‹ Œuvres complétes Volume 4Chapitre 22 sur 31 · POUR LE CINQUIEME VENDREDY DE CARESME · texte numérisé non relu

POUR LE CINQUIEME VENDREDY DE CARESME

OU IL ESY TRAITTfi DES FRUITS DE LA TRIBULATION, ET DBS CONDITIONS

DE L ORAYSON *.

Domine, ecce quern amas, infirmatur. JOAN., XI. Seigneur, voicy que celuy que vous ayme s est malade.

L oryason est briefve , inais tres-belle et bien dressee. Le snjet fut la maladie du Lazare : Erat autem quidam Ianguens Lazarus. Celles qui la font sont deux saintes dames : Miserunt ergo sorores ejus ad eum dicentes , etc.

Le motif ou raison jqu elles employent, c est 1 amour : Ecce quern amas. L effet fut premierement la plus grande gloire de Dieu : Infirmitas hcec non est ad mortem , sedpro gloria Dei, etc. Or cette gloire de Dieu vient de la resurrec tion du Lazare dautant plus admirable ,

1 . Qu elle fut faite en presence de plusieurs : Multi ergo qui venerant ex Judceis , etc.

2. Qu elle fut retardee : Tune quidem mansit in eodem loco duobus diebus , etc.

3. Qu elle fut faite plus solemnellement : Jesus autem elevans sursum oculos dixit , etc.

Derechef 1 effet deuxieme de cette priere est que ces femmes receurent une plus grande faveur qu elles ne demandoient : elles ne demandoient que la guerison du Lazare leur frere , et nostre Seigneur le ressuscita.

La cause done pour laquelle ces deux scaurs envoyent a nostre Seigneur, c est la maladie et langueur du Lazare : Erat quidam languens Lazarus a Bethania de castello Marice et Martha* : miserunt ergo. Done elles manderent, etc. Leur

Pris sur 1 original escrit de la main de Tautheur (Edit, de 1641 et de 1G43).

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frere estoit malady, et partant elles envoyerent ; elles estoient aflligees , et partant elles eurent recours au Seigneur.

sainte affliction , 6 beniste tribulation qui nous fait recourir a ce celeste consolateur ! Certes entre tons les profits de la tribulation qui ne sont pas petits, je trouve celuy-cy Tun des plus excellens, qui est qu elle nous { ait revenir a nostre Seigneur. Quand nous sommes en prosperite , bien souvent nous 1 oublions; mais en adversite nous rccouronsa luy comme a nostre singulier refuge.

Comme la liqueur de lavigno, si on la laissc dans la grape long-terns, se pourrit et se gaste ; ainsi Fame de 1 hoinme, si on la laisse en ses plaisirs et voluptes, en ses desirs ct soulaits , elle se corrompt; raais si on la presse par la tribula tion , ii en sort la douce liqueur de penitence et d amour.

Ainsi le prophete royal atteste, que quand nostre Seigneur atfligeoit les Hebreux , ils retournoient a luy : Cum occideret eos , queer ebant eum , et diluculo veniebant ad eum. (Psalme LXX\ 7 II) .

Sedit populus manducare et bibere, et surrexerunt luderc (Exode, XXXII).

Et timucrunt valde, clamavemntque od Dominum, estans persecutes (Exode , XIV) .

Et de luy-mesme (Psalme XXXI) : Quoniam gravata est super me manus tua , conversus sum in cerumna mea , dum configitur spina.

(Psal. CXIV) : Tribulationemetdoloreminveni,etnomen Domini invocavi.

(Psal. LXXXII) : Imple fades eorum ignominia, et qucerent nomen tuum, Domine, est-il dit de impiis hostibus.

Ainsi Yalent empereur ay ant persecute S. Basile, recourt a luy lorsqu il voit son fils malade ; et Modestus prefecl estant malade ? recourt aussi au mesme Saint, lequel il avoit menace de mort (Nazianzp.^ ~ n Monodia de sancto Basilio).

Jonas liber fugiebat a facie Domini : Jonas estant en sa liberte , s enfuit devant la face de Dieu ; mais estant dans le vontre de la Lalaine , il a recours a luy.

Exemple de la chair qui ne pourrit dans 1 eau salee , mais dans la douce 7 etc.

Que dira-t on de David , ce dit S. Atigustin? En ses per secutions , il faysoit ses psalmes ; en paix , il peche , etc.

Ainsi Farche de Noe : Multiplicatce sunt aquce, et elevaverunt arcam in sublime (Genes., VII).

Ezechias malade se convertit a Dieu.

Domine, ecce quern amas 9 infirmatur. Saint exemple de recourir a Dieu ; mais il faut comme ces devotes dames recourir en confiance.

Nostre Seigneur est loin ; elles envcyent settlement dire : Ecce quern amas , infirmatur; celuy que vous aymes est malade.

Conditions de lapriere, etc.

Confiance en Dieu. Renuit consolari anima mea (Psal. LXXVI). Non enim in arcu meo sperabo , et gladius meus non salvabit me ; sed in nomine tuo spernemus insurgentes in nobis. Hi in curribus, et hi in equis ; nos autem in nomine Domini Dei nostri invocabimus (Psalme XIX) .

Quoniam in me speravit , liber abo eum (Psal. XG.)

David persecute de Saiil , dit : In Domino confido (I Reg. XIX). Bonum est confidere in Domino, quam confidere in hominc (Psalme CXV1I) .

Miserere mei, secundum magnam misericordiam tuam (Psalme L) .

Quam bonus, Israel, Dens his qui recto sunt corde ! (Psalme LXXII).

Confitemini Domino quoniam bonus (Psalme CXYII).

C est pourquoy il nous enseigne de dire : Pater noster , etc. Et comme le prodigue : Pater, peccavi, etc.

Et ces dames : Ecce quern amas , inftrmatur , etc.,

Qui filium dedit, quomodo non omnia dabit? etc. Recognoissance de nostre misere. Quern amas, infirm^ tur , etc.

Quid est homo, quod memor es ejus? etc. (Psal. VIII). In hwnilitate nostra , memor fuit nostri (Psalme GXXXV).

Nostre Seigneur nous Fenseigne , se prosternant sur sa face au jardin des Olives. Jacob (Gen. XXXIIJ : Domine, minor sum omnibus miserationibus tuis, etc.

VZV JESUS,

374 SI RMON

Qui ex Deo cst, verba Dei audit : propterea vos non auditis, quia ex Deo

non estis. JOAN.. VIII.

Ceux qui sont de Dieu entendent la parolle de Dieu; et partant vous ne rentende"s pas, parce que vous n estes point de Dieu. disoit nostre Sauveur aax Juil s.

Une parolle pent estre recue ou rejetee pour trois raisons. IPremierement, pour la consideration de la personne qui la dit ; secondement, pour la parolle qui est dite ; et en troisieme lieu , a cause des personnes qui Pentendent. Et pour faire qu une parolle qui est dite soit eslimee et biers receue, il faut premierement que celuy qui la dit soit vertueux et digne de croyance ; autrement, au lieu d estre receue, elle sera rejettee. En second lieu il faut que ce qui est dit soit ton et veritable ; et pour troisieme raison , il faut que ceux qui entendent la parolle soient bons et bien prepares pour la recevoir , car autrement elle ne peut estre receue , estimee , ny gardee , ainsi que nous apprend FEvangileque TEglise nous propose en ce jour , ou il est fait mention d un reproche que nostre Seigneur faysoit aux Scribes et Pliarisiens dequoy ils ne recevoient pas ses parolles, jettant toute la faute sur eus et disant : Pourquoy ne croyes-vous pas a la verite que je vous enseigne? Si veritatem dico vobis , quare non creditis mihi? Comme s il eust voulu dire : vous n aves nulle excuse de rejetter mes parolles; car qui est celuy d entre vous qui me reprendra de pecbe? Quis ex vobis arguet me de peccato? Pourquoy done ne me croyes-vous pas, puisque ce queje vous dis est la verite mesme ? il faut indubitablement

1 Fidellement recueilly par les Religieuses de la Visitation de Sainte Marie d Annessy (Edit, de 1641 et de 1643).

Yostre malice en soit la cause , daulant que le defaut n est point en moy, ny en la parole que je vous enseigrie.

Quant au premier poinct, il est done requis que la personne qui parle , et qui annonce la parolle de Dieu , soit irrepro- <ihable, et que sa vie soit conforme a ce qu elle enseigne , ou bien sa parolle ne sera pas recue et approuvee. C est pourquoy Dieu defend au pecheur par son prophete , d annoncer sa parolle i^Peccatori autem dixit Deus : Quare tu enarras justitias meas, et assumis testamentum meumper os tuum ? Comment, miserable, oserois-tu bien enseigner ma doctrine par parolles, et la deshonorer par ta mauvaise vie? Comment veux-tu que ma parolle soit receue , ayant passe par une bouche si puante et si pleine d infection et de meschancete ? ja n advienne que j aye un tel proclamateur de ma doctrine, et de mes volontes. II est done deffendu au pecheur d annoncer la parolle de Dieu , crainte qu elle ne soit rejettee par ceux qui 1 entendront : mais cela ne se doit entendre que des grands et signales pecheurs : car autrement qui annonceroit done la parplle de Dieu , veu que tous les homines sont pecbeurs , et qui dira autrement sera menteur ? les Apostres mesmes n ont pas este sans peche , et celuy qui diroit qu il n est point pecheur , contreviendroit a FEscriture , et feroit bien voir le contraire de son dire en mesme terns qu il prononceroit cette parolle. Si dixerimus, quoniam peccatum non habemus ipsi nos seducimus, et veritas in nobis non est 1 ; Si nous disons que nous sommes sans peche, nous nous seduisons nous-mesmes , et la verite n est point en nous , dit le bien-ayme disciple de nostre Seigneur.

Et saint Atigustin dit clairement que cette parolle du Pater, que nous disons tous les jours , Pardonnes-nous nos peches , ne doit pas estre tenue pour une parole d humilite, ains pour une parole de verite ; car il est certain que nous en commettons tous les jours frequemment , et quasi a

Psal. XLIX. 2 1 Joan., !L

tons mom ens, a cause de la fragilite de nostre nature.

Or bien qne tons les homines soient pecheurs , tous pourtant ne se doivent pas taire , et ne point enseigner la parolle de Dieu ; ains seulement ceux qui menent une vie du tout contraire a cette divine parolle. Que si neamnoins il arrive qu elle nous soil presentee par les meschans , nous ne la devons pas rejetter; ains nous la devons recueillir, et faire comme les abeilles, lesquelles cueillent le miel de toutes les fleurs des prairies , et bien que quelques-unes de ces fleurs en elles-mesmes soient mauvaises et ayent du venin en leur propre substance, elles ne laissent toutesfois d en tirer dextrement le miel, lequel estant une liqueur celeste, n est point mesle avec le venin.

Et pour confirmation de mon dire , je vous rapporteray un exemple, qui se trouve en la vie de S. Ephrem, recueillie par Metaphraste. II dit done que le grand S. Ephrem , je dis grand non seulement parce qu il fut diacre de deux grands docteurs de 1 Eglise, mais aussi parce qu il fut grand doctcur luy-mesme , ayant escrit des choses extremement belles , et qui causent une merveilleuse suavite a ceux qui les liserit; ce grand Saint , dis-je , ayant este esleve des son enfance , et nourry presque desses premieres annees en la vie eremitique, apres avoir desja longuement demeure dans les deserts , il fut inspire de Dieu de venir un jour en la ville d Edesse, qui estoit le lieu de sa naissance, luy qui avoit dispose son cceur pour recevoir cette divine rosee des inspirations celestes , et qui avoit tousjours eu une fidelite tres-grande a leur obeyr et les mettre en effet , se rendit fort prompt a executer cellecy si promptement , qu il s en alia du coste de la ville , et la regardant, il luy vint une pensee que Dieu ne vouloit pas, sans quelque bonne raison , qu il y alias t et abandonnast son hermitage , et se prosternant soudain a genoux , il fit une priere fort ferverite , aim qu il plust a sa bonte luy faire la grace , qu en entrant en cette ville il pust faire rencontre

de quelqu un qui luy servist de directeur , pour le conduire en la voye de ses volontes ; ce qu ayant fait , il se leve plein de confiance qu il seroit exauce.

Estant done parvenu en la ville, la premiere rencontre qu il fit fut d une femme desbauchee , ce qui luy causa une si grande fascherie , qu il dit en soy-mesme : Mon Dieu , je vous avois prie de me faire rencontrer quelqu un qui m enseignast ce que vostre tres-sainte volonte requiert de moy, et cependant j ay rencontre cette miserable. Sur laquelle jettant les yeux et la regardant fixement comme par desdain , il apperceut qu elle le regardoit aussi fort attentivement. Alors tout outre de douleur de voir son effronterie , il luy dit : Pourquoy , miserable , me regardes-tu si attentivement ! A quoy elle respondit aussi judicieusement que doctement : J ay quelque raison de vous regarder , mais vous n en aves point de me regarder : car ne scaves-vous pas que la femme a este tiree de Fhomme , et forinee d une de ses costes ? et partant je regarde d ou je suis sortie , comme le lieu de mon origine. Mais Fhomme a este forme de la terre, et pourquoy done ne regarde-t il tousjours la terre , puisque c est d elle d ou il a este tire? Lors ce grand Saint fit un tel cas du document que luy donnoit celte miserable femme , que non seulement il le receut tres-humblement , mais encore luy en tesmoigna de la gratitude, et Fen remercia de tout son cceur, et en fi t ap res u ne telle estime, qu il porta tousj ours non seulement les yeux corporels baisses en terre , mais beaucoup plus les yeux inlerieurs et spirituels, en la consideration de son nennt , de sa vilete et de son abjection ; et par cette pra tique, il fit un continuel progres en la vertu de la tres-sainte humilite tout le reste de ses jours. Ce qui nous fait voir que nousne devons pas mesestimer la parolle de Dieu, ny lesenseignemens qui nous sont donnes , bien que ce soit par dos personnes de mauvaise vie.

Dieu voulut bien que le prophete Balaam fust instruit par

une asnesse; il permit bien aussi que Pilate, qui estoit si meschant, nous prononcast cette grande verite, escrivant que nostre Seigneur estoit Jesus , c est a dire Sauveur , qu; est le litre qu il fit poser clessus la croix , disant aux Juifs : II est ainsi qu il est escrit. Et Cayphe , le plus miserable d entre les hommes, ne dit-il pas aussi cette parolle tant -veritable , qu il estoit requis qu un homme mourn st pour le salut de plusieurs? Quia expedit vobis ut units moriatur homo pro populo ; et non tota gens pereat? Ce qui fait voir que bien qu nous ne devions pas ostimer ny approuver la mauvaise vie des hommes meschans et pecheurs , neanmoins nous ne devons pas mespriser la parolle de Dieu qu ils nous proposent, ains que nous devons en faire riostre profit, ainsi que fit S. Eplirem du document que luy donna cette mauvaise femme.

Que devons-nous nous soucier, dit un saint docteur , que celuy qui nous monstre le chemm de la vertu soit bon ou mauvais? pourveu que ce soit le vray chemin, nous y devons cheminer fidelement. Que nous doit-il importer que Ton nous donne du baume dans un pot de terre , ou dans un vase plus precieux? pourveu qu il guerisse nos playes, cela nous doit suture : Omnia qucecumque dixerint vobis Scribce etPha- .riscei , facite ; secundum opera vero eorum nolite facere. Faites tout ce que les Scribes et les Pharisiens vous diront , mais ne faites pas ce qu ils font, disoit nostre Seigneur.

L exemple que je vous ay rapporte du grand S. Ephrem, nous monstre asses que nous ne devons point regarder a la personne qui nous presche ou qui nous enseigne , ains seulement si ce qu elle nous enseigne est bon ou mauvais; demeurant asseures que la parolle de Dieu n est ny bonne ny mauvaise a cause de celuy qui nousl expose ou explique, dautant qu elle porte sa bonte et saintete avec elle, sans recevoir aucune tare g^ur la mauvaise vie de celuy qui la prononce.

L Escriturc sainte semble nous vouloir raonstrer cecy, nous renvoyant aux bestes ies plus infirmes, et mesme les plus brutes , pour estre instruils et enseignes de ce que nous devons faire : Vade ad formicam, o pigcr, et consider a vias ejus, et disce sapicntiam : paresseux , dit-elle , va-t en a la fourmy , pour apprendre d elle le soin et la prevoyance que tu dois avoir, et considere comme elle amasse tandis que le terns est beau , pour se nourrir par apres , au terns qui n est pas propre a la cueillette. Et nostre Seigneur mesme ne dit-il pas en 1 Evangile, que nous apprenions la prudence du serpent, et la simplicite de la colombe ? Estate prudentes sicut serpentes , et simplices sicut columbce . Et ainsi en tant d autres enclroits de FEscriture.

Neanmoins pour parler trivialement, il faut que celuy qui parle soifc bon , s il veut que sa doctrine soit receue et approuvee ; sinon, sa mauvaise vie fera rejetter et mespriser ce qu il dira , comme mesprisable et mauvais. Et bien que nous devious tirer du fruit de la parolle de Dieu , par qui que ce soit qu elle nous soit presentee, il est pourtant certain que les pecheurs qui ne veuleiit pas s amender, ains qui perseverent en leurs inesr.hancetes , pechent grandement de Texposer, et proferer les lotianges de la divine Majeste , puis qu ils mettent cette divine parolle en danger d 1 estre mesprisee et rejettee a cause de leur mauvaise vie. C est pourquoy nostre Seigneur, en TEvangile de ce jour, dit aux Scribes et aux Juifs : Lequel d entre vous me convaincra de pcke? Quis ex vobis aryuet me depeccato ? Vous dites que je suis un Samaritain, que j ai le diable au corps, que je mange avec les Publicains , que je suis un beuveur de vin , que je defends de payer le tribut a Cesar, que je n observe , pas le sabath , et me charges encore de plusieurs calomnies et impostures; mais, dites-moy, qui est-ce d entre vous autres qui me reprendra de peche ? Quis ex vobis arguet me

i S. Maiih., X*

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de peccato ? Et pourquoy done ne croyes-vous pas mes parolles? il faut sans doute que le mal soit tout en vous, dautant qu il ne pent estre en moy. Ge qu il disoit tres-justement : caril est impossible de pouvoir joindre ensemble deuxehoses tant esloignees 1 une de 1 autre , ascavoir, Dieu et le peche: , et des que Ton dit Dieu , ce mot exclud tellement le peche * que jamais Ton ne doit estre en doute qu il s y puisse treuveiv En tant done que nostre Seigneur estoit Dieu, il estoit impossible qu il pust pecher, oiiy, mesme en tant qu homme, a cause de 1 union hypostatique , en suite de laquelle sa tressainte ame fut glorieuse en la partie superieure des 1 instant qu il fut conceu au ventre sacre de nostre Dame, et jouyt de la claire veiie de la divine Majeste , vetie et jotiyssance qui fait nostre beatitude , et de laquelle il resuite necessairement une impossibility de pecher : car il est impossible de voir Dieu sans 1 aymer souverainement ; or F amour souverain ne peut soufFrir le peche , qui est une chose qui des* honore sa divine bonte , et luy est infiniment desaggreablo,

Cela estant done ainsi , nostre Seigneur disoit tres-jus tement aux Juifs : Lequel d entre vous me convaincra de peche ? Quis ex vobis arguet me de peccato ? et sur cela il s estonnoit pourquoy ils ne croyoient pas a ses parolles , et ne suivoient pas sa doctrine , veu que sa vie estoit irreprochable , et ses parolles veritables. Sur quoy il leur disoit : Si je vous presche la verite, pourquoy ne 1 embrasses-vous pas? Si veritatem dico vobis, quare non creditis mihi? comme s il eust dit : Estant sans peche , vous deves croire que j enseigne la verite , et que je ne me puis tromper.

combien cela est-il veritable que nostre Seigneur ne se pouvoit tromper, estant luy-mesme la verite, a laquelle tous ceux qui ne croiront point , periront indubitable ment ! Dautant que tout le bien de 1 homme consiste a demeurer en cette verite de la parolle de Dieu , sans jamais s en departir : car c est chose certaine , que le malheur des Anges et des

hommes provieiH de ce qu ils sont descheus de la verite , et ne sont pas demeures fermes en icelle. Passons au second poinct de nostre exhortation.

II faut done scavoir, que si nous voulons que la parolle soit bien receue , il faut qu elle soit une verite. Mais qu estce que la verite ? ce n est autre chose, mes cheres Ames, sinon la foy; et quand S. Jean dit au I. chapitve de son Evangile , qu on a veu nostre Seigneur plein de grace et de verite, Plenum gratice et veritatis , cela se doit entendre qu il estoit plein de foy et de charite , non qu il eust la foy pour luy-mesme , car il ne la pouvoit avoir, estant comprehenseur, et ayant la claire vision des choses qu elle nous apprend : mais cela veut dire qu il estoit plein de foy, comme cause effective , pour la distribuer a ses enfans , qui sont les Chrestiens.

L espouse , au Cantique des Cantiques , dit que son bienayme , qui est N. Seigneur, a deux marnmelles qui sont remplies de parfums tres-precieux , et qui respandent des odeurs grandement sotief ves ; parolles desquelles Ton a tire diverses interpretations. Mais pour mon sujet je dis que ces deux mammelles de nostre Seigneur sont pleines de grace et de verite , c est a dire de foy et de charite , non qu il eust besoin de ce lait tres-delicieux pour soy-mesme , non plus que les femmes n ont point de necessite du lait qu elles ont dans leurs mammelles , qui ne leur est donne de Dieu et de la nature , sinon pour la nourriture de leurs enfans : ainsi pouvons-nous dire que la grace ne fut pas donnee a nostre Seigneur pour luy, parce qu il n en avoit que faire, estant la grace mesme , et celuy auquel il appartient de la donner ; ny moins la foy, car il ne la pouvoit avoir ; mais cela veut dire , qu il avoit receu ces dons du Pere eternel pour les dis tribuer aux hommes , et c est pourquoy il se peinoit tant de faire recevoir sa doctrine aux Scribes et Pharisiens , se faschant dequoy ils ne vouloient pas croire a ses parolles, les-

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quelles contenoient cette infaillible verite , en laquolle esl nostre salut : dautant qu il cst certain, ainsi que nous avons dit, que 1 Ange et 1 homme, faute de demeurer en la verite, sont tombes en la vanite ; car c est une regie generale , que des que nous quittons la verite , nous choisissons quant et quant la vanite , la vanite n estant autre chose qu un deffaut de verite qui nous fait trebucher es enters.

L Ange se destournant. de la consideration de Dieu , qui est cette verite eternelle et immuable , et retirant les yeux de son entendement de dessus cet objet iiiimimeut aymable, soudain il les abbaissa sur la consideration cle sa beaute propre , qui estoit dependants de cette beaute supreme , laquelle il devoit continueliernent regarder : mais, le malheureux qu il est , il se regarda , et se regardant il s admira et se mira , et en se mirant il se perdit, et fut condamne aux flammes eternelles , et faute d estre derneure en la verite , il perit miserablement en la vanite.

La foy luy apprenoit , que tout ce qu il avoit estoit de Dieu , et qu a Dieu seul est deu le souverairi hcnneur ; mais il detourna son entendement de la consideration de cette verite , et soudain il commit cet acte de vanite insuppor table de dire : Asccndam super altitudinem nubium , similis ero Altissimo ; Je monteray par-dessus les nues , et seray semblable au Tres-Haut. Detestable et malheureux propos , et dessein plein d iniquite , qui le perdit pour jamais.

De mesme nos premiers parens , faute de demeurer en la verite , c est a dire attentifs a icelle , estoient perdus pour jamais , si Dieu par le merite de son Fils ne leur eust fait misericorde , car le malin esprit , trouvant Eve hors de cette attention, laquelle au lieu de considerer les grandes grace? qu elle avoit receues de Dieu dans le paradis terrestre , se promenoit et consideroit ce fruit , il luy proposa de quitter la meditation de la verite des parolles que Dieu luy avoit dites, que si elle mangeoit du fruit defendu, elle mourroit :

De lie/no autem scientice boni et mail ne comedas : in quocumque enim die comederis ex eo , morte morieris.

Or quelle plus grande verite y pouvoit-il avoir , que cet arrest donne cle la bouche de Dieu mesme? Mais ce malheureux esprit la voulant seduire, commenca a 1 arraisonnersur le commandement qui luy avoit este fait, luy disant : II ne faut pas prendre les parolles de Dieu a la rigueur ; vous ne mourres point, non , nc penses pas tant a la mort; au contraire, si vous manges de ce fruit , vous luy seres semblables : Nequaquam morte moricmini, scit enim Deus , quod in quocumque die comcdcritis ex co , apcrientur oculi vestri ct eritis sicut Dii. La pensee de la mort vous rendra melancholique : c est un sujetennuyeux. Et la pauvreEve, s amusant a escouter ces tricheries , se laissa persuader en telle sorte , qu elle attira mesme son mavi a pecher et a contrevenir au commandement de Dieu, en mangeant aussi du fruit de 1 arbre deffendu.

qu elle eust bien mieux fait de perseverer en la medita tion de la verite de la parole de Dieu ! Car elle ne fust pas tombee de la verite en la vanite, dautant que ce fut la vanite qui la fit pecher , comme 1 Escriture nous monstre asses clairement : et depuis , tous ses enfans ont este atteints de ce defaut, qui les rend plus habiles a pourchasser les honneurs, les ricbesses et playsirs du monde, qui ne sont que vanite et folie , que le vray bien ; puisque toutes ces choses sont plus propres a les detourner de la verite , que non pas de les rendre capables de demeurer attentifs en icelle , ainsi que Inexperience nous Fapprend tous les jours. Helas! mescheres Seurs, ne voyons-nous pas, que ceux qui sont fortaffectionnes a ces choses si vainas et si frivoles , ne pensent point , on du moins il le semble par leur mauvaise vie , a cette verite de la foy, qu ily a un paradis remply de toutes sortes de conso lations et de bonheur pour ceux qui vivront selon les commandemens de Dieu , et qui marcheront apres luy a la suite

de ses divines volontes ; commandemens et volontes , qui sont tout a fait contraires a la vie qu ils meinent : ne laissant point pour cela de s addonner a la suitte des plaisirs has et caduques , quoy qu ils voyent bien qu ils les priveront pour jamais, s ils ne s amendent, de la jouyssance du bonheur eternel. He ! ne void-on pas combien la vanite les possede , puis qu ils ne se tiennent pas attentifs a cette verite de la foy , qu il y a un enfer ou tons les tourmens et malheurs qui se peuvent imaginer , oiiy mesme qui ne se peuvent imaginer, sont assembles pour punir ceux qui ne craindront point Dieu en cette vie, et qui ne vivront pas en 1 observance de ses commandemens? Consideration certes tres-necessaire pour nous maintenir en nostre devoir.

Dites-moy done , si nous demeurions attentifs a la verite des choses que Dieu nous enseigne en 1 orayson , ne serionsnous pas bienheureux? All ! quand nous voyons nostre Seigneur mourant sur la croix pour nous , quelle verite ne nous enseigne-t il pas? Je suis mort pour toy, dit-il , ce souverain amant de nos ames ; qu est-ce que requiert ma mort , sinon que , comme je suis mort pour toy , tu meures aussi pour moy , ou du moms , que tu ne vives que pour moy ? combien cette verite devroit-elle exciter d ardeurs en nostre volonte pour aymer cherement celuy que nous cognoissons estre tant aymable et digne d estre ayme : car soudain que nostre en tendementapprehende comme il faut cette verite, que nostre Seigneur est mort d amour pour nous , voila que nostre volonte s esmeut et concoit de grandes affections de contre-eschanger, autant qu elle pourra , cet amour infiny : lors ces ardeurs font un brasier de desirs de plaire a cet amant sacre, si enflamme, qu il luy semble qu elle ne pourra jamais rien trouver a faire ou a souffrir de trop difficile : rien alors ne luy paroist impossible ; les martyrs n ont rien fait pour Dieu, ce luy semble, au prix de ce qu elle voudroit faire.

POUR T,E DTMANrHE DE LA PASSION. 385

Or cela est bon ; mais demeures fermes en cette verite , et tout ira bien. Et c est ce que nous ne faysons pas ; car pour Fordinaire , de cette verite que nous aurons apprise a Forayson, nous passons a la vanite en Faction; ce qui fait que nous sommes anges en Forayson , et bien souvent demons en la conversation et en Faction , offensant le Dieu que nous avons reconnu estre si aymabie et si digne d estre obey. Ainsi quand nous considerons que nostre Seigneur s est aneanty et abaisse , mais d un abaissement si extreme , que mil ne le pent comprendre , nous avons un grand desir cle Fimiter; et Dieu prononce cette verite an fond de nostre cceur , que si nostre doux Sauveur s est tant humilie pour nous donner exemple , c est une chose indubitable que nous devons aussi , a son imitation , nous humilier si profondement, que nous demeurions tout abysmes en la cognoissance de nostre neant : et lors que nous voyons cette verite en nostre cceur, il ne nous semble pas que nous puissions avoir aucune respugnance d estre Imimlies. Mais quant ce vient a Foccasion , nous ne pensons plus a nos resolutions ; ains nous nous laissons tellement emporter a la vanite , qu une petite ombre d abjection nous fait fremir, et nous nous armons a la deffense , de peur de la recevoir.

Nostre Seigneur ne nous enseigne-il pas encore ces verites en FEvangile ? Beati pauperes spiritu : Bienheureux sont les pauvres d esprit. Et cependant chacun rejette cette verite, pour embrasserla vanite, tous desirent et pourchassent d estre riches , et que rien ne leur manque. II a dit de plus , ce souverain Maistre , que bienhoureux sont ceux qui souffrent persecution pour la justice ; Beati qui persecutio- . nem patiuntur propter justitiam ; et tous neanmoins se veulent venger , et ne veulent rien souffrir, de peur d estre mesprises et mesestimes. N a-t il pas dit aussi : Beati mites, Bienheureux sont les debonnaires? Et nous voyons que presque tous les hommes se veulent faire craindre et redout

ter. Et quoy que nostre Seigneur qualifie bienheureux ceux qui pleurent : Beati qui lugent ; tous neanmoins se veulent resjouyr en cette vie mortelle et perissable, comme si c estoit un lieu d allegresse et de felicite , et font ainsi des autres beatitudes. C est pourquoy nostre Seigneur nous pourroit bien dire ce qu il dit aux Juifs : Je vous enseigne la verite , et vous ne me croyes pas? Nous la croyons bien, pourrions-nous dire , mais nous ne la suivons pas ; et c est en quoy nous ne serons nullement excusables, non plus que les philosopbes payens , qui ayant reconnu qu il y avoit un Dieu, ne 1 ont pas honnore comme tel, dit le grand Apostre : Quia cum cognovissent Deum, non sicut Deum glorificaverunt.

Or c est sans doute , mes cheres Ames , que nous serons dignes d une grandepunition, d avoir sceu que nousavons este sicherement aymes de nostre doux Sauveur, sinoussommes si miserables que de ne le pas aymer de tout nostre coeur, et de ne pas suivre de toutes nos forces, et de tout nostre soin , les exemples qu il nous a donnes en sa vie , mort et passion. Et certes il aura bien sujet de nous faire les mesmes reproches qu il fait aux Juifs en 1 Evangile de ce jour : Si je vous ay enseigne , moy qui suis sans peche , nioy dont la vie est irreprocbable , la verite que j ay apprise de mon Pere celeste, pourquoy ne me croyes-vous pas ? ou si vous croyes que mes parolles sont veritables , pourquoy ne les receves-vous pas , et ne demeures-vous pas ea cette verite , sans vivre tout au contraire de ce qu elle vous enseigne? Nous serons alors convaincus de sa divine Majeste , et faudra qu a nostre con fusion , nous confessions que le defaut vientde nostre coste, et que c a este nostre malice qui en a este la cause. Done, pour remedier a cela, mes cheres Ames, il nous faut scavoir comment nous nous devons disposer pour ouyr et recevoir utilement la parolle de Dieu. Passons au troisieme poinct.

Premierement , i! cst certain que nous nous y devons

preparar, et nori pas F entendre avec un esprit negligent, comme nous ferions quelque discours indifferent. Car tout ainsi que la.femme qui n aymeroit pas son mary davantage que son laquais, ne luy rendroit pas son devoir et ne Faymeroit pas comme il faut qu elle Fayme ; et que Fenian t qui aymeroit son pere d un amour egal a celuy qu il porteroit ^ son valet, n aymeroit pas suffisamment son pere; ainsi celuy qui entendroit la predication avec le mesme esprit et la mesme attention qu il feroit un conte de recreation , ou tel autre propos , ne Fentendroit certes pas comme il faut ; et s il avoit un playsir egal en Fun comme en Fautre, on pourroit dire asseurement, qu il n aymeroit pas asses cette divine parolle.

Done , pour nous bien disposer et nous rendre capables de Fentendre selon que nous sommes obliges , nous devons espandre nos cceurs en la presence de la divine Majeste pour recevoir cette rosee celeste, comme Gedeon espandit sa toison dans la prairie aiin qu elle fust arrousee de la pluye et des eaux qui tomboient du ciel. Ainsi devons-nous espandre nos ccsurs devant Dieu par de bonnes propositions de tirer profit des cboses qui nous seront dites de sa part , en nous tenant attentifs que c est sa divine Majeste qui nous paiie et qui nous fait scavoir sa volonte ; escoutant les verites que les predicateurs nous proposent avec esprit do devotion , reve rence et attention , mettant cette divine parole sur nos testes a Fimitation des Espagnols, lesquels quand ils recoivent une lettre de quelque grand , la mettent a Finstant mesme sur leur teste; tant pour faire voir Fhonneur qu ils portent a celuy qui leur a escrit, comme pour monstrer qu ils se sousmettent a Fobeyssance des commandemens qui leur sont fails par cette lettre. Faisons-en de mesme , mes cheres Ames : quand nous entendons la parole de Dieu en la pivdication, ou que nous la lisons dans quelques livres , met tons-la sur nos testes, je ne veux pas dire visiblement et reellement,

ains spirituellement , sousmettant nos coeurs a Pobeyssance des choses qui nous sont enseignees , par lesquelles nous entendons quelles sont les volontes de Dieu pour ce qui regarde nostre perfection et advancement spirituel , 1 escoutant et la lisant avec la resolution d en faire nostre profit ; ne regardant jamais a la qualite de celuy qui nous enseigne, s il est bon ou mauvais , pourveu que ce qu il dit soit utile et conforms a nostre foy : car Dieu ne nous demandera pas si ceux qui nous ont annonce sa parole ont este saints ou pecheurs , ains seulement si nous aurons fait du profit de ce qu il s nous auront dit de sa part , et si nous 1 aurons recu avec esprit d humilite et de reverence.

L exemple du grand S. Charles est grandement remarquable sur ce sujet ; lequel ne lisoit jamais la sainte Bible qu a genoux , la teste nue , avec un grand respect; dautant qu il luy sembloit que c estoit Dieu mesme qui luy parloit. G est ainsi qu il faut faire, lisant et entendant tousjours cette parolle sacree avec une grande humilite et reverence, si nous voulons qu elle nous profite : autrement, nous aurons part aux reproehes que nostre Seigneur fit aux Scribes, et il jettera toute la faute sur nous.

Mais avant que finir ce discours , il faut que je vous leve une petite espine , que vous pourries ficher bien avant dans vostre pied, si vous voulies vous mettre promptement a marcher dans 1 observance des choses que je viens de dire qu il faut faire pour bien recevoir la parolle de Dieu , afin qu elle ne retourne pas a nostre condamnation , au lieu d en retirer de 1 utilite , 1 escoutant avec attention , esprit de de votion et reverence. Vous me dires peut-estre : Je ne Fay point entendue jusques a present de la sorte. Eh bien , il se faut relever, et le bien faire desormais. Mais, mon Dieu ! comment pourray-je faire? car j ay mon esprit si dis trait et si accable de seicheresse, et suis dans une langueur iuterieure si grajade , que je ne puis prendre playsir a rien ;

quand je suis a la predication, mon esprit est tellement agite de distractions, que j ay beaucoup de peine a entendre ce que le predicateur dit , et il me semble que je n ay point de goust ni de devotion , ny presque de desir de mettre en pra tique ce que j y apprends. Or done, quand on dit qu il faut entendre la parole de Dieu avec attention , reverence et de votion, cela se doit entendre comme quand on parle de 1 orayson , et de tout ce qui regarde la pratique de la vie spirituelle ; car nous ne voulons pas dire qu il faille avoir les sentimens de devotion ou de reverence en la partie inferieure de nostre ame , qui est celle en laqtielle pour Tordinaire resident ces degousts et ces diflicultes ; ains il suffix qu en la partie superieure nous soyons en reverence , et que nous ayons Fintention de profiler de ce qui nous sera dit : et cola estant , nous ne devons pas nous troubler , comme n estant pas bien disposes pour recevoir et entendre laparolle de Dieu, dautant que la preparation estant faite en la volonte et en la partie superieure de nostre esprit , nous avons asses fait pour satisfaire a la divine bonte , qui se contente de cela , et n a point d esgard a tout ce qui se passe en la partie inferieure centre nostre volonte.

Enfm il faut conclurre , disant que nous ne devons point rejetter cette sainte parolle , et les documens que nostre Seigneur nous a laisses, a cause des defauts des predicateurs qui nous les proposent , dautant que nostre Seigneur les ayant premierement proferes par sa divine bouche, nous serions inexcusables de ne les pas recevoir : et si bien le baume precieux de cette divine parolle nous est presente dans des vases de terre , il ne laisse pas neanmoins d estre innniment propre a guerir nos playes , et ne perd pour cela rien de ses proprietes ny de sa force ; et nous ne serons non plus excusables , si nous doutons que ce qui nous est dit soit veritable; parce que nostre Seigneur, qui est la verite mesme, nous 1 a enseignee. et s est rendu nostre Maistre

par excellence : Quia magister noster unus est Christus. I] ne faut pas non plus nous mettre en danger de nous perdre, ne demeurant pas en la verite , c est a dire , ne vivant pas selon la verite , et ne nous rendant pas capables de la bien entendre quand elle nous est proposee ou expliquee de lapart de Dieu ; il nous faut ainsi preparer pour entendre cette divine parolle , ainsi que nous avons dit; parce que c est un tres-bon moyen pour la bien comprendre, etl entendre utilement , aim de la garder : et ceux qui la garderont seront bienheureux , comme nostre Seigneur le dit en 1 Evangile ; car ils auront sa grace eri ce monde , et parviendront a sa gloire en 1 autre , ou nous conduise le Pere , le Fils et le saint Esprit, Amer \

DIEL son

Dixit, et facta sunt : ipse mandavit, et creata sunt. PSAL. CXT^VIII.

Dieu a dit, et toutes choses ont este" faites : il a command^, et elles ont este*

tiroes du neant.

Toutes les choses qui sont au monde ont deux visages, parce qu elles ont deux extractions ou deux principes , dont le premier est Dieu, qui est la cause premiere et le principe de toutes choses ; le second est le neant, duquel toutes crea tures ont este faites. Or dautant que Dieu est le premier principe de tout ce qui a estre , il ne se trouve aucune chose qui n ay t quelque beaute ou bonte en soy ; mais aussi en tant qu elles tirent leur extraction du neant, il y a en toutes quelque imperfection. Creaturce omnes mutabiles, et dcfectibiles, non quia a Deo , sed quia de nihilo factce ; Toutes les creatures , dit S. Augustin , ont des deffauts et sont sujettes au changement , non parce qu elles sont Touvrage de Dieu , mais parce qu elles sont faites du neant.

La creature raisonnable est vrayement creee a Timage et semblance de Dieu, qui en est la premiere cause et le souverain principe ; et comme telle , elle est non seulement toute aymable , mais de plus tellement belle et parfaite , que qui verroit une ame en grace , et qui a conserve en soy 1 image de Dieu , en seroit tout espris et ravi , ainsi que nous lisons de sainte Catherine de Sienne.

Mais quant a la seconde extraction de la creature , Ton y void et descouvre tousjours du defaut et de Fimperfection ,

Fidellement recueilly par les Religieuses de la Visitation Sainte Marie d Anuessy (Edit, de 1641 et de 1043.)

qui est comme la marque du neant, d ou elle a este tiree; tellement qu en toute creature raisonnable il se trouve de la perfection et de Fimperfection , comme marque de deux causes d ou elles tirent leur extraction : et dautant que tout ce qui procede de Dieu est bon et aymable , aussi tout ce qui se trouve de bon et d avmable en la creature raisonnable

precede de Dieu , comme de sa premiere cause : et de mesme Timperfection qui s y frouvo viont du neant, duquel elle a este tiree et extra! te. Et ces deux visages ne se treuvent pas seulement es creatures raisonnables ; mais encore en toutes les autres quisont creees de Dieu.

Or comme toutes les creatures ont en soy de la perfection et de 1 imperfection , cela fait que la sainte Escriture s en sert pour nous represent er tan tost le bien , tantost le mal ; et n y en a point desquelles elle ne se servo pour nous donner des similitudespropres pour nous representer Fun et 1 autre : aussi toutes peuvent servir et estre accommodees en simi litudes propres a nous representer, et le bien , et le mal.

La colombe est prise en plusieurs endroits de la saints Escritnre pour nous representer la vertu, et nostre Seigneur s en est luy-rnesme servi pour cela . disant a ses Apostres : Estote simplices sicut columbce 1 : Soyeo simples comme la colombe ; nous monstrant par la , qu il vouloit que nous fussions simples pour 1 attirer en nos cceurs. Mais quoy que la colombe soit prise pour 1 ordinaire pour nous representer la perfection, si est-ce que je treuve que la mesme sainte Escriture s en sert pour nous faire entendre la laideur du vice et du peche.

Dieu parlant au peuple d Ephraim par le prophete Osee luy dit : vous avez erre , et vous vous estes fourvoye comme une colombe qui n ayant point de coeur s est laisse seduire : Etfactus est Ephrdim quasi columba scducta, non habens cor 2 . En quoy nous voyons que 1 Escriture sainte nous re-

i S. Matth., X. 2 Ostfo, VII.

POUR LE DIMANCHE DBS RAMEAVX; 393

presente la colombe sans coeur et sans courage , lasche et sans generosite. Et quoy que le serpent soit un animal iminonde et meschant , et lequel semble n estre propre a rien qu a faire du mal ; si n est-il point si meschant , que 1 Escriture ne s en serve pour nous representer le bien. Nostre Sei gneur a-t il pas dit a ses Apostres 1 : Estate prudentes sicut serpentes (Soyez prudens comme des serpens) ? Et en d autres endroits , elle compare I miquite au venin du ser pent , et d autres fois a la queue d iceluy. En somme , elle s en sert pour representer tantost le bien, tantost le mal.

La rose mesme n est point si parfaitte, qu il ne se retreuve en elle de 1 imperfection ; car, quoy que le matin elle soit belle et incarnate , et jette une suave et aggreable odeur, si est-ce que le soir elle esttoute fanee et flestrie; de sorte que, quoy qu elle soit belle et aggreable , FEscriture neanmoins s en sert pour representer la volupte et les delices du monde. Car les voluptueux, vains et mondains, dit Salomon au Mvre de la Sapience % disent : Venite ergo, et fruamur bonis qiice sunt , coronemus nos rosis antequam marcescant ( Donnons-nous du bon terns , jouyssons des biens de ce monde , et nous couronnons de roses avant qu elles se flestrissent ) . De sorte qu elle s en sert pour representer les de lices et la mollesse de la vie mondaine , et compare souvent les choses belles et apparentes, qui sont passageres et de peu de duree, a la rose qui se flestrit et se fane sur le soir. Nean moins nostre Seigneur, qui est la Sapience eternelle , s est compare a elle; car parlant de luy- mesme, il dit 3 : Ego quasi plantatio roses ( Je suis comme une tige ou rejetton de rosier ) . En somme , toutes les creatures ont en elles de la perfection et de 1 imperfection, et sont propres a servir de similitudes pour nous representer le mal et le bien.

Mais bien que cela soit ainsi , je n ay jamais treuve en la sainte Escriture, que Ton se soit servy de la palme pour re-

S. Matth., X. * Sap., II. 8 Eccli., XXIV*

presenter autre chose que la perfection , et pour donner des similitudes des choses excellentes et relevees, et semble qu ii ne se peut rien treuver en icelle de vil et mesprisable : tout ainsi que le lys entre les autres fleurs semble n avoir rien d abject, et je n ai jamais leu en PEscriture, qu elle s en soil servie pour representer autre cbose que la perfection : ce qui ne se treuve point de toutes les autres creatures irraisonnables et vegetantes. Et semble que ces deux sont uniques en cela, bien qu elles tirent leur extraction du neant, aussi bien que les autres : car Dieu en a tire toutes choses.

De mesme , entre toutes les creatures raisonnables , il n y a que la sainte Yierge qui aye eu en elle toutes sortes de biens, sans aucun meslange de mal : elle seule a este exempte de la tare du peche et de 1 imperfection : elle seule a este toute pure, toute belle, et sans macule, ainsi qu il est dit au Cantique des Cantiques : Tota pulchra es, arnica mea, et macula non est in te*. Elle a este une fleur qui ne s est jamais flestrie ny fanee. Mais je dis, seule entre toutes les simples creatures : car quant a son Fils nostre Seigneur, il n estoit pas simple creature, puis qu il estoit Dieu et homme tout ensemble : c est pourquoy il ne se pouvoit trouver eu luy aucune chose qui fust imparfaitte , parce qu il estoit Li source de toute perfection. Mais la tres-sainte Yierge , qui, comme les autres creatures, tient son extraction du neant , a este la seule en laquelle il ne s est jamais treuve d imperfection , quoy que generalement en toutes les autres , quelles qu elles soient , il se treuve tousjours de la perfection et de 1 imperfection. Et celuy qui diroit a un homme qu il n a au cune imperfection , seroit aussi menteur que celuy qui luy diroit qu il n a point de perfection : car tout homme , pour saint qu il puisse estre, a de 1 imperfection; et tout homme, pour meschant qu il soit, a quelque perfection, dautant qu il est cree a Pimage de Dieu , et pour cette raison il a en

* Cant., IV.

luy quelqus chose de bon ; et parce qu il est tire du neant, pour saint qu il soit, il luy reste tousjours de Fimperfcction. Et cecy est si general , qu il ne se treuve pas seulement aux creatures humaines , mais encore parmi les Anges mesmes : car avant qu ils fussent confirmes en grace , leur perfection n a pas este exempte d imperfection; Finiquite s est ireiivee parmi eux : Et in angelis suis repent pravitatem; et Dieu les aprecipites du ciel en enfer, parce qu ils se sont vevoltes centre luy. Or non seulement 1 imperfection s est treuvee parmy les Anges avant qu ils fussent confirmes en grace; mais encore depuis qu ils ont este confirmes en icelle : car bien qu ils n ayent plus d imperfection morale , neanmoins ils ne sont pas parfaits d une perfection si entiere, qu il ne leur soit encore reste line certain e imperfection negative , laquelle toutesfois ne les rend pas desaggreables a Dieu, ny ne les petit faire descheoir de la beatitude, dautant qu ils ne peuvent commettre aucun peche. N est-ce pas de rimperfection en eux, qu ils ne connoissent pas tousjours parfaittement ce qui est volonte de Dieu , quoy qu ils soient jouissans de la claire vision de sa divinite, et qu ils le voyent face a face comme il est? Mais attendant qu ils ayent une plus claire cognoissance de sa volonte , ils font au plus pres qu ils peuvent ce qu ils jugent estre plus conforme a icelle , combien qu ils soient quelquesfois differens en cela les uns des autres ; comme il advint aux Anges gardiens des Persans et des Juifs, qui se debattoient l i;n contre 1 autre pour ce qui estoit de I execution de la volonte de Dieu ; en quoy ils commirent une imperfection sans toutesfois pecher, car ils ne le pouvoient faire ; et ressembloient a ceux qui contreviennent a la volonte de Dieu , sans qu ils le scachent ou connoissent : car s ils scavoient que ce qu ils font ne fust pas sa volonte, ils mourroient plustost mille fois que de le faire. Mais la di vine Sapience a voulu laisser cela aux xinges, pour monstrer qu il n y avoit aucune creature qui n eust en soy quelque

imperfection , et qui ne portast la marque de son extraction du neant.

Tellement qu on ne fait point de tort aux Saints , quand Ton raconte leurs peches etdefauts, en escrivant leurs vertus. Mais ail contraire ceux qui escrivent leurs vies, semblent pour cette raison faire un grand tort a tous les hommes , de celer les peches et imperfections des Saints, sous pretexts de les honnorer, ne rapportant pas le commencement de leurvie, crainte que cela ne diminue ou amoindrisse Festime qu on a de leur saintete. non certes , cela n est pas ; mais au contraire, ils font tort, et aux Saints, et a toute la posterite. Tons les grands Saints, escrivant les vies des autres Saints, onttousjours ditclairement et naifvement leurs fautes et im perfections, et ont pense, comme il est vray , faire en cela autant de service a Dieu et aux mesmes Saints comme en racontant leurs vertus. Le grand S. Hierosme, escrivant Tepitaphe, les lotianges et les vertus de sa chere fille Paula , dit clairement ses imperfections , condamnant luy-mesme avec une verite et naivete tres-grande quelques-unes de ses actions , faysant tousjours marcher la verite et la sincerite en escri vant ses vertus et ses defauts , scachant bien que 1 un seroit autant utile que 1 autre : car cela nous sert a deux fins , dautant que nous voyons les defauts aux vies des Saints , non seulement pour recognoistre la bonte de Dieu qui les leur a pardonnes, mais aussi pour apprendre a les abhorrer,

viter et en faire penitence , comme ils ont fait , de mesme

ue nous voyons leurs vertus pour les imiter. Certes tous les vrays chrestiens, mais specialement les

ligieux , en lisant les vies des Saints, doivent estre comme

es avettes , qui ne voltigent dessus les fleurs, que pour en cueillir le miel et s en nourrir. Et c est ainsi que faysoit le grand S. Antoine : car apres qu il se fut retire du monde, il s en alloit courant les deserts parmi les grottes des Anaohorettes, pour remarquer et recueilUr, tout ainsi qu une

sacree avette, le miel de leurs vertus ; ce qu il faysoit encore pour recognoistre ce qu il y avoit cTimparfait en eux , aim de 1 eviter et s en garder ; de sorte qu enfin il devint un grand Saint. Or il se treuve sou vent des ames qui font tout le contraire de cecy , et ressemblent non a des abeilles , mais a des guespes, lesquelles a la verite vont bien volant sur les fleurs, mais c est pour en tirer , non le miel comme les abeilles , mais le venin ; et si elles y recueillent le miel , elles les convertissent en liel , regardant les actions du procliain , non pour en recueillir le miel d une sainte edification par la consideration de leurs vertus, mais pour en tirer le venin, remarquant les fautes et imperfections de ceux avec lesquels ils conversent , on mesme en lisant la vie des Saints , afin de prendre de la occasion de commettre les mesmes pecbes et imperfections plus librement. Car voyant, comme S. Hierosme raconte, que sainte Paule avoit cette grande imperfection de pleurer et ressentir la mort de ses enfans et de son mary si vivement, qu elle en tomboit malade jusques a la mort : He ! disent-elles, si sainte Paule , qui estoit urie si grande Sainte, avoit tant et de si vifs ressentimens a se separer et priver de ceux qu elle aymoit , se faut-il estonner si moy qui ne suis pas arrivee a un tel degre de perfection , je ne me puis resigner en tous les evenemens qui m arrivent , quoiqu ordonnes pour mon bien par la divine Providence ?

Et cela est cause , que lorsqu on est repris de quelque defaut ou imperfection , Ton n a point d envie de s en corriger ; et Ton objecte promptement : Un tel Saint faysoit bien cela , je ne suis pas meilleur ny plus parfait que luy ; ou , si une telle fait cela, ne le puis-je pas bien faire? Pauvres et chetives creatures que nous sommes, voila pas de belles raisons? comme si nous n avons pas asses a travailler cbez nous , pour nous defaire et detortiller de nos imperfections et mauvaises habitudes , sans nous aller encore revestir de celles que nous remar^uons ou voyons aux autres? Ne

sommes-nous pas bien miserables, qu au lieu d eviter les defauts et imperfections que nous voyons a nostre prochain , nous nous en servons pour nous en surcharge! ou pour nous confirmer es nostres? Certes, c est a tres-juste raison qu on peut dire, que les personnes qui ont cette imperfection tiennent cle la nature des guespes , dautant que si elles ne treuvent du venin dans les fleurs , et qu elles y recueillent le miel , elles le convertissent en fiel.

Mais il y a des ames tellement malignes et mallcieuses, que non contentes cle remarquer les defauts d autruy , pour se confirmer es leurs , elles passent encore jusques-la que cle tirer des mauvaises interpretations et consequences des bonnes ceuvres qu elles voyent faire ; et nori seulement cela , mais elles excitent et provoquent les autres a en faire de mesme , et font ainsi que les guespes, lesquelles par leurbourdonnement attirent les autres a venir sur la fleur ou elles ont trouve du venin.

Et pour vous donner des exemples de cecyv voila uri jeune liomme qui entre en religion , ou une autre persorme qui fait une bonne ceuvre ; il s T en treuvera qui censureront cette retraite , ou cette bonne ceuvre , et par leurs raisons et discours ils seront cause que plusieurs en feront de mesme. Certes , Ton peut fort a propos dire , qu a telles personnes s approprie tres-bien ce que dit S. Gregoire des chiens , que si tost que Fun abboye , to us les autres en font de mesme , sans regarder s ils ont tort ou droit , ains ils le font y estans excites et provoques par les autres. Mais, dit ce grand Saint, ne laisses pas pour les aboyemens des chiens de poursuivre vostre chemin. Que le monde crie tant qu il voudra 5 que la prudence bumaine censure et condamne nos actions tant qu elle pourra, ; il faut tout escouter et souffrir , et ne pas s effrayer ny desister de son entreprise , ains poursuivre son chemin fermement et fidellement.

Vous voyes done comme ceux qui regardent les actions du

prochain desyeux de la prudence humaine , convertissent le miel en fiel, et tirent des mauvaises interpretations de tout. Or nous estonnerons-nous que le monde treuve a redire aux actions des Saints , puisque nous voyons le Saint des Saints, nostre Seigneur (selon que le rapporte S.Matthieu an vingt et unieme chapitre de son Evangile , parlant du mystere que nous celebrons aujourd huy de son entree en Hierusalem) censure et calomnie des Scribes et Pharisiens meschans et pleins d envie , et cela a cause des merveilles qu il operoit , et des loiianges que le peuple luy donnoit ; dequoy ils conceurent une telle hayne centre luy, qu ils resolurent de le faire mourir, Indignati qucerebant eum tenere. que la malice et Fingratitude des hornmes est grande , de vouloir donner la mort a celuy qui leur vouloit donner la vie! Dansquelaveuglement estoientces miserables Scribes et Pharisiens, de hayr celuy qui leur faysoit tant de bien! Mais helas! toute leur hayne ne procedoit d autre cause, sinon de ce que cette grande lumiere de la vie tres-sainte de nostre Seigneur leur esblouyssoit les yeux, dautant que ses vertus condamnoient leurs vices, et que son extreme pauvrete et humilite estoit contraire a leur avarice et a leur orgueil : voila pourquoy ils prirent resolution de le faire mourir , et d une mort tres-honteuse, suivantcequi en avoit este predit en la personne des impies : Morte turpissima condemnemus

eum *,

Mais nostre Seigneur , qui estoit venu au monde pour nous donner exemple de ce que nous devons faire , quoy qu on ayt murmure de luy , a tousjours voulu perseverer en la pratique d une tres-profonde humilite ; c est pourquoy voulant aujourd huy faire son entree royale en la ville de Hierusalem , il choisit , selon que le rapportent les Evangelistes, une asnessse et un asnon.

II y a plusieurs raisonsdecela; mais je me contenteray de

Sap., II.

vous en dire trois, dont la premiere est , que cet animal est Jiumble ; la seconde, qu il est patient ; et la troisieme, qu il se laisse charger comme on veut. Or avant que de passer plus outre, il me faut dire un mot du sens litteral.

Les anciens Peres disputent , si nostre Seigneur monta sur Fasnon , ou Fasnesse , et sur ceci il y a une grande vanete d opinions entre les docteurs , dautant que la pluspart tiennent que nostre Seigneur monta sur Fasnesse laquelle avoit desja porte , et sur Fasnon lequel n avoit jamais lien porte. II y en a d autres qui tiennent une autre opinion; mais je suy Favis de eeux qui tiennent que nostre Seigneur monta sur Fasnesse et sur Fasnon , parce que Fasnesse represented le peuple Juif , et Fasnon le peuple gentil : Et ce n est pas sans cause que les docteurs remarquent que Fasnesse avoit desja porte le joug, mais que Fasnon ne Favoit jamais porte, pour nous monstrer que Dieu avoit desja charge le peuple Juif du joug de sa loy, mais que les gentils ne Favoient pas encore receue , et que nostre Seigneur venoit pour leur imposer son joug en leur donnant sa loy. Voila pourquoy, disent les mesmes docteurs , il monta non senlement dessus Fasnesse, mais encore dessus Fasnon.

Voyons maintenant les motifs pour lesquels noslre Seigneur choisit cette sorte de monture : la premiere done fut Fliu milite : car Fasne est un animal qui veritablement est lourd , pesarit et paresseux ; mais il a aussi cette propriete , qu il est grandement humble ; il n a point d orgueil ny de vanite comme le cheval , qui est Her et orgueilleux : et pour cela Fhomme vain et superbe est compare aux chevaux, qui sont fiers et morgans ; car non seulement ils donnent des ruades, mais encore ils mordent, et il s en treuve quelquesfois de si furieux qu on ne les ose approcher. Et partant nostre Seigneur, qui vouloit detruire Forgueil , ne se voulut pas servir du cheval pour faire son entree, mais il voulut choisL* entre les animaux le plus simple et le plus humble ; car il

K>UR LE B1MANCHE DES RAMEAUX." 401

ayme grandement I humilite et la bassesse , et il n habite , ny ne repose que dans le coeur humble et simple. Voulant done nous donner des exemples de cette vertu , il a choisi cette monture si remplie d abjection pour le jour de son triomphe. II s est humilie et aneanty soy-mesme : Exinanivit semetipsum. On ne Ta point humilie ny mesprise ; c est luy-mesme qui s est abaisse, et qui a fait choix des abjections : car luy qui estoit en tout et par tout egal a son Pere eternel, sans laisser d estre ce qu il estoit , a choisi d estre le rebut et le rejet de tous les hommes. Et bien qu il se fust humilie de la sorte , il pouvoit neanmoins dire qu il estoit egal a son Pere, et au saint Esprit, ayant la mesme substance, la mesme puissance et sapience que le Pere et le saint Esprit , et cela sans leur faire aucun tort. non certes, mes cheres Ames, nostre beny Sauveur n eust point fait de tort a son Pere eternel, quand au plus fort de ses mespris et humiliations il eust dit : Je suis aussi puissant qi*e mon Pere , aussi bon que le saint Esprit , dautant qu il estoit en tout et par tout egal a eux. Et en cette gloire , il s est humilie , et a fait son entree en Hierusalem, non sur un grand cheval ou un autre equipage , ains sur une asnesse et un asnori , convert des pauvres manteaux des Apostres : Et c est ce triomphe d humilite que chante cedivin poete,le royal prophete David, en ses psalmes 4 : Le Seigneur , dit-il , a bande son arc , et a decoche ses flesches d amour dans le coeur du peuple d lsrael , et tous ont este esmeus de sa venue , et ont chante : Osanna filio David : Beny soit le fils de David : Benedicts qui venit in nomine Domini 2 ; Beny soit celuy qui vient au nom du Seigneur : car il a par sa douceur et son humilite captive tous les cceurs du peuple d Israel; au lieu que s il fust entre en quelque equipage, il les eust tous effrayes. Voila done la premiere ray son pour laquelle nos tre Seigneur choisit une asnesse pour faire son entree en Psal. VII. ag, Matth., XXI.

iv, 26

Hierusalem , c est que cet animal represente Thumilite*

La seconde, c est qu il represente aussi la patience ; ear il est grandement patient , dautant qu il souffre qu on le batte et qu on le inal-traite, sans que pourcela il en oublie jamais sa creiche : il ne se plaint point , il ne mord point , ny ne donne d ordinaire aucunes ruades , mais il endure tout avecune grande patience.

Nostre Seigneur a tellement ayme cette vertu , qu il s est roulu donnerluy-mesme aux hommes pour miroir et exemple (Ficelle ; car il a souffert qu on 1 aye battu et mal-traitte avec une patience invincible ; il a endure tant de blasphemes et tant de calomnies sans jamais se plaindre.

Or 1 hurnilite a une si grande convenance et rapport avec la patience, qu elles ne peuvent subsister Tune sans 1 autre; et celuy qui veut estre humble, il faut qu il soit patient pour supporter les mespris, censures et reprehensions que ceux qui sont humbles doivent souiFrir : de mesme, pour estre pa tient, il faut estre humble; car Ton ne sauroit supporter Ionguement les travaux et les adversites de cette vie sans avoir Fhumilitc , laquelle nous rend doux et patiens. Nostre Sei gneur done, voyant ces deux qualites en cet animal, il le choi* sit plustost que nul autre pour faire son entree en Hierusalemu

Le troisieme motif qu il cut de le choisir , fut parce que cet animal est obeyssant , et se laisse charger comme Ton veut, et auiant que 1 on veut, sans respugnance et sans secotier en aucune maniere le fardeau qu on luy impose; mais porte le faix qu on luy met sur le dos avec une sousmission et souplesse remarquable. Or nostre Seigneur est tellement amoureux de 1 obeyssance et souplesse , qu il a voulu luy-mesme nous en donner 1 exemple ; il a porte par ebeyssance le pesant fardeau de nos iniquites, dit le prophete Isaye : Vere languors nostros ipse tulit , et dolor es nostros fpseportavit l , ayant voulu soutirir pour icelles tout ce que

* tsaie, XXXV.

ions avions merite, pour satisfaire a la justice du Pere kernel.

qu heureuses sont les ames qui sont obeyssantes et sousmises , et qui se laissent charger comme Ton veut , se sousmettant a toute sorte d obeyssance sans replique ny excuses, supportant de bon coeur le faix et le fardeau qu on leur impose !

Certes, si nous voulons estre dignes de porter nostre Seigneur, il faut que nous soyons revestus de ces trois qualites , d humilite , de patience , d obeyssance et de sousmission; et alors nostre Seigneur montera en nos cceurs, et, comme un divin esctiyer, il nous conduira selon sa tres-sainte volonte.

Nostre Seigneur done voulant choisir Fasnesse pour sa monture , il envoya deux de ses disciples en un petit village qui estoit la aupres , leur disant : Ite in castellum , quod contra vos est; et statim invenietis asinam alligatam, et vuiium cum ea : solvite et adducite mihi ; et si quis vobis ^liquid dixerii 9 dicite , quia Dominus his opus habet 1 : Alles-vous-en en ce village prochain , et delies Fasnesse et Tasnon que vous y treuveres , et me les amenes , et si quelqu un y treuve ci redire , dites-leur que le Seigneur en a besoin. Ce qu en tend ant, ils sortirent tout de ce pas, et allerent ou leur bon Maistre les envoyoit, et ayant deslie 1 asnesse et 1 asnon , il les luy amenerent.

Les Evangelistes ne disent point les noms de ces deux disciples; c est pourquoy on ne les scait pas; mais, quels qu ils fussent, je remarque qu ils furent grandement simples ct obeyssans, et ne firent aucune replique a nostre Seigneur. Ne luy pouvoient-ils pas bien dire : Vous nous dites que 3ious vous amenions ces deux bestes, mais comment cognoistrons-nous que ce sont celles que vous voules? n y a-t il que celles-la dans ce village? Nous les laissera-t on bien amener ?

S. Matth., XXI.

et plusieurs autres semblablcs raisons que la prudence humaine leur pouvoit fournir? Certes il y a des ames si refleschissantes, quelles treuvent tousjours mille repliques a faire sur toutes les obeyssances qu on leur ordonne ; elles on! taut de regards , elles font tant ^interpretations , que Ton ne void en elles aucune sousmission ; et ce deffaut est cause qu elles vivent en de perpetuelles inquietudes. Mais ces Apostres s en allerent sans faire aucune replique , parce qu ils estoient obeyssans et qu ils aymoient Fobeyssance ; car c est une marque qu on n ayme pas le commandement , quand on treuve tant sur iceluyde repliques a faire. Mais j a > desja paiie de cela , et je me souviens fort Men de vous avoir donne 1 exemple d Eve , qui apporta tant de difficultes sur le commandement que Dieu leur avoit fait de ne pas manger du fruit de 1 arbre de science du bien et du mal , disantau Serpent : Dieu nous a defendude ne point regarder nv toucher ce fruit : voulant par la faire entendre que le commandement estoit hors de saison, rude et difficile a gavder. Certes , une ame qui n a point d amour a 1 obeyssance ne manque jamais de repliques et de raisons pour ne pa faire la cbose commanded , ou bien pour y faire voir de grandes difficultes. Vous verres par exemple une personne a laquelle on ordonnera de frequenter les sacremens, et s adonner aux exercices de devotion : Dieu! dira-t elle , qiMJ pensera-t on , si Ton me void faire 1 orayson, confe., i>r et communier souvent? He! de quoy vous mettesv< s en peine? alles seulement faire ce qu on vous com-

m iide.

.Nostre Seigneur scavoit bien qu il se treuveroit des per se sines qui demanderoient a ses disciples ce qu ils vouloient fa i o de ces bestes, et ou ils les vouloient mener j c est pourq^ oy il leur dit : si quelqu un vous veut empescher de les a r, diies leur que le Seigneur en a besoin, Quia Domi no his opus habet, et ils les laisseront aller. Us s en allerent

POUR LE DIMANCHE t>ES fcAMEAUX. 405

done avec ces parolles de leur bon Maistre , et farent ainsi qu il leur avoit ordonne.

Mais remarques , je vous prie, cette parolle, Le Seigneur en a besoin ; car c est une parolle generale , de laquelle on doit payer tons ceux qui nous veulent empescher de faire ce qui est de la volonte de Dieu. Pourquoy jeusnes- vous, allesvous a confesse, et communies-vous si souvent? disent les sages du monde. Dites-leur : parce que le Seigneur en a besoin, c est a dire, que le Seigneur le veut ainsi. Pourquoy entres-vous en religion? a quel propos smaller enfermer dans un cloistre comme dans une prison? Le Seigneur en a besoin. Pourquoy se faire pauvre et se reduire a la mendicite ? Le Seigneur en a besoin. En somme, Ton se doit servir de cette parolle pour respondre a tous ceux qui nous voudroient em pescher d accomplir la volonte de Dieu.

Je considere de plus que nostre Seigneur commandaqu 7 on desliast ces bestes pour les luy amener : pour nous monslrer que si nous voulons aller a luy, il faut souffrir qu on nous deslie des liens de nos peches, de nos passions, inclinations, habitudes et affections depravees, qui nous empeschent de le servir.

Les Apostres done , ayant deslie Fasnesse et Fasnon , les couvrirent de leurs manteaux , puis nostre Seigneur monta dessus, et fit en cette abjection et humilite son entree triomphante en Hierusalem ; confondant par la le monde , qui renverse toutes ses maximes , et ne veut gouster son humilite et mespris : car bien que nostre Seigneur crie et recrie : Beati pauper es spiritu, beati pad fid, beati mites , beati qui persecutionem patiuntur propter justitiam ; Bienheureux sont les pauvres d esprit, les pacifiques, les debonnaires , et ceux qui souffrent persecution pour la justice ; le monde ne cesse de dire que malheureux sont les pauvres et ceux qui souffrent ; et que celuy-la est bienheureux qui a beaucoup de bien? at de possessions. que cette fille est

heureuse , disent les mondains , parce qu elle est riche, bien paree et couverte de pierreries ! Mais nostre Seigneur renverse toutes ces malheureuses maximes, faisant aujourd huy son entree royale en Hierusalem , non comme les princes du monde , qui , voulant entrer en quelque ville , le font avec tant de pompe et d appareil et avec tant de frais ; mais il n a autre monture qu une asnesse , couverte des vils et pauvres manteaux de ses Apostres. qu heureuses sont les ames que nostre Seigneur choisit pour sa monture , et lesquelles sont couvertes des habits des Apostres, c est-a-dire revestues des vertus apostoliques ! car elles seront capables de porter nostre cher Sauveur, et d estre conduites par luy. Bienheureuses sont les ames qui en cette vie s exercent en 1 liumilite; car elles seront exaltees la baut au ciel. Bienheu reuses sont celles qui s exercent en la patience, car elles auront une pair et une tranquillite qui sera perpetuelle ; et pour leur obeyssance , elles recevront un comble de benedictions en cette vie , et beniront le Pere , le Fils , et le saint Esprit eter< nellernent en 1 autre. Dieu nous en face la grace. Amen.

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