! disent-ils, jamais je ne pourray faire cela; etleursemble qu il est du tout impossible d y pouvoir parvenir, et ils diroient volontiers : La perfec tion ru il faut avoir ceans, et en la sorte de vie et de voca tion en laquelle je suis, est trop eminente pour moy, je n y scaurois atteindre. Ha! ne vous troubles pas, et ne faites pas ces chimeres d apprehension , de ne pouvoir faire ce a quoy vous estes obliges , puisque vous estes armes et environnes de la verite de Dieu et de sa parolle, et que c est luy qui vous a appeles a cette sorte de vie , ou en cette maison ; ne craignes rien , mais confies-vous , et soyes asseures que tandis que vous marcheres simplement dans le devoir de vostre vocation , il vous fortifiera , et donnera la grace de perseverer, et de faire ce qui sera requispour sa plus grandt gloire et pour vostre plus grand salut , c est a dire , pour vostre plus grande felicite. Ne vous estonnes done point, et ne faites pas comme les paresseux , qui se troublent quand ils se reveillent la nuit, pour Papprehension qu ils ont que le jour viendra bientost, au quel il faudra travailler. Les pa resseux et cotiards apprehendent tout , et trouvent toutes choses dures et difficiles : et cela, parce qu ilss amusent plus penser a 1 imagination qu ils ont de la difficulte future, qu a ce qu ils ont presentement a faire. Dieu ! disent-ils, si je m addonne au service de Dieu , il me faudra tant tra-

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Tailler pour resister aux tentations qui m attaqueront. Vous aves bien raison , leur pout-on dire , car vous n en seres pas exempts; d autant que c est une regie generale, que tous les serviteurs de Dieu sont tentes, ainsi que 1 escrit saint Hierome, en cette belle Epistre qu il addresse a sa chere iille Eustocliium : Mais a qui voules-vous que le diable presents ses tentations, sinon a ceux qui les mesprisent? Les pecheurs se tentent asses eux-mesmes : le diable les tient desja pour siens, et ilz sont ses confederes, parce qu ilz ne rejettent point ses tentations , ains au contraire ilz les suivent , et la tentalion reside en eux : c est pourquoy le diable ne se travaille pas beaucoup pour semer ses tentations dans le monde. Mais aux lieux retires, c est la ou il pense faire un grand gain, faisant descheoir les ames qui se retirent pour servir la Di vine Majeste plus parfaittement.

Saint Thomas d Aquin s esmerveilloit extremement de quoy les plus grands pecheurs alloient parmy les rues , riants et joyeux, comme si leurs peches ne leur eussent point pese sur leurs consciences ; mais qui ne s estonneroit de voir une ame hors la grace de Dieu se rejouyr? 6 que leur joye est vaine, et leur allegresse trompeuse ! Car elle sera enfin suivie de regrets et de douleurs eternelles. Mais laissons la, je vous prie, les mondains, et retournons a cette crainte des paresseux.

Le chemin des paresseux, dit le Sage, est comme une have d epines, iter pigrorum quasi sepes spinarum *, parce qu ils trouvent des difficultes sur tout; ilssont tousjours ase lamenter, et de quoy? Helas! disent-ilz, c est qu il faut travailler : je pensois qu il suffisoit de s embarquer en la voye de Dieu et en son service pour se reposer. He! pauvres abuses que vous estes, ne scaves-vous pas que la faineantise et Toysivete fit perir le pauvre David en la tentation ! Vous voudries peut-estre ressembler a ces soldats de

* Prov., XV.

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garnison lesquelz ont tout a souhait dans une bonne ville : ilz sont maistres en la maison de 1 hoste, ilz font bonne chere, et neanmoins ilz s appellent soldats, et font des vaillans et courageux , tandis qu ilz ne sont point a la bataille ny a la guerre, et on peut dire d eux : In pace leoncs, in hello cervi.

Mais nostre Seigneur ne veut point de ces soldats en son armee ; ains il veut des combattans et des vainqueurs, et rion pas des faineans et cotiards : il a voulu estre tente et attaque luy-mesme , pour nous donner exemple de resister a la tentation. He! ne craignes done point, je vous prie, puisque vous estes environnes de 1 armeure de la verite et de la foy. Leves-vous , 6 paresseux , quand il en est terns ; sortes de vostre lit , et ne vous espouvantes pas du travail de la journee; car c est une chose ordonnee, que la nuit estantdonnee pour le repos , le jour qui vient apres est destine pour le travail : sortes done, je vous prie, de votre cotiardise, et vous mettes bien avant dans 1 esprit cette verite infaillible : Que tous les hommes doivent estre tentes, et que tous se doivent tenir prests pour combattre afin de remporter la victoire; et puis que la tentation a une merveilleuse force sur nous, quand elle nous trouve oyseux , travaillons done fidelement , et ne nous lassons point , si nous ne voulons perdre le repos eternel qui nous est prepare pour recompenser nos travaux. Coniies vous en Dieu, qui est vostre Pere, et vostre Pere tout-puissant, en la vertu duquel toutes choses vous seront rendues faciles , quoy que d abord elles vous espouvantent un peu.

La seconde crainte nocturne , selon qu il est dit cy devant r est celle des enfans. Les enfans, si vous y prenes garde , sonlj grandeinent craintifs, des qu ilz sont hors du sein de leur mere ; de sorte que des qu ilz voyent ou entendent un chien qui aboye, soudain ilz se prennent a crier, et ne cessent point qu ilz ne spient aupres d elle, ou entre ses bras, apres quoy

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ilz vivent en asseurance , et ne croyent pas que rien leur puisse nuire; et pourveu qu ilz tiennent la main de leur mere, ilz ne craignent rien. Ainsi devons-nous faire , mes cheres Ames; et que pouvons-nous craindre, nous qui sommes armes de Tarmeure de verite , et environnes du fort bouclier de la foy, qui nous apprend que Dieu est nostre Pere, et nostre Pere tout-puissant? Tendons lui la main , et ne nous espouvantons pas, car il nous sauvera et nous protegera contre tous nos ennemis.

Ne voyons nous pas que saint Pierre, lorsqu il pensoit enfoncer dans la mer, apres qu il eut fait cet acte si genereux de se jetter dedans, pour marcher sur les eaues, afm de approcher plus promptemeut de son bon Maistre qui Tappelloit, soudain qu il commenca a craindre, il s ecria : Ha! Seigneur, sauves-moy ; Domine, salvum me fac. Et tout in continent nostre divin Sauveur luy tendit la main, et le garantit du naufrage. Faisons-en de mesme : si nous sentons que le courage nous manque , et que nous enfoncions dans la tentation , crions a haute voix , pleins de confiance : Domine , salva nos t perimus (ha! Seigneur, sauves-nous) , et ne doutons point que Dieu ne nous fortifie et ne nous empesche de perir.

Mais remarques qu il y en a quelques uns qui veulent faire les courageux , lesquelz neanmoins sont si paoureux et craintifs, qu ils s espouvantent quasi de toutes choses; ce qui arrive pour 1 ordinaire a ceux qui viennent nouvellement au service de Dieu ; car a ce commencement ilz font les hardis, et leur semble que rien ne leur pourra nuire, et qu ilz vivront toujours en repos et tranquillite, et qu aucune chose ne pourra surmonter leur courage et generosite , ainsi qu il arriva au pauvre saint Pierre ; lequel estant encore en fant en la vie spirituelle , fit cet acte de generosite dont je viens de parler ; mais apres il en fit encore un autre qui luy cousta bien chor, qui fut lors que nostre Seigneur paiiant a

ses Apostres comme il devoit souffrir la mort , saint Pierre qui estoit alors grandement hardy a parler, et lasche et coilard a faire , commenca a : se vanter : Quoy , Seigneur , vous dites que vous deves aller a la mort! et moi aussi, je nevous abandonnerayjamais. Nostre Seigneur poursuivant : Je seray fouette; Et moy aussi, dit-il, pour F amour de vous. Je seray couronne d espines. Et moy de mesme. Bref , il ne cedoit en rien a nostre Seigneur; et plus nostre Seigneur encherissoit sur la grandeur de ses peines, et plus aussi il s eschauffoit a dire qu il en souifriroit autant. qu il fut bien trompe , quand il se vid si lasche en 1 execution de ses promesses au terns de la passion de son Maistre ! qu il eust bien mieux valu au pauvre saint Pierre qu il se fust tenu en humilite , et qu il se fust appuye sur les forces de nostre Seigneur, que de se confier vainement sur la ferveur qu il sentoit pour lors. Le mesme arrive souvent a ces jeunes ames qui tesmoignent tant de ferveur en leur conver sion; car tandis que ce premier sentiment de consolation leurdure, ellesfont des merveilles, et ne leur semble pas qu il n y ait rien de trop difficile au chemin de la perfection, qui puisse attiedir leur courage : elles desirent tant d estre mortifiees et bien esprouvees , aim de monstrer leur generosite , et le feu qui brusle dans leurs poitrines! Mais, helas ! attendes un peu ; car si le sentiment de devotion leur manque, et que la consolation qu elles ont eue jusques alors vienne a se retirer, ou que quelque petite tentation les attaque : helas ! disent-elles, qu est-ce cy ? Elles commencent a craindre et a se troubler, tout leur semble pesant ; et si elles ne sont tousjours dans le sein du Pere celeste, et qu il ne leur donne des suavites , elles ne peuvent vivre contentes ny en asseurance, si elles ne recoivent tousjours des consola tions et jamais de peines. que ma condition est miserable 1 disent-elles. Je suis au service de nostre Seigneur, ou je pensois vivre en repos, et cependant les tentations de di-

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verses sortes me travaillentgrandement, mes passions m importunent merveilleusement ; bref , je n ay pas une pauvre heure de vray repos.

Mais penses-vous, cheres Ames, leur peut-on dire , qu en la solitude et en la retraite il ne se rencontre point de tentations ? que vous estes trompees ! et ne voyes-vous pas que nostre Seigneur ne voulut point estre tente et ne fut point attaque de I ennemy, tandis qu il fut parmy les pharisiens et publicains , ains seulement lors qu il se retira an desert. II n y a point de lieu ou la tentation n aye eu Tentree, oily mesme dans le ciel ; car elle nasquit dans le cceur de Lucifer et de ses complices, et les porta quant et quant a la perdition eternelle. Au paradis terrestre , Fennemy y porta la tenta tion , et fit descheoir nos premiers parens de la justice originelle , de laquelle Dieu les avoit doues et enrichis. La tenta tion entra aussi dans le college des Apostres , et pourquoy done vous estonneres-vous si elle vous attaque? Si vous eus sies este du terns de nostre Seigneur, je veux dire, tandis qu il vivoit de sa vie mortelle, et que vous eussies rencontre fia tres-sainte Mere , nostre glorieuse Maistresse , et qu elle vous eust donne le choix du lieu que vous eussies voulu pour faire vostre demeure, sans doute que vous lui eussies dit : Madame, ou est vostre Filz? Et elle vous eust respondu : Mon Filz est au desert , lequel y doit demeurer quarante jours , jeusnant , veillant, et priant continuellement. Ma dame , luy eussies-vous dit, je ne veux point d autre lieu , s il vous plaist, pour ma demeure, que le desert ou est nostre Seigneur. Mais si elle vous eust demands : Pourquoy choisisses-vous ce lieu pour votre demeure? C est parce, eus sies-vous respondu , que la ou est nostre Seigneur, tout bien y abonde , la consolation n y manque point , et la tentation n y peut avoir d entree. que vous estes bien trompes! car c est parce que nostre Seigneur y est, que la tentation s y U euve; vous eussies bien eu 1 espouvante, car le diable vin

a luy tout a decouvert , et ne fit pas avec nostre Seigneur comme avec saint Pacome, ou avec saint Antoine, lesquelz il espouvanta par des bruits ettintamarres qu il fitautour d eux, faysant fendre le ciel et la terre devant eux , pour les faire craindre et fremir comme des enfans ; mais par la confiance qu ilz avoient en Dieu, ilz le rembarrerent, et se mocquerent de luy et de ses artifices, en prononcant quelques passages de la sainte Escriture.

Mais cet esprit ruse voyant sur la face de nostre Seigneur, la force, la Constance, la generosite et 1 asseurance , il pensa bien qu il ne gaigneroit rien de le trailer de la sorte : c est pourquoy il vint visiblement a luy avec une impudence nompareille pour luy presenter ses tentations; ce qu il fit non seulement ces trois Ibis dont 1 Evangile de ce jour fait mention , ains plusieurs autres durant ces quarante jours qu il demeura au desert , les Evangelistes s estant contentes de nous marquer seulement ces trois , comme estant les plus remarquables et les plus grandes.

Helas! disent ces jeunes apprentifs en la perfection, que feray-je? mes passions que je pensois avoir si bien mortifiees par la fervente resolution que j avois faite de ne les plus suyvre, me tourmentent grandement; tantostje suispresse de cbagrin , puis apres il me semble qu il n y a plus moyen de passer outre en la pratique de la vertu , tant le decouragement me poursuit de pres. Certes , c est grand pitie que le seul desir de la perfection ne suffise pas pour 1 avoir ; mais qu il la faille acquerir a la sueur de nostre visage , et a force de travail. Ha! mes cheres ames, ne scaves-vous pas que nostre Seigneur ay ant este tente durant les quarante jours qu il fut au desert , c a este pour nous apprendre que nous le serions tout le terns que nous demeurerions au desert de cette vie mortelle , qui est le lieu de nostre penitence ; car la vie du parfait Chrestien , mais specialement des Religieux , doit estre une continuelle penitence. Consoles-vous done , et

POim LE 1* T F-IMANCHE T>E CAKESME. 22?

prenes courage, car le terns du repos n est pas maintenant, Helas! je suis si imparfait. Cela peut bien estre, mais ne vous decourages pas pour cela, et ne penses pas que vous puissies vivre sans commettre des imperfections, d autant que cela ne se peut tandis que vous seres en cette vie ; il suffit que vous ne les aimies pas, et qu ellss ne vivent pas dans vostre coeur, c est a dire , que vous ne les commetties pas volontairement , et que vous ne voulies pas perseverer en icelles ; et cela estant , demeures en paix , et ne vous troubles pas pour la perfection que vous desires tant ; il suflira bien que vous Fayes en raourant : ne soyes done pas si craintives : marches asseurement en la voye de Dieu. Puisque vous estes ^nvironnees de 1 armeure de la foy , rien ne vous scauroit nuire. La troisieme crainte nocturne dont je veux parler maintenant , est celle des delicats : or ceux-cy ne craignent pas seulement ce qui les peut porter au mal , mais tout ce qui peut en quelque maniere que ce soit troubler leur repos , et ne voudroient pas que 3a moindre petite chose se mist entre Dieu et eux , d autant qu ilz se sont mis bien avant en I imagination , qu il y a un certain repos et accoisement d esprit , que qui le peut avoir demeure tousjours en paix , et est bienheureux, et partant ilz le desirent de tout leur coeur, afin de demeurer tousjours aux pieds de nostre Seigneur, comme une sainte Magdelene, pour savourer continuellement les divines suavites qui distilent de sa Louche sacree , sans que jamais Marthe les vienne reveiller, ny murmurer contre elles, pour prier nostre Seigneur de les faire tra- Tailler; et la suavite qu ilz ressentent en ce doux repos , les rend si habiles et si courageux , ce leur semble , en la pra tique de la vertu , que nul n est comparable a leur perfec tion : il n y a rien alors de trop pesant pour elles : bref , elles se voudroient fondre pour plaire a leur bien-ayme, qu elles ayment d un amour si ardent , qu elles n estiment rien de trop difficile pour son service , mais toutesfois a eon-

dition qu il continue a les consoler : car au reste , s il cesse de le faire , tout est perdu , il n y a rien de si afflige qu elles sont, leur peine est incomparable, elles ne cessent de se plaindre. Mais qu aves-vous? Qu y a-t-il qui vous tourmente? Dieu! c est que je ne suispas sainte. Mais qui vous fait penser cela? C est peut-estre qu on vous a reprise de quelque defaut. Si cela est , ne vous mettes pas en si grande peine : car c est peut-estre parce que vous 1 estes , que Ton vous a reprise, pour vous rendre tousjours plus sainte. Et ne seaves-vous pas que ceux qui ont une vraye et parfaitte charite ne peuvent souffrir aucun defaut au prochain, pour petit qu il soit, qu ilz ne taschent de 1 arracher par la correction , et sur tout en ceux qu ilz estiment saints, ou fort advances en la perfection , parce qu ilz les estiment plus capables de la recevoir que les autres : ce qu ilz font aussi pour leur donner tousjours plus de cognoissance d eux-mesmes, qui est une chose si necessaire pour parvenir a la saintete. Mais cela me trouble mon repos. certes, c est bien la ou je vous attendois; et croyes-vous qu en cette vie vous puissies avoir une quietude si permanente, qu elle ne doive point recevoir de divertissement? Scaches qu il ne faut pas desirer les graces. que Dieu ne fait pas communement, et que ce qu il a fait pour une Magdelene ne doit pas estre recherche ny desire de nous autres; bienheureux serons-nous, si nous avons ce repos et cette tranquillite de 1 ame en mourant , ouy mesme apres nostre mort. Et ne penses pas non plus que sainte Magdelene aye eu la jouyssance de cette tant aymable et divine contemplation , qui la tenoit en un si doux repos et en une si parfaitte tranquillite, qu apres qu elle cut passe par les epineuses et clifficiles voyes d une tres-aspre peni tence , et qu elle eut avale les amertumes d une confusion tres-grande , allant ches le pharisien pour pleurer ses peches, et en obtenir pardon , soufFrant les murmures efc censures que Ton faysoit contre elle, en la mesestimaiit et nommant

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pecheresse, et i emrne de mauvaise vie. A T e penses done pas non plus meriter de recevoir ces divines suavites et consola tions, ny d estre eslevees par les anges plusieurs fois le jour, comme elle estoit, si vous ne voules premierement soutfrir avecelle les confusions, abjections, censures el mespris, que meritent tres-bien vos imperfections, lesquelles vous exerceront tousjours de temps en temps; la reigle estant generale, que nul ne sera si saint en cette vie, qu il ne soit sujet a en commettre tousjours quelqu une. II se faut done tenir fermes en la cognoissance et croyance de cette verite , si nous voulons que nos inlperfections ne nous troublent point par nne vaine pretention que nous pourrions avoir de n en point commettre , bien que nous devions avoir une ferme et invio lable resolution de ne nous point rendre si lasches que d en commettre volontairement : mais apres cela, nous devons estre fermes et inviolables en cette resolution de ne nous point estonner ni troubler, voyant que nous sommes sujets a tomber dans Fimperfection , quand bien cela nous arriveroit souvent , nous conflant en la bonte de Dieu , qui ne nous en aime pas moins, pourveu que nous en tirions Fhumilite. Maisje neseray jamais capable de recevoir les divines caresses de nostre Seigneur, tandis que je seray si imparfaitte, ne pouvant m approcher de lui, qui est si souverainement parfait. Mais quelle correspondance penses- vous qu il y puisse avoir de nostre perfection a la sienne , et de nostre purete a la sienne, veu qu il est la perfection et la purete" mesme, et que nous ne sommes que misere et imperfection? Toutesfois ne nous troublous point : car faysant de nostre coste ce que nous pouvons, nous devons nous tenir en repos pour le reste , soit que Dieu nous fasse part de ses consola tions, ou non, nous sousmettant a sa tres-sainte volonte, qui doit estre la continuelle maistresse et conductrice des nostres, et pourveu que nous Paccomplissions, nous n avons

rien a desires

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Lo Psalmiste done nous asseure, suivant Tinterpretation susdite, que celui qui a la foy n aura point cette crainte noc turne , ny celle des paresseux , ny la crainte des enfans , ny celle des delicats.

Mais il passe plus outre , et dit qu il ne craindra point les sagettes qui volent en plein jour; et cecy est le troisieme document que je tire du psalme sus-allegue.

Les sagettes qui volent en plein jour sont les vaines esperances et pretentions que les ames qui pretendent a la per fection ont desle commencement de leur conversion, de parvenir bien-tost a la saintete ; car il s en treuve quelquefois qui n esperent rien moins que d estre bien-tost des meres Thereses, des saintes Catherines de Sienne, ou deGennes. Cela est bon ; mais , dites-moy , quel tems prenes-vous pour arriver a cedegrede saintete? Troismois, du moins, s ilsepeut. Vous faites bien de dire s il se pent; car autrement vous vous pourries bien tromper. Ne voila pas de belles esperances ? et neanmoins , nonobstant leur vanite , elles ne laissent pas de consoler beaucoup celles qui les ont ; mais d autant plus que cette esperance et vaine pretention leur apporte de joye au cceur a son avenement , et tandis qu il y a lieu d esperer , plus aussi la douleur des efFets contraires cause de tristesse a ces esprits fervens, lors qu ilz se voyent estre, non des saints , comme ilz pensoient, maisau contraire des creatures assez imparfaittes ; car apres ils se decouragent en la poursuite de la perfection qui conduit a la saintete. Patience , leur peut-on dire , ne vous hastes pas tant , com mences a bien vivre selon vostre vocation, marches en la voye de vostre observance, doucement, simplement et humblement , puis coniies-vous en Dieu qui vous rendra saints quand il luy plaira. Mais il y a encore d autre s sagettes qui volent en plein jour, qui sont les vaines esperances que quelques-uns ont derecevoirtousj ours durant lecours de cette vie mortelle, des consolations et suavites en 1 oraison. Esperance

vaine et frivole a merveille ! Comme si nostre perfection et nostre bonheur dependoit de cela. He! ne voyons-nous pas que nostre Seigneur ne les donne aux ames com men cantos , que pour les amorcer et amadoiier, comme on fait aux petits enfans , ausquelz on donne du sucre pour les attirer , et qu elles sont plutost marque de foiblesse que de perfection. Et pour quatrieme document, saint Bernard remarque que ces negociations qui se font en la nuit , que le Psalmiste dit, que ceux qui seront armes de la verite ne craindront point, nous representent 1 avarice et Tambition, vices lesquels font leur trafic en la nuit ; c est a dire , a convert, par dessous main et en cache tte. Regardes les ambitieux : ilz n ont garde de pourchasser les honneurs , les preeminences et les offices releves tout a decouvert ; ains ils marchent en la nuit (c est a dire finement et en cache tte) , parce qu ils craignent d estre apperceus. Les avares temporels ne peuvent non plus dormir, d autant qu ilz sont tousjours apres a chercher quels moyens ils pourront tenir pour accroistre leurs biens et remplir leur bourse : or ce n est pas des avares tem porels que je veux parler maintenant , ains des avares spirituels. Et pour ce qui est de Tambition , malheur a ceux qui cherchent d estre esleves en des charges ou superiorites, et les obtiennent par leurs poursuites, et embrassent par leur choix, car ils cherchent la tentation ; c est pourquoy ils sont en grand danger de perir en icelle , s ils ne se convertissent , et n usent apres avec humilite de ce qu ils ont embrasse avec Fesprit et par 1 esprit de vanite. Je ne parle pas de ceux qui y sont esleves par la sousmission et obeyssance qu ils doivent &Dieu et a leurs superieurs, mais de ceux qui y sont esleves par leur election ; car les autres n ont rien a craindre , non plus que Joseph en la maison de Putiphar; car si bien ils sont au lieu de la tentation, ils ne periront point en icelle. Et il nous doit peu importer ou nous soyons , pourveu que nous y soyons conduits , comme nostre Seigneur au desert,

par le saint Esprit ; car cela estant, nous n aurons rien a craindre.

Les avares spirituels son! ceuxqui ne cessent jamais d embrasser et rechercher beaucoup d exercices pour parvenir plustost a la perfection , comme si la perfection consistoit en la multiplicity des actions que nous faysons, et non pas en la perfection avec laquelle nous les faysons. Cecy est une chose que j ai desja dite fort souvent ; mais on ne la sauroit trop dire : Dieu n a pas mis nostre perfection en la multitude des choses que nous faysons pour luy plaire , ains seulement en la methode de les faire, methode qui n est autre que de faire le peu que nous faysons, un chacun selon nostre vocation, en 1 amour, par 1 amour, et pour 1 amour. Certes, Ton pourroit bien dire a ces avares spirituels ce que dit le Prophete aux avares temporels : Que veux-tu faire, 6 pauvre homme ? Tu veux maintenant avoir ce chateau, parce qu il regarde le tien ; et apres celuy-la, il s en trouvera un autre qui 1 avoisinera , et pource qu il te sera commode, tu le voudras aussi avoir, et ainsi de Tun a 1 autre. Quoi ! veux-tu done te rendre tout seul inaistre de la terre ? Ne veux-tu pas quepersonne y aye du bien que toy? Considered , je vous prie, ces avares spirituels : ilz ne se contentent jamais des exercices qui leur sont prescripts. S ils sont Ghartreux : Dieu ! disent-ilz, c est bien une sainte vie ; mais ilz ne preschent point ; il faut done aller prescher. La vie des Peres Jesuites est de grande perfection; mais ilz n ont pas le bien de la so litude , auquel on ressent taut de consolation. Et airisi tous les autres Ordres de Religion sont bien bons ; mais ilz n ont pas tout ce qu ilz cherchent , qui est, les exercices d un cha cun mesles et assembles en un. Ilz sont tousjours en action pour inventer de nouveaux moyens pour assembler toute la saintete des Saints en une saintete qu ilz voudroient avoir ; et par ce moyen , ils ne sont jamais contens , d autant qu ils n ont pas assez de force pour retenir tout ce qu ils veulent

POUR LE l" DTMANCHE DE CARESME. 231

embrasser : car qui trop embrasse mal estraint. Ilz voudroient tousjours avoir la haire sur le dos, faire la discipline & tout propos, jeusner continuellement , prier tousjours les genoux nuds , vivre en solitude , et semblables ; et si apres tout cela, ilz ne seroient pas contens. He quoi ! leur peut-on dire, ne voules-vous pas qu il y aye d autres saints que vous? Contentes-vous de vostre saintete , telle que vous la pouves avoir, non pas en faysant un si grand amas d exercices, mais en faysant bien,, et le plus parfaittement qu il se pourra, ceux ausquelz vostre vocation , et la condition en laquelle vous estes vous oblige. Certes, Ton ne peut assez dire combien cette variete d exercices apporte de retardement a nostre per fection , d autant qu elle nous oste la douce et tranquille at tention que nous devons avoir de bien faire ce que nous faysons pour Dieu, ainsi que j ay desja-dit.

Le cinquieme document est tire du mesme psalme , ou le Prophete marque , que ceux qui sont armes ainsi que nous avons fait voir, ne craindront point 1 esprit du midy , c est a dire qui nous vient tenter en plein jour. Or je scay bien comme saint Bernard explique ce passage; mais je le diray maintenant comme il fait a mon propos. Get esprit qui marche en plein jour, est celuy qui nous attaque au plein midy des consolations interieures, lors que ce divin soleil de justice dardant amoureusement ses rayons sur nous , nous remplit le coeur d une chaleur et d une lumiere si aggreable, qu il embrase nos ames d un amour si tendre et si delectable, que nous mourons presque a toute autre chose pour mieux joiiir de nostre bien- ay me; d autant que ces divines lumieres ont tellement eclaire nostre coeur, qu il voit tout a decouvert , ce luy semble , celuy du Sauveur , duquel distile goute a goute une liqueur si suave, et des parfums si odoriferans, que cela ne peut estre assez estime ny desire par cette sainte amante, qui languit toute de cet amour, et ne voudroit pas que personne vinst troubler son repos; repos lequel vient

enfin (souvent) a se terminer en une value complaisance qu elle prend en iceluy, en admirant la bonte de Dieu , mais en elle, et non pas en Dieu; goustant les suavites de Dieu , mais en elle-mesme; aymant les consolations de Dieu, mais pour elle-mesme. La solitude luy est une chose grandement desirable, ce semble, en ce terns-la, pour jotiir plus souhaii et sans divertissement quelconque, de la presence de Dieu, non pour la gloire de sa divine Majeste , ains pour la satis faction qu elle ressent en recevant les douces caresses et sua vites qu elle void provenir de ce cceur bien-ayme du Sauveur. Et voila comme 1 esprit du midy decoit les ames , se transfigurant en ange de lumiere , pour les faire tresbucher et amuser autour des vaines consolations , suavites et com plaisances , qu elles prennent emmy ces tendretes et gousts spirituels. Ha ! quiconque sera arme du bouclier de la foy , surmontera cet ennemy aussi genereusement que tous les autres, ainsi que 1 asseure David.

Or je ne doute nullement qu il ne s en treuve plusieurs qui ne desirent plustost la fin de cet Evangile , que le com mencement , ou il est dit , que nostre Seigneur ay ant surmonte son ennemy , et rejette ses tentations, les anges luy apporterent a manger des viandes celestes. Dieu ! quel plaisir de se treuver avec nostre Seigneur en ce festin delicieux ; mais soyons asseures que nous ne serons jamais capables d accompagner nostre cher Sauveur en ses consola tions , ny d estre appeles a son banquet celeste , si nous ne sommes compagnons de ses peines et de ses souffrances, suivant ce que dit saint Paul : Sclent es quod sicut sociipassionum estis, sic eritis et consolationis *.

II jeusna quarante jours, et les anges ne luy apporterent a manger qu au bout de la quarantaine ; ces quarante jours, ainsi que nous disions tantost, representent la vie du Chrestien, et d un chacun de nous. Ne desirous done point ces di-

11 II Cor., V.

vines consolations qu au bout de nostre vie : mais taschons de nous tenir fermes pour resister aux rudes attaques de nos ennemis ; car indubitablement, vueilions-nous, ou non, nous serons tentes, et si nous ne combattons, nous ne serons point vainqueurs , et partant nous ne meriterons pas la couronne de rimmortelle gloire que Dieu nous prepare , si nous demeurons victor ieux et triomphans. Ne craignons done point la tentation, ny le tentateur : car si nous nous servons du bouclier de la foy et de 1 armure de verite, il n aura nul pouvoir sur nous , et nous ne craindrons point les trois craintes noc turnes dont nous avons parle ; nous ne nous amuserons point aussi a ces vaines pretentions de vouloir estre des saints en trois mois; nous eviterons encore 1 avarice spirituelle et 1 ambition , qui apporte tant de detraquement au cceur , et de retardement a la perfection ; F esprit du midy n aura nul pou voir de nous faire descheoir de la ferme et invariable resolu tion que nous avons faite de servir Dieu genereusement, courageusement, et le plusparfaittement qu il nous sera possible pendant cette vie mortelle, apres laquelle nous irons jotlir eternellement de luy. Ainsi soit-il.

SETIMON

mulier f magna est fides tua, fiat tibi sicut vis. MATTH., XV. femme, que ta foy est grande! II te soil fait comme tu veux.

Bien qu en ce jour les predicateurs ayent accoustume de prendre divers sujets pour louer les vertus de la Cananee, mon dessein est de vous parler seulement de la foy, en vous monstrant quelles sont les conditions qui la rendent parfaitte, suivarit ce que FEvangeliste rapporte qui se passa entre nostre Seigneur et cette femme ; et par ce moyen vous cognoistrez ce que c est que la vraye foy; et quand nostre Sei gneur dit, mulier, magna est fides tua, 6 femme , que ta foy est grande; si c estoit que la foy de la Cananee fust plus grande que la nostre ; 6 non certes, quant a Pobjet, puisque la foy a pour objet toutes les verites revelees de Dieu et de 1 Eglise, la foy n estant autre chose qu une adhesion que nostre entendement fait a ces verites, qu il treuve belles et bonnes, et partant il vient a les croire, et la volonte a les aymer; car comme la bonte est 1 objet de la volonte, la beaute Test aussi de 1 entendement; et ainsi, comme en nostre homme exterieur la bonte sensible est convoitee par nostre concupiscence , et la beaute corporelle par nos yeux, de mesme en est-il de l homme interieur pour les verites de la foy, lesquelles estans bonnes, douces et veritables, elles viennent a estre aymees et affectionnees par la volonte , qui a pour son objet la bonte , et par 1 entendement, a cause de la beaute qui se retreuve en icelles. Elles sont belles , parce

* Fidellement recueilly par les Religieuses de la Visitation Saincte Marie d Aimessy ( Edit, de 1643 ).

qu elles sont veritables : car la beaute n est point sans la ve rite, ny la verite sans la beaute , et les beautes qui ne sont point veritables ne sont point belles , cTautant qu elles sont fausses et mensongeres. C est pourquoy les verites sont tousjours accompagnees de la beaute , parce qu elles sont conformes a leurs principes.

Or les mysteresde la foy estanstres veritables, ils sontaymes a cause de leur beaute , qui est 1 objet de 1 entendement et mesme de la volonte ; earbien que la volonte aye pour objet de son amour la bonte , si est-ce que Fentendement luy representantlabeaute des verities mysteres delafoy,ellevient aydecouvrirlabonte, et par consequent elle les ay me. Etc est une chose tellement necessaire pour avoir une graude foy, que 1 entendement vienne a cognoistre la beaute d icelle, que pour cela lorsque nostre Seigneur veut attirer quelques crea tures a la cognoissance de la verite , il decouvre premieremerit sa beaute a 1 entendement , lequel en estant attire et espris, vient a la communiquer a la volonte , et par 1 amour que ces deux puissances portent aux verites connues, il arrive que la personne quitte tout pour les croire et embrasser; ce qui se fait par forme d abstraction. Vous voyes done comme la foy n est autre chose qu une adhesion de 1 entendement, et attache de la volonte aux verites des mysteres de nostre foy-

Mais la foy, quant a Fobjet, ne peut pas estre plus grande aux uns qu aux autres, ny moins aussi, quant a la quantite des choses qu il faut croire ; car il faut que nous croyons tous une mesme chose , quant a 1 objet et quant a la quan. tite, et tous sont esgaux en cecy, parce qu il faut que tous les Chrestiens croyent toutes les verites de la foy, sans excep tion , tant celles que Dieu nous a revelees par luy-mesme dans TEscriture, que celles qu il nous a revelees par sou Eglise ; de sorte que celuy qui ne croit pas tous les mysteres de la foy, n est pas catholique et n entrera jamais en paradis. Et quand nostre Seigneur dit a la Gananee , O mulier, magna

est fides tua y 6 femme, que ta foy est grande, ce n estoit point qu elle crust plus que ce que nous croyons, mais c estoit a dire que sa foy estoit accompagnee de toutes les condi tions requires pour cela , y ayant plusieurs choses qui rendent nostre foy plus grande ou plus petite. Et bien qu il soit vray qu il n y a qu une foy que tous les Chrestiens doivent avoir , neanmoins tous ne Font pas en mesme degre de perfection; ce que je vous veux faire entendre en vous parlant des vertus qui la doivent accompagner.

Premierement , il faut scavoir que la foy est la base et le fondement de toutes les autres vertus chrestiennes, mais particulierement de Tesperance et de la charite : or quand je dis de la charite, cela se doit entendre de toutes les autres vertus qui la suivent et accompagnent, car quand la charite est unie et jointe avec la foy , elle la vivifie; c est pourquoy Ton dit qu il y a une foy morte , une foy mourante et une foy vivante. La foy morte est celle qui est separee de la cha rite, separation qui fait que Ton n opere plus les ceuvres conformes a la foy de laquelle on fait profession. Cette foy morte est celle qu ont maintenant la pluspart des Chrestiens, lesquels croyent bien tous les mysteres de la foy , mais leur foy n estant pas accompagnee de la charite , ilz ne font aucune bonne operation qui y soit conforme.

La foy mourante est celle qui n est pas entierement sepa ree de la charite, ce qui fait qu elle produit encore quelques bonnes operations, mais rarement et foiblement; car il est impossible que la charite puisse estre dans une ame qui a la foy sans operer peu ou beaucoup, il faut necessairement qu elle opere ou qu elle perisse, ne pouvant subsister autrement. Et tout ainsi que Fame ne scauroit estre dans le corps sans faire des actions vitales, cela luy estant tout-a-fait im possible ; de mesme la charite ne peut estre jointe a nostre foy, sans produire des oeuvres qui luy soient conformes. Et partant si vous voules cognoistre quelle est vostre foy , et si

elle est vivante, morte ou mourante, regardes vos ceuvres et vos actions ; car tout ainsi que nous voyons qu une personne proche de la mort , n agit plus que foiblement et lentement, a cause de la diminution de ses forces, de mesme fait la foy, a mesure qu elle s esloigne de la charite, en laquelle consiste sa force et sa vigueur. Et comme lorsqu on void qu une per sonne mourante n a plus de mouvement, et ne respire plus, Ton cognoist qu elle est morte , et que Tame est separee de son corps, d autant qu elle ne faitplusd actions vitales, ainsi en est-il dela foy quand elle n opere plus de bonnes ceuvres. Mais il faut neanmoins prendre garde que quand Fame perd cette foy vivante, elle luy laisse quelquefois tme certainc ha bitude au bien, laquelle provenant de la charite precedente, pourroit tromper et decevoir les ames qui tombent dans ce malheur , leur estant advis qu elles ont encore cette foy vi vante, a cause de quelque apparence de vertu qu elle leur a laissee, et qui neanmoins n en est plus que Fombre. C est pourquoy Ton pent tres a propos comparer cette foy morte a un arbre sec, lequel n a point d humeur vitale, et pource au printems, lorsque les autres arbres jettent des feuilles et, des fleurs, celuy-cy n en jette point, a cause qu il n a plus cette liumeur vitale qu ont ceux qui ne sont pas morts , ains seulernent mortifies, et bien qu en hy ver il soit selon Fapparence exterieure semblable aux autres arbres qui paroissent en ce terns comme morts , si est-ce que ceux-la en leur saison por tent des fetiilles, des fleurs et des fruicts, ce que ne fait jamais celuy qui est mort ; c est bien un arbre comme les autres , il est vray, mais c est un arbre mort, lequel ne portera jamais ny fetiilles , ny fleurs , ny fruits : de mesme la foy morte ressemble bien en Fapparence exterieure a la foy vivante, mais avec cette difference, que la foy morte ne porte point de fleurs , ny de fruits des bonnes ceuvres , et que la foy vive en porte tousjours et en toute saison. C est done par les ope rations que fait la charite, que Fon connoist si la foy est vi-

vante, morte ou mourante ; de maniere que quand elle n a point de bonnes operations, nous disons qu elle est morte, et lorsque ses operations sont petites, foibles et lentes , qu elle est mourante. Maiscomme il y a une foy morte, il faut aussi qu il y ait une foy vivante qui soit contraire a la foy morte. que cette foy vivante est excellente , mes cheres ames ! car estant jointe et unie avec la charite , elle vivifie Fame , et la rend ferine , forte et constante en la poursuite de la vertu , luy faysant faire plusieurs grandes et bonnes operations qui meritent qu on la loiie, ainsi quenostre Seigneur fit celle de la Cananee, luy disant : O mulier, magna est fides tua, fiat tibi sicut vis , femme , que ta foy est grande , te soit fait comme tu veux.

Or quand on dit que la foy est grande , il faut encore scavoir que ce n est pas en grandeur exterieure , car elle n a point de forme ny de figure : mais on dit qu elle est grande, tant a cause des bonnes O3uvres qu elle opere , que pour la multitude des vertus qui Faccompagnent par le moyen de la charite avec laquelle elle est unie , la charite estant comme une reyne qui combat pour la deffense et la conservation des verites de la foy; et en ce que les vertus luy obeyssent, elle monstre son excellence et sa grandeur. Car comme nous voyons que les roys ne sont pas grands, pour avoir beaucoup de provinces et grand nombre de vassaux sous leur puissance, si toutes ces provinces, c est-a-dire leurs sujets, ne les ayment et ne leur obeyssent , parce que sans cela , quoy qu ils eus?ent beaucoup de richesses, si leurs vassaux ne faysoient compte de leurs ordonnances ny de leurs loix, Fon ne diroit pas qu ils sont grands roys , mais tres-petits ; ainsi la grandeur de la foy unie a la charite, ne vient pas seulement de ce qu elle est suivie de toutes les vertus , mais bien de ce qu elle leur commande, et que toutes lui obeyssent et combattent pour elle , et selon son gre ; et de la vient la multi tude des bonnes operations que fait en nous cette foy vivante.

En second lieu, il y a une foy veillante qui depend encore de 1 union que la foy a avec la charite , et laquelle est contraire & une certaine foy pesante , lethargique et endormie : or cette foy endormie est grandement differente de la veil lante, d autant qu elle est fort lasche et tiede a s appliquer a la consideration des mysteres de notre foy , ce qui est cause qu elle ne penetre point ces verites, quoy qu elle les voye et entende , parce qu elle n a pas les yeux tout a fait fermes , et qu elle ne dort pas du tout, estant semblable a ces personnes qui sont tellement assoupies de sommeil, qu encore qu elles ayent les yeux ouverts , elles ne voyent quasi rien , et Lien qu elles entendent parler, elles ne scauroient comprendre ce que Ton dit. Et d ou vient cela, sinon de ce qu elles sont tellement appesanties et engourdies de sommeil , que leur esprit n a pas la liberte de faire ces operations et fonctions ordinaires ? De mesme Tame qui a cette foy dormante a bien les yeux ouverts , car elle croit les mysteres de la foy ; elle en tend bien aussi ce qu on en dit , mais c est avec une telle pesanteur et engourdissement d esprit, que cela luiempesche de les comprendre et bien entendre.

L on peut encore faire comparaison de ceux qui ont cette foy endormie, avec ces personnes qui ont 1 esprit pensif et songeart ; regardes-les , vous les verres les yeux ouverts , il semble qu ils pensent et soient attentifs a quelque chose , et neanmoins pour Fordinaire ils ne scauroient dire a quoy ils pensent : ainsi en est-il de ceux qui ont cette foy dormante ; ils croyent bien tous les mysteres de notre foy en general , mais demandes-leur ce qu ils signifient en particulier, ils n en scavent rien et n en scauroient rien dire ; et leur foy estant ainsi endormie , elle est en grand danger d estre assaillie et seduite par plusieurs ennemis, et de tomber en de perilleux precipices. Mais la foy veillante fait non seulement de bonnes operations comme la vivante , ains encore elle penetre et comp: <>nd les verites de la foy avec subtilite et

promptitude , parce qu elle est active et diligente a recbercber et embrasser tout ce qui la peut agrandir , conserver et fortifier , estant toujours aux aguets pour descouvrir le bien et eviter le mal , afin de se garder de tout ce qui pourroit servir a sa ruine ; et comme veillante , elle marche fermement et sans crainte de tomber en des precipices.

Cette foy veillante est accompagnee des quatre vertus cardinales, prudence , force, justice et temperance, desquelles elle se sert comme d une cuirasse d armes pour donner la fuite a ses ennemis, de maniere qu elle demeure tousjours ferme, invincible et inesbranlable parmy leurs attaques. Sa force est si grande qu elle ne redoute rien, d autant que non seulement elle est forte, mais qu elle cognoist sa force et sur quoy elle est appuyee , a scavoir sur la verite mesme , qui est la chose la plus forte de toutes. Et quoy que nous ayons assez de force pour dominer sur tous les animaux et nous les assujettir ; neanmoins , parce que nous ne cognoissons pas la force qui est en nous , cela fait que nous craignons et fuyons devant les bestes, comme foibles, cotiards et peureux : ce qui ne procede d autre cbose , sinon de e que nous ne cognoissons pas la force qui est en nous. Ce qui n est pas ainsi de la foy : car elle cognoist sa force , et en quoy elle consiste ; c est pourquoy elle s en sert aux occasions pour donner la fuite a ses ennemis , et de plus elle se sert de la prudence pour acquerir tout ce qui la peut fortifier et agrandir, ne se contentant pas seulement de croire toutes les verites qui ont este revelees de Dieu et declarees par 1 Eglise, lesquelles sont necessaires pour le salut ; mais elle a encore une pru dence qui la fait veiller continuellement, afin de penetrer et descouvrir tousjours de plus en plus la beaute et bonte des verites de la foy , pour.d icelles tirer le sue et la mouelle de laquelle elle se nourrit, se delecte, s enricbit et s agrandit. Or cette prudence ne ressemble pas a celle des mondains f qui ne leur sert que pour acquerir des biens , des honneurs

et telles autres choses qui les enrichissent et agrandissent devant les yeux des homines, mais qui ne leur profitent de rien pour la vie eternelle. Fausse prudence certes qtie cellecy ; car, je vous prie , que me profilers ma prudence pour acquerir les villes, principautes et royaumes, si aveccelaje suis damne : Quid enimprodest homini, simundum imiversum lucretur, animce vero suce detrimentwn patiatur * ? Que me serviront ma vaillance et ma prudence, si je ne me sers d icelles, que pour acquerir les choses transitoires de cette vie mortelle? Et quand Lien je serois le plus vaillant et prudent homme du monde, si je ne me sers de ma vaillance et prudence pour acquerir la vie eternelle, cela n est rien , d autant que la prudence humaine ne nous apporte que du dommage , et nous voyons que la plus grande partie de nos maux ne proviennent pour 1 ordinaire d autre cause. II y auroit beaucoup de choses a dire sur ce sujet ; mais ne parlons a cette heure que de la prudence dft la foy : car il la faut avoir pour estre bon chrestien , parce qu elle nous fait eviter le mal et operer le bien.

Si vous croyes tout ce qu il faut croire pour estre sauves, vous le seres , dit S. Bernard. Cela s entend, si vous joignes les ceuvres a vostre foy , c est a dire, si vous faites ce qu elle vous enseigne qu il faut faire pour avoir la vie eternelle. Mais , 6 mondains , vous dires qu il ne se faut point mettre tant en peine, qu il ne faut pas taut de choses pour se sauver, que Dieu se contente de peu , qu il sufEt de croire tous les mysteres de la foy, et garder les conimandemens. Dieu I que la misere humaine est grande ! La prudence des mon dains s arreste la, et ne veut rien faire davantage que ce qui est necessaire pour avoir la vie eternelle, ny fuyr que ce qui lui peut causer la damnation, se contentant pour ce sujet de 1 observance des commandemens : mais quelle gloire apres cela attendes-vous de Dieu ? La vie eternelle. II est vray,

* S, Matth. XIX.

vous 1 aures, cesera vostre recompense, mais avec cette con dition, que vous seres declares serviteurs inutiles, car vous ue travailles pas pour Dieu, ains seulement pour vous-mesmes, puisque vostre prudence ne s estend pas plus avant, que de faire ce que vous saves qui vous peut empescher de vous perdre. Vous n estes pas de ces serviteurs veillans , qui ont tousjours Pceil ouvert sur les mains de leur maistre, pour se rendre soigneux et vigilans a faire tout ce qu ils scavent qui luy peut rendre leur service plus aggreable : Oculi servorum in manibus dominorum suorurn. En quoy ils monstrent bien qu ils ne travaillent pas pour eux, ains pour 1 amour qu ils lui portent, employant toute leur prudence a voir non seulement ce qu ils doivent et sont obliges de faire , mais encore a decouvrir les desirs et intentions de leur maistre , pour les suy vre au plus pres qu il leur sera possible, afin de lui aggreer davantage. Or ceux-cy sont des serviteurs fidelles qui auront la vie eternelle , mais avec une tres-grande gloire et suavite en la jouyssance de Dieu. Vous vous contentes, ames lasches et paresseuses, dit le grand S. Bernard , parlant aux mondains , de faire seulement les choses necessaires pour aller au ciel : vous y ires , mais apres cela vous seres toujours repu tes des serviteurs inutiles.

Or la foy veillante, de laquelle je parle, n en fait pas ainsi ; car elle sert Dieu non en serviteur mercenaire , ou attache a ses interests , mais en serviteur iidele ; d autant qu elle em ploye toute sa force, prudence, justice et temperance, a faire tout ce qu elle sait et peut cognoistre luy estre plus aggreable, nese contentant pas seulement des choses necessaires au salut, ains elle embrasse amoureusement , recherche et fait fidelement tout ce qui la peut le plus approcher de son Dieu.

Outre ce que j ay dit , il y a encore une troisiesme sorfe de foy, qui est la foy attentive, laquelle est tres grande et excellente, et c est celle qu avait la Cananee ; car Ja foy pour grande , doit estre non seulement vivaute et veillante,

mais encore attentive , et par cette attention elle vient au plus haut point de sa perfection. Voyons un peu , je vous prie , mes cheres seurs , comme la foy de cette femme fut grande a cause de cette attention.

Nostre Seigneur passant sur les confins ou frontiere de Tyr et de Sidon , et ne voulant pas manifester sa gloire en o,e lieu , se voulut retirer dans une maison , afin de n estre point veu ou apperceu , dautant que sa renommee alloit de jour en jour croissant, ce qui estoit cause qu il estoit suivy d une grande multitude de peuple , qui estoit attire par les miracles qu il operoit continuellement. Se voulant done cacher, il entra dans une des maisons prochaines. Mais voicy une femme payenne qui estoit aux escoutes, et laquelle veilloit, prenantsoigneusement garde quand nostre Seigneur, duquel elle croyoit tant de merveilles, passeroit ; se tenant , selon que le rapporte S. Matthieu , en attention , pour luy demander la guerison de sa fille. C est pourquoy lors que ce divin Sauveur passoit , ou qu il fut entre en la maison , cela importe peu, elle vint lui presenter sa requeste , s eseriant : Jesus, Fils de David, ayes pitie de moy, ma fille est cruellement travaillee dudiable : Miser ere mei, Domine, fill David, filia mea male d dcemonio vexatur. Yoyes un peu la grande foy de cette femme : elle demande seulement a nostre Seigneur qu il aye pitie d elle , et croit que s il en a pitie , cela sera suffisant pour guerir et delivrer sa Clle.

Or il est certain que cette foy de la Cananee n eust point este grande , si elle ne se fust rendue attentive a ce qu elle avoit ouy dire de nostre Seigneur. Ceux qui le suivoient ou qui estoient es maisons prochaines de celle ou ii se retiroit , avoient sans doute bien veu ou entendu parler des merveilles qu il faysoit, et des miracles qu il operoit , par lesquels il confirmoit sa divine doctrine ; ils avoient bien autant de foy que la Cananee, quanta son objet principal ; car une grande partie d iceux croyoient qu il estoit le Messie : mais nean-

moins leur foy n estoit pes si grande que celle de cette femme, parce qu elle n estoit pas attentive comme la sienne, d autant qu ils ne s appliquoient pas a ce qu ils voyoient ou entendoient dire de nostre Seigneur. Et cecy, nous le voyons communement parmy le vulgaire des hommes du monde.

Vous verres des personnes qui se treuveront dans une compagnie en laquelle on s entretiendra de bons discours et de choses saintes : un homme avaricieux les entendra bien; mais au partir de la, demandes-lui ce qu on y a dit, il n en scauroit dire un mot. Et pourquoy cela? parce qu il n estoit pas attentif a ce qui se disoit, dautant que son attention estoit dans son tresor. Un voluptueuxenferatout de mesme; car bien qu il escoute , ce semble , ce que Ton dit , neanmoins il n en scauroit apres rien dire, parce qu il estoit plus attentif a sa volupte, que non pas ace qui se disoit. Mais s il s en treuve quelqu un qui mette toute son attention a oliyr ce qui se dit , il rapportera fort bien ce qu il aura entendti , dautant qu il avcit mis son attention a cela. He ! pourquoy voyons-nous , mes cheres ames , qu on fait pour Fordinaire si pen de profit des predications on des mysteres qu on nous explique et enseigne , ou de ceux mesme que nous meditons? c est parce que la foy avec laquelle nous les entendons ou meditons , n est pas attentive. JNous les croyons bien , mais non avec si grande fermete que nous le devrions.

Or la foy de la Cananee n estoit pas de la sorte. O muher, magnet, est fides tua : 6 femme, que ta foi est grande , non seulement a cause de cette attention avec laquelle tu crois tout ce qu on dit de nostre Seigneur; mais encore pour ratten tion avec laquelle tu le prie, et luy presence ta requeste. certes ! il n y a point de cloute que Fattention que nous apportons pour entendre les mysteres de nostre foy , et celle avec laquelle nous ies meditons en nos oraisons, ne la rendent plus grande. Mais , me dira quelqu un , qu est-ce que medi tation et contemplation? II semble que ces mots-la soicnt

POUR LE II* JEUDY DE CARESME. 2i*>

venus de Fautre monde. Je repons que meditation ou con templation ne veut dire autre chose que prier on faire orayson , et pourveu que la priere se fasse avec attention , c est signe que Ton exerce la foy vive, veillante et attentive, comme la Cananee. Or cette foy ou priere attentive estsuivie et accompagnee d unc grande variete de vertus marquees en la sainte Escriture : mais parce qu il y en a unnomhre quasi innombrable, je me contenteray de toucher celles qui sont les plus propres et conformes a monsujet, etlesquellesreluisent plus particulierement en la priere de la Cananee.

Les vertus done desquelles cette iemme accompagna la requeste qu elle fit a nostre Seigneur, furent quatre, scavoir, la confiance, la perseverance, la patience et Flmmilite, sur chacune desquelles je diray un mot, dautant que je ne veux pas estre long.

Sa priere fut done accompagnee de confiance , qui est 1 une des princi pales vertus qui rend nos prieres grand es devant Dieu : Seigneur, dit cette femme, ayes pitie de moy, parce que ma fille est extremement tourmentee du diable, Miserere mei , Domine , fili David, filia mea male d dcemonio vexatur. Gecy est une phrase de la langue francoise, qui est comme si elle eust voulu dire : Get esprit malm travaille continuellement , et pour ce ayes pitie de moi. Grande confiance certes que celle-cy, que si nostre Seigneur a pitie d elle , sa fille sera guerie. En quoy elle monstre bien qu elle ne doute point de son pouvoir, ny de son vouloir, en luy disant , Seigneur, ayes seulement pitie de moy. Je scay bien , voaloit-elle dire , que vous estes si doux et benin a tous ceux qui ont recours a vous, que je ne fay nul doute , que vous priant d avoir pitie de moy, vous ne Fayes, et indubitablement ma fille sera guerie. Certes, le plus grand defaut que nous commettons en nos prieres, et en tout ce qui nous arrive , specialement en ce qui regarde les tribulations, est le manquement de confiance en Dieu;

ce qui est cause que nous ne meritons pas de recevoir le secours de sa bonte , tel que nous desirons , et que nous luy demandons par nos prieres.

Or cette confiance accompagne tousjours la foy attentive, laquelle est grande ou petite , selon la mesure d icelle. Saint Pierre estant une fois descendu d une nasselle % et cheminant sur les eaux par le commandement de son hon Maistre, voyant le vent fort qui s eslevoit , il commenca a craindre et a invoquer son secours, luy criant : Ha! Seigneur, sauvesmoi. Alors nostre Seigneur luy tendant la main , luy dit : homme de petite foy, pourquoy as-tu doute? Comme luy voulant dire , 6 Pierre , que ta foy est petite , d autant qu en cette occasion ou tu la devois faire voir, tu manques de confiance ; et parce que la confiance qui te reste est petite , ta foy Test aussi. Mais la Cananee eut une grande confiance : ce qu elle fit paroistre, quand elle fit sa priere parmi les bourasques et tempestes des contradictions, lesquelles ne furent point suffisantes de Febranler tant soit peu , ny faire entrer en defiance.

La priere de cette femme fat encore accompagnee de per severance , par laquelle elle continua tousjours a crier : Miserere mei, Domine, fill David; Jesus, Fils de David, ayes pitie de moy. Mais ne disoit-elle autre chose? Non, elle n avoit point d autres paroles en la bouche que celles-cy, et persevera a s en servir tout le temps qu elle fut a crier apres nostre Seigneur. que c est une, grande vertu, mes cheres ames , que la perseverance! Si vous eussies demande a ce bon religieux de saint Pachome, qui estoit jardinier, s il ne desiroit jamais faire autre chose que le jardiii, et des nattes : Rien autre , eust-il dit ; car bien que ce fust 1 occupation qu on luy avoit donnee des qu il entra au monastere, il ne pretendoit point neanmoins d en avoir d autre tout le reste de sa vie. Or je n entends pas parler maintenant de la

t 8. Matth. XIV.

perseverance finale que nous devons avoir pour estre sauves, ains seulement de celle qui doit accompagner nos prieres par ce qu il y a peu de personnes qui entendent bien en quoj elle consiste.

Par exemple , vous verres des personnes qui ne font que commencer a prier et suivre nostre Seigneur, lesquelles demandent et veulent aussitost avoir des gousts et des consola tions, et ne peuvent perseverer a la priere qu a force de douceur et de suavite ; et s il leur arrive quelque degoust , et que Dieu leur retire ou leur soustraye la suavite ou facilite qu elles avoient en leurs oraysons , elles se plaignent et s affligent : Helas ! disent-elles , c est que je n ay point d humilite , et cela est cause que Dieu n escoute point mes prieres , et ne me regarde point ; car il ne regarde que les humbles : et par telles et semblables pensees elles se laissent aller a 1 ennuy et au decouragement, d autant qu elles se lassent de prier avec ces degousts et decouragemens; et voudroient toujours avoir des tendretes, suavites et lumieres extraordinaires , pour satisfaire leur curiosiie et amour propre ; et si Dieu ne leur donne promptement ce qu elles luy demandent , ou qu il ne fasse pas semblant de les escouter, elles perdent courage , et ne peuvent perseverer a prier, t quelquesfois quittent tout la.

Mais la Cananee ne fit pas ainsi; car bien qu elle vist que nostre Seigneur ne faisoit conte de sa priere , et qu il ne luy respondoit rien, neanmoins elle perseveroit tousjoursa crier ^apres luy : Fill David , miserere mei, Fils de David, ayes pitie de moy ; tellement que les Apostres furent contraints de luy dire qu il la congediast , parce qu elle ne faysoit que crier apreseux : Dimitte earn, quia clamat post nos. Sur quoy quelques docteurs disent , que voyant que nostre Sei gneur ne luy respondoit rien , elle s adressa a ses Disciples, afin d obtenir de luy par leur entremise ce qu elle demandoit , et que ce fut pourquoy ilz luy dirent : Elle ne fait que

crier apres nous. Et d autres disent qu elle ne dit rien aux Apostres, ains qu elle cria tousjours apres ce divin Sauveur: et bien qu il fist la. sourde oreille a tout cela , elle ne laissa pas neanmoins de continuer tousjours son oraison accoustumee , en quoy elle fit bien voir sa perseverance. Or ne penses pas que ce soit une petite vertu, que de perseverer a faire tousjours une uiesme priere.

Mais quelle est la priere ordinaire que nous devons faire ? Nostre Seigneur nous Fadictee de sa propre bouche, nous ordonnant de dire : Patw nosier qides in coelis, sanctificetur nomen tuum , etc. *. Mais la recommencerons-nous tous les jours? N en ferons-nous point d autre? Non, nostre Seigneur ne nous a enjoint que celle-la. Ce n est pas neanmoins que je veuille dire que ce soit inal fait de di versifier ses oraysons et meditations ; car FEglise mesme nous Fenseigne , en la variete des Offices qu elle dit. Mais outre ces prieres, vous en feres une qui sera quotidienne. Et quelle sera-t elle? Nostre Pere qui estes es cieux, vostre nom soit sanctifie. que nous serions heureux , si nous accompagnions nos prieres de cette perseverance , et si lors que nous avons des degotists , de& seicheresses , et que la suavite de Forayson nous est soustraite, nous avions une egale ficlelite a les continuer sans nous lasser, ny nous plaindre, ny rechercher la consolation, nous contentant , a Fexemple de la Cananee , de crier : Mi serere mei, Domine, fili David, Fils de David, ayes pitie de moy, perse verant tousjours en cette priere f

Ciceron en quelque lieu de ses escrits, dit, qu il n y a rien qui ennuye tant le voyageur, qu un longchemin quand il est plain, ou un court quand il est raboteux ou montueux. II ne me souvient pas de ses mesmes termes ; mais voicy pourtant ce qu il veut dire , que c est une chose bien difficile que la perseverance , et que le voyageur, quoy qu il chemine par un beau et plain chemin , si est-ce que sa lon-

S. Alatth., VI ;S. Luc, XI.

gueur 1 inquiete et 1 ennuye; car il prendroit bien plus de plaisir et de recreation, que le chemin fust diversifie de quelque vallee ou colline : comme aussi le chemin raboteux et montueux , quoy qu il soit court, eimuye et lasse les pelerins, dautant qu il fauttousjoursfaire une mesme chose. Mais il est court. Cela u importe ; ilz aymeroient mieux qu il fust plus long, et qu il eust quelque diversite. Et d ou vient cela , sinon de Finconstance de 1 esprit humain , qui ne veut point de perseverance en ce qu il fait? C est pourquoy les mondains qui suivent tous ces mouvemens , scavent si bien diversifier les saisons par des passe-terns et recreations : ilz ne jouent pas tousjours un mesme jeu, parce qu il z s en lasseroient, ains ilz les varient; car ilz font des ballets , des clauses, des promenades, et autres telles badineries : en somme, ils diversifient les saisons d une variete d ac tions, qui ne servent qu a entretenir cette inconstance, a laquelle 1 esprit kimain est naturellement porte. G est pourquoy la perseverance qu on doit avoir en la Religion r pour ne faire tousjours que les mesmes choses , est esthnee un martyre quotidien , dautant qu il faut renoncer a ses in clinations, mortifier ses propres volontes, sans qu il soit jamais permis de les suivre. N est-ce pas une espece de martyre de vivre dans cet assujettissement , et de faire tousjours les mesines exercices, sans avoir la liberte de les changer, de perseverer en la priere selon les heures marquees , soit que nous y ayons des consolations , ou des seicheresses?

Et si bien il nous semble que nostre Seigneur ne nous escoute pas , gardons-nous bien de nous descourager : car ce n est pas pour cela qu il nous vetiille esconduire , mais c est affin de nous faire jetter nos clameurs plus haut , pour nous faire apres davantage sentir la grandeur de sa misericorde > comme il fit a la Cananee ; parce que c est une chose certaine, que quand il nous soustrait en nos oraysons les douceurs et consolations , ce n est pas pour nous esconduire ny descoura-

250 SEBMON

ger, ains pour nous exciter a nous approcher plus pres de sa bonte , et pour nous exercer a la perseverance , et lirer des preuves de nostre patience, qui fut la troisieme vertu qui accompagna la priere de la Cananee, <:;mtant que nostre Seigneur voyant sa perseverance, voulut encore faire preuve de sa patience.

Or cette vertu de patience est tres-necessaire pour la per fection ; car c est par son moyen que nous conservons 1 esgalite d esprit parmy 1 inesgalite des accidens de cette vie mortelle. Et pour y exercer cette femme , nostre Seigneur respondit une parolle, laquelle ce semble la devoit bien picquer : Non est bonwn sumere panem filiomm, ct mittere tanibus ; II n est pas raisonnable, luy dit-il, que j oste le pain de la main des enfans, pour le donner aux chiens. Non sum missus nisi ad oves quce perierunt domus Israel; Je ne suis envoye , sinon aux brebis peries de la maison d Israel. He! quoy done, Seigneur, cette brebis, pour n estre pas de la maison d Israel, sera-t elle perdue? N estes-vous pas venu pour sauver tout le monde, et pour le peuple gen til, aussi bien que pour les Juifs? Ouy certes, c est une chose indubi table , que nostre Seigneur estoit venu pour tous ; cela est tout clair dans PEscriture sainte : mais quand il dit , qu il n estoit venu sinon pour les brebis perdues de la maison d Israel , il veut faire entendre qu il estoit seulement promis aux Juifs ; cela veut dire que c estoit eux qui avoient receu les promesses de la venue du Messie , et que c estoit premierement et specialement pour eux qu il operoit tant de merveilles, les enseignant de sa propre bouche, guerissant leurs malades de ses propres mains , conversant continuellement avec eux; et c est pourquoy il dit, qu il ne falloit pas oster le pain de la main des enfans , qui estoient les Juifs , pour le jetter aux chiens , c est a dire au peuple gentil , lequel alors ne cognoissoit point Dieu. Ce qui est autant que s il eust dit : Les faveurs que je fais aux Gentils pour lesquelz je ne

suispas premierement envoye, sont si petites et en si petit nombre, au regard de celles que je fais au peuple d Israel, qu ilz n ont nul sujet d en avoir de la jalousie.

Mais comment est-ce done que se doit entendre ce qu il dit , puisqu il est venu pour les Gentils, aussi bien que pour les Juifs? C est que comme il estoit venu pour marcher sur ses propres pieds par mi les enfans d Israel , il devoit marcher par les pieds de ses Apostres parmi les Gentils; il devoit guerir leurs malades , non par ses propres mains , mais par celles des Apostres, et enfin chercher et ramener cettebrebis esgaree parmi le troupeau , non par son labeur, mais par celuy des Apostres. Voila pourquoy il dit a la Cananee ces paroles si rudes et piquantes, et qui sentent tant le mespris et le desdain de cette pauvre femme payenne.

Certes, Ton void ordinairement qu il n y a rien qui offence tant que les paroles piquantes, et qui sont dites pour mespriser ceux a qui on parle , specialement quand elles sont dites par des personnes de marque et d authorite ; et Ton a veu quelquesfois mourir des hommes de douleur et desplaisir, pour avoir receu des paroles de mespris de leur Prince , quoy qu elles leur eussent este dites par un mouvement de promptitude , ou surprise de quelque passion. Mais cette femme entendant celle que luy disoit nostre Seigneur, n entra point en impatience , ny ne s en attrista , ny offenca nullement ; ains en s humiliant et se prosternant a ses pieds , luy respondit : Etiam, Domine; il est vray, Seigneur, que je ne suis qu une chienne , je le confesse ; mais permettes-moi de vous dire , que les chiens suivent leur maistre , et se nourrissent des miettes qui tombent sous leur table : Nam et catelli edunt de micis quce cadunt de mensa Dominorum suorum. Ce qu elle dit avec une tres-grande humilite, qui fut la quatrieme verlu laquelle accompagna sa foy et sa priere : humilite qui pleut tant a nostre Seigneur, qu il luy accorda tout ce qu elle demandoit, luy disant : O mulier,

rnagna est fides tua, fiat tibi sicut vis; 6 femme , que ta foy est grande! qu il te soit fait comme tu veux. Car Men que toutes les vertussoient tres-aggreablesaDieu, toutesfois 1 humilite lui plaist par dessus toutes les autres , et semble qu il ne luy puisse rien refuser. que cette femme fi t Lien voir qu elle estoit veritablement humble , en confessant qu elle n estoit qu une chienne , et que comme telle elle ne demandoit pas les favours particulieres aux Juifs, qui estoient les enfans de Dieu , ains settlement de ramasser les miettes qui tomboient soussa table, en quoy elle fit paroistre qu elle estoit bien fondee en cette vertu.

II se treuve souvent des personnes qui disont qu ilz ne sont rien, qu ilz ne sont qu abjection, misere et imperfec tion, et le monde est tout plein de telles humilites; ce qui n est rien moins que la vraye humilite, dautant qu ilz ne scauroient souffrir qu on leur die la moiudre petite parolle de mesestime, que tout aussitost ils ne s en picquent; et si vous recognoisses en eux quelque imperfection , gardes-vous bien de le leur dire, car ilz s en offenceront. Mais la Gananee non seulement ne s offenca pas de se voir appelee chienne par nostre Seigneur, mais elle crut et confessa qu elle estoit telle , et que comme telle elle ne luy demandoit que ce qui appartenoit aux chiens; en quoy elle fit paroistre une admi rable humilite, laquelle merita d estre lotiee de la bouche de nostre Seigneur mesme, qui luy respondit : mulier, magna est fides tua, fiat tibi sicut vis; femme, que ta foy est grande! te soit fait comme tu veux; et par cette loiiange qu il donna a la grandeur de sa foy, il loiia aussi toutes ses autres vertus qui 1 accompagnoient.

Finissons ; c est assez parle sur ce sujet ; et taschons , mes cheres ames , a 1 exemple de la Cananee, d avoir une grande foy ; vivitions-la par le moyen de la charite , et par la pra tique des bonnes ceuvres faites en charite; veillons soigneusement a la conserver et augmenter, tant par les considera-

rorm T,E n e -TRUDY PR CARESME.

tions attentivcs des mysteres qu elle nous enseigne , que par Texercice des vertus dont nous avons parle , et pavticulierement de riiumilite, qui cst celle , comme je vous ay montre, par laquelle la Cananee a obtenu de nostre Seigneur tout ce qu elle luy demandoit, a ce que perseverant tousjours a crier apres nostre Sauveur : Fils de David, ayes pitie de moy, Miserere mei, Domine, fill David, il nous die a la fin de nos jours : Soil fait comme tu le veux, et a cause de la grandeur de ta foy , viens joilyr de 1 Eternite , au nom du Pere , et du Fils , et du saint Esprit. Amen.

01EU SUIT B?iT*

SERMOlf

DB LA TRANSFIGURATION DE NOSTRE SEIGNEUR l .

Scio hominem in Christo, sive in corpore , sive extra corpus nescio, scit, raptum hujusmodi ad tertium ccelum > et audivit arcana verba qucs non licet homini loquL II CORINTH., XII.

Dieu seul salt si ce fut en corps ou en esprit que je fus enleve" jusqu au troisieme ciel , ou je vis et entendis des choses qu il ne convient point 1 homme de raconter.

Le grand apostre S. Paul ayant este ravy et esleve jusques au troisiesme ciel , hors de son corps ou en son corps , ne scachant lequel, dit qu il n est nullement loisible, ny possible a Thomme , de dire et raconter ce qu il vid, et les merveilles admirables qu il apprit , et qui luy furent monstrees en son ravissement.

Or si celuy qui les a veues n en peut parler , et ayant este ravy jusques au troisiesme ciel, n en ose dire mot, beaucoup moins nous autres qui n avons este esleves ny au premier, ny au second, ny au troisiesme ciel , oserons-nous entreprendre d en parler. Mais puisque le discours que nous devons faire aujourd huy , selon FEvangile , est de la felicite eternelle , avant toute autre chose, afin de vous faire mieux entendre ce que je diray , il faut que je vous represente une similitude.

S. Gregoire le Grand voulant traiter en ses Dialogues des cboses merveilleuses de 1 autre monde, dit ces parolles : Imagines-vous , de grace , de voir une femme laquelle estant enceinte, est mise dans une prison obscure jusques a son accouchement , et mesme y accouche , apres quoy elle est

* Fidellement recueilly par les Pxeligieuses de la Visitation Sainte Marie d Aunessy (Edit, de 1641 ).

POUR LF, Tl* DIMANCHF T)F, T.ARESME 255

condamne e d y passer lo reste de ses jours, etd y eslever son enfant. Get enfant estant desja un peu grand, et sa mere le voulant instruire , s il faut ainsi dire , des choses de Tautre monde, dautant qu ayant tousjours vescu dans cette continuelle obscurite , il n a nulle cognoissance de la clarte du soleil , de la beaute des estoilles , ny de 1 amenite des campagnes , et luy voulant faire comprendre toutes ces choses , luy monstre line lampe , ou quelque petite lumiere d une chandelle, par le inoyen de laquelle elle tasche autant qu elle pent , de faire comprendre a cet enfant la beaute d un jour bien esclaire, luy disant : Mon enfant, le soleil , la lime et les estoilles sont ainsi faites, et respandent une grande clarte. Mais c est en vain ; car Tenfant ne peut nullement comprendre ny entendre ces choses , n ayant point eu 1 experience de la clarte dont sa mere luy parle. Apres quoy cetle pauvre mere luy voulant faire comprendre ramenitedes collines chargees d une grande diversite de fruits , d oranges , de citrons , de poires , de pommes , et semblables , Tenfant ne scait ce que c est que tout cela, ny comme ces choses peuvent estre : et bien que sa mere ait en main quelques fetiilles de ces arbres, et qu elle luy die : Mon enfant , ces arbres sont charges de telles feiiilles ; et luy monstrant une pomme, ou orange : Us sont encore charges de tels fruits; ne sont-ils pas beaux et aggreables a voir? 1 enfant ueanmoins demeure tousjours dans son ignorance , dautant qu il ne peut comprendre en son esprit ce que sa mere luy enseigne , tout cela n estant rien au prix de ce qui est en verite.

De mesme en est-il, mes cheres ames, des choses que nous po unions dire de la grandeur et felicite eternelle , et de la beaute et amenite dont le ciel est remply ; car il y a encore plus de proportion de la lumiere d une lampe avec la lumiere et clarte de ce grand luminaire qui nous esclaire , et plus de rapport entre la beaute tant de la feuille , que du fruit d ua , et 1 arbre mesme , charge de feiiilles et de fruits tout

ensemble ; et entre tout ce que cet enfant comprend de ce que sa mere luy dit, et la verite de ces mesmes choses , que non pas entre la lumiere du soleil, etlaclarte dontjouyssent les bienheureux en la gloire; ou entre la beaute d ime prairie diapree de fleurs au printemps, et les beautes de ces campagnes celestes , et encore entre Famenite de nos collines chargees de fruits , et Pamenite de la felicite eternelle.

Or bien que cela soit ainsi, nous ne devons pas laisser d en dire quelqtie chose, estant neanmoins tres-asseures de cette verite , que tout ce que nous en dirons ou pourrions dire n est rien au prix de ce qui est en verite. Ay ant desja plusieurs fois presche , et mesme en ce lieu , et sur 1 Evangile de ce jour, et de ce sujet, j ay pense que je devois traiter d un point duquel je ne vous eusse point encore paiie ; mais avant quedelevous proposer, il est necessaire queje levedevosesprits quelques difficultes qui vous pourroient empescher de bien entendre ce que je diray par apres de la felicite eternelle ; ce que je feray d autant plus volontiers, que je desire que ce discours soit bien masche, considere, et comprisde vosesprits.

La premiere difficulte qu il nous faut esclaircir , est , seavoir si les ames bienheu reuses estant separees de leurs corps, peuvent entendre, voir , otiyr , considerer , et avoir les fonctions de 1 esprit aussi libres, que si elles estoient unies avec leurs corps. Et pour vous le montrer je vous representeray Thistoire de S. Augustin, qui n est pas un autheur auquel il ne faille adj ouster foy. II rapporte done qu il avoit connu un medecin a Carthage , lequel estoit fort fameux , tant a Rome qu en cette ville , qui estoit tres-excellent en 1 art de medecine , et aussi grand homme cle bien , faysant beaucoup de charites en servant les pauvres gratis ; et cette charite qu il exercoit ainsi , fut cause que Dieu le tira d urie erreur en laquelle il estoit tombe estant encore jeune : car Dieu favorise tousjours ceux qui ay men t le prochain, et qui pratiquent la charite envers luy. II n y a rien qui attire tant sa

misericorde sur nous que cela , dautant qu il a dit que c est son commandement : Hoc est prceceptum meum ut diligatis invicem, sicut ditexi vos ; c est a dire, le sien le plus chery et le plus ayme ; et apres celuy de Famour de Dieu il n y en a point de plus grand. S. Augustin dit done que ce medecin luy avok raconte , qu estant encore jeune, il commenca a douter que Tame estant separee de son corps , put voir , ou ir, ou comprendre aucune chose : or estant en cette erreur, il s endormit un jour ; et pendant son sommeil, illuy apparut un beau jeune homme , qui luy dit : Suis-moy ; ce que le medecin fit , et il le mena en une grande et spacieuse mmpagne, ou d un coste il luy fit voir des merveilles incomparables , et de 1 autre il luy fit entendre un concert de musique grandement delectable, dont le medecin s esmerveilla : et quelque temps apres, ce mesme jeune homme luy apparut derechef , et luy dit : Me reconnois-tu bien ? Le medecin respondit qu il le recognoissoit fort bien , et que c estoit luy qui 1 avoit mene en cette campagne , ou il luy avoit fait en tendre un concert de musique tres-aggreable. Mais comment me peux-tu voir et cognoistre (dit le jeune homme) ? ou sont tes yeux? Mes yeux, respondit le medecin, sont en mon corps. Et ou est ton corps? Mon corps est couche dans mon lict. Et tes yeux sont-ils fermes ou ouverts? Us sont fermes. S ils sont fermes, comment peuvent-ils voir? Confesse done maintenant , puisque tu me reconnois , et que tu me vois fort bien , tes yeux estans fermes , et que tu as otiy la musique tes sens estans endormis , que les fonctions de Fesprit ne dependent pas des sens corporels; et qu estant Tame separee du corps , elle ne laissera pas de voir , otiyr , consider er et entendre tres-parfaittement. Puis le songe prit fin, et ce jeune homme laissa le medecin, lequel nedouta jamais plus de cette verite. Ainsi le rapporte S. Augustin, lequel ayant dit que le medecin luy raconta qu il avoit en-

S. Jean, XV.

tendu cette musique qui se chantoit a son coste droit, estant en cette campagne, dont nous avons parle. Mais certes, dit-il, je ne me ressouviens pas de ce qu il avoit veu du coste gauche.

En quoy nous remarquons que ce glorieux Saint estoit extremement exact a ne rien dire, quece qu il scavoit asseurement estre de la verite de cette histoire. Apreslaquelle nous ne devons plus admettre cette difficulte en nos esprits , que nos ames n ayent une pleine et absolue liberte d exercer toutes leurs fonctions et leurs actions , bien qu elles soient separees de leur corps : par exemple, nostre entendement verra , considerera et entendra , non seulement une chose a la fois , mais plusieurs ensemble ; nous aurons plusieurs at tentions, sans que Tune empesche 1 autre. En ce nionde nous ne pouvons pas faire cela ; car quiconque veut penser a plus d une chose a la fois, et en mesme terns, il a tousjours moins d attention a chaque chose , et son attention sur chacune est moins parfaite.

Tout de mesme en est-il de la memoire. Nostre memoire nous fournira plusieurs souvenirs ensemble , sans que Fun empesche aucunement 1 autre. Nostre volonte voudra aussi plusieurs choses , et aura beaucoup de divers vouloirs , sans que ces divers vouloirs soient cause qu elle les veiiille ou affectionne moins ; ce qui ne se peut faire en cette vie, tandis que nostre arne reside dans le corps a guise d une prison, dautant que nostre memoire n a pas une si pleine liberte de faire ses fonctions , qu elle puisse avoir plusieurs souvenirs a la fois , sans que Tun empesche 1 autre : nostre volonte de mesme affectionne moins fort quand elle ayme plusieurs choses a la fois; ses desirs et ses vouloirs sont ardens et violens quand elle en a plusieurs. Mais pourquoy nous arrester davantage sur cetle premiere difficulte, puisque tons les Philosophes et les Theologiens tiennentque les ames agissent hors de leurs corps 1 ?

1 Platon, en son Gorgias et ailleurs : ArJci-ote, liv II de la Gen. des Act., c. HL

POUR LE ii" niMANCHF. DE CARFSME. 253

La seconde diificulte que je veux eclaircir , est touchant Topinion que plusieurs ont , que les bienheureux qui sent en la Hierusalem celeste , sont tellement enyvres do 1 abondance des divines consolations , que cela Icur oste la liberte de 1 esprit pour agir ; c est a dire , que cet eny vrement leur oste le pouvoir de faire aucune action , pensans que ce soit la mesme chose de cette felicite , que des consolations que Ton recoit quelquesfois en terre , lesquelles font entrer les personnes en un certain endormissement d esprit si grand , qu il ne leur est pas possible, pour un temps, de se mouvoir, ny comprendre mesme le lieu ou ils sont , ainsi que le *esmoigne le prophete David, par ces paroles du Psalme CXXV : In convertendo Dominus captivitatem Sion, facti sumus sicut consolati. Nous avons este faits, dit-il, comme consoles; ou bien selon le texte Hebreu et la version des Septante, comme endormis, lorsque le Seigneur nous a retires de la captivite.

Mais il n en sera pas ainsi en la gloire eternelle; car 1 abondance des divines consolations n ostera pas a nos esprits la liberte de faire leurs actions et leurs mouvemens. La tranquillitc est 1 excellence de nostre action ; or dans le ciel la multitude ou variete de nos actions n empeschera point leur tranquillize, ains la perfectionera de telle sorte qu elles ne s empescheront , ny ne se nuiront point 1 une a Tautre , ains au contraire elles s entr aideront merveilietisement a continuer leurs exercices pour la gloire et le pur amour de Dieu, qui les rendra capables de subsister Tune avec 1 autre.

Or ne croyes done pas, nies clieres Ames, que nostre esprit soit rendu stupide et endormy en 1 abondance de la jou issance du bonheur eternel ; au contraire, ilseragrandement prompt, reveille et agile en ses operations ; et si bien il est dit que nostre Seigneur eny vre ses bien-aymes, leur clisant ces amoureuses parolles du Cantique : Comedite amid, bibite, et

inebriamini charissimi* ; Beuves, mes amis, enyvres-vous> mes tres-chers : cet enyvrement ne rendra pas Tame moins capable de voir , considerer , entendre , et faire , ainsi que nous avons dit , ses mouvemens , selon que 1 amour de son bien-ayme luy suggerera; ains cela Fesmouvera tousjours davantage a redoubler ses eslans amoureux , comme estant tousjours plus enflammee de nouvelles ardeurs envers luy.

La troisieme difficulte que je veux arracher de vos esprits , est, qu il ne faut pas penser que nous soyons sujets aux dis tractions , estans en la gloire eternelle, comme nous sommes tandis que nous vivons en cette vie mortelle. La raison de cecy est, que nous pourrons avoir, ainsi que nous avons dit, plusieurs et diverses attentions en mesme terns, sans que Tune nuise a Fautre, ains elles se perfectionneront Tune Fautre ; si que la multiplicite des motifs que nous aurons, et la variete des sujets que nous considererons en nostre entendement , et des souvenirs que nous aurons en nostre memoire, et encore des desirs que nous aurons en nostre volonte , ne feront nullement que Tun empesche Fautre, ny que Fun soit mieux compris que Fautre. Et pourquoy cela ? Non pour autre raison, mes cheres Seurs, sinon parce que tout est parfait et consomme dans le ciel, et en la beatitude eternelle.

Or cela estant done ainsi , que dirons-nous maintenant ? ains que ne dirons-nous pas de cette beatitude ? Ce mot de beatitude ou felicite fait asses entendre ce que c est ; car cela nous signiiie que c est un lieu plein de toute consolation , et auquel toutes sortes de bonheur et de benedictions sont com prises et se retreuvent ensemble ; si que Fon peut dire veritablement , que c est un estat parfait par le rassemblement de tous les biens : Beatitudo est status omnium bonorum aggregations perfectus.

Si Ton estime en ce monde un bomme bienheureux 5 qui peut avoir plusieurs attentions a la fois, ainsi que le tesrooi-

Cant. V,

POUR LE Il e DIMANCHE DE CARESME. 261

gnent les loiianges que les poetes ont donnees a celuy qui pouvoit estre attentif a sept choses en mesme terns , et a ce valeureux Capitaine , de ce qu il cognoissoit cent cinquante mille soldats qu il avoit sous sa charge , un chacun par leur nom propre ; combien plus nos esprits seront estimes bienheureux en cette beatitude , ou ils pourront avoir plusieurs attentions a la fois, sans que 1 une empesche Tautre. Mais, mon Dieu, que pourrions-nous dire de cette indicible felicite", qui est eternelle, sans fin, invariable, constante, permanente , et pour dire comme les anciens Francois , sempiternelle ?

Je ne veux pas, mescheres Ames, vousparlerde la felicite que les bienheureux ont en la claire veue de la face de Dieu et de son essence ; car cela regarde la felicite essentielle , de laquelle je ne veux pas parler maintenant, sinon que j en die quelque mot sur la fin. Je ne parleray pas non plus de Feternite de cette gloire ; mais je traiteray seulement d uri poinct qui regarde une certaine gloire accidentelle, que les bienheureux recoivent en la conversation qu ils ont par en semble. quelle aggreable conversation est celle dont ilz jouyssent ! Mais avecqui conversent-ilz? Avec trois sortesde personnes : premierement avec eux-mesmes ; secondement avec les anges, archanges, cherubins, les saints apostres, les martyrs , les confesseurs, les saintes vierges, et avec la Yierge glorieuse, nostre Dame et Maistresse , avec la tres-sainte humanite de nostre Seigneur, et enfin avec la tres-adorable Trinite, le Pere, le Fils, et le saint Esprit.

Or , mes cheres Soeurs , il faut que vous scachies que tous les bienheureux se cognoistront les uns les autres , un cha cun par leur nom, ainsi que nousle fait entendre 1 Evangile de ce jour, lequel nous fait voir nostre Seigneur sur le mont de Tabor, accompagne de saint Pierre, saint Jacques et saint Jean , en la presence desquels , comme ils le regardoient qui prioit et estoit en orayson , il se transfigura, laissant res-

pandre sur son corps une petite parti e de la gloire dont il jouyssoit contiimellement en son ame , des Finstant de sa glorieuse Conception es entrailles de nostre Dame; gloire qn il retenoit, par uncontinuel miracle, resserree et couverte dans la supreme partie de son ame. Les Apostres virent done alors la face de nostre Seigneur plus reluisante et esclatante que le soleil, et mesme cette clarte et cette gloire fut respandue jusques sur ses habits : pour nousmonstrer qu il n estoit pas si ciiiche de sa gloire , qu il n en fist part a ses vestemens , et mesme a ce qui estoit autour de luy , voulant nous faire voir un petit eschantillon de la felicite eternelle, et une goute de cet ocean et de cette mer incomparable de la gloire , pour nous faire desirer la piece tout entiere. Ce que le bon saint Pierre, qui parloit pour tous, comme devant estre le chef des autres , ayant remarque : Seigneur ! qu il est bon d estre icy, dit-il , tout esmeu de joye et de consolation : Domine, bonum est nos hie esse 1 . J ay bienveu, vouloit-il dire, beaucoup de belles choses ; mais il n y a rien de si desirable que d estre icy. II vid encore Moyse et Elie, qu il n avoit jamais veus, lesquels il cogaut fort bien : Fun ayant pris son corps, ou bien un autre forme de Fair , et Fautre estant en son mesme corps, auquel il fut enleve dans le chariot de feu, et tous deux s entretenoient avec nostre Seigneur de Fexces qui devoit arriver en Hierusalem , exces qui n estoit autre sinon la mort que ce divin Sauveur devoit souffrir par Fex ces de son amour pour nostre salut. Et soudain apres cet entretien, les Apostres entendirent la voix du Pere Eternel, disant : Hie est Filius meus dilectus , in quo mihi bene complacui, ipsum audit e 2 ; c est icy mon Fils bien ay me, auquel j ay pris mon bon plaisir, escoutes-le. Vous voyes done bien par ce que je viens de dire , que nous nous recognoistrons tous les uns les autres en la felicite eternelle , puis qu en ce petit eschantillon que N. Seigneur en voulut monstrer sur

S. Matth., XVII. Liv. IV des Roys, ch. II.

oette montagne a ses Apostres , il voulut qu ils connussent Moyse et Elie, qu ils n avoient jamais veus.

Si cela est ainsi, comme il est vray qu il est, 6 mon Dieu ! quel contentement recevrons-nous en voyant ceux que nous aurons si cherement aimes en cette vie ? Ouy, mesme nous cogrioistrons les nouveaux Chrestiens qui se convertissent maintenant a nostre sainte foy , aux Indes , an Japon et aux Antipodes, et les amities saintes, comme elles auront este commencees en cette vie , elles se continueront en 1 autre eternellement.

Nous aymerons des personnes pariiculierement ; mais ces amities particulieres n engendreront point de partialites ; car toutes nos amities prendront leur source de la charite de Dieu, qui les conduisant toutes, fera que nous aymerons un chacun des bienheureux de ce pur amour dont nous sommes aymes de sa divine bonte.

Dieu ! quelle consolation recevrons-nous en cette con versation celeste que nous aurons les uns avec les autres ! La nos bons anges nous apporteront une consolation plus grande qu il nese pent dire ny penser, quand ils se ferontconnoistre a nous, et qu ils nous representeront si amoureusement le soin qu ils ont eu de nostre salut durant le cours de nostre vie mortelJe , nous ressouvenant des saintes inspirations qu ils nous ont apportees, comme un lait sacre qu ils alloient puiser dans lesmammelles de la divine bonte, pour nous attirer a la recherche de ses divines suavites dont alors nous serons jouyssans. Ne vous ressouvient-il point, nous dirontils, d une telle inspiration que je vous apportay en tel terns , lisant un tel livre, ou escoutant un tcl sermon , ou bien re gardant une telle image, comme de sainte Marie Egyptienne, inspiration qui vous incita a vous convertir a N. Seigneur, et qui fut le sujet de vostre predestination? Dieu ! nos cceurs ne se fondront-ils pas d un contentement indicible ea eatendant ces parollest

Un chacun des bienlieureux aura un entretien particulier, selon leur rang et dignite. Vostre bienheureux pere saint Augustin, mes cheres Soeurs, (je me plais a parler de luy , car je scay que le souvenir vous en est aggreable), fit un jour un souhait de voir Hierusalem en son triomphe glorieux, saint Paul preschant, et nostre Seigneur allant parmi le peuple, guerissant les malades, et, faysant des miracles. Dieu ! mes cheres Seurs , quelles consolations a ce grand Saint, voyant la Hierusalem celeste en son divin triomphe ; le grand Apostre saint Paul (je ne dis pas grand de corps, car il estoit petit, mais grand en eloquence et saintete) pres chant et entonnant , avec une melodie nompareille , les loiianges qu il donnera eternellement a la divine majeste dans le ciel ! Mais quel exces de consolation pour saint Au gustin, de voir faire le miracle perpetuel de la felicite des bienheureux par nostre Seigneur , la mort duquel nous l a acquise! Imagines-vous, de grace, le gracieux entretien que ces deux saints auront Tun avec 1 autre : saint Paul disant a saint Augustin : Mon cher Pere , ne vous ressouvenes-vous pas qu en lisant mon Epistre , vons fust.es touche d une telle inspiration qui vous solicits de vous convertir ; inspiration que j avois obtenue de la misericorde de nostre bon Dieu, par la priere que je faisois pour vous en mesme terns que vous lisiez ce que j avois escrit? Cela , mes cheres Seurs , ne causera-t-il pas une douceur admirable au cceur de ce saint Pere? Faites derechef, je vous prie, une imagination, que nostre Dame, sainte Magdelene, sain te Mar the, saint Estienne et les Apostres fussent veus 1 espace d un an , comme d un grand jubile , en Hierusalem ; quelle d entre vous autres, je vous prie , voudroit demeurer icy? Pour moy , je pense que nous nous embarquerions tous , et nous exposerions a tous les perils et hazards qui se pourroient rencontrer d icy la, pour avoir cette grace de voir nostre glorieuseDame etMaistresse , la Magdelene, Marie Salome , et les autres qui s y

trouveroient ; puisque nos pelerins encourent hien tant de hasards, et se mettent en tant de perils, pour aller seulement reverer les lieux ou ces saintes personnes ont pose leurs benits pieds.

Sicela estainsi, 6 Dieu! quelle consolation recevrons-nous estans au ciel , ou nous verrons cette beniste face de nostre Dame toute flamboyante de Tamour de Dieu? Et si sainte Elizabeth demeura si transported d aise et de contentement , quand au jour qu elle la visita , elle luy ou it entonner ce divin cantique : Magnificat anima mea Dominum *, combien nos coeurs et nos esprits tressailliront-ils d un contentement inexplicable, lors qu ils entendront entonner par cette Chanteresse sacree le Cantique de F^Amour eternel! 6 quelle douce melodic ! sans doute nous pasmerons et entrerons en des ravissemens inconcevables, lesquels ne nous osteront pas pourtant Pusage de la raison , ny les fonctions de nos puis sances, qui s establiront merveilleusement par ce divin ren contre que nous ferons de nostre Dame , pour mieux et plus parfaittement loiier et glorifier Dieu , qui luy a fait tant de graces , et a nous , nous faisant celle de converser familierement avec elle.

Mais , s il est ainsi que vous dites , que nous nous entretiendrons et converserons avec tous ceux qui seront en cette Hierusalem celeste, qu est-ce que nous dirons? de quoy parlerons-nous? quel sera le sujet de nostre entretien? Dieu ! mes cheres Seurs , quel sujet? Celuy de la misericorde que Dieu nous a faite icy bas , par laquelle il nous a rendus capables d entrer en la jou issance de cette felicite bienheureuse, en laquelle Tame n aura plus rien a desirer. Car en ce mot de felicite sont compris , comme nous avons dit , toutes sortes de biens , lesquels ne sont pourtant qu un seul bien, qui est la jouissance de Dieu. G est ce seul bien que la divine amante du Cantique des Cantiques demandoit

S. Luc, I.

si instamment a son Bien-Ayme (observant en cela , comme estant tres prudente , le dire du Sage, qu il faut penser a la fin premier qu a 1 ceuvre) : Osculetur me osculo oris sui : Donnes-moy, luy dit-elle, 6 mon cher Bien-Ayme, tin haiser de vostre bouche. Baiser lequel, ainsi que je diray bien-tost, n est autre chose que cette felieite bienheureuse.

Mais de quoy traitterons-nous encore en nostre conversa tion ? De la mort et passion de nostre Seigneur. Ne Fapprenons-nous pas en la Transfiguration , ou il ne se parla de rien tant que de 1 exces qu il devoit souffrir en Hierusalem ; exces qui, comme j ay dit, n estoit autre que la mort de ce divin Sauveur. ! si nous pouvions en quelque facon comprendre quelque chose de la consolation que les bienheureux auront en parlant de cette mort, combien nos ames se delecteroient-elles d y penser !

Passons plus outre, je vous prie , et disons quelque chose de 1 honneur et de la grace que nous aurons de converser mesme avec nostre Seigneur humanise. ! c est icy sans doute que nostre felieite prendra un accroissement indicible. Que ferons-nous , cheres ames ; ains que deviendrons-nous > je vous prie , quand nous verrons ce co3ur tres-adorable et tres-aymable de nostre divin maistre , a travers de la playe sacree de son coste, tout ardent de 1 amour qu il nous porte ? Coeur auquel nous verrons tous nos noms escrits en lettres d amour. He ! est-il possible, dirons-nous a nostre Sauveur, que vous m ayes tant ayme , que de graver mon nom en vostre cceur et en vos mains? Cela est pourtant veritable.

Le prophete Isaye parlant en la personne de N. Seigneur, nous dit ces parolles : Quand bien il arriveroit que la mere oubliast son enfant qu elle a porte en ses entrailles , si ne t oublieray-je point; car j ay grave ton nom en mes mains : Nunquid potest mulier oblivisci infantem suum, ut non misereatur filio uteri sui ? et si ilia oblitafuerit, ego tamen non

* Cant., L

POUR LF. 11" TMMANCHK BK C.AKKSMP,.

obliviscar tui; ecce in manibus meis descripsi te l . Mais nostre Seigneur alors, encherissant sur ces parolles, dira : S il se pouvoit faire que la femme oubliast son enfant , si ne t oublieray pas, (uuitunt que je porte ton nom grave dans mon coeur et dans mes mains. Sujet certes de tres-grande conso lation , de voir qne nous sommes si cherement aymes de nostre Seigneur, qu il nous porta tousjours dans son coaur. quelle admirable delectation pour un chacun des esprits bienlieui rux , quand ilz verront dans ce coeur tres-sacre et tres adorable les pensees de paix qu il faysoit pour eux a I lieure mesmc de sa passion ! Pensees par lesquelles il nous preparoit , non seulement les moyens principaux de nostre salut; in-us mesmrment nous preparoit en particulier tous les divins attraits, inspirations et bons mouvemens, desquels ce tres-doux Sauveur se vouloit servir pour nous tirer a la suite de son pur amour. Ces veues, ces regards, ces conside rations particulires que nous irons faysans sur cet amour sacre , duquel nous aurons este si doucement, si cherement et si ardemment aymes de nostre souverain Maistre, enflammeront nos co3urs d un amour et d une ardeur nompareille. He! que ne devrions-nous pas faire pour joiiir de ces suavites si douces et si aggreables?

Cette verite nous est monstree en 1 Evangile de ce jour ; car ne voyes-vous pas que nostre Seigneur estant transfigure, Moyse et Elie luy parlent , et s entretiennent avec luy familierement ? Nostre felicite ne s arrestera pas la , ains passera encore plus avant ; car nous verrcns face a face , tout clairement, et non par un miroir, comme dit 1 Apostre , 1 essence de Dieu , et le mystere de la tres-sainte Trinite , en laquelle vision et claire cognoissance consiste nostre felicite essentielle. La nous entendrons et participerons a cette tres- adorable conversati n, et a ces divins colloques, qui se font entre le Pere, le Fils et le saint Esprit. Nous entendrons comine

* Jsaie, XLIX.

le Fils entonnera merveilleusement Men les louanges deuSs a son Pere eternel , et luy representera en faveur de tous les hommes, 1 obeissance qu il luy a rendue tout le terns qu il a este en cette vie. Nous entendrons en con f r eschange, comme le Pere eternel prononcera d une voix esc Lit ante, et avec une harmonic incomparable, ces divines parolles que les Apostres entendirent au jour de la Transfiguration : Hie est Filius meus dilccttts, in quo mihi bene complacui ; c est icy mon Fils bien-ayme, auquel je prends mon bonplaisir. Etle Pere et le Fils parlans du saint Esprit , diront : C est icy nostre Esprit , dans lequel , procedant de Tun et de 1 autre , nous avons mis tout nostre amour.

Et non seu lenient il y aura conversation et entretien avec les personnes divines par ensemble , ains aussi entre Dieu et les hommes; ce qui nous est montre en FEvangile de ce jour, ou il est dit que nostre Seigneur s estant transfigure , Moyse t Helie s entretenoient familierement avec luy. Mais quel sera cet entretien? 6 Dieu! il sera tel, qu il n est pas loisible a Fhomme de se 1 imaginer. Ce sera un devis si secret , que nul ne le pourra entendre que Dieu , et celuy avec qui il le fera. Dieu dira un mot a un chacun des bienheureux en particulier , tel qu il n y en aura point de semblable ; mais quel sera-t il ce mot? certes, ce sera un mot le plus amoureux qui se puisse jamais imaginer. Represented- vous tous les mots qui se peuvent dire pour attendrir un cosur , et les noms les plus affectionnes qui se peuvent donner, et puis dites enfin que ce n est rien au prix de ceux que Dieu donnera a un chacun des bienheureux la haut au ciel. Or imagines-vous qu il vous dira : Tu es la bien-aymee de mon Fils bien-ayme ; c est pourquoy tu seras tousjours tres-cherement aymee de moy : tu es la bien choisie de mon bien choisy , qui est mon Fils, c est pourquoy tu ne te separeras jamais de moy. Or tout cela n est rien, mes cheres Seurs, en comparaison de la suavite qu apportera quant et soy ce nom, ouoe

POUR LF, TT* DIMANCHR DC CARESME.

mot saint et sacre que Dieu dira a Tame bienheureuse , nom duquel parlant le bien-ayme Disciple de nostre Seigneur en son Apocalypse , Fappelle un nom nouveau , que nul n entendra que celuy qui le recevra : Nomen novum quod nemo scit, nisi qui accipit*.

que ce sera vrayement alors que Dieu donnera a la di vine Amante ce baiser qu elle a si ardemment demande et souhaite, ainsi que nous disions tantost ! qu elle chantera amoureusement ce Cantique d amour : Osculetur me osculo oris sui; Qu il me baise, le bien-ayme de mon ame , d un baiser de sa bouche ! Et poursuivant , elle dira : Pulchriora sunt ubera tua vino, etc. *; meilleur sans comparaison, dirat elle, est le lait qui coule de tes cheres mammelles, que non pas tous les vins les plus delicieux de la terre.

quelles divines extases! quels divins embrassemens se feront a cette chere Amante , quand Dieu luy donnera ce baiser de paix, qu elle a tant desire; baiser qu il ne donnera pas a cette Amante seule , ains a un chacun des citoyens ce lestes, entre lesquels se fera un entretien admirablement aggreable des souffrances et des tourmens que nostre sou verain Redempteur a endures pour un chacun de nous durant le cours de sa vie mortelle ; entretien qui leur causera une con solation telle, que les anges mesmes n en seront pas capables au dire de saint Bernard : car si bien nostre Seigneur est leur Sauveur , et qu ils ayent este sauves par luy, il n est pourtant pas leur Redempteur , dautant qu encore qu il ay t merite la grace pour eux , il ne les a pas neanmoins racheptes, ains seulement les hommes , qui recevront un contentement singulier a parler de cette sainte redemption , par le moyen de laquelle ils seront faits semblables au.x anges, ainsi que nostre Seigneur mesme le dit en TEvangile 3 , lorsque nous serons en la Hierusalem celeste, ou nousjoiiirons d une conversation tres aggreable, et laquelle durera eternellement,

Apoc.j II. 2 Cant,, I. 3 Marc, XII.

avec les esprits hienheureux, les Anges , Cherubins et Seraphins , les Saints et Saintes , nostre Dame et glorieuse Maistresse, nostre Seigneur, et enfin avec la tres-sainte et tresadorable Trinite : conversation qui sera perpetuellement gaye et joyeuse.

Et si nous avons tant de contentement en cette vie mortelle d ouir parler de ce que nous aymons, que nous ne pouvons nous en taire, quelle joye, quelle jubilation recevronsnous d ouir eternellement chanter les loiianges de la divine Majeste que nous devons aymer, et que nous aymerons alors plus qu il ne se peut dire ny comprendre ! Et si pendant cette vie nous prenons tant de plaisir en la seule imagination de la felicite eternelle, combien aurons-nous de plaisir en la jouissance de cette mesme felicite ! felicite et gloire qui n aura jamais de fin, ains qui durera eternellement, sans que jamais nous en puissions estre rejettes. que cette asseurance augmentera nostre consolation !

Marchons done gayeraent et joyeusement, mes cheres Ames , parmi les difficultes de cette vie passagere : embrassons a bras ouverts les mortifications, les peines et les afflic tions , si nous en rencontrons en nostre chemin , puisque nous sommes asseures que ces peines prendront fin, et qu elles se termineront avec nostre vie , apres laquelle il n y aura plus que joyes, que contentements et consolations eiernelles. Amen.

IxIEU SOIT BEKY,

Homo quidam erat dives, ct induebatur purpura, ct bysso, et epulabatur qnotidle splcndide : ct crat quidam mendicus nomine Lazarus, qui jacebat ad jonuam ejus , ulccribus plcnus , cupiens saturari de micis qua: cadebant de mensa divitis, et nemo illi dabat. Luc, XVI.

II ^ avoit un homme riche, qui se revestoit de pourprc et de fin lin; qui faisoit tous les jours bonne et nmgnifiquc chcre : et il y avoit un pauvro nomme" Lazare couche" & sa porte, plein d ulceres, lequel dcsiroit d estre rassasie" des miettes qui tomboient de la table du riche , et personne ne luy en donnoit.

J ay pense de vous entretenir en ce jour de la fin malheureuse du mauvais riche, et de celle de Judas, et de la fin bieriheureuse du Lazare et de saint Mathias , pour vous monstrer le grand sujet qu il y a de craindre en toute sorte de vocation : Multi enim sunt vocati, pauci vero electi* ; Car plusieurs sont appelles , dit nostre Seigneur, mais peu sont esleus ; comme voulant dire , que plusieurs sont appel les a la perfection, mais que peu y parviennent, parce qu ilz ne cooperent pas a la grace : Perditio tua ex te, Israel, et auxilium tuum tantum ex me*; Ta perdition vient de toy, 6 Israel, mais de moy seul vient ton secours, dit Dieu par un prophete : parolles qui condamnent ceux qui censurent et parlent injustement contre la providence de Dieu, ne voulant pas approuver ny adorer les effets admirables qu elle permet arriver touchant 1 election des bons, et la reproba tion des mauvais : car lors que la prudence humaine considere la reprobation des pecheurs, elle se met soudain a rechercherles causes et raisons de leurs cheutes; et ne voulant

a Fidellement recueilly par les Religieuses de la Visitation Saintc Marie d Annessy (Edit, de 1G43). 2 S. Matth., XX. 3 Os^e., XIII.

pas confesser ny recognoistre qu elles sont arrivees par leur malice , elle les attribue au defFaut de la grace , disant que s ils eussent autant receu de graces que les justes , ils ne seroient pas tombes dans le peche. certes! ces personnes auroient quelque raison, si elles disoient seulement que la grace efficace n est pas donnee aux pecheurs comme aux justes : mais si elles passoient outre , et qu elles voulussent s enquerir pourquoy les pecheurs ne recoivent pas la grace efficace comme les justes, elles seroient contrairites d advotier que ce n est pas le defFaut de la grace qui est cause de leur perte, puis que Dieu la donne tousjours tres-suffisante a quiconque la veut recevoir. C est une verite de laquelle tous les Theologiens sont d accord ; et le saint Concile de Trente a declare, que jamais la grace ne manque a rhomme, mais c est tousjours 1 homme qui manque a la grace, ne la voulant pas recevoir ny luy donner son consentement : et les damnes seront contraints au jour du Jugement de confesser, comme le dit saint Denys Areopagyte, que c est par leur faute qu ils ont estes preci piles et condamnes aux flammes eternelles, parce qu ils ont manque a la grace, et non point que la grace leur ait manque; ce qu ils cognoistront tres-clairement, et cette cognoissance accroistra de beaucoup leurs peines.

Or si Ton voit en toutes sortes d estats et de vocations un si grand nombre de reprouves et si peu d esleus , qui est-ce qui s asseurera et ne craindra de deschoir, pour ne pas rendre a Dieu le service qu on luy doit, et ne pas correspondre a ses graces, chacuu selon sa condition, puisque nous voyons un mauvais riche et un Judas qui sont reprouves; et un Lazare, et un saint Mathias, qui sont du nombre des esleus. Mais quoy ! le mauvais riche n estoit-il pas appelle de Dieu en une mesme vocation que le Lazare , et Judas a la mesme vocation que saint Mathias ? Ouy sans doute , cela est tout slair en 1 Escriture Sainte ; car le mauvais riche estoit Juif

de nation aussi bien que le Lazare , puis qu il appelle Abra ham son pere : Pater Abraham , miserere mei ; Pere Abra ham , dit-il , ayes pitie de moy , le priant de lui envoyer le Lazare. II estoit circoncis, et Dieu lui avoit tesmoigne qu il Taymoit, luy donnant beaucoup de biens, de possessions et de richesses; dautant qu en la loy de Moyse, la pauvrele n estoit pas si estimee ny recommandee comme elle est maintenant, et nostre Seigneur n avoit pas encore dit : Beatipauperes spiritu * , Bienheureux sont les pauvres d esprit ; mais en ce tems-la Dieu favorisoit ses amis, en leur donnant beaucoup de richesses et commodites temporelles , par lesquelles il les obligeoit a le servir. En quoy nous voyons que le mauvais riche estoit appelle de Dieu aussi bien que le Lazare > t avoit encore plus d obligation de le servir, parce que Dieu luy avoit donne beaucoup de biens temporels, ce qu il n avoit pas fait au Lazare : et neanmoins nous voyons en FEvangile de ce jour , que de ces deux hommes , qui estoient en quelque facon egalement appelles de Dieu , celuy qui a le plus receu et qui est le plus oblige de le servir , ne le sert point , ains vit et meurt miserablement ; mais le Lazare le sert iidelement , et meurt heureusement ; Tun est porte au sein d Abraham , et 1 autre au feu d enfer.

Parlons maintenant de la vocation de Judas, et de celle de saint Mathias, et voyons combien 1 election de Judas estoit avantageuse par dessus celle de saint Mathias; car Judas futf appelle a 1 apostolat de la propre bouche de nostre Seigneur, il f ut instruit de luy comme les autres Apostres , il 1 appella mille fois par son nom, il entendoit souvent prescher ce divin Maistre , et voyoit comme il confirmoit sa doctrine par les grands et continuels miracles qu il operoit. Enfin, Judas receut beaucoup de tres grandes et singulieres graces que ne receut pas saint Mathias , n ayant point este appelle ny receu a 1 apostolat par nostre Seigneur mesme, ains par les

*Matth.,V.

iv. 18

2 /-i SERMON

Apostres apres son Ascension; et neanmoins il persevera fidclement , et mourut saintement : au contraire , le mise rable Judas, d Apostre qu il estoit, devint Apostat, commettant le plus grand peche et la plus grande perfidie qui ait jamais este, en vendant son bon Maistre. Vous voyes done comme celuy de ces deux Apostres, qui avoit este le plus favorise , a apostasie ; et que celuy qui f ut appelle a 1 apostolat apres la mort de nostre Seigneur, a persevere. Grand sujet de craindre en toutes sortes d estats et de vocations, puis que par tout il y a du peril.

Quand Dieu crea les Anges dans le ciel , il les establit en sa grace, de laquelle il sembloit qu ilz ne devoient jamais descheoir, et neanmoins Lucifer se revolta contre sa divine Majeste, et luy et tons ses sectateurs refuserent de luy rendre la subjection et 1 obeyssance qu ilz luy devoient; ce qui fut cause de leur ruine. Par ou nous voyons qu il y a eu du peril dans le ciel , aussi bien que dans le Paradis terrestre , ou Dieu ayant cree Fhomme en sa grace , il en descheut , et la perdit semblablement par sa desobeyssance. Mais n est-ce pas une chose espouvantable que la cbeute de Salomon , a qui Dieu avoit donne tant d esprit et une si profonde sa pience , qu il avoit la connoissance de toutes choses , penetrant jusques au centre de la terre, et montant jusques aux plus hauls cedres du Liban : Disputamt (Salomon) super lignis a cedro quce est in Libano , usque ad hyssopum quce eyreditur depariete; Salomon qui parloit avec une sagesse si grande, non seulement des choses corporelles et materielles, mais encore des spirituelles, comme Ton void dans cet admirable livre de 1 Ecclesiaste , et es autres qu il a com poses, qui sont tous reniplis de sentences, lesquelles contiennent une si profonde science, que Ton peut dire qu il n y a jamais eu personne avant luy, qui ait parle si divinement ny avec plus rl eloquence , tant pour les choses naturelles que surnaturelles : et neanmoins il est descheu de la

grace , comme nous dirons bientost , et est tombe* dans Finiqnite, nonobstant toute la plenitude de FEsprit divin qui residoit en luy.

Qui est-ce done qui ne tremblera? y aura-t il Societe" , Religion, Institut, Congregation, et maniere de vie, pour sainte qu elle soit, qui se puisse asseurer et dire exempte de crainte et apprehension de tomber dans le precipice du peche ? quelle compagnie, assemblee, ou vocation est-ce que Ton trouvera qui soit hors de peril ? Dieu ! il est vray qu il y a par tout a craindre , et grand sujet de se tenir en une extreme bassesse et profonde humilite. Tenons- nous done bien a Farbre de nostre profession, chacun selon nostre vocation ; mais ne laissons pas de marcher en crainte et de fiance tout le terns de nostre vie, de peur que voulant mar cher avec trop d asseurance, nous ne tombions dans le pre cipice du peche : Cum timore et tremore operamini salutem vestram.

Job , dit S. Gregoire , avoit receu une grande grace de Dieu dedemeurer juste parmi les meschans; car pour Fordinaire , Ton est tel que sont ceux avec qui Ton converse , et partant il avoit grand sujet de loiier Dieu , de ce qu il luy faisoit la grace de perseverer dans le bien parmi les impies ; dautant que c est une chose fort perilleuse de demeurer dans le monde , et y avoir la conversation des meschans , sans contracter de mauvaises habitudes et commettre quelque peche. Certes , cela rie se peut sans une grace et faveur tresspeciale , et c est pour ce sujet, dit S. Hierosme , que Dieu en retire plusieurs du monde pour les appeller dans les deserts. Done , ceux que Dieu appelle en quelque bonne et sainte vocation , ont un grand sujet de lotier et remercier sa divine bonte de la grace qu il leur a faite : mais sont-ils pour cela hors des clangers de se perdre ? non certes : car il ne suffit pas d estre en quelque bonne et sainte congregation , associe avec les bons , si Ton ne persevere a vivre selon 1$

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devoir de sa vocation : et quand Ton vient a manquer & la grace entelles manieres de vie, les cheutes en sont beaucoup plus perilleuses , comnie ont este celles des anges dans le ciel , celle d Adam dans le Paradis terrestre, et celle de Judas au college des Apostres. Chose epouvantable , que dans le ciel empyre parmi des esprits si purs et doties d une si noble et excellente nature , comme estoient les anges etablis en la grace , et parmy une si sainte compagnie , ou il n y avoit aucune occasion de peril ny de tentation , il y en ait eu un si grand nombre qui se sont perdus, et que Judas qui avoit este appelle de Dieu mesme a 1 apostolat , aye commis un si enorme peche , et une si execrable trahison que de vendre son bon Maistre , au terns mesme qu il avoit le bonheur d estre en sa compagnie , qu il entendoit ses divines paroles, et voyoit les merveilles qu il operoit. Certes, voila des exemples qui doivent faire trembler toutes sortes de personnes, de quel estat, condition ou vocation qu elles soyent. Voyonsmaintenant, pour mon second point, la ressemblance qu il y a eu du progres de la vie du mauvais riche avec celle de Judas. Homo quidam erat dives ; II y avoit un homme riche , dit 1 Evangeliste , mais avec ses richesses il estoit avaricieux. Pour bien entendre cecy , il faut scavoir qu il y a deux sortes d avarice , dont 1 une est naturelle, qui fait que Ton a une grande avidite d acquerir des richesses ; d ou vient que Ton void tanfc de personnes dans le rnonde , qui semblent n avoir autre chose a faire qu a amasser tresors sur tresors , et mettre possessions sur possessions. Or c est a ces personnes a qui le prophete dit ces parolles : pauvres gens ! penses-vous que le monde ne soit fait que pour vous ? comnie s il disoit : miserables , que f aites-vous ? croyesvous tousjours demeurer en la terre , et n y estre que pour amasser desbiens temporels? Ocertes! vous n estes pas crees pour cela, ains pour aymer et servir Dieu. Mais quoy, dit la Prudence humaine, la terre , et par consequent tout ce qui

POUR LF TTT B .TFTPY DF. CARKSME.

est en icelle, n est-il pas fait pour I liomme? Et Dieu ne veut-il pas que nous en usions? II est vray qu il a creele monde pour rhomme, avec intention qu il usastetse servistdesbiens qu il trouveroit en iceluy : mais non point afin qu il y mist son affection pour en jouyr , comme si c estoit sa fin derniere.

Dieu crea le monde avant de creer rhomme, pour luy servir de maison et de demeure, et le declara maistre absolu de tout ce qui est en la terre , voulant qu il s en servist et en eust Pusage ; mais non point qu il en jouyst ny y logeast son affection, luy ayant donne 1 estre pour une fin plus haute, qui est luy-mesme : mais la cupidite et avarice a tellement ren verse le cceur et Pesprit de Phomnie , qu il est venu a ce poinct de vouloir jouyr de ce dont il devroit user, et user de ce de quoy il devroit jouyr ; et qui tasteroit le poulx de la plus grande partie des mondains , et regarderoit un pen depres les mouvements de leurs crcurs, descouvriroit facilement qu ilz veulent jouyr du monde , et de ce qui se retreuve en iceluy ; mais quant a Dieu, ilz ce contentent d en user d ou vient que tout ce qu ilz font n est que pour Pacquisition et conservation des choses temporelles , et ne font quasi rien pour acquerir la felicite eternelle. S ilz prient, s ilz gardent les divins commandemcns , ou font quelques autres bonnes ccuvres , c est crainte que Dieu ne les chastie par quelques desastres et infortunes , ou aiin qu il conserve leurs biens , leurs femmes et enfans , se contentant d user de luy pour ce sujet ; ce qui est la cause de to us leurs maux.

II y a une autre sorte d avarice qui serre et ne veut poin\ quitter ce qu elle possede : or cette avarice est grandement dangereuse , parce qu elle se glisse par tout , mesme dans les religions et dans les choses spirituelles. L on se peut facifement garder de la premiere sorte d avarice, dont nous tenons de parler, et Pon treuvera plusieurs personnes qui n ont pas cette avidite d amasser , et acquerir beaucoup de biens temporels, mais peu qui quittent franchement ce qu ilz

possedent. L on treuvera queiquesfois des hommes qui ne se soucient point d acquerir des biens , quoy qu ilz ayent une famille a entretenir, pourlaquelle ilzauroientbesoin d avoir quelques commodites , ains au contraire ilz mangent et dissipent tout ce qu ilz ont , en sorte qu ilz se rendent pauvres et miserables pour toute leur vie ; mais ilz sont tellement avaricieux de leur liberte , qu ilz en font leur tresor , et la tiennent si ferme qu ilz ne la voudroient quitter ny assujettir pour chose aucune, ains en veulent jouyr pour suivre toutes leurs fantaisies. Certes, il est vray anssi que Ton treuve quelquefois des personnes riches , qui ne se soucient plus d acquerir des biens ; mais ilz ont leur coeur si attache a ceux qu ilz possedent , qu il est presque impossible de leur oster cette affection. L on voit mesme des ames spirituelles qui possedent ce qu elles ont avec tant d attache , et prennent tant de plaisir a voir et regarder ce qu elles font , qu elles commettent une espece d idolatrie, faisantautant d idolesque d actions par la complaisance qu elles y prennent.

Or Judas et le mauvais Riche estoient avaricieux de ces deux sortes d avarice que nous venons de dire, dautant que non seulement ils desiroient de rnettre argent sur argent, et d amasser beaucoup de biens ; mais encore ilz les aymoient si demesurement , qu ilz en faysoient leur Dieu ; c est une facon de parler de 1 Escriture sainte ; L avaricieux fait son dieu de son or et de son argent , et le voluptueux de son ventre : Quorum Deus venter est * , dit S. Paul. Certes , il y a bien de la difference entre boire du vin ou s eny vrer , et entre user des richesses ou les adorer. Celuy qui boit du vin ce qu il faut seulement pour sa necessite , ne fait point de mal ; mais celuy qui en prend avec tel exces , qu il vient a s enyvrer, offense Dieu mortellement : de mesme, il y aaussi bien de la difference entre user des richesses ou en faire son idole : car en user comme il faut et selon son eat at et

> Philip., III.

condition , c est une chose permise ; mais d y engager par trop son cceur et son affection , en sorte qu on vienne a en abuser, c est une chose digne de condamnation. En un mot, il y a bien de la difference entre voir et regarder les choses de ce monde, ou en vouloir jouyr comme si en icelles consistoit nostre felicite : le premier est licite , mais le dernier est deffendu.

Le traistre Judas ( pour ne parler que de luy , et laisser le mauvais Riche) estoit grandement cupide d amasser de Targent; non seulement pour ce qui estoit requis a 1 entretenement de nostre Seigneur et de ses Apostres , car pour cela il falloit peu de choses , dautant que nostre Seigneur establissoit son Apostolat sur la pauvrete , et devoit envoyer ses Apostres prescher son Evangile , avec deffense de ne porter ny bourse, ny besace, ny baston, et qu ils ne fissent aucune provision pour le lendemain, mais qu ilz se confiassent a leur Pere celeste, qui les nourriroit par sa providence, parce que le noviciat des Apostres , et tout le reste de leur vie , devoit estre fonde sur cette beatitude : Beati pauperes spiritu *, Bienheureux sont les pauvres d esprit. Mais comme les Apostres ne devoient estre envoyes qu apres qu ilz auroient receu le saint Esprit , et qu ilz vivoient tons ensemble avec nostre Seigneur, il leur permettoit bien d avoir quelque petite chose en commun, pour subvenir a la necessite journaliere, non point en particulier , et vouloit que Tun d eux portast la bourse , et eust soin de la despence , car luy qui estoit le parfait modelle de toute saintete, ne se vouloit point mesler de cela. C est ce que remarque fort bien S. Bernard, faysant un mot d avertissement au pape Eugene : Nostre Seigneur Souverain Pontife, et Chef du College Apostolique, luy dit-il, ne se mesloit jamais des choses requises pour son entretien temporel, ny pour celuy de ses Apostres, et partant il falloit qu il eust quelqu un qui prist ee soin ; c est pour-

Matth., v.

quoy il choisit Judas : mais ce miserable n< s y comporta pas en ceconome fidel , ains en larron et avaricieux , ce qui fuft cause que d Apostre qu il estoit, il devint Apostat, vendart son divin Maistre pour amasser de F argent.

Tous les SS. Peres ccndamnent grandement cette faute , quoy qu il y en aye quelques-uns qui disent, que Judas ne pensoit point, en vendant nostre Seigneur, le livrer a la mort ; car bien que les JuiFs 1 acheptassent pour le faire mourir, si est-ce (disent-ilz) que ce miserable croyoit qu il feroitun miracle pour se delivrerdeleurs mains, et qu il ne mourroit point. Mais il est neanmoins veritable que Judas est convaincu de la plus grande perfidie et trahison qui se puisse jamais imaginer , et il n est nullement excusable , comme nostre Seigneur mesme le fit voir, parlant de luy en la Gene, quoy que courtement : Amen amen dico vobis , quia unus ex vobis tradet me : En verite je vous dis, qu un d entre vous me trahira. Mais qiri sera celuy d entre les Apostres qui trahira son Seigneur? C est celuy qui garde la bourse, et qui pour la remplir cFargent par avarice le livrera a la mort. Or estre avaricieux en la vie religieuse et apostolique , c est vendre nostre Seigneur, comme Judas, et 1 avarice est la plus grande tare et le plus grand vice qui puisse estre en un Ecclesiastique, ou Religieux, mais specialement en un Religieux , dautant qu elle est entierement contraire a sa profes sion. Passons au troisieme point.

II y en a plusieurs qui demandent quelle a este la cause de la cheute de Judas. Certes, c est une chose tres-difficile a dire, que le commencement de la cheute despecheurs : il est quasi impossible de scavoir comment ilz out commence a desoheoirde la grace; mais c est pourtant chose tres-asseuree, comme disent les Theologiens, que ce n est pas que la grace suffisante leur aye jamais manque, mais que c est eux qui on t manque a la grace. Mais de scavoir comme ilz ont commence de manquer a la grace , c est une chose bien difficile.

Quelques-uns des anciens Peres disent, que cela peufc arriver pour avoir rejette un advertissement ou une inspira tion ; et quoy que ce rejet ne soitsouventqu un peche veniel, qui nenousoste pas la grace, neanmoins par ce peche veniel nous amoindrissons la ferveur de la charite , et empeschons le cours et progres de la grace , en sorte que Tame s atfoiblit contre les vices, et aujourd huy que nous avons manque a la grace luy refusant nostre consentement , en commeltant ce peche veniel , nous nous disposons pour en commettre bien-tost un autre; et ainsi par la multitude des peches veniels , nous venons peu a peu a commettre les mortels.

Dieu ! que c est une chose redoutahle que le peche, pour petit et leger qu il soit ! G estoit ce qui faisoit dire au grand S. Bernard : Marches tousjours, et gardes bien de vous arrester en vostre chemin, mais alles tousjours plus avant ; car il est impossible de demeurer en unmesme estat en cette vie ; et celui qui n avance , il faut de necessite qu il recule. Et le saint Esprit par FApostre nous donne cet adverlissement : Qui se existimat stare, videat ne cadat l ; Que celuy qui pense estre debout , prenne garde de ne point tomber. Tene quod habes , ut nemo accipiat coronam tuam * ; Tenes bien ce que vous aves, de peur qu un autre n emporte vostre couronne. Ayes un grand soin, et travailles incessamment , afin d asseurer par bonnes ceuvres vostre vocation : Satagite, ut per dona opera certain vestram vocationem et eiectionem faciatis % dit le Chef des Apostres. Advertissemensqui nous doivent faire vivre en grande crainte et humilite en quelque lieu et estat que nous soyons , et eslever souvent nos cceurs vers la divine bonte, pour invoquer sa grace et son secours, faysant le plus d eslans de nos esprits en Dieu que nous pourrons, souspirant apres luy par frequentes prieres et oraysons.

D autres disent que nous tombons dans le precipice du

* I Cor., X. 2 Apoc., III. a ii petr., I.

peche , cause des mauvaises inclinations qui sont en nous. C!ertes , il est vray que nous avons tous des inclinations au mal; les uns sont sujets a la colere, les autres a la tristesse, d autresa 1 envie, d autres a 1 ambitirm et vaine gloire, d 1 autres al avarice; et si nous vivons sel<;ii ces mauvaises inclinations, il n y a point de doute que nous nous perdrons. II y en a quelquefois qui s excusent sur leur mauvais naturel, et qui disent qu ilz ne pourront jamais arriver a la per fection. certes ! cette excuse n est pas bonne ; car la grace, pourveu que vous luy soyes fidelles, est plus forte que la nature. S. Paul avoit un naturel aspre , rude et revesche ; mais la grace de Dieu se saisissant de ce naturel , le rendit apres dautant plus ferme au bien , et si constant a endurer toutes sortes de peines et de travaux, que rien ne pouvoit esbranler son courage ; et d un grand persecuteur des Chrestiens qu il estoit, il devint un grand Apostre, tel que nous le voyons par apres se prevaloir de la grace , disant qu il est ce qu il est par la grace de Dieu , Gratia autem Dei sum id quod sum. En somme, jamais le mauvais naturel ny les mauvaises inclinations, quand on veut les mortifier et assujettir a la raison , ne nous peuvent empescher d arriver a la perfection de la vie chrestienne : mais quand nous vivons selon nos mauvaises inclinations, et que nous les suivons, nous nous perdons, ainsi qu il arriva a Judas, lequel suivant Tmclination qu il avoit a 1 avarice, se perdit.

Plusieurs recherchent la cause de la cheute de Salomon, et il y a diverses opinions sur ce sujet; mais entre toutes lef raisons qu on en rapporte , je me contenteray d en marque; une qu il dit luy-mesme : Et omnia quce desideraverun oculimei non negavi eis : Je ne refusois jamais, dit-il, mes yeux de regarder tout ce qu ilz avoient desir de voir ; comme s il vouloit dire : J estois un grand roy, tres-riclie et puissant; de sorte que j avois plusieurs choses propres a recreer ma veue , et prenois grand plaisir a regarder les ma-

pnifiques et somptueux Palais qui m appartenoient , les helles et riches tapisseries , et la variete des vestemens precieux ; bref , je ne refusois point a mes yeux de voir tout ce qu ilz desiroient. Et de la nous pouvons conclure que la mort entra par ses yeux, et que cela fut la cause de sa cheute ; dautant que par les yeux entre la convoitise , et avec icelle toute sorte de peches.

Or quant a Judas , il est certain qu il descheut de la grace par son avarice, ainsi que nous avons dit; et ayant finy malheureusement sa vie, les Apostres par inspiration divine apres 1 Ascension de nostre Seigneur, s assemblerent pour en elire un autre en sa plaoe. Et comme ilz furent tous as sembles avec les disciples , saint Pierre qui estoit le Chef de FEglise prenant la parolle leur dit : Fratres, oportet impleri scripturam , quam prcedixit Spiritus sanctus per os David de Juda , qui fuit dux eorum , qui comprehenderunt Jesum , qui connumeratus erat in nobis ! : Mcs freres , il nous faut choisir un d entre nous ( parlant des disciples de nostre Sei gneur) pour le mettre en la place de Judas , qui s est fait Apostat; il en faut nommer un autre pour mettre en son apostolat, afin que la prophetic de David soit accomplie , Et Episcopatum ejus accipiat alter *. Ce qui nous enseigne qu encore que Judas quittast 1 Apostolat , neanmoins son Apostolat ne perit pas pour cela , ains demeura tousjours en estre ; et non seulement le College des Apostres dura pendant la vie de nostre Seigneur, qui les appella et receut a cette vocation, mais apres sa mort les Apostres en mirent un autre en la place de Judas. C est ce qui confond les heretiques, qui disent que 1 Apostolat a manque quand les Apostres sont morts; ce qui est tres-faux : car bien que les Apostres soient morts, 1 Apostolat toutesfois ne Test pas : dautant que comme saint Pierre et les Apostres se furent assembles, ilz en mirent un autre en la place de Judas , et les mesmes Apostres et

Act., I. Psal. GVIII.

leurs successeurs ont estably des hommes apostoliques pour gouverner FEglise les uns apres les autres : et ainsi consecutivement FApostolat a passe jusques a nous , et durera jusques a la fin du monde. D ou nous devons tirer cet advertissement , de travailler soigneusement a bien garder nostre vocation , de peur que veriant a deschoir, un autre ne soit mis en nostre place. Car si vous quittes la religion, la reli gion ne manquera pas pour cela, dautant que la Providence divine y en envoyera d autres ; mais il y a grand danger que quittant la place que vous y avies , vous ne perdies par con sequent celle qui vous estoit preparee dans le ciel, et qu apres comme Judas vous n ayes vostre place dans les enfers. G est pourquoy tenes bien ce que vous aves , et gardes qu un autre ne vous oste vostre couronne : Tene quod habes, ut nemo accipiat coronam tuam. VeilJes continuellement sur vos exercices ; observes soigneusement tout ce qui depend de vostre maniere de vie ; en somme , serves fidellement Dieu en vostre vocation , crainte qu elle ne vous escbappe ; car si vous la perdes , elle ne se perdra pas pour cela , mais un autre y succedera.

Or les Apostres choisirent deux des disciples de nostre Sei gneur, qui estoient d une grande saintete et purete de vie, a scavoir Joseph surnomme Juste , et saint Mathias , pour en mettre un en la place de Judas ; ce qui fut cause qu il y eut un peu de difficulte, pour scavoir lequel des deux seroit Apostre ; tellement que pour cognoistre plus asseurement la volonte deDieu, FEscriture sainte dit qu ilz les mirent au sort : Et dederunt sortcs cis, et cecidit sors super Mathiam, et annumeratus est cum undccim Apostolis : Et le sort estant jette, il tomba sur saint Mathias , et par ce moyen il fut fait Apostre. Et quoy que Joseph fust un homme de grande saintete , neanmoins il ne fut pas esleu a FApostolat; pour nous apprendre que Dieu ne choisit pas tousjours les plus saints et les plus justes pour gouverner et avoir des

1 OTJK T,E TIT* .TEUDY DE CARESME. 285

en son Eglise , non plus que dans la Religion; et parfant , ceux qui y sont appelles ne s en doivent pas glorifier ny presumer d eux-mesmes , pensant estre meilleurs ou pins saints que les autres. Et ceux qui ne sont point receus & tels offices et charges ne se doivent point troubler, puisque cela ne les empeschera pas d estre justes et aggreables a Dieu. Voila done com me saint Mathias succeda a Judas , et a este un grand Apostre. Mais quelle fin fit Judas? il se desespera, puis se pendit miserablement.

Doncques , pour conclurre ce discours, je dis derechef que c est une chose tres-dangereuse de se laisser emporter a la suitte de ses mauvaises inclinations , et ne pas vivre selon le devoir de sa vocation ; car il est certain que c est ce qui a este la cause de la perte du mauvais Riche et de Judas. Dieu ! que c est une chose redoutable , mes cheres Ames , que de descheoir de sa vocation , et que nous devons avoir un granJ soin d y correspondre fidellement, et de mortifier nos mauvaises inclinations , nous appliquant soigneusement aux choses de nostre devoir sans rien negliger, nous defiant tousjours de nous-mesmes pour nous confier en la bonte de Dieu , lequel sans doute ne manquera jarnais de nous donner les graces qui nous seront necessaires pour perseverer a son saint service. Marchons done courageusement en la voye de nostre perfection , avec humilite et fidelite. Correspondons promptement aux divines inspirations : et par ce moyen nous eviterons de faire une malheureuse fin, comme le mauvais Riche et Judas, qui furent ensevelis aux enfers; et parviendrons apres cette vie a la jouyssance de 1 eternite bienheureuse , avec le Lazare, qui fut porte dans le sein d Abraham , et de la dans le Ciel, pour y jouyr avec le grand saint Mathias de la claire vision de Dieu , ou nous conduise le Pere , le Fils, et le saint Esprit. Amen.

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