SUR LE MESME SUJET
Spiritus est Deus, et eos qui adorant eum t in spiritu et veritate oportet
adorare.
Dieu est esprit, et ceux qui 1 adorent, il faut qu ils I adorent en esprit
et verity. JEAN, IV.
Apres qu Helie eut fait cette grande vengeance et tue"rie des prophetes de Baal vers le torrent de Cison , comme il est escrit an IIP livredesRois, chap. XVIII, il predit a Achab une grande pluye, et commanda a son serviteur de regarder centre la mer de la montagne de Carmel sept fois ; et la septieme fois voicy venir une nuee petite comme le vestige d un homme, et bientost apres vint une grosse nuee , un vent et une grande pluye. S il vous plaist de regarder les sept parolles que nostre Seigneur dit a la Samaritaine , vous verres en icelles comme une petite nuee grosse d une sainte peni tence, qui puis apres grossira et fera venir une grande troupe de Samaritains. Vous estes desja a la cinquieme, ou nostre Seigneur fait confesser son peche a la Samaritaine.
Je crois que vous scaves Fhistoire de la resurrection de 1 enfant de la devote Sunamite faite par Elisee, comme il est escrit au IV e livre des rois. Elisee avoit loge chez elle ; en contr eschangeilluy obtint un enfant, mais il mourut jeune. Elle s en va au mont Carmel au mesme prophete , afin qu il obtienne vie pour son enfant. Elisee vient luy-mesme chez la Sunamite , ferme 1 huis sur soy et sur le petit enfant : il prie Dieu , se couche sur le petit enfant par deux fois; enfin
*Pris SUF [ original escrit de la main de VAutbeur (Edit, de 1641 et de 1643).
la petite creature bailie sept fois, et ouvre les yeux et resusite. Ainsi nostre Seigneur s accommode tellement a la Samaritaine , estant seul avec elle , qu icelle baillant sept fois , resuscite de la mort du pecbe a la vie de la grace. Cc sont les sept parolles qu elle dit : nous estions en la cinquieme, Propheta es tu; mais il vous faut ressouvenir de deux choses que je disois vendredy : 1. que 1 occasion fit recognoistre nostre Seigneur pour prophete a la Samaritaine ; 2. que les Juifs tenoient les Samaritains pour heretiques et payens; mais je ne vous dis pas au long les raisons.
L origine des Samaritains est, qu apres la division du royaume d Israel faite par Jeroboam * , comme Achias Silonite avoit predit, qui seroit trop longue a raconter; Jero boam % de peur que les dix tribus de son obeyssance ne reprissent 1 affection de leur roy naturel Roboam, s ils alloient recognoistre le temple et Tordinaire succession des prestres en Hierusalem , il fit un temple des faux dieux en Samarie , et fit des prestres du vulgaire , qui n estoient pas de la succession legitime de Levi. De ce schisme ne vint que mal en Israel. Enfin sous Osee, Salmanazar roy d Assyrie rendit captifs tous ces scbismatiques , comme le Turc a fait nos schismatiques, et pour les garder de rebellion les fit tous passer en Assyrie , et en leur place envoya des Scythiens et Babyloniens : c estoientdes meschans. Dieu envoyadeslyons; pour remede dequoy on leur envoye un prestre de ceux qui estoient captifs , qui leur enseignoient la loy de Dieu ; mais ces gens ne se scavoient resoudre a abandonner leur idolatrie, et partant adoroient Dieu et tenoient sa religion , et la reli gion des faux dieux. Or il est croyable que tous n abandonnerent pas ; mais en demeura quelques-uns , et autres retournerent , dont les Samaritains demeurerent ainsi. Puis il vint un seducteur , un apostat, qui leur mit en teste plusieurs heresies.
111 Reg., XII. a Ibid., XI.
Or cela presuppose , les Juifs haissoient les Samaritains , 1 . parce qu ils tenoient leurs possessions ; car Samarie appartenoit aux Hebreux ; 2. parce qu ils estcient de la race des Assyriens qui avoient fort tourmente les Juifs J ; 3. parce que pa-rmi eux regnoit le gentilisme avec la vraye religion , et chascun se gouvernoit comme bon luy sembloit 2 . Les Samaritains empescherent les Juifs revenus de la captivite au terns d Artaxerxes , de reedifier la ville et le temple. G estoient des gens neutres, ce dit Josephe (liv. XII, 6), parce qu ils les scandalisoient et retiroient leurs criminels , dit le mesme autheur, mais sur tout, c est parce qu ils estoient schismatiques , et avoient dresse autel centre autel, ayant fait un temple au mont de Garizin, et desprestresautresque de la succession ordinaire , dont vint la dispute devant le roy d Egypte , qui adjugea pour les Hebreux ( Joseph , liv. XI et XII) ; et qu ils ne recevoient que les cinq livres de Moyse, le Pentateuque : du reste, ils s en mocquoient. Voila la dispute principale.
Dont a nostre propos , nostre Seigneur avoit fait confesser a la Samaritaine son peche,etle luy avoit descouvert, par ou <?lle cognut qu il estoit prophete : Domine , video quia propheta es tu; mais parce qu il luy faschoit de s arrester sur ce discours, eHeledestournesurune dispute dela religion : car c est 1 ordinaire des religions vicieuses , que de mettre force disputes en avant, et que les peuples s en veulent aussi bien mesler que les autres. Voicy done cette femme qui fait de la theologienne , et veut chercher son salut, et dit : Patres nostri in monte hoc adoraverunt, et vos dicitis, quia Hierosolymis est locus ubi adorare oportet; Jacob a adore , retour- H2at de Mesopotamie, en ce mont (Genes. XXXIII), et Abraham (Genes. XII). Si done nos peres y ont adore, pourquoy dites-vous , etc.
Mais scaches qu adorer est pris ici pour sacrifier : car
i Esd., IV. 2 lbid. f IV et V.
quant a Tadoration privee, elle se pouvoit faire par tout; mais sacrifier , non , sinon au lieu choisi par le Seigneur (Deut. XII).
Et c estoit la question qui estoit entre les Juifs et les Samaritains , que cette femme propose. Et me semble voir une f emme de Geneve dire : Pourquoy ne mange s-vous pas de la chair? les Apostres en out bien mange , etc.
POUR LE IV e DIMANCHE DE CARESME. 337
Accepit Jesus panes, et cum gratias egisset , distribuit discumbentibus : similiter et ex piscibus quantum volehant. JOAN., VI.
Jesus ayant pris les pains, apres qu il cut rendu graces a son Pere , il les distribua ceux qui estoient assis : et fit le semblable de deux poissons, en donnant a chacun autant qu ils en vouloient.
L histoire que nous represente la sainte Eglise en FEvangile de ce jour, est un tableau dans lequel sont depeints mille beaux sujets propres nous faire admirer et loiier la divine Majeste : mais en particulier, ce tableau nous re presente Tadmirable Providence , tant generale que parti culiere , que Dieu a pour tous les hommes ; non seulement pour ceux qui Payment , et qui vivent selon sa volonte dans le christianisme , mais aussi pour tous les autres , tant payens , heretiques , qu autres quels qu ils soient : car autrement ils periroient indubitablement.
Or bien que Dieu aye une providence pour tous les hommes, pourtant si faut-il que nous scachions que Dieu en a une beaucoup plus particuliere pour ses enfans , qui sont les Chrestiens; entre lesquels il s en treuve tousjours quelque troupe , comme nous pouvons voir en FEvangile de ce jour, lesquels meritent que Dieu aye un soin plus special , et une providence plus particuliere pour eux. Or ceux-la sont les personnes qui pretendent de parvenir a la perfection , et lesquelles pour cela ne se contentent pas de suivre nostre Seigneur en la plaine des consolations , mais ont encore le courage de le suivre parmi les deserts,
1 Fidellement recuejlly par les Religieuses de la Visitation Saincte Marie d Aunessy (Edit, de 16?1 et 1643 ).
iv. 22
jusques sur la cime de cette haute montagne de la perfection, Plusieurs virent nostre Seigneur, tandis qu il alloit instruisant et guerissant les hommes , lesquels pourtant ne le suivirent pas : plusieurs aussi le voyans, le suivirent, mais seulement jusques au pied de la montagne, se contentans de le suivre en la plaine et es lieux aggreables et faciles. Mais mille fois plus heureux furent ceux qui le virent et le sui virent , non pas seulement jusques au pied de la montagne ; ains transported de Famour qu ils luy portoient , monterent avec luy, depourveus de tout autre soin que de luy plaire ; car ils meriterent que ce divin Sauveur prist soin d eux , et leur fist ce banquet miraculeux (de la multiplication des cinq pains et des deux poissons) , de peur qu ils ne vinssent a defaillir de faim, comme il sembloit que plusieurs deussent faire , Fay ant suivy longtemps sans boire ny manger, pour Fextreme suavite qu ils recevoient d entendre ses divines parolles, et de voir les miracles qu il operoit; et bien que leur necessite fust tres-grande, si n y pensoient-ils point, ainsi qu ils le faysoient paroistre.
! que ces troupes bienheureuses estoient aymables en cette pratique si parfaitte du delaissement total du soin d euxmesmes entre les bras de sa divine Providence ! N ayes pas peur que rien ne leur manque ; car Dieu en prendra soin, et en aura compassion , ainsi que nous verrons en la suitte de ce discours , lequel je feray sur la confiance que ceux qui pretendent a la perfection doivent avoir en la divine Provi dence, specialement pour ce qui regarde les choses spirituelles , dautant que j ay parle autrefois en ce mesme lieu de la providence generale que Dieu a pour tous les homines, ^t de la confiance que nous devons avoir en luy pour le regard des choses temporelles. Ce que nous dirons sera aussi plus utile pour ce lieu ou nous sommes.
Je traitteray done de ce sujet en trois poincts , au premier desquels je vous feray voir la bonte de ce peuple qui sui-
voit nostre Seigneur sans aucun soin ny pensee sur euxmesmes, laissant leurs maisons et tout ce qu ils avoient, attires de Taffection qu ils luy portoient et du contentement qu ils prenoient d oiiyr sa parolle. que c est une bonne marque en un Chrestien de se plaire a entendre la parolle de Dieu , en quittant toutes choses pour le suivre plus parfaitement ! L on peut sans doute pretendre a parvenir a la per* fection en demeurant au monde, en prenant soin un chascua de ce qu il a a faire selon sa vocation ; mais pourtant c est chose tres-cer taint; , que nosire Seigneur n exerce pas envers ceux-la une si speciale providence , ny n en prend pas un soin si particulier, comme de ceux qui quittent toutes choses, et encore le soin d eux-mesmes, pour le suivre plus parfaittement. Certes, ceux-cy ont beaucoup plus de capacite que les autres pour bien entendre la parolle de Dieu, et estre attires a Fodeur de ses divines suavites : car tandis que nous avons tant de soin de nous-mesmes, je dis un soin plein de solici tude , nostre Seigneur nous laisse faire; mais quand nous le luy laissons entierement , il le prend tout , et a mesure que nostre despouillement est grand ou petit , sa providence Test de mesme envers nous : ce que je ne dis pas tant pour ce qui est des choses lemporelles, comme pour ce qui estdes spirituelles. Luy- mesme enseigria cette pratique a sa bien-aymee sainte Catherine de Sienne. Pense a moy, ma fille, luy ditil , et je penseray a toy. ! que bienheureuses sont les ames ijui sont si amoureuses de nostre Seigneur, que de bien suivre cette regie de penser a luy, en se tenant fidelement en sa presence, escoutant ce qu il dit a leur creur, obeyssant a ses divins traits et attraits , mouvemens et inspirations , respirant et aspirant continuellement au seul desir de luy i plaire, et d estre sousmises a sa tres-sainte volonte, pourveu toutesfois que cela soit aceompagne de confiance en sa divine bonte etensa providence, et qu elles demeurent tousjours trauquilles , et non point troublees , ny pleines d anxiete
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apres la recherche de la perfection qu elles ont entreprise.
Considered, je vous supplie , ces troupes qui suivirent N. Seigneur jusques sur la montagne ; avec quelle paix et tranquillite d esprit ils alloient apres luy ! on ne les entendoit point murmurer ny se plaindre , hien qu il sembloit qu ils deussent exhaler Fame , a force de langueur et de faim. Ils soulfroient beaucoup, mais ils n y pensoient pas, tant ils estoient attentifs a la pretention qu ils avoient de suivre nostre Seigneur par tout ou il alloit. Ce que ceux qui pretendent a la perfection doiventsoigneusement imiter, retranchant tant de soin et d anxiete qu ils ont pour ce qui regarde leur advancement spirituel , et tant de plaintes qu ils font de se voir imparfaits. mon Dieu ! ils sont si tost lasses et recreus des qu ils ont un peu chemine , leur semhlant tousjours qu ils ne parviendront jamais assez tost a ce festin delicieux que nostre Seigneur doit faire la haut sur la cime de cette montagne celeste. Ayes patience , peut-on bien dire a ces personnes ainsi empressees a la poursuite de la perfec tion ; quittes un peu le soin de vous-mesme , et n ayes pas peur que rien vous manque : car si vous vous confies en Dieu, il aura soin de vous, et de tout ce qui sera requis pour vostre advancement en la perfection; et scaches que nul n a jamais este trompe qui se soit abandonne a sa sainte providence. Ne voyes-vous pas que les oyseaux de 1 air qui ne moissonnent ny ne recueillent , ne laissent pas pourtant d estre nourris et sustantes, bien qu ils ne servent qu a recreer 1 homme par leur chant : Respicite volatilia cceli quoniam non serunt , neque metunt, neque congregant in horrea, et Pater vester coelestis pascit ilia *. Et comme vous voyes qu on tient de deux sortes d animaux es maisons , les uns pour 1 utilite, et les autres pour donner le simple plaisir que Ton en tire ; comme des poules pour pondre , et les rossignols , et autres tels petits oyseaux , dans des cages , pour
* S. Matth., VI,
chanter, et que tous sont nourris, mais non pas a mesme fin , dautant que les uns le sont pour 1 utilite , et les autres pour donner du plaisir a leur maistre; entre les hommes e en est de mesme : cette Eglise est la maison de Dieu ; le pere de famille est nostre Seigneur et Maistre , lequel a un soin tres-grand de pourvoir aux necessites de tous les fideles qui y sont associes; avec cette difference neanmoins qu entre euxil en choisit tousjours quelques-uns pour estre employes tout a fait a chanter ses lotianges , et lesquels pour cela il veut estre descharges de tout autre soin ; c est pourquoy il a ordonne que les prestres fussent suslantes et nourris des decimes qui se recueillent, sans sollicitudej a cause qu ils sont consacres a son service , et qu ils sont comme des oyseaux destines pour recreer sa divine Majeste parle moyen de leur chant, et des continuelles loiianges qu ils luy donnent et doivent donner.
Et les Religieux et Religieuses, qu est-ce autre chose sinon des oyseaux enfermes dans leurs monasleres , comme dans des cages , pour chanter sans cesse les loiianges de Dieu?
Certes nous pouvons bien dire que tous leurs exercices sont autant de cantiques nouveaux qui annoncent les divines misericordes, et qui provoquent continuellement les hommes a louer la divine bonte, en recognoissance des graces qu elle leur a faites, et de la speciale et toute particuliere providence qu elle a eue pour eux, les ayant retires du monde, afin que plus aisement et tranquillement ils le puissent suivre sur la montagne de la perfection , a laquelle tous sont appelles , puisque nostre Seigneur a dit , parlarit a tous : Estate perfecti, sicut et Pater vester coelestis perfectus est i > Soyes parfaits , comme vostre Pere celeste est parfait.
Mais en verite nous pouvons bien dire ce qui est dans le saint Evangile , que plusieurs sont appelles , mais pen sont esleus, Multi enim sunt vocati, pauci vero electi *. Ce qui
I S. Matth., V. 2 Ibid., XX.
nous monstre que plusieurs aspirent a la perfection , mais que peu y parviennent : et cela , parce qu ils ne marchent pas , comme il faudroit , ardemment et confidemment , c est & dire, plus appuyes sur la bonte et providence de Dieu, que non pas sur eux-mesmes et sur leurs oeuvres, marchant soigneusement , mais tranquillement , et avec une grande fidelite , mais sans anxiete ny empressement , se servant des moyens qui leur sont donnes selon leur vocation , pour tendre a la perfection, se tenant en repospour tout le reste : ce que je dis pour tous en general ; car il est certain que Dieu , sous la providence duquel nous nous sommes embarques , aura tousjours soin de nous pourvoir de tout ce qui nous sera necessaire : c est pourquoy nous devons estre asseures, que quand tout nous manqtiera, tout ne nous manquera pas , puisque nous aurons Dieu , qui est et qui doit estre nostre tout , lequel ne manquera jamais de nous aider. He ! ne voyons-nous pas que les enfans d Israel n eurent point la manne , jusques a tant qu ils n eurent plus de la farine d Egypte ? apres quoy sa divine providence les nourrit par 1 espace de quarante ans de cetie tiande celeste, jusques a ce qu ils arriverent en la terre de promission , ainsi qu il est rapporte en FExode, chapitre XVI : Filii Israel comederunt Man quadraginta annis , donee venirent in terrain habitabilem *.
Passons au second poinct. Or bien que ce soit une chose certaine , que Dieu fera plustost des miracles, que de laisser sans secours , tant spirituels que temporels, ceux qui se contient pleinement en son soin et en sa providence, il veut neanmoins que nous fassions de nostre coste ce qui est en nous; c est a dire, que sa volonte est que nous nous servions des moyens ordinaires pour nous perfectionner , au defaut desquels il ne manquera jamais de nous secourir. Mais tandis que sa volonte nous est signifiee, et que nous avons des
* Exod., XVI.
personnes qui nous disent ce qu il faut que nous fassions , n attendons pas que Dieu fasse des miracles pour nous enseigner et nous conduire a la perfection , car il ne le fera pas.
Mettes Abraham dans sa famille , et Elie entre les proplietes Dieu ne fera point de miracles pour les nourrir ; et pourquoy cela? Dautant qu il veut qu Abraham fasse recueillir son bled , le fasse battre, moudre , afin d en faire du pain pour se sustanter. II a des troupeaux , qu il s en nourrisse ; ou bien, s il veut, qu il fasse tuer le veau gras, et qu il en fasse festin aux Anges. Mais au contraire , mettes Elie pres du torrent de Cedron , ou bien dans les deserts de Bersabee , vous verres que Dieu le nourrira en un lieu par 1 entremise d un ange , qui luy apportera du pain cuit sous la cendre, et en Fautre par le moyen d un corbeau qui luy ap portera tous les jours du pain et de la chair pour sa nourriture.
Quand le secours humain nous manque, tout ne nous manque pas ; car Dieu succede , et prend soin de nous par sa speciale providence, ainsi que nous voyons en 1 Evangile de ce jour. Car ces pauvres gens qui suivoient nostre Seigneur, ne furent secourus de luy qu apres qu ils furent tous alangourisde faim : or nostre Seigneur en ayant une pitie extreme, a cause que pour son amour ils s estoient tellement oublies d eux-mesmes , qu ils ne portoient avec eux nulle provision, excepte le petit Martial , qui portoit les cinq pains d orge et les deux petits poissons : ce qui pleut tellement a nostre Seigneur, qu il semble que tout amoureux des cceurs de ces bonnes gens, qui estoient plus de cinq mille, il disoit en luy-mesme : Vous n aves nul soin de vous, mais ne craignes point , dautant que je le prendray moy-mesme , et rien ne vous manquera. Et partant, appellant a soy S. Philippe , il luy dit : Unde ememus panes, ut manducent hi? hoc autem dicebat tentans earn; Ces pauvres gens s en vont defaillir de
faim, si nous ne les secourons de quelques vivres; adjoustant ces paroles : Ou pourrons-nous trouver dequoy les sustenter? Ce qu il ne disoit pas, dit 1 Evangeliste , par igno rance, ne scachant d ou, ains pour le tenter, etfaire espreuve de sa .foy et de sa confiance.
Or FEscriture le dit clairement : il ne faut pas entendre que Dieu nous tente pour nous porter au mal, cela ne st peut ; Deus enim intentator malorum est : Dieu ne tente jamais les homines pour les porter au peche, dit le grand S. Jacques; ains cela veut dire, qu il tente quelquesfois les hommes et ses serviteurs mieux aymes, pour esprouver leur fidelite, et I amour qu ils luy portent, afiri de leur faire faire quelques grandes et excellentes oeuvres, comme il lit a Abraham , lorsqu il luy commanda de sacrifier son fils tant aymahle Isaac. De mesme, quelquesfois Dieu tente ses servi teurs en la foy, et en la confiance qu ils ont en sa divine pro vidence, permettant qu ils soient si alangouris, si sees et pleins d aridites en tous leurs exercices spirituels , qu ils ne scavent de quel coste se tourner, pour se soulager un peu do 1 ennuy interieur qui les accable.
Nostre Seigneur tenta done S. Philippe , lequel n estant pas encore confirme en la foy, et doutant de la toute-puissance de son bon Maistre, luy respondit, comme en rejettant sa proposition : vrayement deux cens deniers de pain ne suffiroient pas pour en donner a chascun un morceau , Ducentorum denariorum panes non sufficiunt cis, ut unusquisque modicum quid accipiat. Ge qui nous represente merveilleusement bien certaines ames, lesquelles n attendent pas que nostre Seigneur les pleigne, ains elles le font soigneusement elles-mesmes tousjours ; escoutes-les, je vous prie , il n y a rien de si pauvre qu elles sont , il n y eut jamais personnes (disent- elles) si affligees qu elles : les peines,les douleurs qu un chacun a , sont tousjours les plus grandes.
POUR LE n> WMANCHE DE CARESME. 345
Ces pauvres femmes, qui ont perdu leurs maris , estiment tousjours leurs pertes plus grandes que celles des autres. De mesme en est-il des afflictions purement apirituelles , qui sont les desgouts , aridites , seicheresses , et repugnances au bien , que les plus advances au service de Dieu ressentent bien souvent. Mes passions m inquietent grandement (disentelles) ; helas! je ne puis rien souffrir; tout m est grandement pesant; j ay un si extreme desir d acquerir Fhumilite, et cependant je sens une si grande repugnance a estre humiliee ; je n ay point cette humilite interieure , qui est si aymable , dautant que les distractions continuelles m importunent grandement ; enfin 1 exercice de la vertu m est si difficile , que je ne scay plus que faire ; je suis affligee plus qu il ne se peut dire, et n ay point de paroles propres pour exprimer rincomparable peine que je souffre.
En quoy , certes , elles ressemblent a S. Andre , lequel dit a nostre Seigneur : II y a bien icy un jeune garcon qui porte cinq pains d orge et deux poissons ; mais qu est-ce que cela pour tant de gens ? Est puer unus hie , aui habet quinque panes hordeaccos, et duos pisces ; sed hcec quidsunt inter tantos? Helas ! disent ces pauvres ames ainsi attendries sur elles-mesmes , mon affliction est telle, que rien n est capable de me donner de la consolation. Nous avons de bons livres spirituels, nous avons des predications, et des terns pour vaquer a Torayson, ouy mesme il m y vient souvent de bonnes affections , mais qu est-ce que cela? cela n est rien.
Chose estrange de 1 esprit humain ! Gela n est rien. He ! que voudries-vous done de plus? que Dieu vous envoyast un Ange pour vous consoler? certes ! il ne le fera pas; car vous n aves pas encore jeusne plusieurs jours pour le suivre au desert, et sur la montagne de la perfection, pour a laquelle parvenir, il faut que vous vous oublies vous-mesmes, laissant It Dieu le soin de vous consoler, ainsi que bon luy semblera> ne vous mettant en peine ny en soucy que de le suivre en
escoutant sa parolle, ainsi que faysoient CPS troupes, comme nous pouvons voir en PEvangile.
Je remarque de plus que nostre Seigneur tcnta S. Phi lippe pour le faire humilier, pour une parolle tiV si grande defiance , comme nous voyons par la response qu il luy fit , que deux cens deniers de pain ne suffiroient pas pour en donner a chascun un morceau : Duccntorum denariorum panes non sufficiunt.
C est un grand cas, mes cheres Seurs, que Dieu ayme tant Fhumilite , qu il nous tente quelquesfois , non pour nous faire faire le mal, mais pour nous faire apprendre quels nous sommes par nostre propre experience , permettant que nous disions ou fassions quelque chose mal a propos, et ou il y a du defaut , pour nous faire humilier.
Ces plaintes, ces tendretes qus ncus avons sur nous, mesmes , ces difficultes a la poursuite du bien encommence, qu est-ce autre chose que des sujets vrayement dignes de nous humilier , et faire recognoistre pour foibles et enfans en ce qui est de la perfection et de la vertu? Or scaches neanmoins qu il ne faut pas tant se regarder soy-mesme , ains il faut penser en Dieu, et le laisser penser en nous. Nous nous devons bien tenir en humilite , a cause de nos imper fections ; mais il faut que cette humilite soit aceompagnee d une grande generosite , parce que ces deux vertus doivent tousjours aller ensemble , et que Tune sans 1 autre degenere <en imperfection; car 1 humilite sans generosite n est que tromperie et laschete de coeur , qui nous fait dire que nous ne sommes bons a rien , quand on nous veut employer a quelque chose , comme au contraire la generosite sans hu milite n est que presomption.
Or nous pouvons bien dire , il est vray : Je n ay nulle vertu , ny moins les conditions propres pour estre employee a telle ou telle charge. Mais apres cela , nous devons tellement mettre nostre confiance en Dieu, que quand il sera
necessaire que nous les ayons , et qu il se voudra servir de nous, nous croyons qu il ne manquera pas de nous les donner, pourveu que nous nous laissions nous-mesmes entre ]es bras de sa providence , pour nous occuper fidellement a le loiier , et procurer que nostre prochain le loue , taschant d augmenter sa gloire le plus que nous pourrons.
Nostre Seigneur done, nonobstant que S. Philippe et S. Andre affirmassent, que ce n estoit rien que cinq pains et deux petits poissons pour cette grande multitude de peuple, ne laissa pas de dire qu on les luy apportast , et commanda a ses Apostres qu ils fissent asseoir ce peuple ; ce que ces bonnes gens firent fort simplement : en quoy certes ils furent admirables, en se mettans a table sans qu ils vissent rien dessus, ny apparence qu on leur pust rien donner; oft estans, nostre Seigneur prenant les cinq pains, les benit, et les rompit, puis commanda a ses Apostres qu ils en fissent la distribution , laquelle estant faite , il y en eut encore douze corbeilles de reste , que nostre Seigneur fit ramasser, tous en ayant eu a suffisance pour se rassasier selon leur necessite.
II y auroit icy plusieurs belles questions a proposer , mais je n en diray qu une qui a este esmeue entre plusieurs docteurs ; a scavoir , si tous mangerent des cinq pains d orge , ou si nostre Seigneur en fit de nouveaux par sa toute-puissance pour distribuer au peuple : mais 1 Evangeliste dit expressement tant en Thistoire qu il rapporte de ce miracle , qu en celle d un autre presque semblable, n estaut pas toutesfois le mesme , comme il peut se voir dans le texte sacre des Evangiles, parce qu en celuy-la il y avoit sept pains, et qu il a y en avoit que cinq en celuy-cy, selon que S. Jean le tesmoigne, lequel dit que tous mangerent des cinq pains d orge, et des deux poissons : sur quoy je diray ce mot en passant, parce qu il vient a mon propos.
En la resurrection generale , comment se pourra-t il faire
que chacun ressuscite en son mesme corps, puisque les uns
auront este manges des vers, les autres devores et consumes
par les bestes farouches, qui par les oyseaux ; d autres auront
este brusles^et leurs cendres jettees au vent? comment done
se pourra-f il faire qu au mesme terns que 1 Ange appellera
tous les hommes pour venir au jugement, tous se releventa
Finstant, sans aucun delay, ressuscitans en leur mesme chair
moy en ce corps que je porte a cette heure ? Ce mesme corps,
dis-je, ressuscitera par la toute-puissance de Dieu, qui le
reproduira de nouveau, et auquel n ayant pas este difficile
de le produire du neant tel qu il est, il ne luy sera pas moins
facile de le reproduire derechef , et faire qu il soit le mesme
qu il est a present , ut res substantialiter corrupts, eadem
numero reparatur , comme enseignent les theologiens , ex-
pliquans lesmysteres de la foy. Ainsi nostre Seigneur fit que
les cinq mille hommes mangerent tous des pains d orgeet des
deux poissons , les reproduisant autant de fois qu il f ut ne-
cessaire pour faire qu un chacun en eust selon sa necessite.
Tous done mangerent des cinq pains et des deux poissons,
que nostre Seigneur multiplia miraculeusement , horsmis le
petit Martial, lequel, comme on tient, mangea luy seul de
son pain , ne participant point a ce miracle , dautant qu il
avoit porte ces pains et ces poissons pour sa provision : pour
nous monstrer que tandis que nous avons du pain, Dieu ne
fait pas de miracles pour nous nourrir.
Je considere en troisieme lieu que nostre Seigneur pouvant faire tomber la manne du ciel sur cette montagne , comme il fit autrefois au desert pour les enfans d Israel, afm de sustenter ce peuple qui Faymoit tant , et lequel ne murmuroit point , ainsi que faysoient les Israelistes , et mesme sans sujet , dautant que rien ne leur manquoit , la manne ayant le goust de tout ce qu ils eussent sceu desirer j il ne le fit pas neanmoins , ains fit son festin avec des pains d orge. Mon Dieu ! qu est-ce aue cela nous represente? Les Israelistes
POUR LE IV e DIMANCHE DE CAftESME. 349
murmurateurs sont nourris du pain des Anges , c est a dire de la marine , qui estoit pestrie de la main des Anges ; et ces bonnes gens, qui suivoient nostre Seigneur avec une affection nompareille , et un coeur tout benin , et despoullles du soin d eux-mesmes , ne sont nourris que de pain d orge.
Cela nous signifie que les mondains , qui sont represented par les Israelistes, recherchent tousjours des consolations nouvelles, et ne sont jamais conteris de ce qu ils ont, et quoy qu ils pretendent de parvenir a la terre de promission celeste, ilsne sont toutesfois pas contens de cela, ains travaillent grandement afin de posseder tousjours davantage la terre de promission terrestre : car ne voyons-rious pas ordinairement que ceux qui vivent dans le monde , quoy qu ils desirent le ciel , ne laissent pas aussi de s agrandir en la terre, et de rechercher leurs aises et commodites, passant au dela de la necessite? Mais ceux qui pretendent de suivre nostre Seigneur jusques sur la montagne de la perfection , se doivent contenter de la seule necessite, tant en ce qui regarde les choses temporelles que les spirituelles , fuyant 1 abondance et la superfluite , demeurant conteris de la suffisance , ouy mesme de la neces site , quand il plaist a Dieu qu elle leur arrive , c est a dire , qu ils se doivent nourrir de pain d orge , laissant la manne aux mondains, laquelle represente les delices et consolations.
Quant a moy, je vous diray bien ma pensee sur la question que je m en vais vousfaire sur ce sujet, a scavoir lequel c est que vous aimeriez mieux , ou d estre nourries avec le prophete Elie dans le desert de Bersabee d un peu de pain cuit sous la cendre, de la main d un Ange, ou bien avecle mesme prophete pres du torrent de Cedron , avec du pain et de la chair qu il recevoit du bee d un corbeau ? Je ne puis pas scavoir votre pensee ; mais je vous diray bien franchement que la mienne est, que j aymerois mieux le pain cuit sous la cendre de la main d un Ange , que non pas de la cbair , ny du pain , pour blanc qu il fust , proyenant ou m estant ap-
porte du bee cTun corbeau, qui est un oyseau infect et puant* Mieux vaut , sans comparaison , un morceau de pain d orge de la main de nostre Seigneur, que non pas de la manne de celle d un Ange. Plus honnorees mille fois furent ces pauvres troupes , mangeant un morceau de pain d orge a la table de nostre Seigneur, que de manger des viandes les plus exquises du monde , ouy mesme des peiies a la table de cette mise rable Cleopatre.
Les grands amis de Dieu, et ceux qui le suivent fidellement par tout ou il va , pousses de Famour qu ils portent a sa di vine Majeste , et pour le dire en un mot , les Religieux et Religieuses , qui ont fait profession de 1 accompagner par les chemins les plus difficiles jusques sur la montagne de la perfection , ne doivent , a limitation de ce peuple , avoir plus qu un pied en la terre , tenans leur ame avec toutes ses puissances et ses facultes tousjours eslevees aux choses ce lestes , laissant tout le soin d eux-mesmes a N. Seigneur, au service duquel ils se sont dedies et consacres; ne desirant ny recherchant autre chose que simplement ce qui est necessaire, mais specialement pour ce qui regarde les necessites spirituelles : car quant aux temporelles, cela est tout clair, ayarit abandonne le monde, et toutes les commodites qu ils y avoient de vivre selon leur volonte.
Dieu ne commanda pas a Elie estant dans le desert, comme nous avons dit , de s en retourner entre les prophetes pour y estre nourry et sustante ; ains il luy envoy a un Ange , parce qu il estoit alle en ce lieu par Fordre de sa providence : de mesme il ne veut pas que les Religieux retournent dans le monde pour rechercher la consolation que la nature leur fait desirer comme la nourriture propre a leur esprit , dautant que e estpar son inspiration qu ils sontvenus en la religion; ains il les veutnourrir lui-mesme dans ce desert, non de Bersabee , mais du monastere ; non pas tousjours avec de la manne qui avoit le goust qu un chacun pust desirer, ains
avec un morceau de pain cuit sous la cendre , comme Elie > ou bien avec un morceau de pain d orge, comme ces troupes qui suivoient nostre Seigneur, parce qu il veut que ces ames choisies pour le service de sa divine Majeste, se nourrissent d une resolution ferme et invariable de perseverer a le suivre parmi les degousts, les .seicher esses, respugnances et aspretes de la vie spirituelle , sans consolation , sans saveur , sans tendrete et sans goust ; et qu elles se nourrissent non de la manne, mais du pain cuit sous la cendre d une tres-profonde humilite , croyant de n estre pas dignes d autre chose , prenant amoureusement ce pain , non de la main d un Ange , ains de celle de nostre Seigneur, qui le leur donne conformement a leur necessite : car c est chose certaine, que si bien i) n est pas beaucoup savoureux au goust, il est neanmoinu grandement profitable a nostre sante spirituelle.
Je remarque encore , que nostre Seigneur, pour faire ce miracle , donna du pain d orge , parce que c estoit du pain d orge que le petit Martial portoit, et ne le voulant pas changer, il se servit de cette provision, afin de nous apprendre que tandis que nous avons quelque chose , il veut que nous nous en servions , et que nous la luy presentions, et que s ii a a faire des miracles pour nous , ce soit en cela mesme que nous avons. Par exemple , si Ton nous donne de bons docurnens, ou que nous ayons de bons desirs, et que nous n ayons pas assez de force pour les pratiquer et les mettre en effet, il veut que nous les luy presentions , esperant qu il nous fortifiera pour les executer. certes! si nous mettions bien nostre confiance en sa bonte , il ne manqueroit jamais de nous donner ce qui nous seroit necessaire pour perseverer a son service.
Nous ne scavons pas , dires-vous , si la volonte que nous avons maintenant de plaire a sa bonte nous durera tout le terns de notre vie. Helas ! nous avons bien raison d avoir ce doute, car il n y a rien de si foible et changeant que nostre
volonte ; mais pourtant ne nous troublons pas, ains exposons souventesfois cette bonne volonte devant nostre Seigneur, remettons-la entre ses mains , et il la reproduira autant de fois qu il sera requis pour nous faire perseverer en son saint amour pendant cette vie mortelle , apres laquelle il n y aura plus sujet de craindre , ny d avoir telle apprehension : car Dieu aydant , nous serons en lieu de seurete , ou nous ne pourrons jamais manquer de glorifier sa divine majeste , la quelle seule nous devons aymer et suivre au plus pres qu il nous sera possible par les deserts de ce monde miserable , jusques an plus haut de la montagne de la perfection celeste, ou nous parviendrons tous par sa grace , pour Thonneur el gloire de son nom. Ainsi soit-il.
Cum autem appropinquaret Jesus portcB civitati$ t ecce defunctus efferebatur filing unicus matris suce, et hcec vidua erat : et turba cwitatis multa cum ilia. S. Luc, VII.
Nostre Seigneur approchant de la porte de la ville de Nairn, trouva qu on portoit en terre un mort , fils unique de sa mere , laquelle estoit veufve : et une grande troupe du peuple estoit avec elle.
H y avoit en Galilee pltisieurs belles montagnes , sur lesquelles nostre Seigneur se retiroit souvent pour faire orayson, dont Tune estoit la montagne de Tabor, au pied de laquelle estoit une petite ville nominee Nairn , et a environ deux lieues de la estoit la ville de Capharnaum, ou nostre Seigneur, pendant les trois annees de sa predication , faysoit sa principale demeure , et y operoit de tres-grands miracles : ce qui fut cause que les Nazareens luy reprocberent, qu il ne faysoit point tant de miracles en Nazareth, qui estoit sa patrie, comme il faysoit en Capbarnaum. Mais nostre Seigneur ayant bonnore cette ville, qu il avoit cboisie pour sa demeure, il voulut aussi bonnorer la principale petite ville de Nairn de sa presence ; et comme il arrivoit a la porte de cette ville, ainsi que nous Fapprend FEvangile de ce jour , il trouva qu on portoit en terre un jeune bomme mort , fils unique de sa mere, qui suivoit le corps de son fils, grandement affligee, ce qui esmeut nostre Seigneur a compassion. C est pourquoy s estant approche de ceux qui le portoient , il leur commanda d arrester , et touchant la biere avec ses mains , il prononca cette parole toute-puissante : Adolescens, tibi
* Fidellement recueilly par les Religieuses de la Visitation Sainte Marie d Aonessy (Edit, de 1641 et de 1043.)
dico, surge; Adolescent , je te le dis, leve-toy ; et & 1 instant celuy qui estoit mort se leva , et commenca a parler : Et resedit qui erat mortuus, et coepit loqui. Et tout le peuple qui vid cette merveille, se prist a louer et magnifier Dieu. Voila le sommairede rEvangile de ce jour, sur lequel je diray trois ou quatreparollesponrresclaircissementdutexte, puisnous passerons a des instructions plus u tiles pour nostre edification.
Premierement , il faut scavoir que le miracle de la resur rection de ce jeune homme a este 1 un des plus grands que nostre Seigneur aye faits en Galilee, dautant qu il le fitde son propre mouvement, sans y estre excite que de sa seule bonte et misericorde.
La resurrection de Lazare fut bien, ce semble, un plus grand miracle quant a 1 apparence , et se fit avec beaucoup plus de ceremonie * ; mais nostre Seigneur le ressuscita a la priere et requisition de ses seurs.
La fille du prince de la Synagogue ne fut aussi ressuscitee qu a la priere de son pere 2 . En somme, nous ne trouvons point dans I Evangile que nostre Seigneur aye fait aucune resurrection de son propre mouvement que celle-cy, par laquelle il nous a voulu monstrer specialement comme il fait et opere toutes ses ceuvres par sa seule bonte.
Or il faut scavoir que celte bonte infinie de nostre Seigneur a deux mains , par lesquelles il fait et opere toutes choses; dont Tune est sa misericorde, et Fautre est sa justice; et tout ce que fait la misericorde et la justice procede egalement de la bonte de nostre Seigneur , duquel la justice est miseri corde, et la misericorde justice : car ce divin Sauveur est tousjours souverainement bon en tout ce qu ilfait, autant quand il use de sa justice, que quand il fait misericorde; dautant qu il n y pout avoir de justice ny de misericorde ou il n y a point de bonte : et comme Dieu est tousjours en soy la bonte mesme, aussi est-il toujours juste et misericordieux,
* S. Jean , XI. a S. Matth., IX.
POUR LE V e JEUDY DE CARESME. 355
et tousjours prest a se communiquer , parce que la bonte a cela de propre d estre communicative de soy-mesme : Bonum est sui diffusum, dit un ancien Pere de 1 Eglise *. Et pour faire cette communication , il se sert tantost de la misericorde et tantost de la justice. Pour faire du bien il employe sa mi sericorde , et sa justice pour punir et arracher le mal qui nous empesche de ressentir les effets de sa bonte. II use de sa misericorde envers nous pour nous faire embrasser le bien , et de sa justice pour nous faire fuir et eviter le mal; et ainsi la bonte de Dieu se communique a ses creatures et par sa justice et par sa misericorde , demeurant egalement bon en se servant de Tune comme de 1 autre. II fut done pousse de sa seule bonte , par laquelle il fait et opere toutes choses, quand il ressuscita ce jeune adolescent, sans y estre meu, ny excite d aucun autre motif, que de sa seule misericorde.
Secondement il toucha la Mere pour dire qu on arrestast ce corps, parce qu il le vouloit ressusciter. Certes, il n estoit pas necessaire pour faire ce miracle , non phis que pour aucun autre, que nostre Seigneur touchast la Mere avec ses mains : car il pouvoit bien faire arrester ceux qui la portoient , et ressusciter ce mort par sa toute puissance, sans aucune ceremonie; mais neanmoins il ne le voulut pas faire, ains se servit de 1 imposition de ses mains, pour monstfer qa i! faysoit ses oeuvres par une vertu et puissance humaine aux jours de sa chair, in diebus carnis suce ~, c est a dire, quand il conversoit en sa chair parmi les hommes. C est ce que nous signific S. Jean au I. ch. de son Evaugile , quand il dit, que le Verbe s est fait chair, et a habite avec nous, Verbwn caro factum est et habitavit in nobis 3 .
Les Juifs, c est a dire ceux de la Synagogue, disoient que Dieu habitoit avec eux, enseignant et instruisant son peuple a garder ce qui estoit de ses divins commandemens ; mais > comme disent les docteurs de 1 Eglise , il n y habitoit pas
1 S, Deays Areopag., IV des Noros. Hebr., V. 3 S. Jean, I.
visiblement , ains invisiblement : ou depuls que ce Verbe * divin s est incarne, il a converse et habite avec nous visiblement en sa chair; et pourpreuvedecela, il s est voulu servir de son humanite comme d un outil ou instrument pour faire les ceuvres merveilleuses qui appartenoient a sa divinite.
En troisieme lieu , quant a ce qui est dit , qu il treuva ce
mort a la porte de la ville , c estoit qu on le portoit enterrer
hors d icelle , a cause qu en ce temps-la Ton n enterroit per-
yonne dans les villes, pour eviter 1 infection des corps morts,
>:rainte du mauvais air ; car , comme dit S. Hierosme en ses
Hpistres , la coustume d enterrer les morts dans les eglises
i a este introduite , et ne s est pratiquee qu apres 1 Incarna-
ion et passion de nostre Seigneur, par le moyen de laquelle
ia porte du ciel nous a este ouverte ; et semble qu il n eust
pas este raisonnable d enterrer dans les temples ceux desquels
les ames n estoient pas dans le ciel , ains descendoient dans
les enfers , ou dans les lymbes : mais depuis que la porte du
ciel a este ouverte aux hommes , on a treuve bon d enterrer
les Chrestiens dans les eglises , ou dans des cimetieres faits
d ordinaire a 1 entour des eglises pour ce sujet.
En quatrieme lieu, nostre Seigneur voulant ressusciter ce mort, luy commanda de se lever : Adolescent, leve-toy, lui dit-il, Adolescens, tibi dico, surge. Parolle puissante et efficace , laquelle sans doute fut semblable a celle par laquelle il a fait le ciel et la terre, tirant Festre du non estre, dautant que sa parolle est toute-puissante et operative, et fait ce qu elle dit ; et ce qui n est pas , elle le fait ce qui est. Mais & qui parle-t il ce divin Sauveur? a un mort? Les morts n entendent pas; qui est-ce done qui luy respondra? Mais il parle aux morts tout ainsi que s ils estoient vivans, pour monstrer que la voix de Dieu n est pas seulement otiye de ceux qui ont des oreilles , c est a dire , des choses qui ont estre , mais encore de ce qui n est pas, et qu il a puissance sur les choses
lsale, VII, et S. Matth., I.
creees, et sur les increees , et que s il addressoit sa voix aux choses non produites, elles luy respondroient, tant sa parolle est efficace et puissante.
Je remarque de plus , que nostre Seigneur voulut parler a ce mort, comme s il eust este en vie, nous faisant entendre par la la facon avec laquelle nous ressusciterons : car au jour du jugement, suivant ce que dit 1 Escriture, 1 Archange viendra, qui par le commandement de Dieu dira : Surgite, mortui , venite ad judidum ; Leves-vous , morts , et venes au jugement; et a cette voix, in novissima tuba, tous les hommes ressusciteront pour estre juges. Mais a qui paiie cet archange? aux morts qui sont dans les tombeaux , a des charognes puantes : car les corps des hommes ne sont que pourriture , quand ils sont separes de leurs ames. Et pourquoy cet archange addresse-t il ses parolles a des charognes reduites en cendrs et en poussiere? Ne scait-il pas que les morts n entendentrien? S il les cait, pourquoy leur addresset il ces paroles, disant : Surgite, mortui ; Levez-vous, morts? Comment se leveront-ils , puisqu ils n ont point de vie? Neanmoins c est a ces carcasses mortes et reduites en poudre i qui 1 archange parle ; et cette parolle estant dite par le com mandement de Dieu , qui vocat ea qua non sunt , tanquam ea qua sunt (qui parle aux choses qui ne sont pas , comme a celles qui sont) , est tellement puissante et efficace, qu elle donne la vie a ceux qui ne 1 ont pas, et en disant , elle fait ce qu elle dit , et de ce qui n estoit, pas , elle en fait ce qui est : et ces corps qui estoient reduits en cendres se leveront en corps et en ame vrayementvivans, c est a dire ressuscites, tout ainsi que nostre Seigneur ressuscita de soy-mesme , et par sa propre vertu , le troisieme jour apres sa mort ; mais avec cette difference neanmoins, que nous ressusciterons, non de nous-mesmes, ains par la vertu de cette parolle toute puissante de Dieu. Et tout ainsi que nous voyons qu elle produit tous les jours sur nos autels cet admirable effet de
la transsubstantiation du pain et du vin au corps et an sang de nostre Seigneur ; de mesme par 1 efficace de cette parole toute-puissante, il se fera alors en la resurrection generale comme une transsubstantiation des cendres qui estoient dans les tombeaux, on ailleurs, en vrais corps vivans, qui se trouveront en un instant , comme dit FApostre , in momenta, in ictu oculi *, au lieu destine pour ce dernier jugement.
Done si la parolle, non de plusieurs anges, ains d un seul, dite par le commandement de Dieu , est si operative , qu elle fait ce qui n est pas, pourquoy ne croirons-nous pas a toutes ses parolles? Et pourquoy aurons-nous de la difficulte de croire que Dieu par sa parolle , soit qu elle soit dite par luymesme , soit par ceux a qui il en a donne le commandement et la puissance, ne puisse faire ce qui est de ce qui n est pas, encore que nous ne le puissions comprendre ? et quelle dif ficulte y a-t il a ceux qui ont la foy de croire la resurrection des morts, puisqu elle se fait par la toute-puissance de Dieu? II n y a done aucune difficulte a concevoir comment ce mort qui estoit dans cette biere , et qui n estoit plus capable d entendre, le redevint lorsque nostre Seigneur luy dit cette parolle , Adolescent , leve-toy , Adolescens, tibi dico, surge, et ressuscita tel que nostre Seigneur 1 avoit nomine. Or il estoit en quelque facon necessaire de dire ces choses pour Fesclaircissenient du texte de FEvangile , duquel je tireray quelques instructions particulieres sur le sujet de la mort, lesquelles je diviseray en deux poincts.
Le premier est, scavoir s il faut craindre la mort , ou non. II y a eu quelques pbilosophes anciens qui ont dit qu il ne la falloit pas craindre , et que ceux qui la craignoient manquoient d esprit ou de courage 2 . A quoy les Peres de FEglise ont respondu , que cela ne pouvoit estre ; car quoy que les Chrestiens ne doivent pas craindre la mort , parce qu ils doivent tousjours estre disposes a bien mourir, neanmoins
1 1 Gor., XV. * Seueque en ses Epistres et aiileurs.
le Chrestien ne doit pas pour cela estre exempt de cettecrainte : car qui est-ce qui peut scavoir s il est en 1 estat qu il faut estre pour Lien mourir, puisque pour bien mourir il faut estre en grace , c est a dire , qu il faut avoir la charite , laquelle est absolument necessaire pour faire une bonne mort, et obtenir le salut? Or il est certain que personne ne le peut scavoir , s il n en a receu une particuliere revelation de Dieu, et encore ceux-la ne sont pas exempts de cette crainte.
S. Augustin a dit tres a propos sur ce sujet , que les sto iciens qui disoient qu ils ne craignoient point la mort, estoient des gens sans cceur, et lesquels n avoient point d 1 ame & perdre , dautant qu ils 1 avoient desja perdue : Mais moy , je crains la mort , dit ce Saint , parce que j ay une anie , et que je crains de la perdre. Mais comment osoient-ils dire qu ils ne craignoient point la mort , et que cette crainte est une marque de defaut d esprit et de courage , puisque les plus courageux et scavans philosophes d entr eux estans une fois dans un navire, demeurerent tout pasles et transis, voyant que les flots , les vagues et la tourmente de la mer les menacoit d une mort proehaine ? Or pour vous faire entendre comment il faut craindre la mort sans la craindre , passons au second poinct.
Si ceux qui veulent passer une riviere sur quelque planche , se servent de ces lunettes qui sont a deux usages , et qui agrandissent les choses petites et amoindrissent les grandes, ils se mettent egalement au hazard de se precipiter dans 1 eau , et se noyer ; car s ils regardent la planche par le coste de la lunette qui fait les choses plus grandes et larges qu elles ne sont , elle leur representera le planche beaucoup plus large qu elle n est, si que s asseurans sur icelle, ils se mettront en danger de mettre leurs pieds hors la planche, et par consequent ils se perdront et precipiteront : que si au contraire ils se servent du coste de la lunette qui fait les choses plus petites qu elles ne sont, ils treuveront la planche
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si estroite , qu ils n oseront jamais entreprendre de passer sur icelle ; ou s ilsy passent, ils seront saisis d une si grande frayeur , qu elle sera suffisante de les faire perdre. Ainsi Tune et Fautre de ces extremites est tres-dangereuse.
II y a deux sortes de personnes : les lines qui ont une crainte excessive de la mort, et les a-tres qui ne la craignent pas assez. Or les extremites, de quelque coste qu on les prenne,sonttousjoursdangereusesetperilleuses,specialement en ce sujet , dautant que ceux qui se laissent em porter a ces grandescraintes de la mort, sont en danger de tomber dansle desespoir , et ceux qui ne la craignent pas se laissent facilement emporter an peche. C est pourquoy , disent les anciens Peres , pour eviter les inconveniens qui se retreuvent en ces deux extremites , il faut craindre la mort sans la craindre , nous contiant humblement en la bonte et aux merites de nostre divin Sauveur.
Mais qui ne craindroit de mourir, puisque tons les Saints ont eu cette crainte , et mesme le Saint des Saints nostre Seigneur, duquel les Evangelistes disent, qu approchant 1 heure de sa passion , il commenca a craindre et s attrister , Coepit paver e et tcedere l ? Ce qui precede de ce que la mort n est pas naturelle a Fhomme ; car Thorn me a este assujetty a la mort a cause de son peche.
Or dautant que depuis la faute d Adam , tous les hommes ont este sujets au peche, etquele peche nous separe de Dieu, et fait mourir nostre ame , la privant de la vie de la grace , et que chacun sera juge en 1 estat auquel il mourra, cela fait que tres-justement on craint la mort; car nul ne scait, dit FEscriture, s il est digne cTamour ou de haine, Nescit homo, utrum amore , an odio dignus sit, et si a 1 heure de la mort, il sera du nombre des esleus ou des esprouves.
Done celuy qui ne craint point la mort est en grand peril, puif que nous scavons que Fairest qui nous sera donne apres
S. Matth., XIV.
nostre mort sera eternel, et ne se pourrajamais revoquer, iSz ceciderit lignum ad Austrum , aut ad Aquilonem, in quocumque loco ceciderit , ibierit * (en quelque lieu que 1 arbre tombe , soit au midy , soit au septentrion , il y demeurera) , clit 1 Ecclesiaste : et parce que personne ne peut scavoir s il sera sauve ou damne , c est ce qui fait que les plus grands Saints ont redoute ce passage , comme une chose a la verite tres-redoutable.
Or neanmoins , dires-vous , il y a eu plusieurs Saints qui n ont point craint la mort , ains qui au contraire Font souhaitee et demandee a Dieu , et se sont resjouis quand ils se sont veus proches d icelle ; c est pourquoy, disent quelquesuns , il ne la faut point craindre , car cette crainte est pleine de frayeur.
II est vray qu il y a eu des Saints qui fcmblent avoir desire la mort; mais ce n est pour cela qu ils ne la redoutassent ; et ne voyons nous pas que souvent Ton desire ce que Ton craint, et Ton demande ce que Ton n ayme point? Qui est le malade qui ne craigne et ne redoute le rasoir, quand il faut que le chirurgien s en serve pour luy cjuper quelque membre pourry, de peur qu il n infecte et gaste les autres? Mais quoy que le malade le craigne , il ne laissa pas neanmoins de le desirer, et mesme de le demander, de peur que si Ton ne met le rasoir a son membre pourry, la gangraine ne s y mette, et cette apprehension luy fait demander le rasoir qu il craint, et fait qu il se resjouyt en quelque facon quand on le luy approche. Ainsi quoy qu il y ayt eu des Saints qui ayent desire et demande la mort, il ne faut pas penser qu ils n en ayent point eu de crainte : car il n y a personne , pour saint qu il soit , qui n ayt sujet de la craindre , si ce n est ceux qui ont des asseurances toutes particulieres de leur salut par des revelations tres-speciales. Mais cela est fort rare ; dautant que tous les Saints n ont pas eu ces asseu-
Ecci., II.
ranees , ny ces revelations , tous aussi n ont pas este exemps de cette crainte.
Or entre ceux qui ont eu cette grace , je vous propose le grand S. Paul , qui avoit des asseurances de la beatitude si certaines , qu il sembloit n avoir aucune crainte de la mort ; car ce glorieux Saint dit de luy-mesme : C oar c tor e duobw, desiderium habens dissolvi et esse cum Christo ; Je me sens presse de deux desirs du tout contraires , lesquels me travaillent extremement , et me donnent bien de la peine : Tun est de sortir de cette vie , pour m en aller joiiyr de la douce presence de mon cher maistre Jesus-Christ ; 6 quand sera-ce que je le verray face a face , et non plus au travers d un miroir obscur? Infelix ego homo , quis me liberabit de corpore mortis hujus i ? He ! qui delivrera mon ame de la prison de ce corps mortel ? et plusieurs autres semblables parolles, par lesquelles ce grand Apostre exprimoit le grand desir qu il avoit d estre dissous et separe de son corps , afin que son ame, qui brusloit du desir de voir son Seigneur, ne fust pas davantage retenue par sa chair ; car estant bon et fidele serviteur, il luy tardoit infiniment d aller voir son bon Maistre , et de joiiyr de sa douce presence ; et semble que la vie de laquelle il jotiyssoit luy estoit insupportable, puisqu elle luy empeschoit 1 accomplissement de ce desir.
Mais remarques, je vous prie , mes cheres Seurs, comme il parle avec asseurance. Cupio dissolvi , et esse cum Christo; Ha! qui me fera ce bien, dit-il, que je meure , afin que j aille voir mon Seigneur Jesus-Christ; parolles, ou sem blables , par lesquelles il raonstre bien que veritablement il n avoit nulle apprehension que la mort pust separer son ame de son corps, ains qu il avoit une certitude tres-grande de sa part, qu en mourant il iroit en la beatitude eternelle joiiyr de son amoureuse presence ; et pource il la demandoit et desiroit , toutesfois avec cette condition, qu on peut remarquer
Rom*, VII.
dans le premier chapitre de son Epistre aux Philippiens , ascavoir, si c estoit la volonte de Dieu : Car, dit-ii, je suis retenu d un autre desir, mes tres-chers enfans , qui est de demeurer parmi vous , comme estant envoy e pour vous enseigner et instruire ; de sorte que tant que ma presence vous sera tant soit peu necessaire , je suis presse de ne me point separer de vous , et de me priver plustost du contentement incomparable et inexplicable que j attends apres la mort , que de vous quitter, scachant que ma presence vous est encore utile, et qu il y a tant soit peu du bon plaisir de mon Maistre que je demeure pour vostre service. Je ne desire point la mort pour estre delivre des travaux quej endure; 6 noii certes! ce n est point pour cela, ny moins encore pour estre quitte de la peine que me cause le desir de voir mon Seigneur; mais seulement je desire de mourir pour le voir; car je scay bien qu apres cette vie je le verray. Neanmoins j ay un autre desir, qui est de ne point mourir qu il ne luy plaise , et par consequent de demeurer avec vous tant qu il luy plaira , et qu il cognoistra que ma presence vous sera necessaire : Mihi vivere Christm est , et mori lucrum : quod si vivere in carne, hie mihifructus operis est , et quid eligam ignoro : coarctor autem e duobus : desiderium habens dissolvi , et esse cum Christo, multo magis melius ; permanere autem in carne necessarium propter vos *. Si done ce grand Saint , comme nous voyons par ces parolles , desiroit la mort, c estoit qu il avoit asseurance de joiiyr de la felicite eternelle ; que s il la demandoit , c estoit en tant que ce fust la volonte de Dieu.
L on void souvent des personnes qui demandent la mort a nostre Seigneur, pour estre delivres des miseres de cette vie, disent-ils. Oiiy ; mais scaves-vous bien , leur peut-on dire , qu estant delivres des miseres de cette vie, vous arriveres au repos de 1 autre? En aves-vous autant d asseurance que * Aux Pbilippiens, L
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grand saint Paul? Et ce desir que vous aves de mourir, procede-fil de 1 amour que vous portes a nostre Seigneur, ou non ? Ne vient-il point de defaut de courage a supporter les afflictions qu il nous envoye ? Si cela est , ce n est pas une bonne disposition pour aller joliyr de la felicite et du repos eternel : toutesfois , quand bien vous seriez asseurs d aller en paradis, si ne faudroit-il pas neanmoins demander la mort , ny la desirer pour estre delivres des miseres de ce monde , si non avec cette condition : Si c est la volonte de Dieu ; mais en tout cas , le meilleur est de ne la point de mander, ny refuser quand elle arrivera. Et en cette pratique de ne rien demander, ny rien refuser, consiste 1 abrege de la perfection chrestienne.
Or il est certain , ainsi que nous avons dit , que tous les hommes craignent la mort et la doiventcraindre, excepteceux <jui ont une speciale revelation de leur salut.
Les parolles que Dieu dit a nos premiers parens au paradis terrestre, nous monstrent bien que la mort est naturellement redoutee de 1 homme ; car quand il fit commandement a Adam de ne point manger du fruit de 1 arbre de science du bien et du mal , il luy dit : Je suis le Seigneur ton Dieu ; je te fais un commandement qui est , que tu ne manges point du fruit de Farbre de science du bien et du mal : car si tu en manges, tu mourras : De ligno autem scientice boni et mali ne comedas , in quocumque enim die comederis ex eo , morte morieris * : monstrant par la , que la mort estoit le chastiment le plus rude et le plus contraire de tous a la nature de rhornme. Et c es t ce que voulut signifier Eve au serpent , lorsque respondant a la tentation du Serpent , elle luy dit : Dieu nous a dit que si nous mangeons de ce fruit, nous mourrons : Prcecepit nobis Deus ne comederemus, t ne tangeremus illud, ne forte moriamur*, faysant voir par cette response la crainte qu elle avoit de la mort. Et aue Gen., II. - Ibid., ill.
la prudence humaine des mondains ne dise pas, qu il faut chasser le souvenir de la mort pour vivre joyeusement , et que ce souvenir est plein de frayeur et n apporte que de la tristesse ; car cette crainte n est point mauvaise , ains bonne et utile, et nous nous en devons servir quelquefois pour espouvanter noslre ame , afin de la relirer du peche , et luy faire operer le bien ; pourveu neanmoins que, comme nous avons dit , nous craignions la mort sans la craindre , c est a dire , d une crainte excessive , ains d une crainte accompagnee de tranquillite, marchans avec confiance sous 1 estendard de la providence de Dieu, asseures que nous devons estre qu il prendra soin de nous, sans nous laisser aller a des craintes de la mort pleines de chagrin. Car il pourroit arriver a quelque bonne femme, que pour avoir pense une matinee a la mort, elle broiiillera tout son mesnage ce jour-la, si que personne ne scaura avoir paix avec elle. Et pourquoy cela? parce qu elle a pense a la mort, et elle en est encore toute inquietee. Or ce n est pas ainsi qu il faut penser la mort; car cette pensee nous seroit plus domrnageable que profi table. Mais nous y devons penser avec paix, nous reposans en la providence de Dieu , sans nous mettre en peine pour scavoir quand nous mourrons, ouen quel lieu, si ce sera d accident ou non, subitement ou avec prevoyance, et si nous serons assistes ou non ; nous confians en la bonte de Dieu , croyans asseurement que ce qu il permettra nous ar river, sera tousjours pour nostre plus grand bien. He ! ne voyons-nous pas qu il a bien soin des oyseaux du ciel , et que pas une de leurs plumes ne tombe sans sa providence ? 11 acompte tous les cheveux de nostre teste, et pas un ne sera perdu : Sed et capilli capitis vcstri omnes numerati sunt. II me suffit , devons-nous dire , que je sois tout a luy, non seulement par devoir, mais encore par affection : et pourveu que nous accomplissions sa tres-sainte volonte, que nous doit-il importer du reste, sinon de nous abandouner
aux effets d une si douce providence , nous assem ant qu elle aura soin de nous en la vie et en la mort. II faut done craindre la mort, mais sans anxiete ny inquietude, ains d une crainte tranquille et pleine de confiance en Dieu, qui nous ayde a nous preparer et nous disposer a bien mourir.
Saint Augustin dit que pour bien mourir il faut bien vivre , et que telle qu est nostre vie , telle sera nostre mort. Ces parolles sont communes et trivialles, mais elles contiennent beaucoup destruction , parce qu il est certain que la regie generale d une bonne mort est de mener une bonne vie. Done, pour conclurre ce discours, vives bien et vous ne craindres point la mort, ou si vous la craignes, ce serad une crainte toute douce et tranquille, appuyee sur les merites de la Passion de nostre Seigneur, sans laquelle certes la mort seroit effroyable et redoutable a tous les hommes, mais specialement aux grands pecheurs : car sans doute Thorreur de la mort et la multitude de leurs peches les mettroient au desespoir, s ils ne voyoient Fimage du crucifix qui les fait ressouvenir que nostre Seigneur a este attache pour eux a la croix; et si le merite de sa Passion qui a satisfait a sa jus tice pour tous leurs mesfaits, ne leur ouvroit la porte de la confiance, ils seroient en danger de se perdre par le desespoir.
II faut done craindre la mort d une crainte tranquille et pleine d esperance, puisque Dieu nous a laisse tant de moyens pour bien mourir, comme est particulierement celuy de la contrition qui est si general, et si efficace pour effacer toutes sortesde peches, et encore celuy des sacremens qui sorit en la sainte Eglise , par lesquels nous sommes remis en grace , et laves;,de la coulpe du peche : car les sacremens sont comme des canaux par lesquels le merite de la Passion de nostre Sauveur decoule en nous, et par iceux Ton recouvre la grace , quand on 1 a perdue,
Puis done que nostre Seigneur nous a donne tant de moyens de nous sauver, et qu il desire plus nostre salut que
nous-mesmes , que nous reste-t-il a faire, sinon de nous abandonner aux evenemens de sa divine providence, ne de mandant rien , et ne refusant rien ? qu heureux sont ceux qui sont en cette sainte indifference , et qui attendans ce que Dieu ordonnera d eux , se preparerit a bien mourir par une bonne vie ! (Test ce qu ont fait tous les Saints ; et mesme il y en a eu quelques-uns qui ont pris pour pratique particuliere de reserver quelque terns de Tannee pour s appliquer specialement a la consideration de la mort , les autres tous les mois, d autres toutes les sepmaines, et quelques-uns mesme tous les jours , prenant une certaine heure du matin ou du soir pour y penser, et par ce frequent souvenir de la mort, ils se preparoient a bien mourir. Pensee certes tresutile, et laquelle nous devrions avoir toutes les fois que nous nous mettons au lict, nous representant comme Ton nous mettra un jour dans le tombeau , considerant que le sommeil est Timage de la mort. Stulte, quid est somnus, gelidce nisi mortis imago ? disoit un ancien.
Ha ! devrions-nous dire ensuite de cette consideration , il est certain que je mourray, et que je seray un jour estendu dans le tombeau, ou je seray couvert de terre et reduit en cendre. Et moy qui me couche ce soir dans ce lict, je ne scay pas si je seray demain en vie, et si cette nuict ne sera point la derniere.
qu il nous seroit utile et profitable de prendre tous les jours quelque beure pour nous occuper a telles ou semblables pensees, afin de nous preparer a bien mourir, puisqu il n y a rien qui nous importe tant que de bien franchir ce passage, dautant que tout nostre bonheur ou malbeur eternel en despend !
Or le meilleur moyen d asseurer nostre salut, est de nous tenir tousjours en la mesme disposition que nous desirons estre a Theure de nostre mort , tascbant d employer chaque moment, comme si en iceluy nous devions sprtir de cette
vie. Et puis qu il vient a mon sujet , je vous rapporteray deux petites histoires desquelles vous pourres tirer quelque instruction.
La premiere , je Pay prise d un homme pieux , que j ay cogneu, qui me dit qu un roy envoya faire la visite des estats en une province de son royaume , dans laquelle tons les officiers de la police se trouverent coupables en quelque chose; ce qui obligea les visiteurs a se monstrer fort exacts et severes a les chastier tous , les uns par des amendes , les autres par la privation de leurs estats, et mesme quelquesuns par la galere. Et parce que dans ce grand nombre d officiers il ne se treuva d irreprehensible qu un bon vieillard , les visiteurs le caresserent fort , et luy demanderent com ment il avoit fait pour estre si fidele a son prince , qu on ne treuvoit rien a redire en luy, veu que tous les autres s estoient treuves coupables. II respondit qu il n avoit fait qu une chose, qui estoit qu il avoit tousjours pense que le roy feroit faire la visite des estats en cette province , et qu il y viendroit des visiteurs, lesquels pour s acquitter de leurs charges puniroient severement les coupables, et que cela estoit cause qu il s estoit tousjours comporte comme il desiroit d estre treuve lorsque les visiteurs viendroient a faire la visite , et que la crainte d estre treuve en mauvais estat 1 avoit fait vivre tous les jours comme si en chacun d iceux il eust deu rendre compte de toutes ses actions.
que nous serions heureux, si nous faysions ainsi pour nostre salut , et si tous les jours de nostre vie nous pensions tellement au compte qu il nous faudra rendre, que nous nous tinssions tousjours au mesme estat que nous desirous d estre trouves a 1 heure de la mort ! 6 que ce seroit un bon moyen pour nous ayder a bien vivre , et a si bien faire nos actions , qu il n y eust rion de reprehensible devant Dieu !
La deuxieme histoire , je Fay apprise d une Princesse, laquelle me parlant un jour , me dit qu il y avoit un con-
seiller clerc, lequel s estoit retire de la cour, se deschargeant de toutes sortes d affaires pour se preparer a la mort , et que 1 estant alle trouver en sa maison pour luy parler d un proces qu elle avoit , il luy fit dire qu il s estoit descharge de toutes les affaires de la cour , afin de prendre du terns pour penser a sa conscience et dresser ses comptes : puis il luy r envoy a les pieces de son proces qu il avoit entre ses mains, luy mandant qu il prioit Dieu de luy donner une bonne issue. Quelque terns apres , 1 estant retourne voir , elle le trouva tousjours dans la mesme occupation , attendant le jour que Dieu luy assigneroit pour rendre ses comptes. Un an apres , elle le visita derechef , et le trouva encore dans le mesme exercice. D ou je conclus , me dit-elle , qu il feroit une heureuse fin , puisqu il s y preparoit si bien.
qu heureux serions-nous, mes cheres Ames, sidesoccupes de touteautre affaire, nous pensions serieusement a preparer les comptes de nostre conscience , afin d estre disposes a les rendre au jour qui nous sera assigne ! Car la mort a des pieds de cotton , c est a dire qu elle vient si doucement qu on ne s en appercoit point , et ainsi elle nous surprend. C est pourquoy il nous faut tenir sur nos gardes , a ce que quand elle viendra elle nous trouve prepares : Et nos simus parati , quia qua hora nonputamus, Filius hominis veniet. Vigilatc itaque , quia nescitis diem, neque horam. Pensons done a la mort, mais que ce soit sans peur ny crainte demesuree. Resolvons-nous a mourir avec un coeur paisible et tranquille, et puis que c est une chose qu il faut faire, tenons-nous tousjours au mesme estat que nous voulons estre treuves a 1 heure de la mort ; car c est le vray moyen de se preparer a bien mourir ; et soyons asseures que si nous le fay sons soigneusemeut, nous parviendrons a 1 eternite bienheureuse , et quittant ces jours des morts, nous arriverons a ceux de la vie, pour y lotier et benir eternellement la divine Majeste.Amen.