‹ Œuvres complétes Volume 4Chapitre 24 sur 31 · FERMO · texte numérisé non relu

FERMO

Passion de nostre doux Sauveur : conversion laquelle appartient au merite de celte admirable priere, qu il avoit faite pour eux a son Pere celeste , en 1 acte mesme des in jures et des tourmens qu ils luy faysoient souffrir. Chose admirable , certes , en mesme terns que ces hommes pervers et malheureux vomissoient contre sa divine Majesteetcontre celle de son Pere eternel des blasphemes insupportables , disant : S il est tout-puissant , comine il dit , et si il se confie tant en son Pere quil a envoye, qu il 1 appelle maintenant a son secours ; il a sauve les autres ; qu il se sauve a cette heure soy-mesme , et s il est roy d Israel , qu il descende maintenant de la croix, etnous croirons en luyiAlios salvos fecit , seipsum non potest salviim fa cere : Si rex Israel est, descendat nunc decntce, et credcmw ei. Parollesvrayement diaboliques; mais I infinie bonte de nostre Seigneur en mesme terns eslancoit des souspirs de compassion , et des parolles plus douces que le miel a son Pere eternel, aim qu il leur pardonnast et leur donnast sa grace.

Yous voyes done comme tres-justement nostre Seigneur est appelle Sauveur Mon Pere, pardonnes-leur, car ils ne scavent ce qu ils font; Pater , iynosce illis , non enim sciunt quid faciunt. Je ne demande pas, vouloit-il dire, que vous me pardonnies a moy : ainsje me soumetsdeboncoeur a supporter les efFets de vostre justice pour les hommes; prenes sur moy la vengeance de leurs peches : In me pro crimine convene iram, et sume vindictam. Mais quant aux pccheurs , ah! je vous prie, pardonnes-leur; car telle est ma volonte.

Done le premier leg que fit nostre Seigneur en son testa ment , fut de donner la grace aux pecheurs par le moyen de laquelle ils puissent parvenir a la gloire eternelle , en la quelle nul ne peut entrer sans sa grace , et sans le merite de sa Passion.

Or nostre Seigneur ayant desja monslie , que tres-verita-

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bletnent il estoit appelle Sauveur, en meritant et dormant la grace aiix pecheurs , il promet apres la gloire au bon larron qui estoit penitent. Ou il faut remarquer en passant, que Tun des larrons se convertit, et 1 autre non : Et nos quidem juste , nam digna factis recipimus; Et quant a nous, dit le bon larron, nous sommes justement condamnes et punis de nos mesfaits , parce que nous avons tousjours este meschans etmalheureux, et avons fait de grands peches pour lesquels nous meritons cette punition : confessant ainsi ses fautes en s humiliant.

Le mesme devrions-nous faire toutesfois et quantes que nous recevons quelque affliction, disant comme le bon larron : Digna factis recipimus, Nous sommes tres-justement punis pour nos peches ; confessant que c est pour nos mesfaits que nous souffrous. Mais helas ! nous demeurons sou vent dans Tendurcissement comme lemauvais larron, qui blasphemoit encore en mourant ; ou au contraire , le bon larron ayant fait la confession de ses fautes, soudain apres il en demanda 1 absolution a nostre Seigneur, disant : Lomine, memento mei, cum veneris in regnitm tuum; Seigneur, souvenesvous de moy quand vous seres en vostre royaume. A quoy nostre doux Sauveur respondit gracieusement : En verite je te dis qu aujourd huy tu seras avec moy en paradis; Amen, dico tibi, hodie mecum ens in paradise. Ge fut la premiere fois (que Ton scache) qu il aye fait cette promesse.

! quelle douce et aymable parolle fut celle-la : Aujourd huy tu seras avec moy ! Grand, certes, a tousjours este 1 amour de nostre Sauveur envers les penitens. Peu auparavant, il demandoit que la grace fust donnee aux pecheurs, et maintenant il donne sa gloire aux penitens ; parce que la grace rend les pecheurs penitens, et les penitens sont rendus dignes de la gloire. Le ciel n est presque remply que de pe nitens. Nostre Dame, et comme plusieurs tiennent, S. Jean- Baptiste, S. Joseph, et quelques autres n ont point eu besoin

de penitence , dautant qu ils ont este prevenus de la grace , laquelle les a empesches de tomber dans le malheureux pre cipice du peche mortel; mais specialement la tres-sainte Yierge Ta este d une facon toute particuliere au dessus de tons autres , parce qu elle n a pas seulement este preservee du peche tant originel qu actuel , mais elle le fut mesme de Tombre du peche , et en une maniere si excellente , qu elle n a jamais commis aucune imperfection pour petite qu elle fust. Mais pour le reste des homines qui ont atteint Faage de raison , il est certain qu ilz ne vont en paradis que par la penitence.

Les martyrs mesmes ont este penitens, ayant respandu leur sang, dans lequel ilz ont este laves, comme dans un bain de penitence ; et tous les tourmens qu ilz ont soufferts n ont este que des actes de penitence.

Les confesseurs aussi ont este penitens : bref , nul des hommes n est entre au ciel sans penitence , et sans se reconnoistre pecheur, excepte la tres-sainte Vierge etceuxdont nous avons parle.

Mais tous generalement sans exception, oily mesme nostre Dame, ont eu besoin du merite du sang de nostre Seigneur; sang, lequel respandit des odeurs et des parfums si excellens, tant devant la majeste du Pere eternel , que devant les hommes, qu il estoit impossible qu il ne fust reconnu pour estre le sang, non d un homme seulement, ai-ns d un homme qui estoit Dieu et homme tout ensemble : et 1 on peut dire que ce sang tres-sacre estoit comme Fencens, lequel estant jette dans le feu, respand une fumee tres-odoriferante de toutes parts ; car le sang de nostre Seigneur distillant de son corps tres-sacre en terre jusques a la derniere goutte , jettoit des parfums si suaves de toutes parts , que cette odeur precieuse parvint jusques au bon larron, lequel en receut une si grande suavite, qu a 1 instant mesme il se convertit et merita d otiyr cette tant gracieuse parolle : Hodie mecum

eris in paradiso : Aujourd huy tu seras en paradis avec moy ; paradis duquel nostre doux Sauveur ii avoit pas voulu parler jusques a ce qu il fust tout proche d y entrer.

He ! n est-ce pas la une marque asseuree, mes cheres Ames, qu il estoit vrayement Sauveur, pnisque si absolument il promet la gloire , et ne differe point de la clonner , ains aujourd huy, dit-il. parolle digne d une grande consolation pour les pocheurs ! Car ce que sa bonte a fait pour le bon larron, il le fera sans doute pour tous les enfans de la croix, qui sont les vrays Chrestiens.

heureux enfans de la croix, puisque vous estes asseures qu au mesme terns que vous feres penitence , et vous repentires de vos peches , ce divin Jesus sera votre Redempteur , et vous donnera sa gloire ! Mais outre la grace qu il donne aux pecheurs , et qu il demande pour eux a son Pere celeste avec une charite si industrieuse , qu il ne Fappelle point son Dieu et son Seigneur, comme nousverrons cy apres qu il fera en parlant pour soy ; scachant bien que cette parolle de Pere estant prononcee par 1 amour cordial , est plus respectueuse que celle de Seigneur, et que partant il seroit plus tost exauce : et semble qu il commence par la sapriere, pour charmer le cceur paternel de son Pere celeste, afin qu il pardonne aux pauvres pecheurs, pour lesquels il se rendoit pleige et caution devant sa majeste divine , comme s il eust voulu dire : Mon Pere , pardonnes aux pecheurs , et a ceux mesme qui me crucifient, parce que je suis icy pour payer pour eux. Je ne demande pas que vous me pardonnies a moy, dautant que je suis monte sur cette croix afin de satisfaire pour toutes leurs debtes , et pour cela je respandray jusques a la derniere goutfce de mon sang , bien qu une seule fust suifisante pour faire que vostre bonte leur pardonne leurs peches, et que vous ne leur demandies jamais rlen. Dieu ! quelle douceur de coeur nostre cher Sauveur fait paroistre envers les pecheurs 1

Mais outre cela , il luy restoit encore quelque legs a faire en son divin testament. Hequoy! me dires-vous, peut-il avoir encore quelque autre chose a donner ? Ouy certes, mes cheres Seurs. II y a une certaine delicatesse spirituelle dans Tamour, qui n est autre qu un moyen tres-singulier pour conserver la grace acquise, et parvenir a un plus haut degre de perfection , ainsi que nous vous allons monstrer.

Nostre Seigneur regardant sa tres-beniste Mere de ses yeux pleins de compassion , laquelle , selon le rapport de 1 Evangeliste, estoit debout, stabat , au pied de la croix avec son bien-ayme disciple , il ne luy voulut pas donner, ou demander pour elle la grace a son Pere eternel , dautant qu elle la possedoit d une maniere tres-excellente ; et moins luy promettre la gloire, parce qu elle luy estoit desja toute asseuree : mais il luy donne une certaine union de coeur et amour tendre pour le procbain, dautant que cet amour cordial des uns envers les autres , est un don des plus grands et excellens que sa divine bonte fasse aux bommes. Femme , luy dit-il , parlant de son bien-ayme disciple S. Jean, voila ton fils : Mitlier, eccc films tuus. Dieu ! quel eschange du lils au serviteur, de Dieu a la creature ! Neanmoins ellene lerefusa point, scachant bien qu en la personnede S. Jean, elle acceptoit tous les enfans de la croix de nostre Seigneur pour siens, et qu elle seroit desormais la chere Mere de tous les Chrestiens : nostre Seigneur nous enseignant par la , qu il vouloit que nous nous aymassions tous, si nous voulons avoir part a son divin testament, et aux merites de sa Passion, d un amour extremement lendre et cordial , ainsi qu est 1 amour d un bon fils envers sa mere , et de la mere envers son fils , lequel est en quelque facon plus grand que n est pas celuy des peres.

Mais remarques que PEvangeliste dit que nostre Dame estoit debout aupresde la croix : Stabatautemjuxtacrucem Jesu Mater cjus ; en quoy certes ont grand tort ceux qui pensent qu elle i ut tcllcmcnt outree de douleur qu elle en

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demeura pasmee : car sans doute cela ne futpas, ains elle demeura tousjours ferme et constante , bien que sa douleur fust incomparablement plus grande que jamais femme en ayeressenty pour la mort de son enfant, a cause qu il n y en a jamais eu qui aye eu tant d amour qu elle en avoit pour nostre Seigneur, non seulement a cause qu il estoit son Dieu, mais aussi a cause qu il estoit son Fils tres-cher et tres-aymable.

que grande fut la Constance de cette tres-sainte Vierge , et du bien-ayme disciple de nostre Seigneur ! G est pourquoy il le favorisa d une grace si speciale , lui remettant sa tressainte Mere , Mere la plus aymable qu il est possible d imaginer; dautant que cette vertu de Constance et de generosite d esprit a tousjours este grandement cherie de nostre Seigneur au dessus de plusieurs autres. Or bien que 1 amour de nostre Dame fust vrayement plus fort et plus tendre qu il ne se peut dire ny imaginer, et par consequent sa douleur la plus vehemente que Ton puisse dire ny penser, en la mort et passion de son Fils nostre Sauveur; cet amour neanmoins estant selon 1 esprit, conduit et gouverne par la raison, il ne produisit point de mouvemens desregles en 1 affliction qu elle ressentoit, se voyant privee de son Fils, qui luy causoit une consolation incomparable ; ains elle demeura tousjours, cette glorieuse Mere , ferme et constante au pied de la croix , et parfaittement sousmise au bon playsir de Dieu et de son Fils, lequel avoit este destine a mourir pour le salut et la redemp tion des hommes.

Nostre Seigneur fut done appelle Sauveur a tres-juste raison , comme nous avons desja dit , puis qu il le prouva luy-mesme et en fit Foffice sacre estant sur la croix : car si bien tout ce qu il a fait durant le cours de sa vie mortelle a este pour nous sauver , et en intention de satisfaire pour nous a son Pere celeste, neanmoins ce qu il fit en sa mort et passion est appelle Treuvre de nostre redemption par excel-

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lence, comme estant 1 abrege et le consomme de tout ce qu il estoit venu faire pour nous en ce monde ; redemption en laquelle il ne se monstra pas seulement digne du nom de Jesus, inais encore de celuy de Nazareen, qui est la seconde parolle de ce tiltre sacre que j ay dit avoir regarde et considere sur 1 autel de la croix , dedie non au Dieu incognu , ignoto Deo, ains au Dieu mesconnu.

Le doux Sauveur de nos ames voulut done qu on Fappellast Jesus de Nazareth , parce que Nazareth est interpret^ ville fieurie ou fleurissante : Ego sum flos campi, je suis la fleur des champs , dit-il au Cantique des Cantiques. Et pour nous monstrer qu il n estoit pas seulement une lleur , ains qu il estoit un boucquet compose de 1 assemblage des plus belles et odoriferantes fleurs que Ton eustsceu rencontrer, il a voulu garder le nom de fleurissant sur 1 arbre de la croix. Mais dites-moy , n eust-on pas plustost dit que notre Seigneur estoit une fleur flestrie, fannee et passee, estant sur la croix, que non pas fleurie? Regardes-le tout navre de playes , saly de crachats infects et puans, les yeux caves et ternis, la face meurtrie de coups , pasle et decoloree a force de tourmens , ayant respandu tout son sang, les douleurs de la mort s estant desja saisies de toutes les parties de son corps. certes , ce fut veritablement alors qu il se montra non seulement fleur, ains fleurissant en toutes sortes de vertus. que grandes et belles , ines cheres Ames , sont les fleurs que cette beniste plante de la mort et passion de nostre Sauveur fit esclore et espanouir, pendant qu il fut sur la croix !

Mais il faudroit trop de terns pour vous les representer toutes : c est pourquoy je me contenteray d en marquer quatre seulement, lesquelles je ne feray que toucher en passant, les laissant par apres odorer le reste de cette journee a une chacune de vous autres, afin que leur odeur tres-aggreable puisse parfumer toute vostre ame, et 1 embaumer d un saint propos de les flairer souvent, pour vostre advancement en la perfec-

tion. Ces quatre fleurs ne sont autres que quatre vertus des plus remarquables, et des plus necessaires pour la vie spirituelle.

La premiere est la tres-sainte humilite, laquelle, comme une violette , respandit une odeur extremement suave en la mort et passion de nostre Sauveur ; la seconde est la patience; la troisierae, la perseverance, et la quatrieme est une vertu grandement excellente , qui est la tres-sainte indifference.

Et quant a la premiere , nostre Seigneur ne prattiqua-t il pas au temps de sa Passion 1 humilite la plus profonde , la plus veritable et sincere qui se puisse imaginer, dans tous les tourmens, les mespris et abjections qu il endura? Ne prattiqua-t il pas cette vertu tout le terns de sa vie, en ce que se pouvant faire appeller Hierosolymitain , ou bien de Bethleem, qui estoit la ville ou il estoit nay, et laquelle appartenoit a son grand-pere David, il ne le voulut neanmoins pas faire, pour monstrer qu il choisissoit un nom tout au contraire des grands du monde , lesquels prennent tousjours les noms les plus honnorables qu ils peuvent : mais luy au contraire cboisit le nom de la moindre ville qu il peut , prenant tousjours pour son partage Fabjection , la pauvrete et la bassesse.

De plus les Evangelistes disent qu apres que nostre doux Sauveur cut prononce les trois premieres parolles dont nous avonsparle, les tenebres sefirent sur toute la facede la terre par 1 espace de trois heures, et que lesoleil s eclipsa et cacha sa lumiere : Erat autem fere hora sexta : et tenebrce factce sunt super universam terram usque in horam nonam; et obscumtus est sol. En quoy certes je m imagine qu il fit un extreme playsir a la lune et aux estoilles, afin qu elles eussent Fhonneur de venir respandre leur lumiere en la presence de ce vray soleil de justice, lequel sembloit estre entierement eclipse , tant sa couleur estoit ternie , et cette fleur fletrie a cause des douleurs mortelles dont il estoit desja environne,

de sorte qu il sembloit qu il eust expire ; car durant tout ce temps il ne dit pas un seul mot, ains observa un tres-profond silence , 1 espace de trois heures que ces tenebres durerent. Et de la vient que Ton a tousjours ordonne quelques heures de silence en tous les monasteres bien reformes, pour imiter celuy que nostre Seigneur garda sur la croix.

Mais que penses-vous qu il faysoit, ce doux Sauveur de nos ames, durant ce silence? II rentroit en soy-mesnie , et consideroit sa misere et son abjection ; car c est le propre de rhumilite de nous faire rentrer en nous-mesmes pour nous considerer plus meurement.

Et que cela ne soit ainsi , il nous le fait entendre par la parolle qu il dit : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoy m avesvous delaisse? Dem meus, Deus meus , ut quid dereliqidsti me? Car ayant considere sa pauvrete, non tant exterieure qu interieure , il eslanca cette parolle de parfaite bumilile, faysant connoistre sa disette, son abjection, etle delaissement interieur ou il estoit. Or il ne faut pas entendre que le Pere celeste 1 eust abandonne d un abandon tel qu il eust retire tout a fait sa protection paternelle pour un Fils tant aymable : non , cela ne se pouvoit faire, estant joint et uny a la Divinite. Mais quant au sentiment clu secours de cette tres-sainte protection , il estoit entierement retire en la pointe de son esprit , le reste de Tame et du corps estant entierement de laisse a la mercy de toutes sortes de peines , d aiflictions et e souffrances ; de sorte que plonge qu il estoit dans 1 ocean es tribulations, il s escrie : Deus meus, Deus meus , ut quid ereliquisti me (Mon Dieu, mon Dieu, pourquoy m avesous delaisse ) ? Durant le cours de sa vie mortelle , il avoit pour 1 ordinaire receu quelque consolation, comme il tesmoignoit a ses Apostres, en la conversion despecbeurs; mais en sa mort il n en receut aucune , au contraire tout luy servoit d alfliction , de tourment et d amertume. que grandes Curent les souffrances qu il endura alors ! que grande tut

sa pauvrete interieure , et que grand fut 1 acte d humilite qu il prattiqua en la nous faysant connoistre !

Mais encore que pensons-rious que fit nostredoux Sauveur, durant ce long silence qu il garda sur la croix, outre ce que nous venons de dire? Pour moy, jecroy qu il regardoit tous les enfans de la croix Tun apres 1 autre , et tous les homines en general ; mais plus specialement ceux qui tireroient du fruit de sa mort et passion. II nous consideroit tous les uns apres les autres, regardant tous les moyens qu il nous devoit donner pour nous appliquer le merite de ses souffrances. Dieu ! quelle douceur du co3ur de ce divin Sauveur qui nous aymoit si cherement ! nous, dis-je, chetives creatures, et ceux mesmes qui estoient en 1 acte du peche le plus enorme que jamais homme puisse faire ; car il n y a point de plus grand peche que de hayr Dieu , qui n est en quelqtie facon capable d estre hay en soy-mesme, ains au contraire est digne <Tun amour souverain. Non , cette hayne ne se peut trouver qu au cceur des hommes qui sont forcenes de desespoir et de rage a cause desvehementesdouleursqu ils souffrent, etcela fait qu ils laissent Dieu, et sont tout a fait incapables de 1 aymer. Mais pour le regard des Juifs , lesquelz crucifierent nostre Seigneur, le peche qu ilz commirent fut un inonstre de meschancete ; et neanmoins nostre doux Sauveur avoit des pensees d amour pour eux, prevoyant les moyens qu il leur devoit donner pour tirer fruit de sa passion : et cecy appartient a la seconde fleur que nous avons prise a odorer, qui est la patience , patience qu il prattiqua a un degre si eminent que cela ne se peut dire; car jamais 1 on n entendit aucune parolle de plainte sortir de sa divine bouche, ny ne rendit aucun tesmoignage, comme nous faisons nous autres dans nos peines, de la grandeur de ses souf* frances , afin d esmouvoir ceux qui estoient presens a com passion sur luy , quoy que ses douleurs fussent extremes et insupportables , estant attache avec des clouds sur la croix ,

Havre des la tesle jusques aux pieds, en telle sorte qu il n avoit qu une seule playe , qui tenoit tout le long de son sacre corps, ses os estant tous disloques : et quant aux douleurs interieures, elles estoient encore sans comparayson plus grandes.

Or cette parolle qu il dit a son Pere eternel , dont nous parlons maintenant, ne fut nullement dite pour se plaindre; ains seulement pour nous enseigner comme au fort de nos peines interieures, delaissemens et abandonnemensspirituels, nous nous devons addresser a Dieu, et ne nous plaindre qu a luy, qui seul doit voir nostre affliction, ne souffrant pas que les hommes s en appercoivent > que le moins qu il se peut.

Mais quelle fut la douleur de nostre Maistre, oyant ces detestables blasphemes que ses ennemis vomissoient contre luy et contre son Pere celeste , voyant que la rage de leur coeur ne se pouvoit assouvir a force de le tourmenter? Sans doute que cela luy outrepercoit le coeur plus sensiblement que les clouds ne percoient ses pieds et ses mains tresbenistes. Mais encore quel devoit estre rattendrissement que luy causoit la douleur de sa tres-beniste Mere qui 1 aymoit si cherement? Le cosur du Fils et celuy de la Mere s entreregardoient avec une compassion non pareille, mais aussi avec une generosite et une Constance admirable : car ils ne se plaignoient point, ny ne destournoient point leur veue Tun de dessus 1 autre , pour rendre leur douleur moins sen sible ; ains ils se regardoient lixement.

Bref, il n est pas en nostre pouvoir de dire, ny mesme d imaginer quelles furent les peines que nostre Maistre souffrit en sa Passion ; et cependant il ne se plaignit jamais. II dit bien vrayement qu il avoit soif, sitio; mais bien qu il fust tres-vray qu il avoit soif , il ne demandoit toutesfois pas a boire : car c estoit dusalutdesames qu il avoit soif. II manifesta neanmoins sa necessite tout simplement, si vous le voules prendre en ce sens, pour nostre instruction; apres

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quoy il fit tin acte de tres-grande sousmission, dautant que quelques-uns luy ayant tendu au bout d une lance un morceau d esponge trempee dans du vinaigre pour le desalterer, il le succa avec ses saintes levres. Chose estrange ! il n ignoroit pas que c estoit unbreuvage qui augmenteroit sa peine; neanmoins il leprit tout simplement, sans rendre mil tesmoignage qu il ne Feusfc pas trouve bon : pour nous apprendre avec quelle sousmission nous devons prendre ce qui nous est ordonne quand nous sommes malades , mesme quand nous serions en doute que cela pourroit accroistre nostre mal. Ainsi devons-nous prendre les viandes qui nous sont presen tees, sans rendre tant de tesmoignages que nous sommes degoustes et ennuyes.

Helas ! si nous avons tant soit peu de mal , nous fay sons tout au contraire de ce que nostre tres-doux Maistre nous a enseigne : car nous ne cessons de nous lamenter et de nous plaindre ; nous ne trouvons pas, ce semble, asses de personnes pour leur raconter toutes nos douleurs par le menu ; nostre mal, pour petit qu il soit, est a nostre diie incomparable, et celuy que les autres souffrent n est rien en comparaison ; nous sommes plus chagrins et impatiens qu il ne se peut dire : nous ne trouvons rien qui aille comme il faut pour nous contenter. Enfin il y a grande compassion de voir combien nous sommes peu imitateurs de la patience de nostre Sauveur, lequel s oublioit de ses soulfrances , et ne taschoit point de les faire remarquer par les hommes ; se contentant que son Pere celeste, par 1 obeyssance duquel il les enduroit, les considerast , afin qu il appaisast son courroux envers la nature humaine pour laquelle il souffroit.

Je passe outre , et remarque la troisieme vertu que nostre Seigneur nous presenta sur la croix , comme une fleur tresaggreable et suave a odorer, laquelle est la tres-sainte per severance : vertu sans laquelle nous ne saurions estre dignes du fruit de sa mort et passion ; car ce n est pas tout de bien

commencer, si Ton ne perse verejusques a la fin, estant chose asseuree que 1 estat auquel nous serons a la fin de nos jours, lors que Dieu coupera le til de nostre vie , sera celuy dans lequel nous demeurerons pour toute Feternite.

Bienheureuse done Fame qui perseverera a bien vivre, et a faire ce a quoy elle est obligee en imitant nostre Seigneur, lequel ayant persevere en la pratique de toutes les vertus , a este (comme dit S. Paul) obeyssant jusques a la mort de la croix : Factus est obediens usque ad mortem, mortem autem crwm/c estpourquoy ildit enfin tres-veritablement : Consummatum est, Tout est consomme.

que ce fut une parolle admirable que celle-cy ! Tout est consomme , c est a dire il ne reste plus rien a faire de ce qui m a este commande.

que les Religieux et Religieuses seront heureux, si a la fin de leur vie ils peuvent dire veritablement a Fexemple de nostre Seigneur : Consummatum est, Tout est consomme, j ay accomply tout ce qui m a este commande soit par les regies et constitutions, ou par lesordonnances des superieurs ; j ay persevere fidelement en tous mes exercices, il ne me reste plus rien a faire I

Mais plus excellente que toute autre fut la quatrieme vertu que nostre Seigneur nous presenta a odorer en sa Passion, laquelle est la sainte indifference : car elle est la creme de la charite , Fodeur de Fhumilite , le merite , ce semble , de la patience, et le fruit de la perseverance. Grande certes est cette verttt , et seule digne d estre prattiquee des plus chers enfaiis de Dieu.

Mon Pere , dit nostre tres-doux Sauveur , apres avoir dit la sixieme parolle , je remets mon esprit entre vos mains : Pater, in manus tuas commendo spiritum meum. II est vray, vouloit-il dire, que tout est consomme, et que j ay accomply tout ce que vous m avies commande ; mais pourtant , si c est vostre volonte que je demeure davantage sur cette croix

pour souffrir plus long-terns, j en suis content; je remets mon esprit entre vos mains, vous en pouves faire tout ainsi qu il vous plaira. Nous devrions faire de mesme, mes cheres Seurs, en toutes sortesd occasions, soit quand nous souffrons, ou quand nous jouyssons. Mon Pere, devrions-nous dire, je remets mon esprit entre vos mains ; faites de moy tout ce qu il vous plaira : nous laissant ainsi conduire a la volonte divine, sans jamais nous preoccuper de nostre volonte particuliere.

Nostre Seigneur ayme d un amour extremement tendre ceux qui sont si heureux que de s abandonner totalement a son soin paternel, se laissant gouverner par sa divine provi dence tout ainsi qu il luy plaist , sans s amuser a considerer si les effets de cette providence leur sont utiles , profitables ou dommageables , estant tres-asseures que rien ne nous scauroit estre envoye de ce coeur paternel et tres-aymable, ou qu il ne scauroit permettre que rien nous arrive, de quoy il ne nous fasse tirer du bien et de Futilite, pourveu que nous ayons mis toute nostre confiance en luy, et que de bon coeur nous luy disions : Je remets mon esprit entre vos mains : In manus tuas commendo spiritism meum; et non seulement mon esprit, mais encore mon ame, mon corps, et tout ce que j ay , afin que vous en fades tout ainsi qu il vous plaira : et en cecy sera verifie que tres-veritablement nostre Seigneur est notre Roy , qui est la troisieme qualite que Pilate luy donna. Mais il veut, ce divin Roy de nos creurs, que nous demeurions sousmis absolument et sans reserve a ses saintes volontes.

II expose son ame, c est a dire sa vie , a la cruaute des hommes sesennemis, pour nous deffendre de tous malheurs, et nous dormer la paix que nous avions perdue pour jamais par le peche ; et pour cela il a pris sur soy les coups cle la justice divine, pour nous restablir en sn grace, et nous rendre dignes de sa misericordc : justice qui ^ d<jvou excu^r sur

nous, qui estions ceux centre qui elk estoit justement irritee, et non sur Juy qui estoit innocent

Considerons done si tres-justement il ne doit pas estre appelle nostre Roy, ayant eu un tel soin de garantir son pauvre peuple de tous malheurs, 1 ayant deffendu et delivre des mains de ses ennemis. Or, puis qu il est nostre Roy , il nous faut sousmettre tout ce que nous avons pour son service , luy donnant nos corps, nos cceurs et nos esprits , afin qu il en fasse comme de chose sienne, et que jamais nous ne nous en servions que pour son honneur , et non pour contrevenir a ses divines loix.

Mais quelles sont-elles , me dires-vous , les loix de nostre Roy? Ce sont, mes cheres Seurs, toutes les vertus que je viens de dire , qu il a prattiquees en operant nostre salut , par lesquelles il nous a donne 1 exemple de ce qu il veut que nous fassions pour son saint amour.

Exercons-nous done en la pratique de la sainte humilite , generosite, patience, Constance, perseverance, et enfin en la tres-aymable et excellente vertu d indifference : vertus les quelles il veut particulierement que nous apprenions de luy en la consideration de sa mort et passion, et en la prattique desquelles il veut que nous lui tesmoignions nostre amour et nostre fidelite , puis que c a este en les prattiquant qu il nous a tesmoigne 1 excellence et 1 ardeur du sien envers nous, qui en estions tres-iridignes ; amour qui luy a fait donner sa vie pour nous acquerir la grace et la gloire.

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