IV
luy fut enfin accorde par son Espoux, au mesme terns qu elle vint a lancer ce souspir amoureux : Osculetur me osculo oris sui, Qu il me baise d un baiser de sa bouche , au jour Je PAnnonciation , que nous celebrons aujourd huy : car ce fut alors que cette divine union du Verbe eternel avec nostre nature , represented par ce baiser , se fit dans les entrailles tres-pures de la glorieuse Vierge nostre Dame.
Mais voyes, de grace, comme cette divine amante exprime delicatement ses amours : Qu il me baise , dit-elle ; c est a dire, que ce Yerbe adorable, qui est la Parolle du Pere eter nel, sortant de sa bouche , vienne en moy s unir a la nature humaine par Fentremise du saint Esprit, qui est le souspir \\ amoureux du Pere envers son Fils , et du Fils reciproquement envers son Pere. Mais quand fut-ce que ce divin bai ser fut donne a cette espouse incomparable? ce fut a Finstant et au mesme terns qu elle dit a 1 ange cette parolle tant desiree : Fiat mihi secundwn verbum tuum;Qu r il me soit fait selon ta parolle. ! consentement digne de grande resjouyssance pour les hommes , dautant que c est le commen cement de leur bonheur eternel ! alliance inoiiie ! 6 grace inconcevable 1 le Pere prend nostre Dame pour sa fille treschere , le saint Esprit , pour son espouse bien-aymee , et le Fils, s unissant personnellement a nostre humanite, Ta clioisie pour sa Mere tres-honnoree, qui sont les effets admirables que ce divin baiser opera en nostre Dame pour nostre salut. Gel a estant done ainsi presuppose , par maniere de preface sur ce que nous avons a dire, nous ferons une petite medita tion snr la suitte des parolles que la divine amante dit a son
!)ien-ayme , par lesquelles elle luy donne des louanges nom-
tareilles.
Premierement, apres avoir demande cet amoureux baiser, elle luy dit : Meliora sunt ubera tua vino ; Tes mammelles sont meilleures que le vin , respandant des odeurs extremement suaves. Consideres, je vousprie, comme elle s exprime
merveilleusement bien. Les mammelles de nostre Seigneur sont ses amours. Tes amours, veut-elle dire, mon bien - ay me , sont meilleurs que le vin de toutes les consolations terrestres. Les mammelles representent les amours , dautant quelles sont posees sur le cceur, et comme disent les medecins , le lait dont elles sont remplies est comme la mouelle de Famour des meres envers leurs enfans , Tamour le produisant pour leur nourriture : (Test pourquoy, dit la chere amante, tes amours qui sont tes mammelles, 6 mon cher bien-ayme ! produisent une certaine liqueur odoriferante , qui recree merveilleuse ment mon ame , si que je n estime nullement la bonte des vins les plus precieux et delicats ; les plaisirs de la terre ne sont rien en comparaison , ains ils sont plustost des ennuis que des contentemens. Le vin represente la joye et les plai sirs de la terre, dautant que, comme le dit le royal Prophete David, il resjouit le cceur de rhomme, et le fortifie : Vinum Icetificat cor hominis. Les amours de nostre Seigneur ont une force incomparable et une propriete indicible au dessus des plaisirs terriens pour recreer le co3ur humain , non seulement plus que toutes les autres choses , mais rien n est ca pable de luy donner un contentement parfait que le seul amour de Dieu.
Prenes , si vous voules , tous les plus grands de la terre; considered leurs conditions les unes apres les autres, et vous verres qu ils n ont jamais un parfait contentement ; car s ils sont riches et esleves aux plus hautes dignites du monde, ils en desirent tousjours davantage.
L exemple d Alexandre, que les mondains appellent le Grand , nous 1 enseigne assez, et tortifie mon dire , parce qu ayant plus de biens que nul autre qui eust este devant luy , possedant presque 1 empire universel de toute la terre , en estant maistre et Seigneur absolu, de maniere que tout le monde observoit le silence en sa presence, les princes mesmes n osoient dire mot, et trembloient sous son au thorite , pour
la grande reverence qu ils luy portoient. Neanmoin? un jour entendant dire a un certain philosophe qu il y avoit encore plusieurs mondes, Alexandre se prit a pleurer comme un enfant ; et de quoi? Dautant, disoit-il, qu y ayant plusieurs mondes, il n en avoit pas conquis encore un seul entierement, de sorte qu il desesperoit de ne les pouvoir pas avoir tous en sa domination. Folie certes tres-grande; rhomme se peine extremement a faire un grand trafic en cette vie pour trouver du contentement et du repos, et pour 1 ordinaire son tra fic est vain, dautant qu il n en retire nullo utilite. N estimeroit-on pas, je vous prie, un marchand bien fol, et de pen de jugement, lequel se travailleroit beaucoup a faire quelque trafic duquel il ne tireroit que de la peine ?
Ceux done qui scavent asseurement , leur entendement estant esclaire de la lumiere celeste, qu il n y a que Dieu seul qui puisse donner un vray et parfait contentement a leurs coeurs, ne font-ils pas un trafic vain et inutile, logeant leurs coeurs aux creatures soit inanimees , ou bien aux autres hommes comme eux? les biens terriens, les maisons, For, Targent , les richesses , mesme les honneurs et digriites que nostre ambition nous fait poursuivre et recbercher si esperduement, ne sont-ce pas des trafics bien vains, puisque tout cela est perissable ? n avons-nous pas grand tort d y loger nostre cceur , puisque toutes ces choses , au lieu de luy donner du repos et de la quietude, ne luy fournissent que des sujets d empressement et d inquietude, soit pour les conserver ou accroistre si on les a, ou pour les acquerir si on ne les a pas ?
Je veux que nous logions nos affections et nostre amour aux hommes qui sont creatures animees et capables de raison, qu est-ce qui nous en arrivera? nostre trafic ne sera-t-il pas vain , puis qu estans hommes comme nous et esgaux en nature , ils ne peuvent que nous donner un contr eschange d amour, nous aymant parce que nous les aymons? mais
apres cela ce sera tout; car n estant pas plus que nous, nous ne ferons nul gain en nostre trafic, ne recevanspas plus que nous leur donnerons. Nous leur donnerons nostre amour; ilz nous donneront le leur.
Je passe plus avant, et veux que nous aymions les anges : quel gain , parlant communement , en retirerons-nous? ne sont-ils pas creatures comme nous, esgalement sujets a Dieu nostre commun et souverain Createur? nous peuvent-ils eslever de deuxdoigts, comme Ton dit? Nullement; lesCheru- Lins ny les Seraphins n ont aucun pouvoir de nous agraradir, ny de nous donner un contentement pariait, dautarJ, que Dieu s est reserve cela a luy seul , taut il est jaloux de nostre amour , ne voulant pas que nous trouvions ou loger nostre coeur et nos affections hors de luy.
Et pour vous monstrer cela, je vous donneray un example. II arriva une fois qu un pape avoit un chantre qu il aymoit extremement, dautant qu il charitoit merveilleusement bien; maisce charitre, bien qu il fust tant ayme de Sa Saintete, ne laissoit pas d estre grandement fantasque et bijarre, de sorte qu il luy prit un jour une fantaisie de s en aller et sortir de la cour du pape ; ce qu il fit , laissant son bon maistre bien marry de sa sortie ; lequel pensant en soy-mesine , par quel moyen il le pourroit faire revenir , il s ad visa d un artifice , qui tut d escrire a tous les princes et grands seigneurs, que si ce chantre s alloit presenter a eux, ils ne le receussent point et ne Fadmissent point a leurs services, jugeant que par ce moyen ce pauvre chantre reviendroit a luy , ne trouvant point de meilleure retraitte : ce qui arriva ainsi que le pape Favoit desire ; car estant rejete par tout ou il se presentoit, il s en revint enfm servir Fincomparable chapelle de Sa Saintete.
Que veux- je dire par la , mes cheres Ames, sinon que le cceur humain est un chantre inimiment ayme de Dieu , qui est la souveraine saintete ; rnais ce charitre est plus bijarre et fantasque qu il ne se peut dire : car bien qu il scache que
3iO SERMON
Dieu se recree merveilleusement a oiiir les lotianges que le cceur qui Payme luy donne, et se plaise grandemen*, aux eslans de nos voix et enl harmonie de nostre musique, il prend toutesfois souvent envie a ce coeur de s aller promener, ne se contentant pas de contenter Dieu , s il ne se contente encore soy-mesme. Folie et fantaisie certes insupportable : car quel bonbeur, mais quel honneur , mais quelle grace, et quel sujet d un vray et parfait contentement pouvons-nous rechercher ou desirer , que d estre aymes de Dieu , et d estre loges en la maison de sa divine Majeste , c est a dire d avoir loge en luy tout nostre amour et nostre coeur , n ayant d autre pretention que de luy estre aggreables , et cependant voyla que ce co3ur se laissant emporter a sa fantaisie, s en va de creature en creature, comme de maison en maison, pour voir s il en pourra trouver quelqu une qui le veuille recevoir, et qui luy donne un contentement parfait. Mais c est en vain ; car Dieu qui s est reserve ce chantre pour luy-mesme, a deffendu a toutes les creatures de quelque nature ou condition qu elles soient de luy donner une veritable satisfaction, afin que par ce moyen il soit contraint de s en retourner a son bon et incomparable Maistre : et si bien ce chantre revient plus par force que par amour , il ne laisse pas neanmoins de le recevoir et de luy donner le mesme rang et le mesme of fice aupres de luy qu auparavant, ouy mesme, ce semble, le caresse davantage, au lieu de le rabroiier. que la bonte de Dieu est grande envers les hommes !
G est pourquoy 1 Espouse a tres-juste raison de s escrier : Meliora sunt ubera tua vino , mon bien-ayme , que meilleures sont sans comparaison tes mammelles que le vin ! que mille fois sont plus aggreables tes amours et tes delices , que non pas celles de la terre et des creatures , pour pretieuses, pour bautes et relevees qu elles puissent estre , fussent-elles des Anges ; car elles ne nous peuvent satisfaire ny contenter. He! pourquoy done nous amuserons-nous autour d elles,
esperant quelque contentement au trafic que nous ferons a la recherche de leurs amours ? Poursuivons done , puis qu il est en nostre pouvoir, d acquerir le tres-pur amour de Dieu, 1 qui seul nous peut contenter , et nous peut infiniment relever au dessus de nous-mesmes : car sa bonte le veut donner a celuy qui luy donne le sien.
que cette divine Amante , nostre Dame et tres-chere Maistresse , avoit bien gouste la bonte de ses divines mammelles, lors qu en Fabondance des divines consolations, qu elle recevoit en la contemplation de son bien-ayme, toute transported d aise et d un contentement indicible, elle se prit a loiier ces divines mammelles, pour nous inciter sans doute a faire de mesme, et quitter toutes les autres pretentious des consolations et contentemens de la terre , afin d avoir 1 honneur et la grace de les succer , et recevoir le lait de la misericorde qui en distille goutte a goutte sur ceux qui s en approchent. Mais elle ne s arreste pas la ; car poursuivant, elle dit que le nom de son bien-ayme est comme une huile respandue, Oleum effusum nomen tiium, laquelle est composee des plus excellentes odeurs, et des plus pretieuses qui se puissent imaginer , voulant dire : Mon bien-ayme n 7 est pas seulementparfume, ains il est le parfuna mesme ; c est pourquoy, adjouste-t-elle, Adolescentulce dilexerunt te, lesjeunes filles font ayme.
Or qu est-ce que cette Amante veut que nous entendions par ces jeunes filles ? Ces jeunes filles en ce sujet representent ccrtaines jeunes ames qui n ayant pas encore loge leur amour en nulle part , sont extremement propres a aymer le divin amant de nos cceurs , nostre Seigneur Jesus Christ ; non que je veuille dire que celles qui Fay ant desja donne a quelqu un , venans par apres a le retirer pour le donner a ce celeste Espoux , il ne le receive de bon coeur, et n aggree le don qu elles lui font de leurs affections : mais pourtant il aggree grandement ces jeunes ames <jui luy dedient tout
a fait leurs cceurs, pour la seule prctention de son saint amour.
Ton nom, poursuit cette sainte Espouse, respand des odeurs si delectables , que les jennes lilies font ay me , te dediant tout leur amour et toutes leurs affections. Dieu ! quelle grace de donner tout son amour a celuy qui nous re compense sibien, en nous donnantle sien ! En donnant nostre amour aux creatures , comme j ay dit, nous n en recevoris nul gain, dautant qu elles ne nous donnent pas plus que nous leurs donnons ; mais Dieu , ce divin amotireux de nos ames , nous donne le sien , qui est comme un baume precieux, qui respand des odeurs souverainement suaves en toutes les facultes de nos ames.
que cette jeune fillette, nostre Dame, ay ma souverai nement ce divin Espoux ! Aussi fut-elle souverainement aymee de luy : car en mesme terns qu elle se donna a luy et luy consacra tout son amour, qui fut lorsqu elle prononca ces divines paroles : Ecce ancilla Domini , fiat mihi secundum verbum tuum ; Voicy la servante du Seigneur, me soit fait selon que vous dites, et selon qu il luy plaira; voila que soudain ce Verbe divin descendit dans ses entrailles sacrees , et se rendit fils de celle qui se dedioit pour estre sa servante.
Or bien que nous scachions que nul ne peut jamais parvenir a un si haut degre d amour, ny se dedier si parfaittement a Dieu, pour suivre sa divine volonte, comme fit nostre Dame , nous ne devons pas laisser pourtant de nous dedier et consacrer a son divin amour avec le plus de perfection qu il nous sera possible, selon nostre capacite quoiqu incomparablement moindre que celle de cette sainte Yierge , qui est r unique fillette qui a le plus parfaittement ay me le divin Espoux, que jamais aucune creature n a fait, ny fera; dau tant qu elle commenca & 1 aymer des 1 instant de sa tressainte Gonceotion aux entrailles de sa tres-beniste mere sainte
Anne , commencant de se dedier a Dieu , et luy donner son amour , des qu elle commenca a estre.
Cette Espouse sacree passant plus avant dans 1 entretien qu elle fait avec son divin Espoux : Tires-moy , luy dit-elle, et nous courrons ; Trahe me post te, curremus. Les SS. Peres considerant ce que cette Espouse vouloit dire par ces paroles, dautant qu elle dit , Tires-moi et nous courrons , Trahe me post te, curremus, qui est autant comme si elle disoit : Bien que vous ne tires que moy, nous courrons toutesfois plusieurs, disent, que quand elle dit a son bien-ayme qu il la lire , elle proteste par la qu elle a besoin d estre pre venue de sa grace, sans laquelle nous ne pouvons rien faire. Mais apres, quand elle adjouste , Nous courrons ; elle veut dire : Yous et moy , mon bien-ayme , nous courrons par ensemble ; vous m ayderes a courir , et j auray 1 honneur d estre vostre cooperatrice ; ou bien , comme disent quelques docteurs , plusieurs courront avec moy a ma suitte, et a mon imitation plusieurs ames vous suivront a 1 odeur de vos unguents : Curremus in odor em unguentorum tuorum.
Nous voicy maintenant a la seconde partie de nostre ex hortation , qui est la profession et la dedicace que ces filles viennent de faire de leurs cceurs au service de la divine Majeste; dedicace et offrande qu elles n eussent jamais eu envie de faire , si le souverain Espoux de nos ames ne les eust tirees et prevenues de sa grace , sans laquelle nous ne pou vons rien faire , ainsi que nous Fasseure la divine amante , quand elle dit Trahe me, tires-moy, a quoy elle adjoute : Curremus , nous courrons.
La tres-sainte Vierge fut tiree seule et la premiere par le celeste Espoux, pour se consacrer et dedier totalement a son service ; car elle fut la premiere qui consacra son corps et son ame a Dieu par le vceu de virginite : mais soudain qu elle fut tiree, elle tira quantite d ames, qui luy ont fait offre cTelles-mesmes pour marcher sous ses auspices sacrees , en
Tobservance d une parfaite et inviolable virginit^ et chastete, Adducentur regi virgines post earn ; si que depuis qu elle a trace le chemin , il a tousjours este convert et charge d ames qui se sont venues consacrer par les voeux au service de la di vine Majeste. Ames tres-cheres , lesquelles la glorieuse Vierge regardoit, quand elle disoit, Curremus , nous courrons, asseurant son bien-ayme que plusieurs suivroient son estendard , pour batailler sous son authorite contre toutes sortes d ennemis pour la gloire de son nom.
Oquel honneur pour nous autres, de pouvoir batailler sous cette vaillanteCapitainesse? Mais le sexe feminin semble avoir une obligation particuliere a suivre cette vaillante guerriere qui Fa infiniment rehausse et honore. si la Mere de Dieu eust este de la nature angelique , combien les cherubins et les seraphins s en glorifieroient et tiendroient honores ! Nostre Dame est bien aussi 1 honneur , ie prototype et le patron des hommes et des femmes qui vivent vertueusement , et des veufves; mais pourtant nul ne peut nier que les filles n ayent une certaine alliance avec elle plus particuliere que non pas le reste des hommes, parce que cette ressemblance de la virginite , qui est du sexe et de la condition , leur donne une grande capacite , et un grand avantage pour s en approcher de plus pres.
Et pour moy, je pense que ce qu on a fait de tout terns une feste plus grande pour leur entree et profession en Religion, qu on ne fait pas pour les hommes, n est pour autre raison, sinon que ce sexe estant plus fragile , et faysant un acte de si grande vaillance , comme est celuy qu elles font entrant en Religion, il requiert aussi plus d honneur, et Dieu merite plus d estre honnore et admire en cette solennite , que non pas en la profession que les hommes font d entrer en Reli gion. Et pour dire la verite , les hommes ne font pas un si grand renoncement de leur liberte comme font les lilies, qui se tiennentresserrees dans les celestes prisons de N. Seigneur,
qui sont les Religions , pour y passer le reste de leurs jours, sans en pouvoir jamais sortir, si ce n est pour de certaines occasions fort rares et signalees , comme d aller establir et fonder des monasteres. Les hommes qui entrent en Religion, y entrent bien pour y vivre en obeyssance , selon les regies et statuts d icelle ; mais si faut-il confesser , que le renoncement qu ilz font de leur liberte n est pas si extreme que celuy des filles; dautant qu ilz ont encore la liberle de sortir, d aller de couvent en couvent, de prescher , de confesser , et faire ainsi plusieurs autres exercices qui leur servent de di vertissement. Hz quittent voirement bien le monde d affection, car tous les Religieux le doivent faire ; mstis neanmoins on les void tousjours avoir quelque conversation avec les personnes du monde, ce qui soulage un peu la rigueur des loix qui sont dans 1 enclos du monastere. Or les filles qui se viennent dedier a Dieu , rejettent et abandonnent tout cela, renoncantacettederniere piece que la nature vueille quitter, qui est la liberte ; si que nous pouvons bien dire que ces filles font une chose au dessus de la nature , estant besoin que Dieu leur donne une force surnaturelle pour faire cet acte si parfait , de se dedier a son divin service par un renoncement si grand , comme est celuy qu elles font. Car on ne les trompe point, leur disant, qu estans religieuses, N. Seigneur leur donnera du sucre , comme Ton fait aux petits enfans , pour les amadotier ; on ne leur dit point non plus qu on les conduira sur la montagne de Tabor, ou elles diront avec S. Pierre : Bonum est nos hie esse * , il fait bon icy ; au contraire , on leur dit , soit qu elles veuillent faire profession , ou entrer au novitiat : II vous faudra aller sur le mont de Calvaire, ou avec N. Seigneur, il faudra que vous soyes crucifiees, attachant et crucifiant vostre entendement pour restraindre toutes vos pensees, pour n en admettre volontairement aucunes que celles qui vous seront
S. Matth., XVII.
marquees selon la vocation que vous choisisses. II faudra de mesme crucifier vostre memoire , pour n admettre jamais aucun ressouvenir de ce que vous aves laisse au monde. II faudra enfin que vous crucifies et attachies a la croix de N. Seigneur votre volonte particuliere , pour ne plus vous en servir a vostre gre , ains il vous faudra vivre en parfaitte sousmission et obe issance tout le terns de vostre vie.
Dites-moy done , s il vous plaist , n est-ce pas un acte de tres-grande consideration, etdigne d estre honnore, que celuy que font ces filles en passant outre, bien qu on ne leur represente que croix, qu espines, que lances, que clouds, et enfin que mortifications en la religion. ames grandement genereuses , que vous monstres bien qu en verite vous batailles et marches sous les auspices de riostre sainte et glorieuse Maistresse , qui est la tres-sainte Yierge ! sans doute il faut bien que ces filles ayent considere que c est le propre de Famour de rendre leger ce qui est pesant , doux ce qui amer , et facile ce qui est insupportablement difficile sans amour. Vostre glorieux Pere S. Augustin a grandement bien exprime cette verite, disant que celu3 r <l u i a y me n ^ treuve rien de fascheux, de difficile ou de trop grand travail : Le travail , dit-il , ne se treuve point en Famour , ou s 7 il s y treuve, c est un travail bien-ayme ; Ubi amatur non laboratur , aut si labor atur labor ipse amatur.
Alles done , mes cheres filles , ou plutost venes amoureusement vous dedier a Dieu , et au service de son tres-pur amour, et bien que vous rencontries du travail, la peine VOUB en sera bien aymee ; en Fasseurance que vous contenter&8 Dieu, et vous rendres aggreables a vostre chere Patronne, laquelle bien qu elle n aye pas eu le nom de Religieuse, n a pas laisse pourtant d en pratiquer les exercices , et laquelle, bien qu elle soit Protectrice de tous les homines, et de chaque vocation en general, s est neanmoins rendue particuliere Protectrice des Vierges qui se sont dediees au service de son
Fils en la Religion ; dautant qu elle a este comme une abbesse qui leur a monstre 1 exemple de tout ce qu elles devoient faire pour vivre religieusement. Et qu ainsi ne soit , je vous presenteray seulement trois poincts a considerer, sur lesquels je ne feray que passer en courant , pour preuve de mon dire , que je treuve dans 1 Evangile de ce jour , auquel il est dit que TAnge s adressant a cette sainte Yierge pour luy annoncer le mystere incomparable de Flncarnation du Verbe eternel, il la treuva en Galilee, et en la ville de Nazareth, retiree et seule dans sachambre.
Quant au premier poinct , qui est que nostre Dame estoit au pays de Galilee , Galilee est une diction hebra ique , qui vaut autant dire que transmigration. Sur quoy il faut que vous scachies qu il y a deux sortes d oyseaux , les uns qui sent passagers , et les autres qui ne le sont pas : ceux qui sont passagers font la transmigration, dautant qu ils passent d un lieu a Tautre, comme font les arondelles et les rossignols qui ne demeurent pas ordinairement dans ces quartiers, ains ilz n y sont qu au terns des cbaleurs et du printems, et 1 hy ver venant ils font la transmigration , se retirans aux autres pays , ou le printems et les chaleurs sont en mesme terns que nous avons icy les froidures de 1 hy ver; mais nostre printems revenant , ilz reviennent et font derechef la trans migration , c est a dire le passage d une contree a Fautre , nous venant recreer par leur petit gazouillement.
Les Religieux et Religieuses ne sont-ilz pas au pais de transmigration , et ne font-ilz pas le passage du monde en la Religion, comme en un lieu de printems, pour chanter les divines lotianges, et pour s exempter de souffrir les froidures et les gelees du monde? He! n est-ce pas pour cela qu ils entrent en la Religion , ou il n y a que printems et que chaleur, le Soleil de Justice dardant fort ordinairement ses ray ons sur les co3urs des Religieux , lesquelz il n eschauffe pas moms en les esclairant qu il les esclaire en les eschauffant?
Et qu est-ce que le monde , sinon un hyver extremement froid, ou il n y a que des ames gelees et froides comme glace? J entends ceux qui estant du monde, vivent selon les loix du monde : car je scay bien qu on peut vivre parfaittement en toute sorte de vocations , mesme dans le monde , aussi bien qu en Religion ; et pourveu qu on le veuille , Ton peut en tous lieux parvenir a un tres-haut degre de perfection. Mais pour parler selon que nous voyons estre le plus ordinaire , Ton ne rencontre presque au monde que des coeurs de glace, tant ilz sont froids , et peu eschauffes de ce feu supreme , dont tous les autres feux prennent leur origine et leur chaleur. Car comme le Soleil est celuy qui donne de la chaleur a tout ce qui est de la terre , ouy mesme au feu , lequel ne produiroit rien sans luy ; ainsi Famour de Dieu est ce Soleil qui donne de la chaleur au coBur humain , quand il est dis pose pour la recevoir , et sans ce feu sacre il demeure plus froid qu il ne se peut dire.
Nostre Dame done , comme les religieuses, estoit au pays de transmigration; mais, 6 Dieu, qu elle fit admirablenient bien cette transmigration , passant d uu degre de per fection en un autre degre plus haut ! bref , sa vie ne fut autre cbose qu un passage continuel de vertu en vertu ; en quoy toutes les religieuses la doivent imiter le plus parfaitte ment qu elles pourront , puis qu elles sont celles qui 1 approchent de plus presque tout le reste des creatures : car c est sans doute de ces vierges dont parle le Psalmiste , quand il dit , qu elles seront amenees au roy , les plus proches d elle, Adducentur Regi Viryinespost eamproximce ejus 1 . L amour ne dit jamais : C est asses, Sufficit ; il veut que Ton aye le courage de vouloir tousjours aller plus avant en la voye des volontes du bien-ayme.
La seconde remarque que je fais sur les paroles de 1 Evangile , est que nostre Dame fut trouvee par 1 ange en la
* Psal. XLIV.
cite de Nazareth : or Nazareth veut dire fleur ; elle fut done trouvee en la cite des fleurs, ou en la cite fleurie. que cette cite nous represente bien a propos la Religion ! car qu est-ce que la Religion , sinon une maison , ou une cite fleurie et toute parsemee de fleurs , dautant qu on n y fait chose quelconque (quandony vitselon les regies et statuts d icelle) que ce ne soit autant de fleurs : les mortifications , les humilia tions , les oraysons ; href, tous les exercices, qu est-ce autre chose que des pratiques de vertus, qui sont comme de belles fleurs, qui respandent une odeur extremement suave devant la divine Majeste ? Qu est-ce done que la Religion , sinon un parterre tout parseme de fleurs, tres-aggreables a la vue , et d odeur tres-salutaire a ceux qui les veulent odorer?
II est done dit de la tres-sainte Yierge, qu elle estoit en la cite fleurie : mais qu estoit-elle elle-mesme , sinon une fleur choisie entre toutes les autres fleurs pour sa rare beaute , et son excellence ? fleur qui par son odeur ineomparablement suave, a la propriete d engendrer et produire d autres fleurs. Et ne scaves-vous pas que c est elle qui est ce jardin clos et ferme du Cantique, lequel en est tout emperle et emaille? Hortus conclusus soror mea sponsa , hortus conchism; repe tition qui n est pas sans mysteres. A qui appartiennent , je vous en prie , tant de fleurs dont 1 Eglise a este remplie , et a este tant embellie et ornee , sinon a la tres-sainte Vierge , 1 exemple de laquelle les a toutes produites? Et n est-ce pas par son moyen que FEglise a este parsemee de roses des martyrs invincibles en leur Constance , des soucis de tant de saints comfesseurs, et des violettes de tant de saintes veufves, qui sont petites , humbles et basses comme ces fleurs , mais ^ui respandent une tres-bonne et suave odeur? Et enfin, n est-ce pas a elle a qui appartiennent plus particulierement tant de lys blancs de purete et de virginite , toutes candides et innocentes ; dautant que c a este a son exemple , que tant de vierges out consacre leurs cceurs et leurs corps a la divine
Majeste , par une resolution et un voeu tres- indissoluble de conserver leur virginite et purete ?
II y a quelques Docteurs qui tiennent qu elle a institue des congregations de filles , et qu estant allee a Ephese avec son bien-ayme fils adoptif saint Jean , elle en dressa une, ausquelles elle donna des regies et constitutions. quelle divine abbesse ! que ces Religieuses estoient heureuses d avoir este institutes par cette divine Doctoresse,qui avoitpuise sa science dans le coeur mesme de son Fils, nostre Seigneur, qui est la sapience du Pere eternel !
La troisieme remarque que je fais sur les parolles de TEvangile est, qu elle fut trouvee toute seule dans sa chambre, quand Tange la vint saltier, et luy apporta cette tant gracieuse nouvelle de 1 Incarnation du Fils de Dieu dans ses chastes entrailles: et les religieuses , que font-elles autre chose, sinon de se tenir retirees dans leurs cellules ? Et non contentes de cela , elles se retirent encore en elles-mesmes pour estre plus seules , et par ce moyen se rendre plus capables de jotiir de Tentretien de leur bien-ayme, se retirant au fond de leur creur, comme dans un celeste cabinet ou elles se tiennent en solitude. Mais vous aves beau vous cacher, les Anges vous scauront bien treuver : car ne voyes-vous pas que nostre Dame estant retiree toute seule, elle fut bien treuvee par Farchange saint Gabriel ?
Or les Vierges et les Religieuses ne sont jamais mieux a leur contentement, que lors qu elles sont toutes seules , afin de contempler tout a Faise la beaute de leur celeste Amant , et pour cela elles se retirent encore en elles mesmes : aussi est-il dit par le Psalmiste, que toute la gioire et la beaute de la fille du roy est au dedans, c est a dire en Tinterieur, Omnis gloria filice Regis ab intus 1 . Et pour la conserver et accroistre, elles sont tousjours attentives, afin de retrancher a tous propos ce qui la pourcoit tant soit peu ternir ou enlai-
Psal. XLIV.
dir cette beaute interieure, parce qu elles scavent bien que le divin Espoux regarde luy seul le dedans , bien que les hommes ne voyent que le dehors. (Test pourquoy cette es pouse bien-aymee, je veux dire Tame qui s est consacree a la suite de ses divins amours, afin de ne plaire qu a luy seul, se retire en elle-mesme pour luy preparer dans son coeur une demeure qui soit aggreable a sa divine Majeste. C est pour ce sujet qu en la religion Ton recommande tant la soli tude , et nous voyons son utilite , en ce que nostre Dame la pratiquant et estant retiree, merita dans ce terns mesme d estre choisie pour estre Mere du Fils de Dieu. Nostre Dame doncaeste une tres-parfaitte Religieuse, laquelle vousdeves imiter comme vostre Abbesse et Protectrice particuliere , ainsi que nous avons dit.
Considerons un peu, je vous prie, avant que finir, les vertus que cette sacree Vierge pratiqua, et nous fit specialement paroistre au jour de TAnnonciation glorieuse. La premiere fut une virginite et purete qui n a point de semblable entre les pures creatures. La seconde , une tres-sainte et tres-profonde bumilite, qui fut jointe et unie inseparablement avec une tres-ardente cbarite.
La virginite et parfaitte chastete est une vertu angelique; mais bien qu elle appartienne plus particulierement aux Anges qu aux hommes, si est-ce pour tant que nostre Dame eut une purete et virginite qui les surpasse infiniment, ayant trois excellences tres-grandes au dessus de celle des Anges , mesme des Cherubins et Seraphins. Ce que je vous feray voir par trois raisons , que je deduiray briefvement.
La premiere raison est, que la virginite de nostre Dame eut cette excellence , ce privilege et cette sureminence audessus de celle des Anges, que ce fut une virginite feconde, et celle des anges est sterile , et ne peut avoir de fecondite. Celle de nostre Dame est non seulement feconde, en ce qu elle produisit et porta ce doux fruit de vie nostre Seigneur iv. 21
et nostre Maistre; mais elle fut feconde en second lieu, dautant qu elle engendra plusieurs vierges, et que c est a son imitation (ainsi que nous avons dit) que les vierges voiient et dedient a Dieu leur purete. Ains elle a encore cette propriete , de reparer et restablir la virginite et purete de Fame qui mesme a este sotiillee et tachee ; et du terns qu elle vivoit , elle a appele a sa suite plusieurs vierges , qui la suivoient et accompagnoient par tout ou elle alloit, comme sainte Marthe, sainte Marcelle, les Maries, et autres : mais en particulier, ne fut-ce pas par son moyen que sainte Magdelene, qui estoit comme un chauderon noircy de mille sortes d immondicites , et laquelle estoit le receptacle de Fimmondicite mesme , fut apres sa conversion enrollee sous Festendart de la purete virginale? Car estant convertie , elle devint comme une phiole ou un beau vase de cristal tout resplendissant et transparent, capable de recevoir et retenir en soy les eaux les plus salutaires de la grace.
La virginite de nostre Dame n est done point sterile comme celle des Anges, ainsi elle est tellement feconde, que des Fheure qu elle fut votiee a Dieu jusques a maintenant, elle a tousjours fait de nouvelles productions ; et non seulement elle produit elle mesme , ains elle fait encore que les vkgmites qu elle produit en produisent d autres , parce j qu une ame qui se dedie parfaitement au service de Dieu ne sera jamais seule , ains elle en attirera plusieurs a son exemple et a la suite des parfums qui Font attiree ellemesme. C est pourquoy Famante sacree dit a son bien-ayme : Trahemepost te, et curremus, tires-moy et nous courrons 1 .
La seconde raison pour laquelle la virginite de nostre Dame surpassa celle des Anges, est parce que les Anges sont vierges etchastespar nature. OrFon n a pas coustume de loiier une personne de ce qu elle a de nature, dautant que ce qui est sans eslection ne merite point de loiianges. L on ne |.
Caul,, 1.
ft T-T^v^T^ iir t f^- y^i T 1^^
loiie pas le Soleil de ce qu il est lumineux; car cela lui estant nature! , il ne peut cesser de 1 estre. Les Anges ne sont non plus lotiables de ce qu ils sont vierges et chastes , dautant qu ils ne peuvent pas estre autrement. Mais la tressainte Vierge a une virginite lotiable , parce que c est une virginite qu elle a choisie , esleue et voiiee : et si bien elle fut mariee, ce ne fut point au prejudice de sa virginite, parce qu elle fut mariee a on mary vierge, et qui avoit comme elle votie sa virginite. que cette Dame ay ma cherement cette vertu ! G est pourquoy elle en fit vceu , et s accompagna tousjours des vierges, et les favorisa tout particulierement.
Et pour troisieme raison, sa virginite surpassa encore celle des Anges, en ce que ce fut une virginite combattue et esprouvee ; ce que celle des Anges ne peut estre , dautant qu ils ne peuvent deschoir de leur purete , ny ne peuvent en fcieon quelconque recevoir aucune tache ny espreuve. Sur quoy le grand saint Augustin dit, parlant aux Anges : II ne vous est pas difficile , 6 Esprits bienbeureux , d estre purs et d estre vierges, puisque vous n estes point tentes, ny ne le pouves estre.
L on treuvera peut-estre estrange ce que je dis, que la purete de nostre Dame a este esprouvee et combattue ; mais cela est pourtant, et d une espreuve tres-grande. Mais ja a Dieu ne plaise , que nous pensions que ces espreuves ressemblent aux nostres ; parce qu estant toute pure et la pu rete mesme , elle ne pouvoit recevoir les attaques que nous recevons en nostre purete. Car les tentations n eussent nullement ose aborder ce mur inexpugnable de son integrite virginale, ainsi qu elles nous importunent nous autres, qui portons la tentation en nous-mesmes : tentation si impor tune , que le glorieux Apostre saint Paul dit , qu il prioit plusieurs fois le jour nostre Seigneur de la luy vouloir oster, <>u bien d en moderer en telle sorte la force qu il y pust re-
sister sans Foffencer 1 . Nostre Dame ne receut-elle pas une espreuve, quand elle vid FAnge en forme humaine? Hal ne le voyons-nous pas , en ce qu elle commenca a craindrs et a se troubler? si que FAnge le cognoissant, luy dit : Ne timeas, Maria*; Marie, ne craignes point : car si bien, vouloit-il dire , vous me voyes en forme d homme , je ne le suis pas neanmoins, ny moins vous veux-je parler de la part des hommes. Ce qu il dit , voyant que sa pudeur virginale commencoit a entrer en peine.
La pudeur, dit un saint personnage , est comme la sacristine de la chastete ; et tout ainsi qu on void le sacristain d une Eglise tousjours regardant autour de 1 autel, si on n y a point pris quelque chose , et qu il a un gran-d soin de bien fermer les portes, de peurqu on ne vienne despouiller 1 autel; de mesme la pudeur des vierges est tousjours aux aguets, pour voir si quelque chose ne viendra point attaquer leur chastete ou piller leur virginite, de laquelle, ou pour la conservation de laquelle elles sont extremement jalouses ; et des qu elles voyent quelque chose, mesme quand ce ne seroit que Fombre du mal, elles s esmeuvent et se troublent, ainsi que fit la tres-sainte "Vierge , qui ne f ut pas seulement Vierge par excellence , au dessus de toutes autres creatures, tant anges qu hommes, mais encore la plus humble de toutes. Ce qu elle fit excellemment bien paroistre en FAnnonciation, en faysant le plus excellent acte d humilite qui jamais fut fait, ny se fera par une pure creature : dautant que se voyant lotiee par FAnge qui la saltia , disant , qu elle estoit pleine de grace, et qu elle concevroit un fils qui seroit Dieu et homme tout ensemble, cela Fesmeut, et la fit craindre. Car si bien elle traitoit familierement avec les Anges, elle n avoit neanmoins jamais este loliee par eux jusques a cette heure-la f n estant pas leur coustume de lotier personne, si ce n esl quelquesfois pour encourager a quelque grande entreprisa
* Cor., II. 2 S. Luc, I.
Oyant done que 1 Ange la loiioit d une lotiange si extraor dinaire , cela la mit en soucy , pour monstrer aux filles qui prennent plaisir d estre lotiees et cajolees, qu elles courent grande fortune de recevoir quelque tache en leur purete , Fhumilite estant compagne inseparable de la virginite , et une compagne telle, que la virginite ne subsistera jamais longuement en Tame qui n aura pas 1 humilite : elles se peuvent bien trouver Tune sans Fautre , ainsi que Fon void communement dans le monde , y ayant plusieurs personnes mariees qui vivent humblement ; mais pour les vierges , si faut-il pourtant confesser, que Fune de ces deux vertus sans Fautre ne sauroit subsister en elles.
Nostre Dame estant rasseuree par FAnge , et ayant appris ce que Dieu vouloit faire d elle, et en elle, fit incontinent cet acte souverain de tres-parfaitte humilite , disant : Ecce ancilla Domini, fiat mihi secundum verbum tuiim : Voicy la Servante du Seigneur, qu il me soit fait selon ta parolle : et se voyant eslevee a la plus haute dignite qui jamais fut et sera, car quand Dieu viendroit derechef a creer plusieurs niondes, il ne pourroit jamais faire qu une pure creature fust plus que d estre Mere de Dieu , dignite incomparable , et de laquelle neanmoins elle ne s enfla point : ains elle assure FAnge qu elle demeure tousjours servante : et quoy que Dieu Fesleve au dessus de toutes les creatures, elle proteste nonobstant cela, qu elle est tousjours servante de sa divine Majeste; et pour monstrer qu elle Festoit, et qu elle le vouloit estre : II me soit fait , dit-elle , tout ainsi que vous le dites, Fiat mihi secundam verbum tuum, s abandonnant la mercy de la divine volonte , protestant neanmoins que par son choix et par son eslection, elle se tiendra tousjours en sa bassesse, et conservera Fhumilite comme compagne inseparable de la virginite.
Or bien que ces deux vertus se puissent rencontrer Fune sans Fautre, toutesfois cette division et cette separation ne
se peut aucunement treuver entre rhumilite et la charite" , parce qu elles sont indivisibles, et tellement jointes et unies ensemble, que jamais 1 une ne se treuve sans 1 autre, pouveu qu elles soient vrayes et parfaittes : car des que 1 une cesse de faire son acte , 1 autre la suit immediatement ; des que rhu milite s est abaissee, la charite se releve centre le ciel. Ces deux vertus sont comme 1 eschelle de Jacob , par laquelle les Anges montoient et descendoient. Ce n est pas a dire qu ils pussent monter et descendre tout a la fois , ains , quand iis estoient descendus , ils montoient de rechef pour descendre. L humilite semble estre une vertu qui nous esloigne de Disu, qui est appuye sur le haut de 1 eschelle, dautant qu elle nous fait tousjours descendre en has pour nous avilir, abaisser et mespriser : et neanmoins, c est tout au contraire; car a mesure que nous nous abaissons , nous nous rendons plus capables de monter au haut de cette eschelle mystique , ou nous rencontrons le Pere celeste.
Nostre Dame done s abaissant , et se recognoissant indigne d estre eslevee a la tres-haute dignite de Mere de Dieu , f ut par cela mesme rendue sa Mere : car elle n eut pas si tost fait la protestation de sa petitesse , que s estant abandonnee par un acte de charite nompareille , elle f ut faite Mere du Tres-Haut , qui est le Sauveur de nos ames.
Si done nous faisons ainsi , mes cheres filles , et que nous joignions et unissions la virginite avec rhumilite , elle sera soudain accompagnee de la tres-sainte charite : charite qui nous eslevera au haut de Feschalle mystique de Jacob , ou nous serons indubitablement receus dans la poictrine sacree du Pere eternel, qui nous comblera de mille sortes de conso lations celestes , desquelles jouyssant , nous chanterons avec nostre tres-sainte maistresse le Cantique des lotianges de Dieu, qui nous aura fait la grace de la suivre en ce monde , et batailler sous son estendart. Amen.