‹ Œuvres complétes Volume 4Chapitre 23 sur 31 · WED OIT BENT · texte numérisé non relu

WED OIT BENT

AUTRE SERMON

QUE LA VIE DE L- nOUME SUR LA TERRE EST UNE GUERRE, ET COMMB NOUS NOUS Y DEYOKS COMFORTER.

In crastinwn autem turba mult.a , quce venerat ad diem festum , cum audissent quia venit Jesus Hierosolymam , acceperunt ramos paimarum f et processerunt obviam ei. JOAN., XII.

Le lenderaain , une grande multitude de peuple qui estoit venue pour celebrer la feste, ayant oiiy que Jesus venoit en Hierusalem, ils prirent des rarneaux de palmes, et allerent au devant de luy.

Nostre Seigneur avoit receu cette courtoise cene ou semper des Bethaniens six jours avant sa Passion, en laquelle se treuva Marie et Marthe , et mesme le slorieux Lazare resus-

cite, quand le cinquieme jour avant sa douloureuse mort, comme vray agneau paschal , il se fait amener et Fasnon et Fasnesse pour se monstrer, afin de venir faire, en cet humble equipage , Fincomparable et glorieux triomphe en Hierusalem , duquel FEglise celebre aujourd huy la bienheureuse rnemoire, triomphant ainsi humblement pour la victoire, laquelle ne se devoit remporter qu avec humilite. Le peuple otiyt dire la venue de nostre Seigneur, et tout esmeu de joye et d allegresse , luy vint au devant avec des branches de palmes, de fleurs et d olives, en signe d honneur et de vic toire, jettant mesmes leurs robbes et vestemens au chemin comme pour luy tapisser le passage, et luy faire une magnifique entree pour le mettre en possession de son royaume, chantant : Hosanna filio David, comnie un Vive le roy; Benit soit celuy qui vient roy en Israel au nom du Seigneur! - Ecrit de la main de saint Francois de Sales (Edit, de 1641).

Qui me donnera maintenant la grace de vous dire en si bonne facon la douce nouvelle de la venue que nostre Sei gneur doit Men tost faire en vos consciences par la sainte communion , que vous luy allies au devant par desir et de votion, jettant les robbes de vos ames, et les rameaux de vos affections par mortification? que ce seroit bien faire la memoire de ce glorieux triomphe, puisque nous triompherions nous-mesmes de nostre plus grand ennemy, qui est nostre chair, comme vrais enfans et heritiers de ceste auguste et triomphante Majeste du Sauveur ! Mes freres, c est ce que je desire faire aujourd huy, et que toutesfois je ne puis faire, si nostre Seigneur mesme ne monte sur ma langue, comme sur 1 asnesse, pour 1 adresser et conduire dans la Hierusalem de vos consciences; dequoy afin d obtenir la grace , employ ons y la faveur de nostre glorieuse Dame sa Mere , disans : Ave Maria.

Get incomparable miroir de patience , que Dieu appelle par honneur son serviteur, Job en son septieme chapitre , dit line sentence digne d eternelle memoire : Militia est hominis vita super terram; La vie de 1 homme est une guerre continuelle sur la terre : guerre pour les malheurs qui Faccompagnent; guerre pour le peu ou point de repos qu il y a; guerre pour 1 incertitudc de 1 evenement d icelle.

Ge seroit quelque chose de plus doux , s il eust mis : Vita hominis est in militia super terram ; La vie de 1 homme est en guerre sur la terre : car encore se trouve-il des gens qui ont le repos et leur aise en guerre, dequoy font foy ceux qui s y enrichissent et engraissent; et butinant loisiblement ores sur celuy-cy, ores sur cettuy-la, ils ne pensent pas autre chose, sinon que cette horrible et affreuse megere, la guerre, cette mine commune des republiques, cette perte de 1 estat, soit une favorable occasion de s accommoder en vollant, pillant, saccageant, assassinant impunement, et s y jouant aux

despends du pauvre homme comme Ton feroit au roy despouille, avec toute sorte de liberte et sans crainte de la jus tice , laquelle se ressentant fort de sa vieillesse en nostre mi serable age, est tres-foible en tout terns, mais principalement en terns de guerre.

Si done Job eust dit : In militia est vita hominis super terrain; La vie de 1 homme est en guerre sur la terre; en core eust-on pense d y avoir quelque repos. Mais non , il dit que la mesme vie est une guerre; c est bien nous oster toute esperance de paix : Militia est vita hominis super t err am.

S il eust dit que nostre vie a la guerre continuelle sur la terre , encore eust-ce este moins : car on peut bien avoir la guerre , et avoir son aise ; on peut remporter tant de victoires , on peut estre si fort , qu on n aye point d occasion de craindre. Mais quand il dit : Militia est vita hominis, La vie de Phomme est une guerre , il veut dire non seulement que nous sommes en guerre, mais que nous sommes nousmesmes guerre, Militia, etc. Et de vray, qui regardera bien les diversites de mouvemens, et les assauts que fait Fesprit contre la chair, je suis asseure qu il dira, que la vie de rhomme est une guerre, Militia, etc., puis que tousjours et en tout terns la chair convoite contre 1 esprit, Caro concupiscit adversus spiritum*. Et vrayement, c est grande pitie que ceste guerre : car estant entre de si grands amis comme 1 esprit et la chair, y a-il rien de plus deplorable? Saint Paul se lamentant de ceste guerre, apres avoir au long descrit les assauts qu il sentoit en soy-mesme , il s ecrie 2 : Infelix ego homo, quis me liber obit de corpore mortis hujus (Qui me delivrera de cette chair mortelle ) ? car je ne m en peux deffaire. Que feray-je ? dit Fame combatante ; cette chair est ma chere moitie , c est ma seur, c est ma chere compagne nee avec moy, nourrie avec moy, et toutesfois elle me fait une si cruelle guerre ! Comme ma seur, je la devrois suivre;

1 Galat., V, * Rom., VII.

cornme adversaire, je la dois fuir. Ilelas, mon Dieu ! si je la caresse , elle me tue ; si je la tourmente , je me sens cle Faifliction ; si je ne 1 ayme, je suis mal ; si je Fayme , c est pis. Quis me liberabit, etc. Michee, parlant de ce combat, dit 1 : Ab ea quce dormit in sinu tuo , custodi claustra oris tui (garde-toy de celle qui dort en ton sein) , c est a dire, ne te lie en elle; ponrquoy? Inimici hominis domestici ejus 2 (les ennemis de Fhomme sont avec luy. )

C est pour vray iridubitablement , que si Fesprit n avoit affaire qu avec la chair seulement, il en seroit bien tost le vai liqueur; car il est beaucoup plus fort et adroit : Spiritus quidcm promptus est , caro autem infirma 3 (1 esprit est prompt, et la chair est infirme). Mais quoy? cette chair, elle st confederee avec deux autres puissans princes, le monde t le diable : Mundus , caro , daemon diversa movent prcelia (Le monde, la chair et le diable, suscitent divers combats). Si Tun de ces trois est si fort et puissant, que sera-cedes trois ensemble ? dit le divin Prescheur 4 : Funiculus triplex difficile rumpitur (Le lien a trois cordons est difficile a rompre).

Mais encore seroit-ce peu, si cette chair n avoit point d intelligence dans nostre ame ; car c est chose certaine que jamais nous ne serions vaincus : Debilis est hostis qui non vintit nisi volentem, dit un de nos Peres (L ennemy est foible qui ne nous peut vaincre si nous ne le voulons). Mais quoy? toute place, disoit un grand prince, ou le soleil peutaller, n est pas imprenable, et maintenant par tout la ou quelqu un peut aller a double , on y peut aller arme.

Ceste chair pratique ores Fentendement, ores la volonte, ores Fimagination , lesquels se bandans contre la raison, livrent bien souvent la place, et font division et mauvais offices a la raison. Mon Dieu, quels stratagemes font nos nnemis contre nous ! Domine, quid multiplicati sunt qui tri-

* Mich., VII. a Matth., X. * Ibid., XIV. 4 Eccli., IV.

bulant me : multi insurgunt adversitm me (Seigneur, pourquoy se sont multiplies ceux qui m atfligent? Plusieurs s es- T .event centre moy * ) . Ceste chair alleche la volonte ores par des plaisirs, ores par des richesses; ores elle nous met en Imagination des pretentious, ores en Fentendement une grande curiosite; et tousjours sous especes et pretexte de bieri, comme dans un cheval troyen, elle y fourre le mal, et met sedition en nostre pauvre ame, au moyen de quoy elle la suppedite. Vistes vous comuie le diable tenta Eve, comme il tenta nostre Seigneur, etc, ?

Ce mauvais enfant d Absalon , se tenant a la porte du palais de son trop bon pere, la il flattoit et corrompoit le peuple *, et enfin fit si bien par ses secrettes menees, qu il fit la guerre et chassa son pere de son siege : ainsi le corps demenre tousjours a la porte; car (rien n entre dans Fesprit, qu il n aye premierement passe par les sens) nihil est in inleliectu quod prius non fuerit in sensu ; et la corrompt les objets, prattiques ores en ceste facon, ores en 1 autre, et aiusi se rend le plus fort. Que diray-je plus? cette chair a trlle intelligence en nous-mesmes, que pourveu qu elle coguoisse nos forces , incontinent elle nous ruine. Qui diroit jamais qu elle nous ostast mesmes les saintes vertus, et les nous rendist ennemies? Mais que penses-vous? si elle cogiioist qu il y en aye en nous , elle sollicite tant que nous nous en vantons et nous en prisons, et par ce moyen elles deviennent poison. Car estant comme le moust et le bon vin doux , si elles sont esventees, elles s aigrissent. Ainsi Dalila s Hi dire a Samson, quoy qu il fist le fin, en quoy estoit sa force, et tout incontinent la luy enleva. mes freres ! Caro concupiscit adversus spiritum, etc. (la chair convoite continuellement centre Fesprit) ; 1 esprit engendre tant de bons desirs, la chair tant de mauvais, et les uns combattent si asprement les autres, que bien souvent, comme celuy qui a

* Psal. IIL * II Roys, XV. 3 Jug., XVI.

la collique, oncrie : Quis me liber abit a corpore mortis hujus (qui me delivrera du corps de cette mort) ? Comme il est dit de Rebecca 1 , etc.Voyes-vous la guerre dangereuse de nostre vie : Militia est vita hominis super terram ?

Que si ainsi est, que ferons-nous, mes freres? D appaiser 1 ennemy, il n est pas possible, il est inexorable; car qui plus le flatte, plus 1 aigrit. Qui amat animam suam z , perdet earn (Qui aime sa vie, la perdra). Cumloquebar illis* 9 impugnabant me gratis (Quarid je leur parlois, ils me contredisoient sans cause, et ne vouloient point entrer en rayson). Qui veut fuyr, ne peut; car on ne se peut fuyr soy-mesme. Que ferons-nous?

Courage , il faut combat tre. Accingere 4 cjladio tuo super femur tuum f potentissime ^Prenons le glaive en la main). Nemo coronabitur, nisi qui leyitime certaverit* (Nul ne sera couronne , qu il n ait vaillamment combattu ) , dit saint Paul. Que si nous nous trouvons foibles a Foccasion de nos factions domestiques , il ne faut pas perdre courage pour cela, mais appeler quelque secours et faire quelque al liance.

Or je ne scache que quatre potentats en tout Tunivers : le monde avec toutes ses ambitions, honneurs, pompes, vanites; 1 enfer avec tous ses diables; la chair avec toutes ses voluptes , delices , plaisirs , passe-terns ; nostre Seigneur avec tous ses Anges et les Saints. A qui nous addresseronsnous? le diable et le monde sont confederes a la chair, et voila leur mot du guet : Mundus clamat - Deficio ; daemon clamat : Decipio ; caro clamat : Inficio ; Christus clamat : Reficio (Le monde crie : Je defauts ; le diable crie Je decoy j la chair crio : Je corromps; et Jesus crie : Je fordfie). II faul se ranger au party de nostre Seigneur, et ainsi nous aurons la victoire sur nous-mesmes. Alors nous pourrons dire : Do-

1 Gen., XXV. 2 j oan . f X IX. a Psalm CX1X. * Ibid., XLIV. - 11 Timot., II.

minus mihi adjutor; non timcbo quid facial mihi homo (Le Seigneur est mon secours , je ne craindray point ce que me fera 1 homme).

Mais il faut avoir quatre conditions , et observer qnatre choses. Premierement , il faut combattre nostre appetit sensuel et nos affections. Qoi sent Pennemy mettre 1 escalade du coste de la lux lire , il faut qu il fuye les occasions et les compagnies , et qu a la moindre pensee il donne 1 alarme a la garnison, recourant aux disciplines, jeusnes et haires etc. Qui sent Fassaut de 1 avarice, il faut qu il coure a 1 aumosne, a la consideration de la vanite des biens de ce monde , etc. Qui se sent porte a la vengeance , il faut qu il recoure a 1 amitie , douceur. Enfin il faut faire la ronde cent fois le jour en cette petite citadelle , et la renforcer, ores de ca , ores de la, mettre des sentinelles aux yeux, bouche, oreilles, mains, odorat , pour ne iaisser entrer chose qui ne scache bien prononcer Scibbolleth *, et cramdre tousjours, suivant le dire de Job * : Verebar omnia opera mea , sciens , quoniam non par ceres delinquents (Je craignois en toutes mes ceuvres, parce que vous punisses les defaillans). Vigilate (Veilles), dit nostre Seigneur 3 . Non coronabitur*, nisi legitime certaverit ( Nul ne sera couronne , qu il n ait vaillamment conbattu).

Secondement , il faut avoir une grande deffiance de soymesme (et dire souvent) : Miserere mei 5 , Domine , quo niam infirmus sum (Ayes pitie de moy, Seigneur, car je suis infirme). Non sumus* sufficientes coyitare, etc. (Nous ne pouvons rien de nous-mesmes , pas seulement avoir un<; icnne pensee).

Tiercement, une grande confiance en nostre Seigneur : Sed omnis sufficientia nostra 7 ex Deo est ( car toute nostre vertu et capacite est de luy). Perditio tua ex te , Israel* :

i Jug., XII. 2 Job,. IX. 3 Matth., XXVI. * II Tim., II. Psal. VI. e nCor., III. 7 Ibid. 8 Amos, III.

tantummodo in me auxiliwn tuum (Ta perdition vient de toy, Israel; mais de moy seulement vient ton saint). Nisi Dominus cedificaverit domum , nisi Dominus custodierit civitatem, etc. (Si le Seigneur n esleve les murs d une main, si le Seigneur ne garde une ville, etc.) .

Quatriemement , une grande diligence a nous servir des moyens que nostre Seigneur nous a mis en main , pour monstrer que nous nous fions en luy, non pas en nous. Or ils sont deux principaux : 1 1 oraison ; aves-vous besoin de iliKA^petite, etaccipietis 1 (demandes et vousrecevres); avesvous hesoin de refuge , pulsate, et aperietur vobis (heurtes, et Ton vous ouvrira) ; vigilate* et orate (veilles et pries) ; medites la Passion. 2 Les sacremens ; car : Afructufrumenti, vini, et olei sui multiplicati simt (par le fruit du froment , du vin et de 1 huile ils out este multiplies) en force : ces moyens corroborent Tame. Vous vous ressouvenes bien, mes venerables Dames, de vostre glorieuse mere sainte Claire : estant un jour sa ville d Assise , ville illustre pour ses deux beaux fleurons , assiegee , elle se fit porter aux murs , y fit apporter le saint Sacrement , et lit cette orayson a Dieu : Ne tradas bestiis animas confitentium tibi , el custodi famnlas tuas , quas pretioso tuo sanguine redemisti ( Seigneur, ne livres point aux bestes les ames de celles qui vous servent , et gardes vos servantes que vous aves rachetees par vostre sang precieux ) . Les Sarazins s enf uyrent ; ceux qui escaladoient , perdirent la veue. Ah ! la frequentation de ce sacre- ^ent chasse les ennemis externes et internes. C est honte le voir le peu d estat qu on en fait ; il me semble que 1 Eglise die les parolles de Job 3 : Quis mihi tribuat , ut sim iuxta menses pristinos , secundum dies quibus Deus custo- $icbat me ? Sicut fui in diebus adolescentice mece , quoniam secreto Deus erat in tabernaculo meo ( Qui me donnera que je sois semblable au terns passe de mes premieres annees, et

* Matth , VII. - > Ibid., XXVI. 3 J b, XXIX.

comme j ay este en mon commencement, et es jours de mori adolescence , esquels Dieu me gardoit , lors que secretement il habitoit avec moy en mon tabernacle) ? II faut que je vous die que cum sancto sanctus eris ( qu avec le saint vous seres saint). Ah ! celuy qui se munit souventesfois de cette viande celeste, il peut bien dire (Psal. XXVI) : Dominus illuminatio mea ; quern timebol Domini protector vitce mece; <a quo trepidabo (Le Seigneur est ma lumiere; qui craindray-je? le Seigneur est le protecteur de ma vie; de qui auray-je peur)? Nam, etsi ambulavero in medio umbra mortis , non timebit cor meum (Parce que, quand je cheminerois au milieu de 1 ombre de la mort, mon cceur ne cramdra point). Ainsi faut-il faire pour bien combattre, ainsi faut-il faire pour estre victorieux.

Nostre vie n est pas seulement en guerre , ny n a pas seulement la guerre, rnais est une guerre propre, militia, etc., puisque la chair, moitie de nostre vie , nous fait guerroyer par tant de rnenees , excitant sedition a nostre ame , ainsi qu Absalon , et nous trompe comme Dalila. Faire la paix > nous ne pouvons ; reculer, encore moins : il faut done com battre ; que si nous sommes foibles , regardons de prendre secours. Le mot du guet et la devise de la banniere monstrent le peuple de Hierusalem ; la cognee avec les cousteaux monstrent qu on est en guerre. Coupant les branches d arbres, ils monstrent qu il faut combattre la concupiscence : ce qu ils jettent leurs vestemens aux pieds de nostre Seigneur, monstre qu ils n ont nulle confiance en eux-mesnies , comme s ils vouloient dire : Non nobis l , etc.; ce qu ils crient Hosanna ,

i monstre qu ils se lient en la seule protection divine , et se veulent servir du premier moyen ; ce qu ils vont jusques au niont des Olives , et qu ils le menent dans leur ville , monstre la reception que nous luy devons faire. En ceste facon, nous pourrons porter les palmes comme eux en signe de victoire

Psal. CXV.

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SEHMJQH

en la celeste Hierusalem , vainqueurs de nostre chair, que nous porterons comme trophees aux pieds de 1 Agneau qui y regne , comme a celuy pour qui et en qui nous aurons triomphe, qui est Jesus-Christ, qui vit et regne es siecles de&siecles, et vous.benie. Amem.

?ITE JESC8U

Jesus Nazarenus Rex Judcvomm. JOAN., XIX.

Jesus de Nazareth Roi des Juifs.

Dautant que nous avons peu de terns pour parler de la Passion , par laquelle nous avons tous este racheptes , je ne prendray pour sujet de ce que j ay a vous di-re , que les parolles du tiltre que Pilate fit escrire sur la croix : Jesus Na zarenus rex Judceorum, Jesus de Nazareth roy des Juifs; parolles esquelles sont comprises toutes les causes de la Pas sion de nostre Seigneur, qui sont toutes reduites a deux, signifies par ces mots ; car bien qu il y aye quatre parolles , elles ne signifient pas toutesfois quatre causes de sa mort, ains seulement deux , dont la premiere est qu il estoit Sauveur (car Jesus veut dire Sauveur, et pour nous sauver il falloit mourir) , et Nazareen , qui signifie fleury, e est a dire qu il estoit fleurissant en toutes sortes de vertus et per fections, saint, innocent, sans tache ny rouille de peche; car s il eust este pecheur, il ne nous eust pu sauver.

La seconde cause est , qu il estoit roy des Juifs , Rex Ju dceorum. Juif signifie confessant ; il est done roy des Juifs, c est a dire de ceux-la seulement qui le confesseront estre ! Fils de Dieu ; pour sauver ses confessans , il est mort , ouy ;1 est veritablement mort , et de la mort de la croix ; il est mort, parce qu il estoit Sauveur, Saint, et Roy, et pour ceux-la seulement qui le confessent ; et voila ce que veut dire le mot de Juifs, que Pilate escrivit sur le tiltre de la croix.

1 Fidellement recueilly par les Religieuses de Id Visitation de Sakite Marie d Annessy (Edit, de 1641 et de 1643).

Or il faut scavoir que tout ce qui est arrive en la mort de nostre Seigneur , nous a este signifie en Tancien Testament par plusieurs figures et similitudes, particulierement par le serpent d airain que Moyse fit eslever sur la colomne , pour garentir les Israelites de la morsure des serpens. Vous scaves, je m asseure , toute Fhistoire , et comme cela arriva : Dieu ayant retire les Israelistes de la servitude d Egypte pour les conduire en la terre de promission, sous la conduite de ce grand capitaine Moyse , il survint un grand accident ; car il se leva et sortit de la terre plusieurs petits serpenteaux dans ]e desert ou estoient ces pauvres Israelites, qui les mordoient, non d une morsure qui fust trop piquante ou douloureuse, mais certes qui estoit grandement dangereuse, parce qu elle estoit si venimeuse, qu iiifailliblement tous les pauvres Israelites en fussent morts, si Dieu par sabonte et providenet infinie n y eust pourveu : car Moyse voyant ce pitoyabte accident s adressa a luy pour demander quelque remede a ce malheur, et Dieu luy commanda de faire un serpent d airain, et le poser sur une baute colomne , avec promesse que ceux qui seroient mordus de serpens, seroient gueris en le regar dant. Ce que Moyse executa promptement, commandant aux Israelites que tous ceux qui seroient mordus des serpens jettassent les yeux sur celuy qui estoit esleve sur cette co lomne, ce que faysant , ils estoient a 1 instant gueris; mais ceux qui ne le vouloient pas regarder, mouroient niiserablement : car il n y avoit point d autre moyen pour guerir que celuy-la qui estoit ordonne de Dieu mesme.

que bon et misericordieux fut le Dieu d Israel (dit un grand Saint) d avoir pourveu Moyse d un tel remede pour la guerison de son peuple ! Mais remarques , je vous prie, que cecy nous represente bien la cause de la mort de nostre Seigneur.

Lors que Dieu crea 1 homme, nous estions ces enfans d Israel, qu il avoit tires de la servitude d Egypte; car il

nous avoit preserves du peche , ayant conduit nos premiers parens dans cette terre de promission du paradis terrestre , ou il les avoit mis doues de la justice originelle. Mais voicy arriver un estrange accident : c est qu il s esleva en ce lieu des petits serpenteaux qui nous piquerent en la personne de nos premiers parens Adam et Eve , lesquels apres se sont tellement espanches sur toute la terre du desert de ce monde, que nous avons tous este mordus; je dy tous, car il n y a aucune creature qui puisse dire qu elle est exempte d une telle morsure , c est a dire du peche origiriel et actuel , originel en la personne de nostre premier pere Adam, et actuel en nostre propre personne ; et s il y a quelqu un qui se dise exempt de cette morsure, il estmenteur, comme dit S. Jean, le bien-ayme disciple de nostre Seigneur : Si dixerimus quomam peccatum non habemus, ipsi nos seducimus, et veritas in nobis non est i . Or je scay hien que la sacree Vierge n a point este mordue de ce serpent infernal : c est chose toute claire et manifesto qu elle n a point eu de peche originel ny actuel, dautant qu elle a este privilegiee par dessus toutes les creatures humaines , d un privilege si grand et si singulier, qu il n y en a aucune, quelle qu elle soit, qui aye jamais receu la grace en la facon que 1 a receue cette sainte Dame , nostre glorieuse Maistresse , et n y en aura jamais aucune qui ose pretendre ny aspirer a un si particulier bene fice, dautant que cette grace estoit settlement deue a celle qui estoit destinee de toute eternite pour estre Mere de Dieu. C est pourquoy , puisqu il n y a eu qu elle exempte du peche, cela ne nous empesche pas dedire, que tous ont este mordus du serpent : et cette piqueure estoit si venimeuse , que nous en fussions tous morts , et d une mort eternelle , si Dieu par son infinie bonte et misericorde , n eust pourveu a un si grand inconvenient : ce qu il a fait d une facon tres-adrnirable , sans y estre esmeu d aucune autre cause que de son * I S.Jean, I.

infinie bonte et misericorde : et pour cela, il ordonna que son Fils mourust, et qu il fust ce serpent esleve sur la colomne de la croix , pour estre regarde de tous ceux qui seroient mordus du serpent infernal, c est a dire entaches du peche.

Jesus -Christ est mort, dit le grand Apostre escrivant aux Galates, et pour nous retirer de la malediction du peche, il a este fait pour nous malediction : Christus nos redemit de maledicto legis, factus pro nobis maledictum 1 . Certes , je ne lis jamais ces parolles , que je ne tremble, et que je ne sois saisi d une grande terreur , voyant que nostre Seigneur est mort pour nostre redemption , luy qui n avoit aucun peche : et bien davantage, il n en pouvoit avoir; car il estoit egal au Pere , ayant la mesme nature , substance et puissance que luy : il estoit done impossible qu il pechast ; et quoy qu il soit tout-puissant, et que par consequent il puisse tout ce qu il luy plaist , si est-ce pourtant qu il ne pouvoit pecher ; et pour cela , il ne laisse pas d estre toutpuissant , dautant que pouvoir pecher , n est pas une puis sance , ains une impuissance.

II est done mort pour les peches des hornmes , sans avoir en luy aucune iniquite : car il estoit , comme dit le tiltre de la croix , Nazareen, c est a dire fleurissant en toute saintete. II n estoit point serpent, ny en verite, ny en figure; et toutesfois , pour nous guerir des morsures du vray serpent infernal , a cause de 1 amour extreme qu il nous portoit , il se chargea de nos iniquites , c est a dire qu il s est charge de nos miseres et foiblesses , revestu de nostre mortalile, et enfm qu il a este fait ce serpent pose sur le bois de la croix , pour preserver de la mort , et donner la vie a tous ceux qui le regarderoient. II nous a apporte du ciel la redemption, et non seulement cela , ains il s est fait luy-mesme nostre re demption : Factus est nobis salient****, et justitia , et sanetificatio, et redemptio.

* Galat., III.

O que le Dieu d Israel est bon et misericordieux , d avoir fourny et pourven la nature humaine d une telle et si precieuse redemption! Car nous estions tous perdus sans icelle; et s ilne nous eustdonne ce remede, nousfussions tous morts, sans excepter aucune creature, puisque toutes avoient peche.

Mais, dires-vous, Dieu ne pouvoit-il pas donner au monde un autre remede que celuy de la mort de son Fils? oliy certes , il le pouvoit bien faire , et par mille autres moyens que celuy-la; car n estoit-il pas en son pouvoir depardunner a la nature humaine d un pouvoir absolu , et d une pure misericorde , sans y faire intervenir la justice , et sans Fentremise d aucune creature humaine? Guy certes, il le pou voit ; car qui est-ce qui en eust ose parler , et y treuver a redire , puis qu il est Maistre absolu , et peut tout ce qu il luy plaist? Ou s il se vouloitservirpourcette redemption de Fintervention de quelque creature, n en pouvoit-il pas creer une d une telle excellence et dignite , que parce qu elle eust fait et souffert , elle eust suffisamment satisfait pour tons les peches de tous les homines? II n y a nul doute qu il le pou voit faire , et que par mille autres moyens que celuy de la mort de son Fils il nous eust pu rachepter ; mais il ne 1 a pas voulu , dautant que ce qui estoit sutlisant a nostre salut, ne Festoit pas pour assouvir son amour : et pour nous montrer combien il nous aymoit , il est mort, mais de la mort la plus dure et ignominieuse qui se puisse imaginer, qui est la moa * de la croix.

Que reste-t il done, et quelle consequence devons-nous tirer de cela , sinon que puisqu il est mort d amour pour nous , nous mourions aussi d amour pour luy, ou si nous ne pouvons mourir d amour, que du moinsnous ne vivions pour au tre chose que pour luy ? Car si nous ne Faymons et que nous ne vivions pour luy, nous serons les plus desloyales, infideles et perfides creatures qui se puisse dire. Et c estoit dequoy se plaignoit le grand S. Augustin : Seigneur, clisoit-il, est-il

possible que 1 komme scache que vous estes mort pour luy 9 . et qu il ne vive pas pour vous? Et ce grand amoureux de la croix , S. Francois : Ah ! Seigneur , disoit-il en sanglotant, vous estes mort d amour pour nous, et personne ne vous ayme ! II est done mort ; mais bien qu il soit mort , et qu il soit esleve sur la croix pour nous donner la vie , si est-ce pourtant que ceux qui ne le regarderont pas mourrout, dautant qu il n y a point de redemption qu en la croix.

Dieu ! que c est une consideration de grande utilite et profit que celle de la Croix et de la Passion ! seroit-il bien possible , je vous prie , de regarder en la croix Fhumilite de nostre Sauveur, sans devenir humble et avoir de Faffection aux humiliations? peut-on voir son obeyssance sans estre obeyssant? Non certes, personne n a jamais regarde com me il faut nostre Seigneur crucifie , qu il n ait este preserve de la mort du peche et ne soit gueri de sa maladie , et tous ceux qui sont morts , c a este pour ne Favour pas voulu re garder ; ainsi que ceux qui mouroieni entre les enfans d lsrael, c estoit pour n avoir pas voulu regarder le serpent que Moyseavoit fait dresser sur la colomne.

La cheute de nos premiers parens an paradis terrestre fut encore une figure de cecy ; car Adam et Eve estans au Para dis, Dieu leur avoit donne beaucoup de fruits pour Fentretenement de leur vie ; mais il y en avoit un qui estoit le fruit de science du bien et du mal , duquel il leur avoit defendu de manger, les menacans de la mort s ils en mangeoient : Ex omni lie/no Paradisi comede, de licjno an tern scientice Loni et mall ne comedas ; in quociimque enim die comederis ex eo , morte morieris *. Us pouvoient done mourir, ou ne mourir pas; ils pouvoient mourir en contrevenant au commandement de Dieu, et ne mourir pas en le gardant

Mais voicy un grand accident qui survient : le serpent in fernal , scachant qu il estoit en leur pouvoir de mourir , ou

Gen., II.

de ne mourir pas , se resolut de les tenter , afin de leur faire perdre la justice originelle , de laquelle Dieu les avoit enricliis et doties , les sollicitant de manger du fruit defendu ; et pour le faire plus subtilement, il prit les escailles et la forme d un serpent , et en cette sorte il tenta Eve. Certes , encore que le coeur d Eve eust este chatotiille par les discours et les raysons de cet esprit ruse, et qu en suite de cela elle n eust rien fait que regarder le fruit de vie , on de le toucher , encore qu elle en eust cueilly , et mesme presente a Adam son mary , ils ne fussent pas morts pour cela , parce que Dieu leur avoit seulement dit : Si vous en manges , vous mourres ; In qiiocumque enim die comederis ex eo , morte morieris. Ce fut done en mangeant du fruit defendu qu Adam et Eve devindrent mortels , et perdirent la vie qu ils pouvoient garder , s ils n eussent ny 1 un ny 1 autre mange du fruit de 1 arbre de science du bien du mal.

Nostre Seigneur ayant en luy deux natures , la nature divine et la nature humaine , en tant que Dieu , il pouvoit ne mourir pas, et ce qui estdavantage, il ne pouvoit mourir ny souffrir ; car il est immortel et impassible : et tout ainsi qu il ne pouvoit pecher , aussi ne pouvoit-il mourir , parce que mourir est une impuissance, aussi bien que pecher. Mais en tant qu homme, il pouvoit mourir, et encore ne mourir pas , bien que cette loy soit generale , puisqu il faut <que tout homme meure , suyvant ce que dit 1 Apostre : Statutum est hominibus semel mori *. II pouvoit neanmoins estre exempt de cette loy, dautant qu il n avoit point peche , parce que c est le peche d Adam qui a donne 1 entree a la mort; Per unumhominempeccatumin huncmundum intravit, et per peccatum mors. Mais nostre Seigneur, quoy qu il n eust point de peche , ne s est point voulu servir de ce pri vilege , ains a pris un corps passible et mortel , a cause qu il s est incarne pour estre Sauveur , et nous a voulu sauver en

i Heb., IX.

souffrant et mourant, prenant et recevant sur soy en sa saeree humanite, en toute rigueur de justice, tout ce que nous avions merite pour nos peches.

Et c est chose admirable de voir qu il a tellement uny la nature divine avec la nature humaine , que quoy qu il soit tres-asseure que ce fut seulement 1 humaine qui souffroit, et .iion la divine , parce qu elle est impassible ; neanmoins , quand Ton void la maniere avec laquelle nostre Seigneur a souffert , Ton ne scait , s il faut ainsi dire, si c estoit Dieu ou 1 homme qui souffroit , tant sont admirables les vertus qu il prattiquoit. Or, quoy qu il ne souffrist rieri en tant que Dieu, si est-ce que la divinite, qui s estoit unie avec rhumanite, donnoit un tel prix, et un tel merite a ce qu il souffroit et enduroit , qu une petite larme , un petit mouvement de son corps , un petit souspir amoureux de son sacre coeur , estoit plus meritoire et aggreable au Pere eternel , que n eussent pas este tous les pi u s grands tourmens qui se pu issent imaginer pour le corps et pour Fesprit , soufferts par une pure creature douee de la plus grande perfection qui se puisse desirer, mesme quand elle viendroit a soufFrir toutes les peines et tortures de 1 enfer. Et je diray bien davantage : quand, outre tout cela , elle viendroit a souffrir toutes les peines qui se pourroient treuver dans cent mille millions d enfers, et qu elle les souffriroit avec la plus grande perfec tion qu une creature humaine les puisse souffrir; tout cela neanmoins ne seroit rien en comparaison d un petit souspir de nostre Seigneur, ou d une petite goutte du sang qu il a respandu pour 1 amour de nous, parce que c est sa personne , qui est d une excellence et dignite infinie , qui donne le prix et la valeur a telle action et souffrance; dautant que la divinite est tellement conjointe avec 1 humanite , que nous disons avec verite , que Dieu a souffert la mort , et h mort de la croix, pour nous rachepter et nous donner la vie. quant a nous , il faut que nous scachions que nous

avons receu de Dieu trois natures, on pour mieux dire trois sortes de vies , Tune desquelles estoit negative , qui est celle que nous avons etie en la personne de nostre premier pere Adam en sa creation, en laquelle nous pouvions mourir, ou ne mourir pas, parce qu estant au paradis terrestre, ou estoit f arbre de vie, nous pouvions nous empescher de mourir, non point en mangeant du fruit defendu, ains en n en mangeant pas, comme Dieu Tavoit ordonne : car, en gardant son commandement , nousne fussions pas morts, bien que nous n eussions pas tousjours demeure en cette vie ; mais nous eussions passe d icelle a une autre meilleure , quand il eust pleu a Dieu de nous en retirer. Or je scay bien qu en nostre langage francois Ton appelle les morts trespasses, pour nous faire entendre que la mort n est qu un passage d une vie a 1 autre, et que mourir n est autre chose qu outrepasser les confins de cette vie mortelle, pour aller a 1 immortelle : mais bien que cela soit ainsi , il est vray neanmoins que nous ne fussions pas morts de cette mort corporelle , de laquelle nous mourons maintenant , ains nous nous fussions tousjours achemines a 1 autre vie ; et quand il eust pleu a la divine Majeste de nous oster de ce monde, il Feust fait, ou dans un chariot de feu comme Elie , ou en quelque autre maniere selonqu il luy eust pleu 1 . Mais nous pouvions aussi mourir en mangeant du fruit defendu , comme out fait Adam et Eve , en la seconde nature (ou vie), qui est celle que nous avons depuis qu ils eurent peche, et en laquelle nous venons au monde , ou nous pouvons mourir, mais nous ne pouvons pas ne point mourir; car c est une loi generale que nous mourrons tous ; et depuis la cheute de nos premiers parens que Dieu prononca la sentence de mort contre l homme, il n y en a pas un qui ne meure , il n y a creature humaine, quelle qu elle soit , qui puisse s exempter de subir ce chastiment. Et comme nous avons este souilles du peche originel IV des Roys, ch. II.

426 SERMOJT

et actuel , aussi mourrons-nous tous. C est pourquoy nostre Seigneur, quoy qu il fust sans peche , toutesfois , parce qu il s estoit charge de nos iniquites, il est mort, afin que comme dit son grand apostre, il fust en tout semblable a ses freres : Unde debuit per omnla fratribus similari*. La troisieme nature (ou vie) que Dieu nous a donnee est celle que nous aurons au ciel, si Dieu nous fait la misericorde d y parvenir; lieu auquel nous pourrons vivre, et ne pourrons plus mourir : car alors nous jouyrons de la gloire , qui n est autre que la vie eternelle, qui nous a este acquise et acheptee par la mort de nostre Sauveur ; et la possederons avec tant d asseurance, que nous n aurons jamais aucune crainte de perdre cette vie glorieuse, en laquelle nous ne pourrons plus mourir.

C a done este par inspiration divine que Pilate a mis sur le tiltre de la croix : Jesus Nazarenus Rex Judceomm*, Jesus de Nazareth Roy des Juifs ; parce que c a este la vocation de nostre Seigneur que d estre Sauveur, en dormant le salut et la vie etornelle aux hommes, que le Pere eternel leur avoit tant de fois promise , non seulement par la bouche des patriarches et prophetes, mars encore par luy-mesme : et pour nous confirmer cette verite, il s est aussi voulu servir de la bouche des hommes les plus impies et scelerats qui se pussent trouver, comme nous dirons tantost. Ce fut aussi pour 1 accomplissement de cette promesse, que 1 ange S. Gabriel descendit du ciel pour annoncer a la tres-sainte Vierge le mystere de Fincarnation, luy disant , que celuy qu elle concevroit seroit Fils de Dieu, et se nommeroit Jesus : Et vocabis nomen ejus Jesum 3 . Et en donnant la rayson, il dit : Ipse enim salvum faciet populum suum a peccatis eorum, parce qu il sauvera son peuple de leurs peches.

Lorsque nostre Seigneur receut le baptesme de S. Jean- Baptiste au fleuve du Jourdain , et qu il se transfigura sur la montagne de Thabor, Ton entendit la voix du Pere eter-

* Hebr.. II. * S. Matth., XXVII 3 Ibid., I.

nel , disant : C est ici mon Fils bien-ayme , auquel j ay pris tout mon playsir, escoutes-le : Flic est Filius meus dilectus, in quo mihi cowplacid ; ipswn audite * ; comme voulant dire aux Juifs : pauvre peuple ! vous m aviez tellement fasche par vos vices et iniquites, que j avois resolu de vons perdre et abysmer : mais voicy que je vous ay envoye mon Fils pour vous reconcilier avec moy ; car tout mon playsir est a le regarder et considerer, et en ce regard j ay tant de complaysance, que je m oublie de tous les desplaysirs que je recois de vos iniquites ; escoutes-le. Parolle par laquelle il leur monstroit qu il Tavoit envoye pour les enseigner a se sauver. He ! leur vouloit-il dire , ne doutes point de sa doctrine ; car elle est toute divine, c est la verite mesme qu il vous enseigne; et pour ce , escoutes-la bien : car si vous la suives et pratiques, elle vous condnira a la vie eternelle. Ce mesme tesmoignage leur fnt encore donne sur la montagne de Thabor, aujour de la Transfiguration de nostre Seigneur, auquel Ton entendit derecbef la mesme voix du Pere eternel, disant : Voicy mon Fils bien-ayme, auquel j ay mis mon bon playsir, es coutes-le. Vous demanderes peut-estre, que vous dira nostre Seigneur sur cette montagne? certes! mes cheres Ames, il ne nous dira rien en ce lieu 2 ; car il parle a son Pere ce leste , et avec Moyse et Elie , de Fexces qu il devoit souffrir en Hierusalem. Vous verres vrayement sur cette montagne la gloire de la Transfiguration ; toutesfois Ton vous defendra de dire ce que vous y aures veu. Mais en celle du Calvaire , vous entendres des plaintes, des souspirs et desprieres faites pour la remission de vos peches. Vous y entendres encore des parolles d une grande doctrine ; mais Ton ne vous defendra point de dire ce que vous y aures veu ; au contraire, 1 on vous commanderad enparler, etden en perdre jamais lamemoire.

Voyes done combien le Pere eternel a donne de tesmoignages aux bommes pour monstrer la vocation de son Fils ^

i S. Matth., XVII. 2 S. Lucj IX.

et que veritablement il estoit Sauveur. Et ne voyons-nous pas que Pilate dit tant et tant de fois, qu il estoit innocent, et qu il ne treuvoit aucune chose en luy qui fust digne d mort ? Ne protestoit-il pas que , quoy qu il le condamnast 3 mourir, il cognoissoit bien neanmoins qu il ri estoit aucune* ment coupable, et qu il falloit bien qu il y eust quelque cause k sa mort qui luy fust incogniie 1 ? Dieu ne fit-il pas dire encore cette grande verite par la bouche du plus meschant homme qui fut jamais au monde, ce miserable Ca ipbe, pour lors souverain prestre , quand il prononca cette parole de si grande verite , qu il estoit expedient qu un homme niourust pour sauver tout le peuple : Vos nescitis quidquam, nee cogitatis, quia expedit vobis ut unus moriatur homo pro populo, et non tota gens pereat*. admirables tesmoignages que ceux que le Pere eternel donne aux hommes, pour monstrer que veritablement son Fils estoit Sauveur, et qu il falloit qu il mourust pour nous sauver, puis que mesme il tira cette verite du plus miserable et detestable homme qui aye jamais este ! II est bien vray qu en disant qu il estoit ex pedient qu il mourust, il ne 1 entendoit pas ainsi qu il le prophetisoit ; mais Dieu le voulut neanmoins faire prophetiser en r,ela , a cause qu il tenoit pour lors le siege du souverain pontife : Hoc autem a semetipso non dixit, sed cum csset pontifex janni illius. Etc estune chose tres-certaine, que la plus grande partie du peuple cognoissoit bien que nostre Seigneur estoit innocent, et que ce qu ils demandoient qu il fust crucifie. n estoit que pour complaire aiix princes des prestres en s rangeant de leur party : car vous scaves que, quand il se fa ; une sedition en quelque ville, tout le menu peuple se range soit que la chose soit juste ou non, du coste de ceux qu. Texcitent : ce qui arriva ainsi en la mort de nostre Seigneur. Mais , je vous prie, remarques que Pilate, sans scavoir ce qu il faysoit , fit escrire sur la croix : Jesus Nazarenus Rex

*S. Jean, XIX. 2 ibid., XI.

Judcronim , Jesus de Nazareth Roy des Juifs ; et pour chose qu on lui dist, il ne voulut jamais oster ce tiltre, ny permettrf qu on Fescrivist d une autre maniere (respondant a ceux qui vouloientqu on lechangeast) : Quodscripsi, scripsi (Ce qui est escrit est escrit) ; ce qu il dit sans doute par une speciale providence de Dieu, qui vouloit qu en ce tiltre fussent mises les deux princi pales causes de la mort de nostre Seigneur.

Que reste-t il done a cette heure, sinon que, puis que le Fils de Dieu a este crucitie pour nous, nous crucifiions aussi pour luy nostre chair, avec ses concupiscences? Car Famour ne se paye que par Famour. Taschons done , mes cheres Seurs, de rendre a Dieu amour pour amour; rendonsluy les loiianges et benedictions que nous luy devons pour sa mort et passion , et par ce moyen nous le corifesserons nostre Liberateur et Sauveur.

Passons a la seconde partie de ce discours. Un jour que jt devois prescher la Passion , cherchant une similitude pour preuver ce qui estoit de mon sujet, j ouvris un livre, ou j en rencontray une d un oyseau , lequel j ay tousjours creu n avoir este cree de Dieu que pour servir de similitude sur le sujet de la Passion ; car c est la chose la plus admirable mise en la nature et la plus propre qu on piiisse jainais rencontrer pour monstrer que nostre Seigneur e^J: mort pour nos peches. Or cot oyseau s appelle en nostre langage francois Oriol, et en latin Ictorus; il est jaune, etneanmolns il n est point atteint de jaunisse, et il a cette propriete, qu estant attache sur le haut d un aibre, ilguerit ceux qui sontatteintsde la haute jau nisse, et ce aux despens de sa vie : car si celuy qui estatteint de la haute jaunisse regarde cet oyseau, il est pareillemenJ regarde de luy, et par ce regard Toyseau vient, s il fautainsi dire, a estre tellement touche de commiseration de von 1 homme, son grand amy, travaille de ce mal, qu il lire a luy toute la jaunisse de celuy qui Fa regarde, et s en charge de tulle sorte, qu apres cela on le voit devenir beaucoup plus

430 SERMOIf

jaune qu il n estoit auparavant : mesme ses aisles, qui Festoientdesja, le deviennent davantage ; puis le venire, les pieds , et enfin toutes ses plumes, et tout son petit corps se jaunit grandement ; et Phomme , son grand amy , devient blanc et net, et tout a fait quitte de ce mal. Mais apres cela, ce pauvre oyseau s estant retire, va tousjours languissant, chantant un chant pitoyablement amoureux pour la complaysance qu il a de mourir en delivrant Phomme. Chose admi rable ! cet oyseau n est jamais malade de la haute jaunisse , et neanmoins il en meurt, en delivrant Phomme qui en estoit atteint, et avec complaysance de mourir pour luy donner la vie. N est-ce done pas tres a propos qu il represente nostre Seigneur, divin oyseau du paradis, divin Oriol , qui est at tache sur Parbre de la croix pour nous sauver et delivrer de la haute jaunisse du peche , sans qu il ayt jamais este atteint de ce mal , c est a dire entache du peche ? Mais pour en estre delivre, il faut que Phomme leregarde sur la croix; car par ce regard il Pexcitera a commiseration , et par cette commiseration ce divin Sauveur tirera a soy toutes les iniquites de Phomme pecheur, et mourra librement pour luy. Mais tout ainsi que si Phomme qui est atteint de la haute jaunisse, ne regarde cet oyseau, il demeurera tousjours malade; de mesme, si le pecheur ne regarde nostre Seigneur crucifie, il ne sera jamais quitte de ses peches. Que s il le fait au contraire , nostre Seigneur s en chargera , et quoy qu il soit innocent et sans peche , il mourra pour le peche a cause de nos iniquites , et cela pour nous en delivrer , et mourra avec une sainte complaisance de nostre guerison , bien que ce soit aux despens de sa propre vie. Ce que nous cognoissons par les paroles qu il dit sur la croix, et par les larines et souspirs amoureux qu il jette. Passons outre, et disons maintenant un mot de ses sacrees parolles pour notre instruction. La premiere parolle que nostre Seigneur dit sur la croix , fut de prier pourceux qui le crucifioient; et ce fut alors

qu il fit ce que dit S. Paul au cinquieme chapitre de FEpistre anx Ilebreux, qu aux jours de sa chair il offroit des sacrifices a son Pere celeste , avec grands cris , larrnes , prieres et sup plications, et qu il fut exauce pour sa reverence : Qui in diebus carnissuce, preces , supplicationesque cum clamor e valido , et lachrymis offerens , cxauditus est pro sua reverentia l . Certes, ceux qui crucifioient nostre divin Seigneur ne le eognoissoient pas (car s ils 1 eussent cognu, ils ne 1 eussent pas crucifie ) : Si enim cognovissent , nunquam Dominum glories crucifizissent*. Et comme 1 eussent-ils cognu , puis que mesme la plus grande partie de ceux qui estoient autour de luy n entendoient pas son langage , parce qu il y avoit en ce terns-la de toutes sortes de nations en Hierusalem , lesquelles sembloient estre toutes congregees pour le tourmenter?

Nostre Seigneur done, voyant 1 ignorance et la foiblesse de ceux qui le tourmentoient , commenca a les excuser, et a offrir son sacrifice a son Per*? celeste pour eux. Or il y a des sacrifices qui ne sont autres que les prieres , qui sont les sacrifices de nos levres et de nostre cosur, que nous presen- ,tons a Dieu, tant pour nous que pour le prochain; et nostre Seigneur s en servit alors, disant : Pater, dimitte illis , non enim sciunt quid faciunt*. Mon Pere, pardonnes-leur, car ils ne savent ce qu ils font.

que grande estoit la flamme d amour qui brusloit dans le coeur de nostre doux Sauveur, puis qu au plus fort de ses douleurs et au terns auquel la vehemence de ses tourments lui ostoit mesme le pouvoir de prier pour soy, il vient par la force de son amour a s oublier de soy, aim de prier pour ses ennemis; et pour ce, avec une voix forte et intelligible il dit ces mots : Pater, dimitte illis : Mon Pere , pardonnesleur. Ce qu il fit pour nous apprendre que 1 amour qu il nous portoit estoit si grand , qu il ne se pouvoit diminuer

Heb., V. 2 I Cor., I. 3 S. Luc, XIII.

par aucune sorte de peine ou de tourment, et pour nous monstrer aussi quel doit estre nostre coeur a Fendroit de nostre prochain. Ah ! mon Dieu ! mes cheres Seurs, quelle ardente charile estoit celle-cy, et quelle efficace avoit une telle priere !

Certes , les prieres de nostre Seigneur estoient si efficaces et si meritoires , que rien ne luy pouvoit estre refuse ; c est pourquoy il fut exauce , comme clit le grand Apostre , a cause de sa reverence : Exauditus est pro sua reverentia : car il est vray que le Pere celeste portoit une grande reve rence a son Fils, qui en tant que Dieu luy estoit egal, ayant avec luy une mesme substance , sapience , puissance , bonte, et infinie immensite, luy estant en tout et par tout egal et consubstantiel. C est pourquoy, le regardant comme son Verbe , il luy portoit une grande reverence , et comme tel , ne luy pouvoit rien refuser.

Doncques ce divin Sauveur s estant employe a demander pardon pour leshommes , il est tout certain que sa demande luy fut accordee ; car le Pere eternel 1 lionnoroit trop pour luy refuser ce qu il luy demandoit : si bienqu il fut exauce, non seulement a cause de la reverence que le Pere eternel luy portoit, ains aussi a cause de celle qu il portoit a son Pere , et avec laquelle il le prioit. Et tout ainsi que deux grands roys, tout deux egaux en grandeur et puissance, se rencontrant ensemble , se traitent et parlent Tun a 1 autre avec beaucoup d honneur et reverence ; et si Fun des deux prie 1 autre de quelque chose , cestuy-cy luy accorde promptement ce qu il luy demande; de mesme en est-il du Pere eternel, et de son Fils nostre Seigneur; car tous deux sont egaux en dignite , excellence et perfection.

II lit done cette priere a son Pere; mais, 6 Dieu! avec reverence? Certes la sacree Yierge , nostre Dame , surpasse toutes creatures en humilite, et en la reverence avec laquelle die a prie et traite avec Dieu. Tous les Saints 1 ont prie avec

grande reverence et humilite. Les colonmes du ciel tremblent devant luy, a cause de la reverence qu elles luy portent : Columnar cceli contremiscunt etpaventadnutumejus*. Les plus hauts Seraphins fremissent, et se couvrent de leurs aisles pour Fhonneur et le respect qu ils portent a sa divine Majeste. Mais toutes ces humilites , tous ces honneurs, toute la reverence que la Vierge et tous les Saints, tous les Anges et Seraphins portent a Dieu, ne sont rien en comparaison de celle de nostre Seigneur. Done il ne faut nullement douter que les prieres faites par une telle personne d un merite et perfection infinie, avec une si grande et admirable reverence, ne fussent tout aussi tostexaucees. Et si tous ceux qui crucifierent nostre Seigneur ne receurent pas le pardon qu il avoit demande pour eux a son Pere eternel , ce ne tut que par leur faute , comme je diray cy apres.

La seconde parolle de nostre Seigneur fut celle par laquelle il promit le paradis au bon larron 2 . Or en cette parolle il commenca a chanter d un autre air , dautant qu il prioit auparavant pour les pecheurs , et maintenant il monstre qu il st leur Redempteur ; car ayant pardonne les peches , il fait apres gouster les fruits de sa redemption au bon larron , dautant qu il estoit crucifie au milieu de deux voleurs , des plus meschans traistres qu on eust pu treuver; 1 un desquels le blasphemoit , 1 autre reconnoissant son innocence , luy dit : Ha ! Seigneur , je reconnois bien que vous n estes nul lement coupable , mais otiy bien moy, qui merite pour mes crimes et peches d estre attache a cette croix , et pour ce je vous prie d avoir souvenance de moy quand vous seres en vostre royaume : Domine, memento mei, cum vencris in Regnum tuum*.

Or puisque je suis sur ce sujet, il faut que je vous die une temarque que je n ay point encore faite en ce lieu : c est ju il arriva en la Passion de nostre Seigneur deux grands

i Job, XXVI. 2 S. Luc , XXIII. Ibid.

iv. 28

accidens de deux sortes de pecheurs qui le tourmenterent extremement ; et de chaque sorte il y en avoit deux, a scavoir, deux apostres et deux larrons. Premierement S. Pierre f qui estoit Fun de ces deux apostres , fit un grand tort a nostre Seigneur en sa passion , car il le renia et dit qu il ne le connoissoit point ; et non content de cela , il jura et plasphema , asseurant qu il ne scavoit qui il estoit ; Ille autem coepit anathematisare , et jurare, quia nescio hominem isturn *. Grand accident certes que celuy-cy , et qui percoit le cceur de nostre Seigneur tres-sensiblement. miserable f Pierre ! que faites-vous? et que dites-vous, que vous ne scavesquel il cst, que vous ne le connoisses pas, vous qui aves este appelle de sa propre bouche a Fapostolat , vous qui aves dit qu il esloit le Fils de Dieu vivant? Ah ! miserable bomme qae vous estes , comme oses-vous dire que vous ne le connoissL s pas? N est-ce pas celuy qui estoit nagueres a vos pieds pour les laver , qui vous a repeu de son corps et de son sang? et vous dites que vous ne le connoisses pas ! Com ment est-ce que la terre vous pent supporter? Comment ne s ouvre-t elle pas pour vous engloutir dans le profond des enfers?

Le deuxiesme apostre qui tourmenta nostre Seigneur, fut Judas, qui le vendit miserablement y et a si vil prix. ODieu! que terribles et espouvantables sont les cheutes des serviteurs de Dieu , mais principalement de ceux qui ont receu de grandes graces! He ! quelle plus grande grace se pouvoit-il recevoir, que cellequ avoient receue S. Pierre et Judas? Judas qui avoit este appelle a Fapostolat par nostre Seigneur, qui Favoit mesme prefere a tant de millions d aulres qui eussent fait des merveilles en ce ministere. Considered, je vous prie, les grandes graces que nostre Seigneur luy fit ; car outre qu il luy donna le don de faire des miracles , il luy predit encores ce qui luy devoit arriver touchant cette trahison,

S. Marc, XIV.

afin que le scachant il eust moyen de 1 eviter. De plus, pour gaigner entierement son cceur, et ne laisser aucune chose de ce qui le pouvoit rendre plus affectionne a sa divineMajeste, scachant qu il avoit une inclination a trafiquer et manier des affaires, il voulut pour cela le faire procureur en son college sacre; et neanmoins ce miserable Judas, abusant de toutes ces graces , vendit son bon Maistre.

Dieu ! que les cheutes de ceux qui sont sur la montagne sont effroyables et dangereuses ! car des qu on a commence a tomber, Ton roule puis apres jusques a ce que Ton soit au fond du precipice : et telles ont este les cheutes de ceux lesquels apres avoir receu de grandes graces , sont descheus du service de Dieu. Chose estrange , qu apres un si bon com mencement , mesme apres avoir demeure trente et quarante ans au service desa divine Majeste, surlavieillesse, lorsqu il seroit terns de recueillir le fruit de son labeur , Ton vienne a tout perdre , et a se precipiter dans 1 abysme du malheur , tel que fut celuy de Salomon, du salut duquel les Peres de 1 Eglise sont en doute , et de plusieurs autres , lesquels semblablement ont abandonne le bon chemin en leur vieillesse. que c est une chose espouvantable de tomber entre les mains du Dieu vivant! Horrendum est incidere in manus Dei viventis *. que ses jugemens sont inscrutables ! Que celuy qui s estime estre debout, craigne de tomber, dit FApostre , et que personne ne se glorifie pour se voir bien appelle de Dieu , ny pour estre en quelque lieu ou il semble n avoir rien a craindre s . Que personne ne presume de ses bonnes oeuvres , et ne pense n avoir plus rien a redouter , puisque S. Pierre , qui avoit receu tant de graces de nostre Seigneur , et qui luy avoit promis de 1 accompagner dans la prison, et mesme jusques a la mort, le renie au moindre sifflement d une chambriere ; et Judas , pour une si petite eomme de deniers, le vendit.

ifiebr., X. * Rom., XI.

Cos deux cheutes furent toutes deux tres-grandes ; mais il y eut cette difference , que Tun se recognut , et Fautre se desespera, bien que nostre Seigneur eust inspire dans le coeur de Judas lemesme Peccavi que dans lecoeurdeS. Pierre: et le mesme Peccavi qu il inspira dans le coeur de David , il 1 inspira dans le coeur de Judas etde S. Pierre, etneanmoins Tun le rejetta, et Fautre le recent : dautant que S. Pierre entendant le coq qui chantoit, se ressouvint de ce qu il avoit fait, etde ce que luy avoit dit son bon Maistre : Etrecordatus est Petrus verbi Jesu, quod dixerat ; et lors reconnoissant sa faute il sortit , et s en alia pleurant amerement : Et egressus foras flevit amare ; mais avec tant de contrition , * qu il receut indulgence pleniere et remission de tous ses peches. bienheureux saint Pierre , qui par la contrition que vous aves de vos fautes , merites de recevoir de la bonte de vostre Maistre un pardon si general d une si grande desloyaute :

Faites encore cette remarque , je vous prie , que S. Pierre ne se convertit point , qu il n eust entendu le chant du coq , comme nostre Seigneur luy avoit predit. En quoy Ton void Padmirable sousimssion de cet Apostre a se servir du moyen marque par nostre Seigneur pour sujet de sa conversion : toutesfois , il est certain que ce furent les regards sacres de nostre Sauveur qui luy penetrerent le coeur, et luy ouvrirent les yeux pour luy faire reconnoistre son peche , bien que 1 Evangeliste marque qu il sortit pour pleurer , quand le coq chanta , et non point sitost que nostre Seigneur le regarda. Et depuis ce tems-la il ne cessa jamais de pleurer, principalement quand il entendoit chanter le coq la nuit et le matin , se ressouvenant que c estoit la marque de sa con version ; et il pleuroit en telle abondance, qu on dit que ses larmes luy avoient creuse les joues, et luy avoient fait comme deux canaux , par ou elles ne cessoient de couler ; et par ce moyen , d un grand pecheur il devint un grand saint.

glorieux S. Pierre! que vous fustes heureux de faire une si grande penitence d une telle et si grande desloyaute ! dautant que par icelle vous fustes remis en grace , et celuy qui meritoit une mort eternelle , se rendit capable de la vie eternelle ; et non seulement cela , ains il receut encore en cette vie de grandes graces et privileges de nostre Seigneur, et fut comble de beau coup de benedictions : ou au contraire Judas, quoy qu il receust le mesme Peccavi que S. Pierre, il le rejetta et se desespera.

Je scay bien qu il y a de la difference entre la grace efficace et la grace suffisante , comme disent les theologiens ; mais je ne suis pas en ce lieu pour preuver et disputer si cette inspi ration du Peccavi de Judas, fut efficace comme celle de David, ou si elle fut seulement suffisante.Ellefut vrayement suffisante , cela est tres-certain , et il est vray atissi que le mesme Peccavi que Diou envoya au cceur de Judas, fut comme celuy qu il envoya au cceur de David. Et pourquoy doncne se convertit-il pas? C est que voyant la grandeur de sa faute , il se desespera. II fit bien de vray la confession de son peche; car il dit tout haut, en rapportant aux princes des prestres les deniers pour lesquels il avoit vendu son bon Maistre , qu il avoit peche en livrant le sang de 1 innocent , Peccavi tradens sanyuinem justum : mais ces prestres ne luy donnerent point d absolution. Et le pauvre miserable ne scavoit-il pas bien que nostre Seigneur estoit celuy qui la luy pouvoit donner, qui estoit le Sauveur, et qui tenoit la redemption entre ses mains? ne l avoit-il pas bien pu voir en ceux auxquels il avoit remis les peches? II le scavoit bien, mais il ne voulut pas luy demander pardon , dautant que le diable , pour le tirer au desespoir , luy fit voir la grandeur et laideur de son peche : ce qui luy fit craindre que s il en demandoit pardon a nostre Seigneur, il ne luy donnast pour iceluy une trop grande penitence , et pour cela il ne luy voulut point demander , ains se desespera et s alla pendre

miserablement , puis le ventre luy creva , les entrailles luy sortirent : Et suspensus crepuit medius, et diffusa sunt omnia viscera ejus *, et fut ensevelyaufonddesenfers. Passons & la seconde sorte de pecheurs, qui tourmentoient nostre Seigneur en sa Passion.

Les deux autres pecheurs estoient deux larrons qui f urent crucifies avec nostre Seigneur , homines meschans an pos sible , s il en fut jamais; car c estoient les plus scelerats , les plus perfides et insignes voleurs qui se pussent trouver, dautant qu ils avoient passe toute leur vie en mille et mille meschancetes : aussi les avoit-on choisis comme tels pour les mettre aux costes de nostre Seigneur, afin de le declarer par ce moyen maistre de tous les voleurs et brigands, conformement a ce qui avoit autrefois este predit de luy par Isaye : Cum sceleratis reputatus est 2 , qu il seroit compte entre les scelerats. Mais voicy que Fun d iceux se tournant de son coste , confessa qu il estoit innocent , et qu il souffroit injustement ; mais que pour luy-mesme il estoit pecheur , et que comme tel il meritoit d estre mis en croix pour ses fautes , desquelles il demanda pardon a nostre Seigneur , lequel les luy pardonna si absolument, qu a la mesme heure il luy promit qu il seroit ce jour-la en paradis avec luy : Hodie mecum eris in paradise.

Chose estrange ! deux larrons f urent crucifies avec nostre Sauveur , et tous deux receurent Finspiration du Peccavi , et il n y en a eu qu un qui se soit converty. Certes , ny Fun ny 1 au.tre n avoient jamais fait bien , et le bon larron estoit le plus scelerat voleur qui se put treuver ; et neanmoins sur la fin de sa vie , il regarda la croix , et il fut sauve et treuva la redemption ; pour nous monstrer que les plus grands pe cheurs rie doivent jamais desesperer du pardon de leurs fautes , pourveu qu ils regardent la croix, et se meUent sous sa protection , quand bien ce ne seroit que sur le declin de

*Act., I. Msale, LIll.

leur vie, comme fit le bon larron. L autre au contraire, combien qu il fust au coste de nostre Seigneur, il y fut en vain, parce qu il ne voulut jamais regarder la croix; et quoy qu il receust beaucoup d inspirations, et que mesme il fust arrose des goutes du sang de nostre Seigneur qui rejaillissoient sur luy , et qu il fust par luy souvent sollicite en son cceur par des secrets et amoureux mouvemens de regarder la croix, et ce serpent mystique qui y estoit attache , pour recevoir la guerison, c est a dire, le pardon de ses peches; ilnele voulut pas faire , et pour cela il fut perdu , et s obstinant il mourut n son peche.

Voila, mes cheres Ames, deuxsortes depecheurs, qui nous doivent faire vivre en grande crainte et tremeur , mais aussi n grande esperance et confiance ; puisque de ces deux sortes de pecheurs , il y en a deux sauves et deux damnes : un <le sauve des premiers , qui fut S. Pierre , et un damne qui fut Judas , et tous deux apostres de nostre Seigneur.

Certes , il y a des ames qui , apres qu elles ont longtems servy Dieu , estant parvenues a la montagne de perfection , tombent apres en de lourdes fautes. Nous avons veu , dit un grand Saint , tomber les estoilles du ciel , c est a dire des ames fort parfaittes , lesquelles apres estre descheues de la grace, s obstinent en leur peche, et meurent sans penitence; et d autres qui font les mesmes cheutes apres avoir receu pareilles graces, lesquelles, comme S. Pierre , viennent a faire penitence. Grand sujet certes de craindre et d esperer ! II y en a d autres qui n ont jamais fait aucun bien , et a la fin de leur vie ils treuvent le pardon et la r^lsericorde; d autres aussi qui perseverent et meurent en leur iniquite.

Dieu ! que grande est 1 humilite et le rabaissement avec lequel nous devons vivre en cette vie ! Mais aussi quel sujet n avons-nous pas de bien appuyer nostre esperance et confiance en nostre Seigneur! Car si apres avoir commis des pecbes tels que de le renier, comme fit S. Pierre, et d avoir

SERMOIf

persevere toute sa vie en des horribles forfaits, comme le bon larron , Ton en treuve enfin la remission quand Ton se tourne du coste de la croix , ou est attachee nostre redemp tion , que doit craindre le pecheur de Furie et Fautre sorte , de retourner a son Dieu en la vie et en la mort? Escoutera-t il encore cet esprit malin , qui luy veut faire voir ses fautes telles qu il n en puisse recevoir le pardon , comme ii fit a Judas? Done, qu il luy responde hardiment, que Dieu est mort pour tous, et que ceux qui regardent la Croix, pour grands pecbeurs qu ils soient , treuveront le salut et la re demption. Dieu! mes cheres Ames, que ne doit-on esperer de cette redemption , qui est si abondante , qu elle regorge detoutes parts, comme nous dirons tantost ? ODieu! combien de fois est-ce que nostre Sauveur offrit cette redemption a Judas et au mauvais larron ! Quelle patience fut celle avec laquelle il attendit Fun et Fautre! He! que ne fit le cceur sacre de ce Sauveur a Fendroit de celuy de Judas? Combien de bons mouvemens et d inspirations secrettes ne donna-t il au coeur de ce malheureux, tant a la Gene , quand il estoit a genoux devant luy, luy lavant les pieds, et luy donnant son sacre corps , qu au jardin des Olives, lorsqu il Fembrassa et baisa, comme aussi le longdu chemin depuis sa prise jusques a la maison de Ca iphe? Mais il ne voulut point, le miserable qu il estoit, luy demander pardon de sa faute, ny esperer de le recevoir. Et que ne fit ce mesme coeur de nostre Sauveur a Fendroit de celuy du mauvais larron , tout le terns qu il fut a la croix ? Combien de fois le regarda-t il , le provoquant a le regarder, permettant que son sacre sang vint a tomber sur luy a dessein d amollir et purifier son coeur! Dieu! ce detestable refusant ainsi le salut , ne meritoit-il pas que Dieu le precipitasta Finstant dans Fenfer? Neanmoins il ne le fit pas, ains Fattendit a penitence jusques ace qu il expirast. Done si nostre Seigneur rernet si librement des peches si grands et si enormes a ceux qui luy en demarident pardon ,

et s il offre le mesme pardon aux obstines, et les attend a penitence avec tant de patience , que ne fera-t il a celuy qui le luy demande, et avec quel co3ur contrit recevra-t il le coeur du penitent?

La troisieme parolle de nostre Seigneur fut une parolle de consolation qu il dit a sa sacree Mere , qui estoit au pied de la croix toute transpercee du glaive dedouleur, quoy que non pasmee ny a coeur failly , comme quelques peintres la representent faussement ; car FEvangeliste dit clairement le contraire, assurant qu elle demeura debout au pied de la croix , avec une fermete non pareille : Stabat autem juxta crucem Jesu mater ejus *. Ce qui neanmoins n empeschoit pas sa douleur, qu elle supporta avec un cceur tout genereux, magnanime et constant , bien que ce soit une chose inexpli cable et inconcevable que la douleur qu elle ressentit alors ; car elle estoit crucifiee interieurement en son ame , avec les mesmes cloux dont nostre Seigneur 1 estoit en son corps, voyant qu elle seroit desormais privee de ce cher FiJs : mais nostre divin Sauveur la voyant en cette desolation , luy dit une parole pour la consoler : toutesfois ce ne fut point en la flattant, ny caressant; car ce ne fut pas une parole de tendrete , pour appaiser son coeur dans une si grande affliction.

! qu il falloit bien que le cceur de cette Vierge fust grandement fort , puisque nostre Seigneur , qui le connoissoit , le traitoit de la sorte !

ame parfaittement soumise, et resignee au vouloir divin \ Mulier, ecce filius tuus : Femme , luy dit-il , voila ton fils , luy monstrant S. Jean qui estoit le cher disciple de son cceur, et le luy donnant pour avoir soin d elle ; dautant qu ayant toutes ses pensees occupees aux douleurs de son Fils, elle ne pensoit point a elle-mesme. Mais ce divin Enfant qui s en alloit mourir, voyant que cette sainte Vierge demeuroit veufve et orpheline, et ne scauroit apres ou aller, il en eut

S.Jean, XIX.

soin et la voulut pourvoir en cette auMdion , Juy dormant pour fils le disciple qu il aymoit, et auquel il donna un ve ritable amour de fils pour une telle Mere , afin que par ce moyen il eust plus de soin d elle ; comme aussi il fut bien aise de laisser en mourant pour gage de son amour a ce cher disciple la Yierge sacree pour Mere. Tout ainsi que les hommes, voulans favoriser leurs enfans, ou leurs heritiers, leur disent en mourant : Alles-vous-en en un tel endroit , vous y treuveres tant de mille escus ; et les meres se glorifient de dire en tel abois a leurs filles : Alles-vous-en a un tel coffre, vous y treuveres mes bagues et joyaux, que je vous ay conserves, et telles autres bagatelles ; et font gloire en mourant de laisser telles choses a leurs heritiers.

Nostre divin Sauveur ne laissoit lien de tout cela , ains il

laissa un tresor beaucoup plus grand a S. Jean et a sa Mere.

II est vray neanmoins que nostre Dame ressentit alors une

douleur telle que 1 inesgalite de ces deux enfans luy pouvoit

causer; car il n y a nulle comparaison entre nostre Seigneur

et S. Jean : toutesfois, comme tres-soumise , elle 1 accepta

avec un coeur doux et tranquille, et des-lors nostre Seigneur

luy donna un amour de mere envers S. Jean , plus tendre

que n eurent ny n auront jamais toutes les meres ensemble

pour leurs enfans. Mais elle passa plus outre , parce qu elle

vit bien que nostre Seigneur luy donnant S. Jean pour lils ,

il luy donnoit par consequent tous les chrestiens , desquels

il vouloit qu elle fust la Mere , comme d enfans de grace ,

dautant que Jean signifie grace; et quoy qu elle aymast

S. Jean d un si grand et parfait amour, si ne faut-il pas

croire neanmoins qu elle Taymast comme elle aymoit nostre

Seigneur, non seulement en tant qu il estoit son Dieu , ains

encore en tant qu il estoit son Fils. non certes ! car IV

mour que le tres-saint co3ur de la Vierge avoit pour nostre

Seigneur, ne peut estre conceu de nos petits esprits. Or si

I amour qu elle luy portoit estoit si ^rand, combien fut

POUR LE VENW.EDY SAINT. 443

grande la douleur qu elle ressentit de le quitter, le voir mourir, et d estre frustree de sa presence corporelle?

II faut remarquer un autre accident qui survint encore en lamort de nostre Seigneur, qui est, qu aussitost qu il eutdit cette troisieme parole , voila que le soleil re lira sa clarte , et les tenebres couvrirent toute la terre : Tenebrce factce sunt super universam terram ! ; et ces tenebres estoient si espaisses, que c estoit une chose espouvantable. Lesdocteurs disputent pour scavoir si elles couvrirent toute la terre, ou bien seulement une partie d icelle. Us disputent aussi pour scavoir si cette eclypse fut naturelle ou surnaturelle , et si en icelle le soleil agissoit ou non. Pour moy, je suy 1 opinion de ceux qui tiennent que les tenebres couvrirent toute la terre; car rEscriture le dit, et le grand S. Denys Areopagyte, qui estoit lors en Egypte, en fait mention, comme aussi plusieurs autres historiens font foy de cette verite en leurs escrits. II n y a done point de doute que cette eclypse ne fust universelle et surnaturelle, et qu en icelle le soleil ne souffrist, parce qu elle arriva a midy, et lors que la lune estoit en son plein ; et S. Denys , qui pour lors n estoit pas chrestien , et lequel apres , ayant este converty par les predications du grand apostre S. Paul , vint en ces quartiers et fut apostre de la France, voyant cette eclypse si extraordinaire , dit ces parolles si remarquables : II faut de deux choses Tune, ou que le Dieu de la nature souffre en la chair, ou que la fin du monde s approche , Aut Deus natures patitur, aut mundi machina dissolvetur. Ce qu il dit, parce qu il connut bien que cette eclypse estoit tout a fait surnaturelle , dautant qu elle arriva sur le midy et au plein de la lune , et de plus qu elle surpassa le terme ordinaire des eclypses , car elle dura trois heures entieres. Et certes il disoit vray ; car ces tenebres ne provenoient d autre cause , sinon de ce que le Dieu de la na ture en son humanite souffroit en Hierusalem. Que fit nostre

S. Mattli., XXV1L

Seigneur, mes cheres Ames, pendant ces trois heures? II les employa a offrir des sacrifices de loiiange a son Pere eternel ; car ce fut alors particulierement qu il fit ce que dit S. Paul, qu il pria et gemit, seplaignant etcriant touthaut aux jours de sa chair, in diebus carnis, c est a dire au terns de sa Passion.

Nostre Seigneur done se plaignit a son Pere , il pria et gemit, afin d exciter tout le monde a prier et faire penitence. ODieu! combien de larmes amoureuses jetta-t il pendant ces trois heures de meditation? Combien de souspirs et de sanglots ? Et combien grandes f urent les douleurs qui transpercerent alors le sacre coeur de mon Sauveur ? certes, personne ne le scait que luy qui les souffroit, et peut-estre la sacree Vierge nostre Dame, qui estoit au pied de la croix, a laquelle il les communiquoit, et laquelle les ruminoit en soy-mesme. Et pour moy, je pense que la plus grande douleur que souffrit alors le coeur sacre de nostre Seigneur, fut a cause de Fingratitude des chrestiens , voyant que plusieurs mespriseroient sa mort et ne se serviroient pas de sa Passion, qui luy est sipenible et douloureuse ; et lesquels, quoy qu ils eussent cette redemption si efficace , ne laisseroient pas de se perdre, pour ne s en vouloir prevaloir.

Mais dautant que ces douleurs estant interieures, n estoient connues que de luy qui les souffroit , et de sa sainte Mere , a laquelle il les communiquoit , et voulant faire cognoistre a tout le monde, qu il n estoit pas la sans souffrir extremement, il cria tout haut , se plaignant a son Pere eternel , en sorte qu il fut entendu de tous les assistans : Eli, Eli , lamma sabachtani, qui veutdire : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoy m aves-vous delaisse ? Et ce fut la quatrieme parolle que nostre Seigneur profera sur 1 arbre de la croix. Dieu ! quelles et combien grandes estoient les douleurs de sa tres-sainte ame, qui estoit delaissee non seulement de toutes les creatures , ains encore en quelque facon du Pere eternel , lequel avoit pour un peu retire sa face de son Fils, non point quant a la

partie superieure de son ame, laquelle jouissoit tousjours de la claire vision de 1 essence divine ; vision par laquelle elle fut bien heureuse des 1 instant de sa creation , et ne fut jamais sans cette beatitude a cause de Tunion hypostatique , Lquelle toutesfois n empeschoit pas que sa partie inferieure ne ust alors tellement delaissee et abandonnee de tout secours divin et humain , qu estant privee de toute consolation , il ressentit toutes les douleurs du corps et de 1 esprit avec toute 1 asprete et rigueur qui se puisse souffrir : ce que voulant faire connoistre aux homines, pour le salut desquels il souffroit , il se plaint a son Pere eternel , luy disant : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoy m aves-vous delaisse? Eli, Eli , lamma sabachtani? pour leur faire entendre les vehementes douleurs qu il enduroit.

Mais, helas ! combien est-ce que cette parolle mal entendue desassistans causa de douleur a nostre Seigneur ! car lesuns disoient qu il prioit Elie : Eliamvocatiste, et ceux-la estoient quasi chrestiens, c est a dire qu ils avoient encore quelque disposition pour recevoir la grace , dautant qu ils croyoient a Tinvocation des Saints , parce qu Elie n estoit plus en ce moricle , ayant este depuis plusieurs armees emporte dans un chariot de feu par les Anges ; et partant ils croyoient qu il Tinvoquoit a son secours parmi une si grande affliction.

Les autres interpretans cette parolle d une autre maniere, disoient : II invoque Elie, mais que luy peut-il faire? il ne le peut pas delivrer. Et ceux-cy , meschans qu ils estoient, ne croyoient pas que les Saints puissent faire aucune chose pourceux qui sont affliges, ny pourceux qui les invoquent; en quoy ils ressembloient aux Huguenots, qui nient lepouvoir que les Saints ont envers la divine Majeste.

Les autres en se riant disoient : Le voila qui crie tout

haut et qui appelle Elie pour luy donner du secours j at-

tendons et voyons, je vous prie , si Elie le viendra delivrer :

Ecce Eliam vocat ; sinite , videamus si vcniat Ellas ad

deponendum eum. Ce qu ils disoient en se moquant de luy.

Les autres disoient : S il est si saint comme Ton dit , que ne se sauve-t il soy-mesme? il en a tant sauve d autres; il est Lien fol, s il ne fait pour luy ce qu il a fait pour les autres : Alios salvos fecit , seipsum non potest salvum facere*. En somme il souffrit pendant ces trois heures toutes les injures et calomnies qui se puissent excogiter.

Et de plus, on lui lit en ce tems-la les plus belles offres, et les plus desirables semonces que Ton puisse imaginer; car les uns luy disoient : Toy qui te vantes d estre Fils de Dieu , descends de la croix : Si Filius Deies, descends de cruce, et nous t adorerons et te recognoistrons pour tel. Tu as dit que tu destruirois le temple et le reedifierois en trois jours ; or sus , fais maintenant voir quelque miracle pour ta delivrance, etnous te recognoistrons pour nostre Dieu : Vah, qui destruis templum Dei , salva tcmetipsum ; si Filius Dei es, desccnde de cruce*. Descends de celte croix de ta propre puissance, et nous croirons en toy et te recognoistrons; autre-, ment nous te liendrons pour un mescbant homme, et ne nous convertirons pas. quelles offres que celies-cy aucoeur de nostre doux Sauveur, qui estoit si amoureux du salut de nos ames !

D autres blasphemoient contre luy , 1 appelant sorcier et enchanteur, reputant ces tenebres a quelque trait de magie. D autres disoient que ce n estoit pas de vrayes tenebres, ains qu ils avoient les yeux silles et esblouis par ses enchantemens. Et par tcls et semblables discours, le tres-sacre co3ur de nostre Seigneur soufl roit des douleurs incomparables, voyant la multitude des ames qui se perdoient et ne vouloient pas seservir de la redemption de la Croix, c est a dire, se sauver par le moyen de sa mort.

Passons a la cinquieme parolle de nostre Seigneur : 5*-

* S. Matth., XXVII. Ibid.

ft o 1 , J ay soif : parolle de plainte et de lamentation. Mais bien que cctlc parolle, Sitio, se puisse entendre d une soif corporelle causee par les extremes douleurs qu il avoit souffertos toute la nuit, et qu il eust une alteration si grande, qu elle 1 eust fait infailliblement mourir, si le Pere eternel ne Feust reserve a de plus grandes soufFrances ; et que pour cela il aye dit avec tres-jusle raison, Sitio : toutesfois ce n estoit rien de cette soif corporelle en comparaison de la soif spirituelle de laquelle son ame estoit altcree, dautant qu il desiroit avec une soif insatiable , qu un chacun se convertist et profitast de sa Passion. C est pourquoy il dit, Sitio , J ay soif , et se plaint voyant que tant d ames en abuseroient , et que plnsteurs demanderoient un autre moyen pour se sauver que celuy de sa Passion, commo faysoient les Juifs qui luy crioient qu il descendist de la croix , et qu ils croiroient en luy ; comme luy voulant dire : Si vous aves si soif de nostre salut, descendes de la croix, et nous croirons en vous, et par ce moyen vous aures le pouvoir de vous desalterer. Mais nostre Seigneur, quoy qu infiniment desireux du salut de leurs ames , et bien que pour leur acquerir ce salut il exposast sa vie , ne voulut pas neanmoins descendre de la croix , parce que la volonte de son Pere celeste n estoit pas telle ; au coritraire , c estoit cette sainte volonte qui le tenoit atta che sur ce bois.

Mais, helas! 6 miserables Juifs, que dites-vous? que nostre cher Sauveur et Maistre descende de la Croix? certes, il ne le fera pas, dit S. Paul; car il est obeyssant jusques a la mort , et la mort de la Croix , Factus obediens usque ad mortem, mortem autem Cruets. II est monte a 1<? Croix par obeyssance , et il mourra en la Croix par obeyssance : et tous ceux qui se voudront sauver par la croix , y treuveront le salut ; mais ceux qui voudront se sauver sans la croix , periront miserablement , parce qu il n y a point de

S. Jean , XIX.

salut qu en la Groin . Ha! miserables que vous estes, dit nostre Sauveur, vous demandes que je descende de la Croix, pour croire en moy ; c est a dire , vous voules un autn moyen de redemption que celuy que mon Pere a ordonne d< toute eternite , et qui a este predit par tant de prophetes , ei annonce par tant de figures ; vous voules done estre sauves comme il vous plaist , et non comme Dieu vent. Ccla n est pas raisonnable , et puisque vous ne cherches pas le salut en la Croix , vous mourres obstines en vostre peche, et ne treuveres point de pardon , puisque la piscine du salut vous estant ouverte , vous ne voules pas vous y jetter. Ha ! ne voyes-vous pas que la redemption est ouverte ; et si abondamment qu elle regorge de tous costes ? et vous ne vous y voules pas laver : vous perires done , mais ce sera par vostre faute.

Mais oyes ce cher Sauveur , qui crie qu il a soif de nostre salut, qui nous attend et invite : Venite ad me, omnes : Venes a moy , dit-il a tous les hommes ; car je suis attache sur cette Croix pour vous recevoir , et vous ne treuveres point ailleurs de salut. miserables Juifs , qui demandes une autre sorte de redemption que celle de la Croix, celle-la n est-elle pas suffisante ? et mesme , 6 Dieu I n est-elle pas plus que tres-suffisante , puisqu il est vray qu une seule larme , un seul souspir amoureux sortant du sacre coeur de mon Sauveur , estoit suffisant de rachepter des millions de millions de natures humaines et angeliques , s il y en eust eu autant qui eussent peche, et toutesfois, a cause de Famour qu il nous portoit , il ne nous a pas voulu rachepter avec un souspir, ny une larme, ains avec tant et tant de travaux et de peines , ayant espuise tout le sang de ses veines pour faire un bain sacre a nos ames , pour les purifier et nettoyer de la tache du peche ; et cette redemption est si copieuse f qu elle ne scauroit estre espuisee, non seulement par des millions d annees, mais par des millions de millions de siecles.

POUR LE VETtt>m?T>Y SAINT. 449

Done, pour parfaite cette redemption, nostre Seigneur ne voulut point descendre de la Croix, ains, commeditle grand Apostre , il voulut estre obeyssant jusques a la mort de la Croix : Factus obediens usque ad mortem Cruets : car il est veritablement mort, et de la mort de la Croix , pour obeyr & son Pere eternel.

qu heureux serions-nous , si nous imitions bien nostre Seigneur en son obeyssance, un cbacun selon que le requiert nostre vocation ! Mais il faut que nous scachions qu il y a diverses manieres d obeyr.

Premierement, il s en treuve plusieurs qui estiment grandement cette vertu. que bienheureux sont les obeyssans I disent-ils. Us lisent ce qu on en a escrit avec un grand goust, et parlent fort bien descinqdegresd obeyssance; mais ils ne font rien plus que les theologiens speculatifs , qui se contentent de parler de ses excellences. Or ce n est pas le tout d en parler , ains il faut venir a la pratique d icelle dans les occasions petites et grandes qui se presentent. II s en treuve encore plusieurs qui veulent bien obeyr, mais avec cette condition qu on ne leur commandera rien de difficile, e* qu on ne les contrariera point on leurs inclinations. D autres voudront bien obeyr a quelques superieurs , mais non pas egalement a tous; et peu de chose epreuve Fobeyssanro de telles personnes qui obeyssent en ce qu elles veulent , et non pas en ce que Dieu veut. Or il n ayme point telle sorte d obeyssance : car il veut que nous obeyssions egalement aux grandes et petites choses , aux faciles et aux difficiles, et que nous demeurions fermes dans 1 obeyssance , c est a dire attaches a la croix ou Fobeyssanee nous a mis , a Fexemple de nostre Seigneur, sans recevoir ny admettre aucune raison pour bonne apparerice qu elle aye, pour nous faire descendre de la croix. Kt partaiit , s il vous vient des inspirations ou mouvemcns qui vous portent a faire quelque chose hors de 1 obeyssance, rejettes-les hardiment,

pour saints qu ils semblent estre, et ne les suyves pas.

Done , que ceux qui sont maries demeurent en la croix de Fobeyssance , c est a dire du manage , car c est leur croix : et puis que Dieu les y a mis , qu ils y demeurent : car les meilleures croix ne sont pascelles qui sont plus conformes a nos inclinations ou qui ont plus d apparenee, ains celles qui sont de plus grande pratique, et ou Ton est presque en continuelle action , parce que les occasions de souffrir sont plus frequentes. Qu ils ne desirent done point de descendre de cette croix pour quelque bon pretexte que ce soit, ains qu ils y perseverent jusques a la fin.

Que le prelat, et celuy qui a charge d ames, ne desire point , pour les tracas de mille soins qu il rencontre , d estre detache de cette croix; mais qu il fasse ce qui est de son devoir, ayant soin des ames que Dieu a commises en sa charge , instruisant les uns , consolant les autres , tantost parlant , et tantost se taisant, donnant le terns a Faction , et puis, quant il le doit, a la priere ; car c est la croix a laquelle Dieu Fa attache : il faut done qu il y demeure ferme en Fexercice de sa charge , sans croire a ce qui le pourroit provoquer d en sortir.

Que le religieux demeure constamment et fidellement attache a la croix de sa vocation , sans jamais laisser entrer en son coeur la moindre pensee qui le puisse faire varier ny divertir de Fentreprise qu il a faite de servir Dieu en cette maniere de vivre, et qu il n escoute jamais ce qui le pourroit porter a faire des choses contraires a Fobeyssance, sous quel que bon pretexte que ce soit. Et que Fon ne dise pas : Dieu ! si j avois inaintenant ma liber te, je ferois tant d heures d orayson , je serois si uni a Dieu ! si je priois a cette heure, je ferois tant , que pen s en laudroit que je n arrachasse le co3ur de Dieu pour le mettre dans le mien; ou bien je rn eslancerois en telle sorte , que je mettrois la main a son coste pour lay derober son cceur.

Voila qui a Men de Fapparence de vertu ; mais quand cela est contraire a 1 obeyssance , il faut rejetter telles inspi rations , et ne point admettre tels mouvemens : car cela ne precede pour Fordinaire que de Famour propre. Obeysses seulement, Dieu ne vous demande pas autre chose ; et voyes que nostre Seigneur, pour obeyr a son Pere eternel, ne voulut point descendre de la croix, ains ayant persevere en 1 obeys sance jusques a la fin , il dit : Consummatum est i , tout est consomme.

Ce fut la sixieme parolle qu il prononca sur la croix en s addressant au Pere eternel. mon Pere , vouloit-il dire , j ay accomply de point en point tout ce qui estoit de vostre volonte : il ne me reste plus rien a, faire, voila Fceuvre dela redemption finie et parfaitte. Dieu ! mes cheres Seurs, il y auroit une infinite de considerations tres-belles et utiles a faire sur ces parolles ; mais je vous en ay parle autrefois , c est pourquoy je passe outre, et viens a la derniere parolle que dit nostre Seigneur en la croix.

Pater, in manus tuas commcndo spiritum meum;Mon Pere , dit-il, je remets mon esprit entre vos mains. II se presente encore sur ces parolles beaticoup de belles considera tions a faire , parce que c est en icelles que consiste Fabrege de toute la perfection cbrestienne, de laquelle nostre Seigneur nous voulant donner exemple , il se re met par un parfait abandonnement entre les mains de son Pere celeste sans reserve quelconque : Je remets , luy dit-il , mon esprit entre vos mains. En quoy nous voyons Flmmilite, Fobeyssance et la vraye sousmission qu il luy rend. Je vous ay tousjours abandonne et remis mon corps et mon ame pendant que j ay Vescu, luy vouloit-il dire; c est pourquoy il ne me reste plus rien, apres avoir accomply tout ce que vous aves requis de moy , sinon de remettre mon esprit entre vos mains. Remarques cette parolle ; car c est la quintescence de la vie 1 S. Jean, XIX.

spirituelle, que nostre Seigneur nous monstre parce total abandonnement qu il fait entre les mains de son Pere celeste, par une parfaitte indifference en ce qui estoit de ses divines volontes. Tout est accomply , luy avoit-il dit ; mais neanmoins , s il vous plaist que mon esprit demeure encore dans mon corps pour soufirir davantage , je le remets entre vos mains ; si vous voules que je passe de cette vie en Tautre pour entrer en ma gloire, je remets mon esprit entre vos mains. En somme, mon Pere. me voicy entierement prest et resolu de faire tout ce qu il vous plaira.

que nous serions heureux , si quand nous nous consacrons au service de Dieu , nous commencions par cette pra tique de remettre nostre esprit entre ses mains absolument et sans reserve : car tout le retardement de nostre perfection ne provient que du defaut d abandonnement. Et nous devons scavoir que si nous voulons faire progres en la perfection , il faut commencer , poursuivre et linir la vie spirituelle par la pratique de cette vertu , a limitation de nostre Seigneur, qui 1 a fait avec une si admirable perfection , au commence ment , au progres et a la fin de sa vie.

II s en treuve bien quelquefois, qui venans au service de Dieu, luy disent : Je remets mon esprit entre vos mains; mais a condition que vous nourrirez tousjours mon coeur dans les douceurs et consolations sensibles, et que je rie souffriray point d aridites, ni de seicheresses d esprit. II s en treuve d autres qui disent a nostre Seigneur : Je remets mon esprit entre vos mains, mais a condition que Ton ne contrarie point ma volonte , et que vous me donnies un superieur qui soit selon mon coeur, ou plutost selon mon affection et incli nation , et que vous feres en sorte que je seray tousjours ayme de cenx qui me condnircmt, et entre les mains desquels je remets mon esprit pour amour de vous, et qu ils appreuveront et treuveront bon tout ce que je feray, du moins la plus grande partie : car de n estre ^pas ayme , et

-de ne sentir pas cet amour, cela ne se peut supporter.

Felas! que faites-vous? ne voyes-vous pas que ce n est pas la remettre son esprit entre les mains de Dieu , comme fit nostre Seigneur? Ne scaves-vous pas que c est de ces re serves que nous faysons d ou naissent d ordinaire tous nos maux , nos troubles , nos inquietudes , et autres telles im perfections ; car si tost que les choses n arrivent pas selon que nous attendions, et que nous nous promettions, voyla soudain la desolation qui saisit nos pauvres esprits. Et d ou vient cela , sinon de ce que nous ne nous sommes pas remis -avec indifference entre les mains de Dieu? que nous serious heureux , si nous pratiquions bien ce point-ci , mes cheres Ames ! car c est 1 abrege et la quintessence de la vie spirituelle. Ah ! sans doute nous arriverions a la tres-haute per fection d une sainte Catherine de Sienne, d une sainte Fran- <coise, de la bienheureuse Angele de Foligny, et de plusieurs autres qui estoient par cette sainte indifference , et ce parfait abandonnement d elles-mesmes , comme des boules de cire entre les mains de nostre Seigneur et de leurs superieurs, recevant toutes les impressions qu on leur vouloit donner.

Soyes done ainsi , et dites avec nostre Seigneur indifferemment en toutes choses : Mon Dieu , je remets mon esprit absolument et sans reserve entre vos mains, In manus tuas, Domine, commendo spiritum meum. Voules-vous que je sois en seicheresse ou en consolation? que je sois contrariee? que j aye des respugnances et difficultes? que je sois aymee ou non? que j obey sse en cecy ou en cela? en chose grande ou petite ? facile ou difficile ? je remets mon esprit entre vos mains. Voules-vous que je m employe aux actions de la vie active ou contemplative ? je remets mon esprit entre vos mains. Que ceux done qui sont employes aux actions de la vie active ne desirent point d en sortir pour s addonner a la contemplative, jusques a ce que Dieu 1 ordonne; et que ceux <jui contemplent ne quittent point la contemplation, jusques

& ce que Dieu le commande. Qu on se taise quand il faut , et qu on parle quand il en est terns. Et si nous faysons cela , nous pourrons bien dire a 1 heure de nostre mort , comme nostre cher Maistre : Consummatum est, mon Dieu , tout est consomme : j ay accomply tout ce qui estoit de vos divines volontes en tous les evenemens que vous aves ordonnes : que me reste-t il a cette heure, sinon de remettre mon esprit entre vos mains , a la fin et sur le declin de ma vie , comme je vous Fay remis au commencement , et au milieu d icelle. Mais pour pouvoir bien faire cela, mes cheres Seurs, employons les trois heures de tenebres de cette vie comme nostre Sauveur et Maistre les a employees ; demeurons sur la croix ou Dieu nous a mis ; prions sur icelle ; plaignons-nous a Dieu de nos afflictions et aridites, disant quand il est requis des parolles de consolation au prochain : en somme , consoinmons-nous sur icelle pour accomplir tout ce qui est de ses divines volontes, et soyons asseures que si nous faysons cela, enfin nous aurons la grace de parvenir a sa gloire, comme je Ten prie de tout mon cceur. Remettons done bien nos esprits entre ses mains; il les recevra, comme il litceluy de son cher et unique Fils , pour les faire jouyr de la gloire qu il nous a acquise par sa mort et Passion , ou nous le benirons eternellement. Dieu nous en fasse la grace. Ainsi goit-il.

WEB SOU BKNY.

AUTRE SERMON

POUR LE JOUR DU VENDREDY SAINT l .

Viri Athenienses > per omnia quasi superstitiosiores vos video; prceteriens enim, et videns simulacra vestra, invent et aram in qua scriptum erat, IGNOTO DEO. ACT., XVII.

Atheniens, je vous vois en tout presque trop religieux ; car passant et voyant les statues de vos dieux, j ay treuve" mesme un autel sur lequel est i inscription au Dieu incognu.

Le grand apostre saint Paul , predicateur de la croix de nostre Seigneur Jesus-Christ, rapporte qu estant un jour alle alaville d Athenes, il rencontra devant ses yeux un autel , lequel avoit pour tiltre de sa dedicace : Ignoto J)eo, au Dieu incognu. Je rencontray, dit-il, devant mes yeux un autel qui estoit dedie au Dieu incognu. Et de la il prit sujet de prescher aux Atheniens, quel estoit ce Dieu incognu qu ils adoroient. bien-aymes et tres chers Atheniens ( leur disoit ce grand predicateur de la croix), le Dieu que vous adores, et que vous ne cognoisses pas , n est autre que Dieu le Pere tout-puissant qui a envoye son Fils du ciel en terre pour prendre nostre nature humaine , et en icelle , bien qu il fust Dieu comme son Pere , de mesme nature et essence que luy, a neanmoins souffert la mort , et la mort de la croix , pour satisfaire a la justice deDieu son Pere, justement indigne centre les hommes a cause du peche de nostre premier pere; peche qui sans doute nous eust a tous cause la mort eternelle , s il ne nous eust racheptes , nous redonnant la vie par sa mort. Les Atheniens (comme la pluspart des hommes de ce tems-la) recognoissoient plusieurs dieux; mais enfin ils con-

i Fidellement recueilly par les Religieuses de la Visitation Saincte Marie d Aunessy (Edit, de 1641 et 1643).

fessoient qu outre ceux-la il y en avoit im qu ils ne cognoissoient point, duquel la grandeur estoit extremement relevee par dessus tons les autres. Ce grand Apostre done prit sujet de rinscription de cet autel pour leur faire*une excellente predication, leur faisant entendre avecdestermesadmirables, quel estoit ce Dieu qu ils ne cognoissoient point encore.

Ay ant done, mes cheres Seurs, a vous entretenir en ee jour quelque pen de terns, j ay jette les yeux de ma consi deration sur le tiltre que j ay veu , non au dessus de Pautel des Atheniens , ains au dessus de cet autel incomparable , sur lequel nostre Sauveur et nostre Maistre s est offert pour nous a Dieu son Pere en sacrifice tres-aggreable et d une suavite nompareille : autel qui n est autre que la croix ; croix laquelle depuis a tousjours este honnoree comme un autel tres-precieux et adorable. Ayant done jette mes yeux dessus le tiltre de la croix, j ay pense qu a 1 imitation du grand Apostre predicateur de la croix , je ne devois pas rechercher d autre sujet pour fondement de ce que je vous devois dire que les parolles de ce tiltre sacre : non que je vous veuille parler d un Dieu incognu ; car puis qu il plaist asa bonte, nous le cognoissons par la lumiere de la foy; mais certes je pourray bien parler d un Dieu mecognu. Nous ne le ferons done pas cognoistre ; mais nous tascherons de faire recognoistre et ayiner ce Dieu tant aymable qui est mort pour nous.

Dieu ! que c est une chose utile que cette recognoissance ! car veritablement, au dire de plusieurs saints Peres, Abraham, Isaac et Jacob eussent eu quelque excuse, s ils Veussent pas servy sa divine Majeste, dautant qu ils ne I avoient pas cognue si parfaittement que nous autres Chrestiens, qui sommes hors d excuse, ayant appris ce qu il est par la bouche de nostre divin Maistre nostre Seigneur, qui est, comme nous avons dit, un mesme Dieu avec son Pere. II est done certain que les Ghresliens seront inexcusables

ne 1 avoir pas ayme et servy de tout leur coeur, puis qu ils ont este si bien instruits et enseignes combien il est aymable, et combien cherement il les ayme , puis qu il a donne sa vie pour eux.

Or je n entens pas, mes cheres Seurs, vous parler maintenant avec combien d ignominie, de douleurs, d amertumes, d angoisses, de vituperes, d affronts et de mespris, ce divin Sauveur a souffert la mort, et moms encore de vous faire un narre de la cruaute envenimee avec laquelle les Juifs 1 attacberent sur la croix : car vous scaves que je vous ay tousjours fait entendre, queerest lamoindre consideration en la Passion de nostre Sauveur, que celle-cy, et sur la quelle nous nous devons le moins arrester, puisque Taffection de compassion sur les souffrances de nostre Seigneur est la moins utile , ainsi quo iuy-mesme nous 1 a enseigne , lors qu il dit aux femmes qui le suyvoient pleurant, qu elles ne pleurassent point sur luy, ains sur elles-mesmes : Filice Hierusalem, nolite flere super me, sed super vos ipsas flete*. Si nous avons des larmes, pleurons tout simplement, car nous ne les scaurions jetter pour un plus digne sujet ; mais ne nous arrestons pas a cela ; passons a des affections plus utiles, selon que le requiert le sujet, c est a dire a des affec tions d imitation.

Je reprends done mon propos , et considere ce mysterieux et divin tiltre, qui est pose sur le haut de la croix. qu il est admirable ! je suis presque ravy en le considerant : Jesus Nazarenus rex Judceorum* ; Jesus de Nazareth roy des Juifs. Qui eust jarnais pense que des parolles si saintes et si veritables fussent sorties, et eussent este prononcees par la boucbe miserable d un si meschant homme, tel qu estoit Pilate? Gertes pourtant elles sont tres-veritables, et nostr Seigneur mesme les confirma pour telles en sa Passion, ainsi que nous verrons en la suitte de ce discours. S. Luc, XXIII. * S. Jean, XIX.

G est certes une chose admirable combien les Juifs dirent de belles parolles en la mort de nostre Seigneur, Men qu ils ne les entendissent pas, et les dissent malicieusement et mauvaise intention. Quelles parolles plus belles et plus veritables peuvent estre dites, que celles que dit le plus meschant homme d entre tous les hommes, ce miserable Caiphe, qu il estoit requis et necessaire qu un homme mourust, c est & dire, un homme le plus excellent de tous les hommes, de peur que tous les autres ne perissent : Vos nescitis quicquam nee cogitatis , quia expedit vobis , ut units moriatur homo pro populo , et non tola gens per eat ? Et les Juifs pousses de rage et de felonnie , que disoient-ils ? Que son sang soit sur nous et sur nos enfans : Sanguis ejus super nos, et super filios nostros. Ce qui arriva, tant en la personne de plusieurs d eux-mesmes , comme en la conversion des Apostres et des disciples de nostre Seigneur, qui estoient leurs enfans. Pilate done ay ant escrit le tiltre de la croix , et voyant que les Juifs y contredisoient , leur respondit : Quod scripsi, scripsi; il est ainsi , dit-il , qu il est escrit , reconfirmant derechef cette verite.

Or voyons maintenant ce que veulent dire les divines pa roles de ce tiltre sacre. Premierement , Jesus veut dire Sauveur; secondement, Nazareth veut dire ville florie ou florissante ; et en troisieme lieu , il est dit que nostre Seigneur estoit Roy. Trois noms et qualites, lesquelles luy sont extremement bien deues.

Et pour celuy de Sauveur, 6 combien veritablement porte-t il ce nom et cette qualite , puisqu il est Sauveur non settlement des hommes, ains aussi desAnges, dau tant que tous tiennent le salut de sa divine bonte , et Font en vertu et par le merite de sa mort et Passion. Car de toute eternite il projetta cette divine pensee, qu il mourroit pour tous. Mais toutesfois si faut-il confesser , que les hommes ont un sujet de consolation incomparablement plus grande en la

mort et Passion de nostre Sauveur , que les Anges : car si bien il est le Sauveur des Anges , il n est pas pourtant leur Redempteur , mais oiiy bien des hommes : car des que les anges eurent peche, ils furent en mesme terns tellement confirmes en leur malice par la volontaire election qu ils firent du mal , et de ce qui pouvoit estre desaggreable a Dieu , que deslors il n y eut plus d esperance pour eux de s en pouvoir jamais deprendre; dautant que des Tmstant qu ils eurent esleu le peche , ils furent rendus ses esclaves , et demeurerent cloues et attaches de telle sorte a la perdition, que jamais il ne leur fut possible de s en detacher : ils voulurent se servir malicieusement de leur franc-arbiti e et abuser de leur liberte ; c est pourquoy ils furent fails serfs des peines eternelles, dans un abandon perpetuel de Dieu. Ou I homme, aussi tost qu il eut mange du fruit de 1 arbre de science du bien et du mal , lequel luy estoit deffendu , ne demeura pas en son peche : mais nostre Seigneur , c est a dire la seconde personne de la tres-sainte Trinite, suivant la resolution qu il en avoit prise de toute eternite , est venu au monde pour le rachepter par le prix de son tres-pur sang, se revestant de la nature humaine qu il unit inseparablement a sa personne divine , pour se rendre capable de pastir et mourir , ainsi qu il a fait.

que cette pensee est douce et aggreable! quelle joye, quelle douceur de cccur , et quelle delectation doit causer a rhomme cette verite tres-aymable , que nostre Seigneur est son Redempteur, et qu il tient la vie de luy, le Pere eternel luy ayant donne la vie, afin qu il la communiquast a tous les hommes , et que tous la tinssent de luy , comme il la tenoit de son Pere ! Or ce n est pas de la vie corporelle dont nous parlons , ains de la vie spirituelle de la grace : et pour leur donner cette vie, il est descendu du ciel en terre, suivant ce qu il dit luy-mesme * : Veni ut vitam habeant, et abun-

S. Jean , 7

dantius habeant. Le Pere eterriel done a donne & nostre Seigneur une vie non commune, ains vsurabondante, afin que tous les hommes y participaseent , et qu ils vescussent de la mesme vie que luy , c est a dire., de la vie de la grace qui est une vie toute parfaitte, toute sainte et toute aymable ; et pour nous acquerir cette vie, il a donne la sienne, et nous Fa acheptee au prix de son sang. Done nostre vie n est pas nostre , ains sienne ; nous ne sommes plus a nous , ains a luy.

que cette raison est pregnante pour faire que nous nous dediions totalement au service de cet amour du Sauveur, duquel nous avons este si cherement favorises , et si je 1 ose dire, au dessus des anges mesmes.

Voyons maintenant comme nostre Seigneur a monstre qu il estoit veritablement le Sauveur et Redempteur des hommes en sa Passion. Les filoux Juifs ay ant presque assouvy leur barbare eruaute sur le tres-doux Jesus , Fayant attache* a la croix , et vomy de leurs miserables bouches plusieurs execrables blasphemes centre sa divine Majeste , nostre Sau veur et nostre Maistre se prit a crier tout haut ces divines parolles, comme en contre-quarrant leurs injustesplasphemes: Pere, pardonnes-leur, car ils ne scavent ce qu ils font; Pater, dimitte illis, non enim sciimt quid faciunt *. Mon Dieu, que ces parolles sont admirables ! Considered, je vous prie, la douceur du coeur de nostre Maistre. Mon Pere, dit-il. Mais voyes combien la charite cherche d artifice , pour parvenir au but de sa pretention , qui est la gloire de Dieu , et le salut du prochain. II semble que ce doux Sauveur veuille amadotier le cceur de son Pere celeste par ce nom de Pere , qui est si teridre et amoureux; comme s il luy eust voulu dire : Je suis vostre Fils; he, ressouvenes-vous done que vous estes mon Pere , et partant que vous ne me deves rien refuser. Mais qu est-ce qu il demande pour luy? rien du s. LUC, xxim

tout , car il s est entierement oublie de soy-mesme , et quoy qu il souffre beaucoup plus qu il nese peutjaniaisimaginer, il ne pense point a luy , ny a ce qu il endure : en quoy il nous donne un rare exemple de patience , faysant tout au eontraire de nous autres, qui ne pouvons penser qu anos iouleurs , quand nous en avons ; de maniere que nous ou- !)lions presque toute autre chose. Oiiy mesme un mal de dents nous oste le souvenir de tout ce qui est autour de nous, tant nous nous aymons nous-mesmes , et sommes attaches a cette miserable chair.

Or voicy le consomme, et 1 abrege de toutes les merveilles d amour, que ce divin Sauveur a operees pour nostre salut.

Les hommes pensent presque toute leur vie a ce qu ils ont a faire a leur mort, et comme quoy ils pourrontbien establir leur derniere volonte , afm qu elle soit bien entendue de ceux qu ils laissent apres eux, soit de leurs enfans ou autres qui doivent heriter de leurs biens ; et pour cela , plusieurs font leur testament estant encore en pleine sante , craignant que 1 effort des douleurs mortelles ne leur oste le moyen de manif ester a leur mort leur derniere volonte. Mais nostre Seigneur, lequel scavoit bien qu il mettroit sa vie, etla garderoit, comme et quand il luy plairoit, ainsi qu il dit luy-mesme * : Potestatem habeo ponendi animam, etpotestatem habeo iterum sumendi earn ; remit a faire son testalment a 1 heure mesme de sa mort : testament lequel il scella f et cacheta avant mesme qu il fust escrit et prononce. Les hommes, pour monstrer que ce qui est escrit est leur volonte, et qu ils entendent qu il soit ainsi fait , ils le cachetent de leur sceau , mais ils ne 1 appliquent qu apres que tout est escrit. Nostre Seigneur ne voulut prononcer son testament qu en la croix , et un peu avant que de mourir ; mais il y appliqua son sceau , et le cacheta avant toute autre chose. Ah ! certes, mes cheres Ames, voicy 1 abrege de son amour

* S. Jean , X.

envers nous. Or quel sceau , je vous prie, a-t il applique a son testament ? (Test luy-mesme , ainsi qu il 1 avoit fait dire a Salomon , parlant en sa personne au Cantique des Cantiques l : Pone me ut signaculum super cor tuum , ut signaculum super brachium tuum, Mets-moy comme un sceau sur ton cceur , et comme un cachet sur ton bras , dit-il a Tame devote.

Quancl appliqua-t il ce sceau sacre ? Ce fut lorsqu il institua le tres-saint et tres-adorable sacrement de Fautel , qu il appella son nouveau Testament en son sang 2 , Novum Testamentum in meo sanguine : sacrement qui contient en soy la divinite et 1 humanite , c est a dire toute la personne tressainte de nostre Seigneur, Dieu et homme tout ensemble.

II se posa done , et appliqua sur nos coeurs , par le moyen de la tres-sainte communion , comme un sceau sacre , et un cachet tres-aymable ; et puis il fit son testament, manifestant sur la croix , un peu avant que mourir , ses dernieres volontes, afin qu un chacun des hommes qui devoient estre ses coheritiers au royaume de son Pere celeste , fussent bien instruits , tant de ce qu il vouloit qu ils fissent , comme de 1 affection incomparable qu il avoit pour eux : ce qu il leur fait bien voir en ce qu il s oublie de soy-mesme, pour penser premierement a eux , tant sa charite est grande. Puis apres il retourne a soy-mesme , ainsi que nous verrons a la suite de ce discours.

Mais quel est done le testament de nostre Seigneur ? Son testament, mes cheres Seurs, n est autre que les divines parolles qu il prononca estant en la croix , ou absorbe en cet amour qu il portoit aux pecheurs, il se prist a amadotierson Pere celeste, 1 appellant Pere : Mon Pere, dit-il, pardonnesleur, car ils ne scavent ce qu ils font; Pater, dimitte illis. non enim sciunt quid faciunt.

que voicy un document remarquable, et d une parfaitte

Cant., VIII. 2 S. Luc, XXIL

charite ! Aymes-vous les uns les autres, comme je vous ay aymes , disoit-il si souvent , preschant a ses Apostres ou au peuple , et ce avec des parolles si pressantes , qu il sembloit n avoir point de plus grande affection , que de leur bien inculquer cette tres-sainte dilectiondu prochain. Mais maintenant il donne un example de cet amour du tout inimaginable, dautant qu il excuse ceux mesmes qui le crucifient et Finjurient d une rage toute barbare , et cherche des inventions pour faire que son Pere celeste leur pardonne , et cela en 1 acte mesme du pecbe , et de 1 injure qu ils luy font.

que nous sommes miserables, nous autres! Certes, & peine pouvons-nous oublier une injure dix ans apres qu elle nous a este faite ; oiiy mesme il s en est treuve qui a 1 heure de la mort ne pouvoient oiiyr parler de ceux de qui ils avoient receu quelque injure. Dieu! que nostre misere st grande! a peine pouvons-nous pardonner a nos ennemis ; et nostre Seigneur les aymoit si cherement qu il prie ardemment pour eux. Priere qui porta un tel fruit, que plusieurs d entre eux se convertirent, et quelques-uns mesme sur le champ, confessant, apres avoir oiiy cette priere si admirable, que veritablement il ne pouvoit qu il ne fust Fils de Dieu , cela estant une cbose tout a fait audessus de la nature humaine : les autres tirent comme une biche, laquelle estant blessee , va rendre les derniers abois au lieu ou elle a receu le coupde la mort. Nostre Seigneur avoitdemande a son Pere celeste qu il envoyast du ciel plusieurs traits et sagettes dans le cceur de ceux pour qui il prioit : ce qu il luy accorda, ainsi qu il avoit desire; mais pourtant plusieurs ne rendirent pas leur vie par leur conversion sur 1 heure mesme , ains porterent le coup de ces divines sagettes des remors interieurs jusques a la Pentecoste , qu ils se convertirent a la premiere / predication que fit S. Pierre, en laquelle il se convertit bien trois niille personnes , entre lesquels estoient indubitablemeat plusieurs de ceux qui s estoient treuves a la mort et

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