‹ Œuvres complétes Volume 4Chapitre 3 sur 31 · SE · texte numérisé non relu

SE

du bien et du mal : S denies bonum et malum. Et cette am bition donna si avant an comr de nos premiers parens que, presumant de participer a la science et sapience de Dieu , ilz se laisserent seduire par ce teatateur, et descheurent de la justice originelle , perdant la grace en laquelle ilz avoient este crees. Les theolcgiens, disputans du subjet de la cheute de Lucifer et de ses complices, disent que ce futune certaine complaisance qu ilz eurent d eux mesmes, qui leur causa un tel orgueil en la connoissance de la beaute et excellence de leur nature , qu ilz voulurent avec une presomption insup portable s esgaler a Dieu en quelque maniere , estre comme luy et mettre leurs sieges a 1 esgal de celuy de sa divine Majeste.

Les autres disent que la cause de leur cbeute fut 1 envie : car ces superbes esprits voyans comme Dieu vouloit creer 1 homme et se communiquer a luy, s incarner et unir sa nature divine avec la nature humaine par une union hypostatique , en sorte que ces deux natures ne feroient qu une seule personne; voyans done comme Dieu vouloit enrichir la nature humaine et la relever par dessus la leur , ilz furent tellement touches d envie et de presomp tion qu ilz commencerent a dire : Pourquoy est-ce que Dieu , voulant sortir de soy-mesme pour se communiquer , ne choisit plustost la nature angelique pour faire cette com munication? n est-elle pas plus noble et excellente que la nature humaine ? et de la ilz vinrent a estre si remplys d ambition et d orgueil , qu ilz se revolterent contre Dieu et se perdirent miserablement.

Mais a quel propos dis-je cecy, sinon pour exalter 1 humilite de saint Jean-Baptiste , qui est une des personnes qui intervintau mystere de 1 Incarnation? humilitecerteslaplus excellente et la plus parfaite , ce me semble , qui aye jamais este, apres celle de nostre Seigneur et la sacree Vierge. Voicy done qu il s esleva contre luy une tentation d orgueil

et d ambition , la plus forte et la plus rude qu on se puisse jamais imaginer. Mais remarques, je vous prie, qu elle ne luy fut point presentee par 1 ennemy , ni ne vint point immediatement de cet esprit ruse. Certes quarid 1 ennemy est descouvert, et qu on voit que la tentation vient d une personne ennemie, Ton doute que la chose qu il nous dit, et a laquelle il nous sollicite , soit suspecte , et partant Ton ne s y veut pas fier : et il est vray que si Adam et Eve eussent conneu leur tentateur, ilz ne se fussent pas laisses seduire comme il firent.

Or cet esprit malin scachant que s il ne se couvroit , et ne prenoit quelque marque ou figure d amy, lorsqu il nous vient tenter, il ne feroit jamais son coup, il le fait tous-jours : et de la vient qu il en seduit tant par ses ruses et artifices ; et bien que quand il vint tenter nos premier parens, il prit la figure d un serpent , neantmoins il leur parla sous Fapparence d amy, leur proposant qu ilz seroient semblables Dieu ; et ainsy il les tenta d ambition. Mays quant a Lucifer et ses anges, ilz n eurent point d autre tentateur qu euxmesmes ; car il n y avoit point encore de diables. Et voyla comme nous pouvons dire que I ambition s est treuvee et a commence dans le ciel, et que du ciel elle est descendue dans le paradis terrestre, et du paradis terrestre elle est venue au monde, et en a fait un enfer terrestre. L ambitiona fait que 1 ange est devenu diable, et d amy de Dieu qu il estoit il est devenu son ennemy : et Fhomme, par son orgueil et am bition, a perdu la justice originelle en laquelle il estoit cree, et s est fait un enfer ca-bas en terre ; car les maux que ces vices traisnent apres eux ne sont autre chose qu un enfer, et qui des peines temporelles nous conduisent aux eternelles.

Voicy done 1 une des plus fortes , subtiles et dangereuses tentations qui se puisse voir, laquelle s addresse a saint Jean, non par ses ennemis , comme j ay desja dit, ni par des gens revestus de quelque masque d hypocrisie, mais par ses amis,

envoyes a luy de Hierusalem par les princes et docteurs de la loy. Hierusalem estoit la ville royale dans laquelle estoit le sou verain pontife , les princes des prestres , le senat et la magistrature ; les Scribes estoient les docteurs de la loy, et les Pharisiens estoient comme les religieux de ce temps-la. Done les princes des prestres et les docteurs qui gouvernoient la republique envoyerent a saint Jean des ambassadeurs, non ; pour autre chose que pour scavoir de luy s il estoit le Christ, Filz de Dieu , et le Messie qu ilz attendoient , affin de luy rendre 1 honneur qui luy estoit deu.

Yoyes un peu, je vous prie, la misere de 1 esprit humain : ces docteurs attendoient le Messie, et sans doute ilz voyoient ou pouvoient voir que toutes les propheties estoient accomplies ; car ilz lisoient et interpretoient 1 Escriture sainte. H estoit venu , et alloit parmy eux , enseignant sa divine doc trine , faysant des miracles , confirmant tout ce qu il disoit par des oeuvres merveilleuses ; et neantmoins , au lieu de le reconnoistre, ilz en vont chercher un autre.

Ilz s addresserent done au glorieux saint Jean, etluy dirent : Tu, qui es? Et confessus est, et non negavit ; et confessus est quia non sum ego Chrisms : (jui estes-vous ? Et il confessa , dit 1 Evangeliste, et ne ma point qull n estoit pas le Christ. Qui estes-vous done? estes-vous Helie? Non, je ne le suis pas. Estes-vous prophete? Non, leur dit-il, je ne le suis pas. Etinterrogaverunteum: Quid ergo? Hellas es tu? Etrespondit : Non sum. Prophet a es tu? Et respondit : Non.

Les saintz Peres disent que quand les Juifs s adresserent & saint Jean pour luy demander : Qui estes-vous ? ilz

n allerent pas seulement a luy pour scavoir qui il estoit, ( mais encore pour scavoir s il estoit le Messie qu ilz atten doient ; car autrement saint Jean ne leur eust pas respondu

qu il n estoit pas le Christ , s il n eust creu qu ilz venoient a luy affin de le reconnoistre pour tel : et comme il estoit vray qu il ne 1 estoit pas, il le confessa franchement.

Mais considered 1 admirable et tres-parfaite humilite de ce glorieux saint a rej otter et refuser les honneurs, dignites, preeminences et tiltres qui non seulement ne luy appartenoient pas ; mais , qui plus est , il refuse encore ceux qu il pouvoit r<,cevoir et qui luy appartenoient. En quoy nous voyons qu il estoit arrive et parvenu a un tel degre d humilite qu il tiiomphoit de 1 orgueil et de 1 ambition , ne voulant recevoir ni accepter aucun honneur ni dignite.

Lucifer estant dans le ciel a recherche , non point d estre Dieu ; car il estoit trop bon philosophe pour cominettre une telle absurdite, et son ambition n arriva point jusques-la, par ce qu il scavoit bien que Dieu estant le souverain principe et Createur de toutes choses, il auroit tous-jours quelque puissance et authorite sur luy : il ne pretendoit done pas d estre Dieu , ains seulement d estre semblable a Dieu. Mais ce miserable ne luy fut pas semblable comme il presumoit; au contraire, par son ambition, il descheut de ce qu il estoit, et fut chasse et banny du ciel pour jamais.

Nos premiers parens au paradis terrestre , entendans dire a cet esprit malin que s ilz venoient a manger du fruit deffendu de 1 arbre de science du bien et du mal, ilz seroient semblables a Dieu , quoy qu ilz fussent en la justice originelle, et que la partie inferieure fust alors parfaitement soumise a 1 esprit, neantmoins, a cette seule proposition que leur fit ce malheureux , ilz furent tellement touches d ambition qu ilz vinrent a s oublier du commandement de Dieu , et de la deffense qu il leur avoit faite. que 1 ambition et 1 orgueil a de fortes, mais dangereuses amorces, pour seduire 1 homme et le faire oublier de la loy et des commandemens de Dieu ! C est pourquoy quiconque veut entrer au combat et entreprendre la guerre contre le vice , il faut necessairement qu il soit bien revestu et arme d humilite.

Certes le glorieux saint Jean estoit merveilleusement bien arme de cette vertu ; car il n estoit point au ciel, ains en la

terre; il n estoit point ange, ains homme; il n estoit point en la justice originelle comme Adam , et on ne luy propose pas seulement qu il sera semblable a Dieu, mais on vient pour luy faire confesser qu il est le Christ et le reconnoistre pour tel. Mais luy, par une tres-profonde humilite, refusa et rejetta promptement cet honneur bien loin de luy, confessant, ainsy que dit 1 Evangeliste, qu il n estoit pas le Christ.

ODieu! combien grande fut cette tentation, et combien grande 1 humilite avec laquelle il la repoussa! car elle ne luy fut point presentee par ses ennemis , comme j ay desja dit , ains par ses amis et gens d authorite , qui avoient la loy et les saintes Escritures entre les mains, qui estoient envoyes en ambassade vers luy par les princes des prestres et les docteurs de la loy.

Remarques , je vous prie , comme ilz luy parlent : Nous sommes icy envoyes de la part des pontifes et de toute la Republique pour vous dire que toutes les propheties sont aocomplies , et que le terns est arrive auquel nous doit venir le Messie promis par les Escritures. II est vray que nous voyons parmy nous beaucoup de personnes qui vivent bien et sont fort vertueuses; mais il faut confesser que nos yeux n en ont point encore veu qui soit semblable a vous , ni de qui nos cceurs goustent les ceuvres comme nous faysons les vostres : en somme nous croyons que vous estes le Messie que nous attendons. Si cela est , nous vous supplions de ne nous le point celer ; car nous sommes venus icy pour vous rendre 1 honneur que vous merites. Or il n y a point de doute que si saint Jean eust dit qu il estoit le Messie , ilz 1 eussent reconneu pour tel : mais ce glorieux saint estoit trop grand amateur de la verite et de 1 humilite pour se laisser emporter a une telle ambition que d accepter un honneur qui ne luy estoit pas deu.

Les Scribes et Pharisiens disent qu ilz attendent le Messie promis , le desire des nations , et celuy que Jacob nomme le

desir des collineseternelles: Desiderium collium ceternorum*. Quelques-uns des anciens Peres expliquans ces paroles, disent que par icelles nous devons entendre le desir que les anges avoient de Flncarnation. Les autres disent que par ces paroles nous devons entendre le desir que Dieu avoit eu, de toute eternite, d unir la nature divine avec la nature humaine ; desir qu il commimiqua aux anges et aux hommes, quoy qu en differentes manieres : et nous voyons en 1 Escriture sainte combieri les patriarches et les prophetes desiroient cette union , par les souspirs tres-ardens qu ilz eslancoient sans cesse vers le ciel , par lesquelz ilz demandoient 1 incarnation du Filz de Dieu.

Salomon, au Cantique des Cantiques, nous fait entendre ce desir de 1 Incarnalion par ces paroles de 1 Espouse a son bien-ayme : Qu il me baise, luy dit-elle, d un baiser de sa bouche : Osculetur me osculo oris sui; baiser qui ne signifie sinon 1 union hypostatique de la nature divine avec la nature bumaine. Or il est certain que tous les hommes desi roient grandement cette union , mais comme imperceptiblement ; car de tout terns on les a veus enclins a rechercher line divinite ; et ne pouvans faire un Dieu humanise, par ce que cela n apparterioit qu a Dieu seul, ilz cherchoient des inven tions pour faire de fausses deites , et pour cela ilz dressoient des idoles et simulachres f lesquelz ilz adoroient et tenoient parmy eux comme des dieux. Et bien que tout cela ne fust que des erreurs , neantmoins cela fait voir le desir que Dieu avoit , ce semble , infus dans le coeur des humains de 1 incarnation de son Filz , affin de les disposer a la croyance de ce divin mystere par lequel il vouloit unir sa nature divine avec nostre nature humaine ; union qu il avoit specialement promise au peuple juif, lequel voyant que toutes les propheties estoient accomplies, et que le terns estoit venu auquel ilz devoient voir celuy qui estoit le desire de toutes les nations,

t Gen. XLIX.

ilz dirent a saint Jean par les prestres et levites envoyes pour ce subjet vers luy : Qui estes-vous? n estes-vous point le Christ que nous attendons ? Et il confessa et ne le nia point, disant : Je ne le suis pas.

mes cheres ames ! que 1 esprit de ce saint estoit esloigne de ceux de ce siecle ! II n usa point de belles paroles pour respondre a ces ambassadeurs , ains il se contenta de dire seulement qu il n estoit pas le Christ. Mais nous autres sommes si soigneux de bien recevoir les honneurs qui nous sont faitz, nostre amour propre tirant tous-jours a soy tout ce qui fait a son avantage , et toute la gloire , non seulement qui luy appartient en quelque facon , ains encore celle qui ne luy appartient pas ! tout au contraire de ce que fit le glorieux saint Jean, qui ne se contenta pas de rejetter la gloire qui ne luy appartenoit pas , ains il reietta encore celle que tres-justement il pouvoit recevoir.

Mais, puisque vous n estes pas le Christ, dirent les Juifs a saint Jean, n estes-vous pas Helie? Non, dit-il, je ne le suis pas. Certes il pouvoit bien veritablement dire qu il estoit Helie; car bien qu il ne le fust pas en personne, il estoit neantmoins venu en 1 esprit et en la vertu d Helie, ainsi que 1 ange 1 avoit predit a Zacharie : Ipse prcecedet ante ilium in spiritu et virtute Helice : et cela se pouvoit dire de luy, comme nous disons encore aujourd huy parmy le monde : Celuy-la a 1 esprit d un tel, il fait ses actions par un tel esprit. Comment est-ce done que saint Jean , estant venu en 1 esprit d Helie, peut dire avec verite qu il n est pas Helie ?

Pour comprendre cecy, il faut scavoir qu il estoit escrit en Malachie qu avant la venue du Messie, Dieu envoyeroit un grand prophete et un excellent homme , qui se nommeroit Helie : Ecce ego mittam vobis Heliam prophetam : qui viendroit pour enseigner le peuple , et le disposer pour 1 advenement de nostre Seigneur. Or saint Jean vit bien que s il disoit qu il estoit Helie , on croiroit qu il seroit le Messie ;

POtfi LE III" DIMANCHE DE L^ADVENT. 29

c est pourquoy il dit qu il ne 1 estoit pas , crainte qu on ne luy rendist Fhonneur qui n estoit deu qu a nostre Seigneur* que 1 humilite de ce saint fut grande ! II ne rejetta pas seulement 1 honneur qui ne luy estoit pas deu, ce qui appartient au premier degre d lmmilite , de ne point rechercher cl estre tenu et estime pour ce qu on n est pas ; mays ce glorieux saint, passant encore plus outre en la prattique de cette vertu , il refuse mesme 1 honneur qui luy est deu, et, voyant une facon de parler en laquelle sans faire tort a la verite, il pouvoit clissimuler et nier ce qu il estoit, il le fit promptement sans disputer, ni se servir de beaucoup de discours, ainsy que je diray maintenant.

Les Juifs done entendant cette seconde negation, le rechargerent d une troisieme demande, et luy dirent : Si vous n estes ni le Christ ni Helie, vous estes pour le moins quelque grand prophete; car vos oeuvres en font foy et nous en donnent des preuves certaines. Mays ce grand saint , demeurant f erme en son humilite , leur dit : Je ne suis pas pro phete.

Comment est-ce , dira-on , que saint Jean pouvoit faire cette troisieme negation avec verite, luy qui estoit non seulement prophete, mais plus que prophete, nostre Sei gneur Fayant dit de sa propre houche aux Juifs , lorsqu il leur demanda ce qu ilz estoient alles voir au desert : Sed quid existis videre? propheto.ml Etiam dico vobis , et plus quam prophetam. Comment done ose-t il dire qu il n est pas prophete, veu qu il scavoit bien que son pere Zacharie, pousse du saint Esprit, 1 avoit predit de luy en son caritique : Et tu, puer, propheta Altissimi vocaberis? Certes tous les anciens Peres admirans les trois negations de ce glorieux saint, s estonnent grandement de celte dernierc , et disent que ce fut en icelle qu il alia aux extremiles de 1 hu milite.

Mays, pour mieux entendre cela, il faut scavoir qu il

estoit encore promis en la loy au peuple juif qu il leur seroit envoy e un grand prophete. Je leur susciteray, dit Dieu & Moyse, un prophete comme toy du milieu de leurs freres: Prophetam suscitabo eis, de medio fratrum suorum, similem tui. Or je scay bien qu il y avoit diverses opinions la-dessus , a scavoir qui seroit ce grand prophete ; mais la plus commune estoit que ce grand prophete n estoit autre que le Filz de Dieu. Saint Jean voyant done que les Juifs ne luy demandoient pas seulement s il estoit un simple pro phete, il jugea bien par leur demande que s il confessoit d estre prophete, ilz le prendroient pour le Messie; c est pourquoy il leur dit qu il n estoit pas prophete , voyant que sans contrevenir a la verite il pouvoit paiier ainsy.

Voila comme saint Jean surmonta cette tentation d orgueil et d ambition, et comme 1 tmmilite luy donna des inventions admirables pour ne point admettre ni recevoir 1 honneur qu on luy vouloit rendre , et comme il dissimula humblement et nia d estre ce qu il estoit ; car il n y a point de doute qu il ne fust Helie et prophete, et mesme plus que prophete. Mays voyant que s il confessoit d estre prophete on luy rendroit 1 honneur qui ne devoitestre defere qu a Dieu seul, il dit franchement qu il ne Testoit pas : et il n y a point de doute qu on peut quelquesfois parler avec cette prudente feintise et dissimulation, quand la gloire de Dieu le requiert. Tous les theologiens sont d accord sur ce subjet : mais plusieurs, n ayant pas bien compris cela, s en sont fort mal servis , et n ont point pense mentir en disant beaucoup de choses fort esloignees de la verite , se couvrans de quelque bon pretexte; et mesme il y en a eu qui sont arrives jusquesla, que de croire qu ilz pouvoient dire des mensonges, quand il s agissoit de la gloire de Dieu. Mais quel aveuglement ! comme si Dieu pouvoit estre glorifie par le peche ! non, certes! c est une ignorance insupportable que de croire cela. Voyes que le glorieux saint Jean n en a pas fait ainsy ;

car il pouvoit avec verite faire la response qu il fit , comme je vous ay fait voir.

Or ces ambassadeurs , tous estonnes de ses responses , luy dirent : Si vous n estes ni le Christ, ni Helie, ni prophete pourquoy est-ce done que vous baptises? Quid ergo baptizas, si tu non es Christus, neque Helias, neque propheta? Pour quoy est-ce que vous aves des disciples et que vous faites des oeuvres si merveilleuses? certes ! vous aves beau vous cacber, vos ceuvres nous font bien voir que vous estes quelque grand personnage : c est pourquoy nous vous prions de nous dire qui vous estes, afin que nous le disions a ceux qui nous ont envoyes vers vous : Ut responsum demus his qui miserunt nos. Ces ambassadeurs perdent quasi patience par rhumilite de saint Jean ; mais il confessa et ne nia pas, dit 1 evangeliste , qu il n estoit ni le Cbrist, ni Helie, ni propbete. Or ces paroles, quoique succinctes, sont merveilleusement bien expliquees par une phrase hebraique : cette langue est admirable, elle est toute divine; et c est cette langue que nostre Seigneur parloit quand il estoit en ce monde, et, selon 1 opinion de quelques docteurs, e est celle que les bien-heureux parleront la-haut au ciel. Les phrases hebraiques ont tous-jours une merveilleuse grace en tout ce qu elles expliquent. II confessa done et ne le nia pas : ces deux motz n ont quasi qu une mesme signification : car conf esser une chose , c est ne la pas nier ; et ne la pas nier , c est la confesser.

Mais puisqu il vient a mon propos , je diray un mot de la confession. II arrive souvent que plusieurs confessent leurs peches et les nient. Que veut dire cela , sinon que plusieurs se vont confesser de leurs defautz, mays en telle sorte, qu en s accusant ilz s excusent , disans des paroles pour faire voir qu ilz ont eu rayson de commettre les fautes desquelles ilz s accusent ? et non seulement ilz s excusent en s accusant, mais encore ilz accusent les autres. Je me suis mis ea cholere,

dira quelqu un, et j ay fait telle chose ensuite; maysj en avois bien subjet : Ton m avoit fait ou dit telle chose, c estoit pour une telle occasion. Or ne voyes-vous pas qu en confessant ainsy vostre faute , vous la nies? Dites clone simplement : Je m accuse que par malice , par mon impatience ou mauvais naturel , ou en suite de mes passions et inclinations mal mortifiees, j ay fait telleset telles fautes. Un autre dira : J ay mesdit d autrui; mais c a este en des choses qui estoient toutes claires et manifestes; je ne suis pas seul qui ay fait cette medisance : et ainsy nous nions d estre coupables des fautes dont nous nous accusons. certes! il ne faut pas faire cela , ains il se faut accuser clairement et nettement , sans mettre nos fautes sur les autres , advouant que nous sommes vrayement coupables , sans nous mettre en peine de ce que Ton pensera ou dira. Je suis un miserable pecheur, devonsnous dire, et je ne veux pas estre tenu pour autre que je suis, suivant 1 exemple du glorieux saint Jean, lequel a confesse et n a point nie qu il n estoit pas si grand qu on 1 estimoit; sans se soucier de ce que Ton diroit ou penseroit de luy, il est alle" droitement devant Dieu , et n a point fait comme ceux qui vont et ne vont pas. Vous treuveres des personnes auxquelles on dira : II faut faire cela, il faut aller la; mais avant que de faire ou aller au lieu qui lenr est marque, elles feront mille retours et regards , et la moindre petite difficulte leur fait perdre courage et les arreste en chemin. Certes on peut dire que telles personnes vont et ne vont pas, qu elles veulent et ne veulent pas.

Ces ambassadeurs veulent done scavoir qui est saint Jean, affin de le dire a ceux qui les ont envoyes; mais il demeure tous-jours dans le sentiment de sa petitess^et de son neant, et, se voyant en fin presse de respondre , il ne leur dit autre chose sinon : Je suis la voix de celuy qui crie au desert : Applanisses le chemin du Seigneur : Vox clamantis in de~ serto : Par ate mam Domi&t-* Mais voyes, je vous prie, la

parfaite humilite de ce glorieux saint , comme il va tousjours s approfondissant dans son neant, descendant tousjours un degre plus has en humilite. noble vertu d bumilite , tant necessaire a 1 homme en cette vie mortelle ! Ce n est pas sans rayson que Ton dit qu elle est la base et le fondement de toutes les vertus ; car sans elle il n y a point de vraye vertu, et, bien qu elle ne soit pas la premiere (la charite et 1 amour de Dieu la surpassant en dignite et excel lence), si est-ce neantmoins que la charite a une telle convenance et sympathie avec Fhumilite qu elles ne vont jamais Tune sans Tautre. Et par ce qu il vient a mon subjet, je vous diray a ce propos un beau trait que j ay lu avecplaysir dans la Vie des Peres du desert, nouvellement imprimee. L autheur qui les a recueillis aussi curieusement que soigneusement , rapporte que plusieurs de ces saintz Peres s estans un jour rassembles pour faire une conference spirituelle sur les vertus, Tun d eux loiioit 1 obeyssance, un autre lotioit la cbarite, un autre la patience ; mays Tun de ces Peres ayant oui ce que tous disoient a la loiiange des vertus : Et moy, ditil, il me semble que I humilite est la premiere de toutes et la plus necessaire, et fit cette comparayson, qui vient fort bien a mon propos : L bumilite, dit-il, et la charite vont ensemble comme saint Jean-Baptiste et nostre Seigneur, d autant que rhumilite precede la cbarite, comme saint Jean a precede nostre Seigneur : c est elle qui prepare les chemins , c est une voix qui crie : Applanisses le cbemin du Seigneur. Et tout ainsy que saint Jean-Baptiste est venu devant nostre Seigneur pour preparer le peuple a le recevoir , ainsy faut-il que rhumilite vienne preparer les coeurs pour par apres y recevoir la cbarite ; car elle ne pourra jamais demeurer dans un cceur que Fbumilite ne luy aye premierement prepare le logis.

Saint Antboine fut un jour ravy en extase, et, comme il fut revenu a soy, es bons relig^eux lui demanderent ce iv. 3

qu il avoit veil. Ah ! mes chers enfants, j ai veu, leur dit-il, le monde tout rempli de filetz propres a faire non seulement chopper, mais encore tomber lourdement les hommes dans de profonds precipices. De quoy tous estonnes , ils luy dirent : Et si tout le monde est rempli de filetz , qui est-ce qui en pourra eschapper ? II leur respondit : Ceux-la seule ment qui seront humbles. En quoy nous voyons combien Fhumilite estrequise pour eviter les tentations, et eschapper de tomber dans les filetz du Diable.

Saint Jean avoit cette vertu en un degre de tres-grande perfection. Vous me demandes, dit-il aux Juifs, pourquoy je baptize. Je baptize , respondit-il, avec de Teau : Ego baptizo in aqua. Mais il y en a un parmy vous , lequel vous ne connoisses pas , qui doit venir apres moy, et qui est fait devant moy, duquel je ne suis pas digne de deslier les souliers, qui vous baptizera au saint Esprit : Ipse vos baptizabit in Spiritu sancto J . Toutesfois, puisque vous voulez scavoir qui je suis, je vousdy que je ne suis rien qu une voix: comme s il eust voulu dire : pauvres gens ! vous estes bien trompes. Vous penses que je sois le Messie, par ce que je ne suis pas vestu comme les autres hommes, mon vestement n estant tissu que de poil de chameau, et que je ne mange point de viande , ni de pain , et ne me nourris que de miel sauvage et de sauterelles , que je ne bois point de vin , et n ay point de maison, ains que j habite dans ce desert avec les bestes, et suis le rivage du fleuve Jordain , baptizant et preschant la penitence; et pour cela vous croyes que je suis le Messie , ou quelque grand personnage : or je vous dy que je ne suis rien de tout ce que vous penses, et que je ne suis seulement que la voix deceluy qui crieau desert : Aplanisses le chemin du Seigneur : Ego vox damantis in deserto : Dirigite viam Domini.

Mais comment saint Jean se pouvoit-il humilier et abais-

1 S. Marc. II.

ser davantage que de dire qu il n estoit qu une voix; car la voix n est rien qu une fumee, qu une exhalaison et qu un son qui se dissipe en Fair en faysant quelque peu de bruit. Vous croyes, vouloit-il dire aux Juifs, que je sois le Messie, et moy, je vous dy en un mot que je ne le suis pas, et que je suis moins qu homme ; car je ne suis qu une simple voix sans substance , qui se dissipe et se perd en un moment. Si vous alles dans ce desert parmi ces rocbers , vous y treuveres des ecbos , et si vous paries , ilz vous respondront, d autant que vostre voix entrant dans des concavites de la terre, et frappant ces corps propres a retentir, il s y forme une espece de parolle semblable a la vostre, qui n est autre cbose qu un son et reflexion de voix. Or dites moy, je vous prie, qui est-ce d entre vous qui estime que 1 ecbo soit un homme , It cause qu il luy respond ? Ton scayt bien que 1 ecbo n est rien qu un son ou retentissement de voix : or c est ce que je suis , et rien davantage , disoit ce saint.

Yous voyes done comme le glorieux saint Jean, se comparant a la voix, s est humilie jusqu au centre du neant. Mais a mesure qu il s abaisse, Dieu F exalte, et dit tout haut de luy qu il est propbete et plus que propbete ; car il 1 appelle ange, disant : Voicy que j envoy e mon ange devant ta face , pour preparer ta voye : Ecce ego mitto angelum meum ante faciem tuam, qui prceparabit mam tuam ante t*~

Certes c est de tout temps que la divine sapience a regarde de bon ceil les bumbles, qu elle a bumilie et abaisse ceux qui s exaltent, et exalte ceux qui s humilient, ainsi que le cbante nostre glorieuse maistresse nostre Dame en son sacre cantique : Deposuit potentes de sedc, et exaltavit humiles : Ceux qui s exaltent seront bumilies , ceux qui veulent mettre leur siege sur les nues seront abaisses, et les pauvres qui s abaissent et s bumilient seront exaltes; car Dieu, qui ayme les humbles, se communiquera a eux, et leur donnera son esprit, parlequel ilz opererontde grandes chosesr

En somme saint Jean est propose par nostre divin Sata* veur a toutes sortes de personnes pour estre imite et lezir servir d exemple , et il ne doit pas estre seulement consider^ des prelatz et des predicateurs , mais encore des religieux et religieuses , qui doivent specialement imiter son humilite et mortification , et qui a son exemple doivent estre des voix les uns parmy les autres, criant que Ton prepare les voyes, et qu on aplanisse les ehemins du Sauveur, a ce que Tayant receu en ceste vie, nous jouyssions apres icelle eternellement de luy en 1 autre , ou nous conduise le Pere, le Filz et le saint Esprit. Amen.

Factum est verbum Domini super Joannem, Zacharice filium, in deserto, et venit in omnem regionem Jordanis , prcedicans baptismum pcenitentice in remissionem peccatorum. Luc. III.

La parole de Dieu est tombed sur Jean, filz de Zacharie, au desert, et il vint par toutes les conlr6es d alentour le Jourdain , preschant le baptesme de la penitence , en la remission des peches. S. Luc. III.

Le glorieux saint Jean, ainsi que je vous monstray dimanche, ayant donne des preuves tres suffisantes de la gran deur de son humilite, lorsqu estant enquis s il estoit le Christ ou quelque grand prophete, il respondit franchement qu il ne Festoit pas, ainsi que dit Fevangeliste ; se voyant presse par ceux qui estoient venus a luy de dire qui il estoit , il leur respondit : Je suis la voix de celuy qui crie au desert : Applanisses le chemin du Seigneur : Vox damantis in deserto : Parate mam Domini; comme leur voulant dire : Je ne suis pas celuy qui crie : Faites penitence , ains seulement la voix de celuy qui vous le dit par moy. certes! il est vray que ce n estoit pas saint Jean qui crioit, mais nostre Seigneur qui parloit par sa Louche.

Le grand apostre saint Paul , escrivant aux Thessaloniciens, leur disoit: Quand vous aves receu de nous la parole de la predication , vous Favez receue , non point comme pa role d homme , mais comme parole de Dieu , laquelle aussi a opere en vous. Or il est certain que si nous voulons tirer profit des choses qui nous sont dites et des enseignemens qui nous sont donnes, nous les devons recevoir comme nous cstans ditz de la part de Dieu , qui nous fait connoistre sa

volonte par le moyen des predicateurs ou autres , qui sont ordonnes pour annoncer sa parole , ainsi que je diray maintenant.

Saint Jean estoit sur le bord du fleuve Jourdain preschant la penitence. Ce fleuve estoit a 1 entree d un desert ou il s estoit retire , et le monde accouroit a luy de toutes partz pour ecouter ses paroles et estre baptises , et il disoit a tous : Faites penitence, car le royaume des cieux est proclie; pre pares les voyes du Seigneur, applanisses et redresses les chemins : Pcenitentiam agite, appropinquavit enim regnum c&lorum ; parate viam Domini, rectasfacite semitas ejus*. Mais d autant, disoit ce glorieux saint, que je crie et presche en ce desert qu on fasse penitence , vous voules scavoir qui je suis : je vous dy que je ne suis que la voix de celuy qui crie ; comme s il disoit : Ce n est pas moy qui crie : Faites penitence, mais c est Dieu qui le vous dit par moy, et je ne suis que la voix et la trompette par laquelle il vous fait sca voir et entendre ce que vous deves faire pour vous disposer a son advenement : c est pourquoy vous devez ecouter mes paroles , non comme miennes, mais comme paroles de Dieu.

Or ce qui est dit en Fevangile de ce jour, que la parole de Dieu est tombee sur Jean , filz de Zacharie , au desert , se peut entendre diversement, d autant que la parole de Dieu tombe specialement sur les cceurs en deux manieres : la pre miere est, quand nostre Seigneur parle au coeur de quelqu un pour 1 instruire , et luy enseigner ce qui est de sa volonte et de son bon plaisir, luy faisant connoistre ce qu il doit faire pour sa conduite particuliere ; la seconde est, quand elle tumbe sur le co3ur, non pour soy seulement, mais aussi pour la porter et communiquer aux autres , afin de leur faire scavoir ce qui est de la volonte de Dieu , soit par la predication ou autrement : et c est en cette maniere

* S. Matth. HI.

POUR LE IV DDIANCIIK D I/ADYilST. 39

(ju elle tumba sur saint Jean , qui fut choisi et esleu de Dieu pour estre son avant-coureur, et pour annoncer sa venue au peuple. Mais notes ce mot que je diray en passant, que nul ne peut estre receu ni esleve en quelque dignite et prelature, si la parole de Dieu ne tombe sur luy, c est a dire, qu il ne soit premierement choisy et esleu de Dieu. Et le cboix et les elections que Dieu fait de ses creatures sont presque tousjours communes et ordinaires, et Ton n en doit point desirer ny rechercher de particuliere ny d extraordinaire; car les vocations particulieres et extraordinaires sont dangereuses et suspectes, quand elles ne sont pas approuvees ny autborisees par les pasteurs et maistres de la vie spirituelle.

Or saint Jean fut esleu et cboisi de nostre Seigneur pour annoncer sa venue au monde, et luy-mesnie approuva sa vocation et maniere de proceder. II Tenvoya devant luy et le suivit, et prescha ce qu il avoit prescbe. II est done cer tain que ce glorieux saint devoit annoncer la parole de Dieu , prescber la penitence , et faire les autres fonctions de sa charge : mais comme il estoit oblige de crier que Ton preparast la voyeau Seigneur, que Ton applanist les sentiers et les cbemins, le peuple auquel il preschoit estoit aussi ob lige non seulement de Fecouter, mais encore de faire ce qu il leur disoit, et de recevoir le baptesme qu il leur presentoit : car si les predicateurs sont obliges de prescher et annoncer la parole de Dieu , Ton est aussi oblige de Fescouter, et bien recevoir ce qu ils disent de sa part et le mettre fidellement en prattique , et, pour le bien faire, il faut bien mascber et savourer ce que Ton a oui , afin d en faire une bonne digestion; car, dites-moy, je vous prie, qu eust-il servy au peuple d Israel que Dieu leur eust fait pleuvoir la manne au desert pour leur nourriture , s ilz ne I eussent voulu recueillir et ramasser ? Et que leur eust-il profite de la recueillir, s ils ne 1 eussent voulu manger pour s en nour-

40 SEHMON

rir et substanter? Certes quand Dieu fit tomber la manne du ciel pour nourrir ce peuple , 11 Fobligea de se lever du ma tin pour Taller recueillir avant que le soleil fust leve , et non seulement de la recueillir, mais encore de la manger, afin de s en nourrir et substanter. De mesme pouvons-nous dire que ceux a qui on presche la parole de Dieu sont obli ges non seulement de Fescouter, mais encor de la prattiquer, afin d en nourrir et substanter leurs ames.

II y a deux causes principales pour lesquelles Ton ne profite pas de cette divine parole. La premiere est, que si bien on Fescoute, Ton n est pas neantmoins bien determine de la mettre en prattique, Ton differe tousjours Fexecution jusqu au lendemain. que nous sommes miserables ! ne voyonsnous pas que ces remises que nous fay sons de 1 execution des volontes divines sont la cause de nostre perte et de nostre mort spirituelle, et que tout nostre bien ne consiste qu au temps present, la vie de rhomme ne consistant qu au jour et mesme qu au moment auquel il vit ; car qui se peut promettre qu il vivra jusqu au lendemain ? certes ! personne ne le peut , nostre vie ne consistant qu en ce seul moment que nous possedons, en telle sorte que nous ne nous en pouvons pas promettre ni asseurer un autre.

Or, cette verite estant supposee, comment osons-nous dif* ferer de nous mettre en Fexecution et en la prattique de ce qui nous est annonce par les predicateurs , qui peut servir a nostre amendement et conversion , pulsque du moment pre sent , duquel seul nous jou issons et entendons ce qui est propre pour nostre salut, despend peut-estre nostre bonbeur eternel. Je dy done que la premiere cause pour laquelle nous ne profitons pas des choses qui nous sont dites et enseignees, c est que nous usons de remises , et ne nous mettons pas promptement en la prattique d icelles.

La seconde cause qui nous empesche de tirer profit de la parole de Dieu est une certaine avarice spirituelle , qui fait

gue Ton recherche et s empresse pour scavoir beaucoup de choses : et vous treuveres des personnes qui ne se lasseront jamais de recueillir de nouveaux documens , et qui sont tous-jours a demander des enseignemens ; mays, apres cela, elles n en mettent pas nn seul en prattique : or je dy que cela est une avarice spirituelle, qui est UH vice asses grand en la vie devote , d autant que cela ne fait que dissiper et troubler 1 esprit. Vous en treuveres d autres qui sont tous-jours apres a rechercher et amasser des livres nouveaux , et faire des grandes bibliotheques. He ! pauvres gens , que voulesvous faire de cela? Penses-vous que vostre perfection et vostre salut consiste a faire grand amas de livres et de docu mens spirituelz? ne scaves-vous pas que nostre Seigneur, voulant esloigner 1 avarice et les sollicitudes du cceur de ses disciples , leur commanda de vivre au jour la journee , et de n avoir point soucy du lendemain? Nolite solliciti esse in crastinum ; crastinus enim dies sollicitus erit sibi ipsi : sufficit diei malitia sua.

Entre toutes les ordonnances que Dieu fit aux enfans d Israel, il leur commanda specialement de ne recueillir chacun qu une mesure de manne , c est a scavoir, ce qui estoit suffisant pour leur nourriture d un jour, et leur defendit expressement qu aucun n en gardast pour le lendemain ; et s il arrivoit que quelqu un en gardast par provision , il s y engendroit des vers, et elle se tournoit en corruption. La mesme ordonnance se doit faire aux avares spirituelz. Yives au jour la journee , leur doit-on dire , profites des enseigne mens qui vous seront donnes chaque jour, et vous en nour. risses bien , les mettant en pratique , puis laisses faire a la divine providence ; car apres, elle vous pourvoira selon vostre besoin : uses bien seulement de ce qui vous est donne chaque jour, puis soyes libres de tout autre soin. Ne scavesvous pas que dans les viandes qui sont gardees il s y engendre des vers ? certes je crois que les vers qui rongeront

les consciences des damnes ne seront pas les moindres peines qu ilz soutfriront, ains qu elles seront les plus grandes. Mais quelz seront ces vers , sinon les vifs et puissans remords qui picqueront et rongeront eternellement leurs ames, par le ressouvenir et la vue de tant destructions , de moyens et d occasions qu ilz auront eus de servir Dieu sans en avoir profile? quelz remords de conscience aura-on a 1 heure de la mort , voyant le nombre infiny de documens , ad vis et enseignemens qui nous auront este donnes pour nostre per fection, lesquelz nous aurons negliges et rendus inutiles! Ce seront certes les plus grandes douleurs que Ton ressentira alors que celles-la. Vousvoyesdonc bien maintenant comme Favarice spirituelle est un grand defaut, qui nous empesche de profiter de la parole de Dieu.

Revenons a nostre evangile. Je Texpliqueray le plus familierement qu il me sera possible ; mais pour ce faire , il en faut dire briefvement Fhistoire.

Du terns que Tibere Cesar estoit empereur de Rome, qu Herode estoit roy de Judee, que Ponce Pilate presidoit en Hierusalem , et qu Anne et Caipbe , princes des prestres, estoient assis dans la chaire de Moyse, Dieu envoya son prophete , a scavoir le glorieux saint Jean , qui fut sa voix , qui crioit au desert : Applanisses le chemin du Seigneur, faites penitence ; car le salut est proche. Et pour 1 explication de ces paroles, je me serviray de celles que dit Isaye aux Israe lites dans le quarantieme cbapitre de ses propbeties, qui sont les plus douces et aggreables qui se puissent entendre* G estune chose merveilleusement suave que de lire lesescrite de ce saint prophete : ses paroles sont fluides , emmiellees et accompagnees d une science incomparable ; c est un fleuve d eloquence, ou Ton descouvre des choses admirables.

Lorsque le peuple dlsrael fut mene en servitude par les Gentilz, et envoye captif parmy les Perses et les Medes, le bon Cyrus, apres une longue captivite , se ^esolut de les re-

tirer de cette servitude, et les ramener en la terre de promission ; alors le prophete Isa ie , avec une divine poesie , entonna ces belles parolles : Consolamini, consolamini, popule meus, dicit Deus vester. Loquimini ad cor Eierusalem et ad vocate earn, quoniam completa est malitia ejus, dimissa est iniquitas illius *. peuple d lsrael, consoles-vous, mais con soles-vous, dit le Seigneur nostre Dieu, et vostre consolation ne sera point vaine ni inutile. Paries au cceur de Hierusalem, et 1 appelles ; car sa malice est accomplie, et par ce que son iniquite est venue a son comble, elle luy sera pardonnee : et pour cela (clisoit ce grand prophete au peuple d lsrael) applanisses vos voyes , et redresses vos chemins , affin que Cyrus vous retirant de captivite, et vous ramenant en la terre de promission, ne treuve point de tortuosite.

II y a un grand nombre ^ interpretations sur ces paroles , et quelques docteurs demandent pourquoy est-ce que Dieu dit qu il pardonnera au peuple d lsrael leurs iniquites, par ce qu ils sont venus au comble de leur malice : Quoniam completa est malitia ejus, dimissa est iniquitas illius. Les anciens Peres , au rapport de saint Gregoire , disent que ces paroles se peuvent entendre en deux manieres. La premiere est , comme si Dieu disoit : Lorsqu ilz sont au plus fort de leurs travaux et afflictions , et qu ilz ressentent plus vivement le faix de leurs iniquites en cet esclavage et servitude ou ilz sont reduitz , apres les avoir punis de leurs meschancetes par cette tribulation et ce fleau, je les ay regardes, et en ay eu compassion au plus fort de leur malice , c est a dire, au plus mauvais de leurs jours , et me suis contente de ce qu ilz ont souffert pour leurs peches, et pour cela maintenant leurs iniquites leur seront pardonnees et je les retirerai de leur captivite et servitude. Jacob se plaignant de la briefvete de sa vie , disoit ces paroles : Mes jours sont courtz, mais ilz sont mauvais : Dies peregrinationis mzce parvi et mali*;

Isaie. XL. * Gen. XLVII,

comme voulant dire : Ces jours de la peregrination de ma vie sont courtz , ilz ne font que passer , et ressemblent a une ombre qui disparoist en un instant; mais neantmoins ilz sont mauvais , d autant qu ilz sont charges et suivis de tant de miseres et de travaux qu apporte avec soy cette vie presente, qu encore qu ilz soient courtz, ilz ne laissent pas d estre mauvais et pleins de malice. Ce qu il disoit, a cause des grandes peines et tribulations qu il souffroit 1 .

La seconde maniere en laquelle nous pouvons entendre ces paroles d Isaye : Dites au peuple d Israel : A cause que leur malice est venue a son comble , leurs iniquites leur seront pardonnees, est comme s il vouloit dire : Lorsqu ilz sont venus au comble, au midy et au plus haut point de leurs meschancetes et ingratitudes, lorsqu il semble qu ilz n ayent plus aucune souvenance ni memoire de Dieu et de ses bienfaitz, leur iniquite leur sera pardonnee ; c est a dire, au terns auquel ilz meriteroient d estre precipites dans Fenfer et perdus pour jamais , Dieu leur pardonnera et ne se souviendra plus^e leurs meschancetes.

Certes , quand la divine Providence a voulu faire voir aux hommes combien grands estoient les effectz de sa misericorde , c a este lorsque , pour leurs peches , ilz ne devoient plus attendre sinon de ressentir la fureur de son courroux et la terreur de sa justice; en ce tems-la, dis-je, auquel il n y avoit aucune disposition de la part des hommes, et que Dieu estant extremement offense par eux , il n avoit aucun motif qui le pusfc esmouvoir a leur faire misericorde. C est en. ce tems-la qu il a fait voir des effectz admirablesdesabonteenvers eux ; bien que ce soit de grands effectz de sa miseri corde, de nous departir continuellement ses graces, nous pardonnant les fautes que nous commettons journellement t a toute heure contre sa divine Majeste, laquelle, non contente de cela , recompense encore les services que nous luy

S.Matth. IV.

POUR LE IV* DIMANCHE DE I/ADYrfNT.

rendons par de si grandes faveurs que celuy qui correspond It une grace se dispose pour en recevoir une seconde , et qui correspond a cette seconde se dispose pour en recevoir une troisieme, et de cette troisieme une quatrieme, et ainsy consecutivement ; car selon le dire des theologiens scholastiques, qui est tres-veritable, Dieu ne manque jamais de son, coste, et, si Fame est fidelle a correspondre a ses graces, il luy

, en donnera tous-jours de nouvelles, et ainsy, s advancant tous-jours par une fidelle correspondance , elle se rendra

* Jigne de participer a de grands biens et de recevoir de signalees faveurs : et pour cela Dieu, en tant et tant d endroitz de la sainte Escriture , nous recommande la fidelite a corres pondre aux bons mouvemens , lumieres et inspirations qu il nous donne. En quoy certes reluit merveilleusement la gran deur de sa misericorde envers nous.

Mais quand , outre ce que j ay dit, sa providence a voulu donner aux hommes des effectz et des traitz plus grands de sa bonte , c a este une chose admirable , qu il n a pas voulu qu aucun motif Fait induit a ce faire ; ains sans y estre pousse d aucune cause que de sa seule bonte, il s est commu nique a eux d une facon du tout merveilleuse.

Lorsqu il vint en ce monde , c estoit , comme nous venons. de dire, au terns que les hommes estoient arrives au comble de leur malice ; lorsqu ilz vivoient sans roy, et que les loix estoient entre les mains d Anne et de Ca iphe , hommes meschans au possible ; lorsqu Herode regnoit , que Ponce-Pilate presidoit en la Judee : ce fut en ce tems-la, dis-je , que Dieu vint au monde pour nous rachepter, et nous delivrer de la tyrannic du peche et de la servitude de nostre ennemy, sans estre esmeu a ce faire que de son immense bonte, qui le porta & se communiquer aux hommes en cette sorte. Certes , le cceur de nostre divin Sauveur et Maistre estoit tout remply de misericorde et de douceur pour le genre humain , et il en donna a ce coup des preuves et tesmoignages admirables,

tomme il a fait en diverses autres occasions , ou sa miseriforde a fait paroistre et esclater sa grandeur , ainsy qu il se Voit en plusieurs endroitz de la sainte Escriture.

Quand est-ce qu il pardonna a saint Paul , sinon lorsqu il estoit au comble de sa malice ? car chacun scayt qu au terns de sa conversion il estoit en sa plus grande haine et furie centre Dieu , et , ne pouvant assouvir sa rage contre luy, il tournoit son courroux contre 1 Eglise , mays avec une telle fureur qu il faysoit tout son possible pour I exterminer: Spirans minarum et ccedis in discipulos Domini : et neantmoins ce fut alors que nostre Seigneur contrepointa sa ma lice et son ingratitude par sa misericorde, qu il le toucha, le convertit et luy pardonna toutes ses iniquites, au terns mesme qu il avoit plus desmerite. Dieu ! combien fut grande cette divine misericorde a 1 endroit de ce saint apostre ! Certes nous voyons tous les jours de semblables effectz de la bonte de Dieu envers les pecheurs ; car lorsqu ilz sont plus obstines et endurcis en leurs peches, et qu ilz sont venus a un tel point qu ilz vivent comme s il n y avoit point de Dieu , de paradis ni d enfer, c est alors qu il leur fait voir et descouvre les entrailles de sa piete et douce mise ricorde , dardant un rayon de sa divine lumiere dans leur ame ; qui leur fait voir le miserable estat ou ilz sont, affin qu ilz s en retirent.

Or je ne lis jamais la conversion de David sans m estonner de voir que ce propbete , apres avoir commis de si grands peches , soit demeure pres d un an en iceux sans se reconnoistre, dormant d un sommeil lethargique sans se reveiller, ni s apercevoir du miserable estat ou il estoit. Dieu ! son peche eust este en quelque facon plus excusable , s il 1 eust commis quand il estoit berger et gardoit les brebis. Mais que David aye peche apres avoir recu tant et de si grandes graces de sa divine Majeste, apres avoir receu tant de clartes, de lumieres et de favours, luy qui avoit fait tant et tant de mer*

POUR LE IV e DIMANCHE DE I/ADVENT. 47

vcilles et prodiges ; et que David , qui avoit tous-jours este nourry et esleve dans le sein de la douce clemence et misericorde de Dieu , soit venu jusques-la que de commettre de si grands forfaitz , et soit demeure apres si long-terns sans les reconnoistre : 6 certes c est une chose digne de grand estonnement ! II avoit commis un adultere ; mais c estoit encore peii (6 misere extreme de I esprit humain, qui ne veut point qu on voye ses fautes ! ) : David apres cela pensant couvrir cette premiere faute, il s essaya de faire enyvrer Urie ; mays n ayant pas retissi en son dessein, il se resolut, pour venir chef de son entreprise, d en coinmettre une troisieme, plus grande que les deux autres , qui estoit de le faire tuer a la guerre , et pour cela il escrivit a son lieutenant et general d armee , et luy commanda d exposer Urie et le mettre h la teste des ennemys, puis de 1 abandonner, affin qu il fust tue ; ce qui fut fait ainsy que David F avoit ordonne : de maniere qu il commit plusieurs peches , les entassant les uns sur les autres , faisant les uns pour couvrir les autres , et demeura ainsy croupissant dans ses peches pres d un an, sans s appercevoir du miserable estat ou il estoit , ni se ressou venir de Dieu.

Voila done le pauvre David , par cet oubli de Dieu , sans aucune disposition a ]a grace : mays la divine bonte le voyant dans cet aveuglement, pour le retirer de son peche, luy envoy a le prophete Nathan , lequel luy voulant faire reconnoistre sa faute , se servit d une parabole, lui disant qu un homme riche qui avoit un grand nombre de brebis et de boeufs avoit pris a un pauvre homme une seule brebis, qu il avoit acheptee , qu il iiourrissoit dans sa mayson , et qu il aymoit uniquemerit, et la luy avoit ostee. Yoyes, je vous prie , comme le prophete luy paiioit sagement de sa faute en tierce personne pour la lui faire reconnoistre et confesser : mais comme David estoit dans un si grand aveu glement qu il ne voyoit point son peche, ne s appercevant

pas que le prophete Nathan parloit de luy, il prononca la sentence de mort centre celuy qui avoit desrobe cette brebis, le condamnant de plus a en rendre quatre fois autant.

Considered, je vous prie, comme le pauvre David estoit endurcy dans son peche , et n en avoit aucun ressentiment ; mais pour les fautes des autres, il les connoissoit fort bien, et scavoit bien leur imposer un chastiment proportionne a leur demerite. Or le prophete Nathan voyant qu il ne reconnoissoit point ses fautes, luy dit franchement que c estoit luy qui avoit desrobe cette brebis; ce qu entendant le pauvre David , touche de contrition : Ah ! dit-il , j ay peche centre le Seigneur : Peccavi Domino. Lors Nathan luy dit : Par ce que vous aves confesse vostre peche, Dieu vous pardonne et vous ne mourres point : Dixitque Nathan ad David : Dominus quoque transtulit peccatum tuum : non morieris.

Or quel plus grand effet voudries-vous voir de la miseri* corde de Dieu que celuy-la? car au temps auquel il semble que David estoit au comble de sa malice, Dieu luy pardonna son iniquite. Mays quel changement fit-il apres qu il eust reconnu sa faute? il ne faisoit plus que gemir et pleurer son. aveuglement , Ton n entendoit plus sortir de sa bouche que cette parole : Peccavi, et, criant misericorde a Dieu, il alloit tous-jours disant ce psalme de la penitence : Miserere mei, Dem.

n y a plusieurs autres exemples dans FEscriture sainte semblables a cettuy-cy, par lesquels Dieu nous a manifested la grandeur de sa misericorde , et ou nous voyons la verite de ces paroles d Isaye : Quoniam completa est malitia ejus, dimissa estiniquitas illius :Par ce que leur malice est venue a son comble , elle leur sera pardonnee. Et quant a ce qu il dit : Prepares les voyes , et applanisses les chemins du Sei gneur : Par ate viam Domino, rectasfacite in solitudine mitas Dei nostri; il vouloit dire que le grand roy

devoit bien-tost ramener les Israelites de la captivite de Babylone en la terre de promission, Mais bien que ces paroles ayent este dites pour ce sujet, si est-ce neantmoins que le principal but du prophete estoit de parler de Padvenement de nostre Seigneur. Saint Jean done preschant la penitence , et annoncant an peuple que le Sauveur estoit proche , il se sert des paroles du prophete Isaye : Je suis la voix, dit-il, de celuy qui crie au desert : Prepares le chemin du Seigneur: Vox clamantis in deserto : Parate mam Domini.

Or puisque nostre divin Sauveur est proche , que faut-il faire, mes cheres Sceurs, pour nous preparer a son advenement? Saint Jean nous Tenseigne en ses predications, quand il dit qu on face penitence. Certes, il est vray que la meilleure disposition qu on puisse avoir pour Tadvenement de nostre Seigneur, c est de faire penitence : il faut tous passer par la sans exception ; car comme nous sommes tous pecheurs , aussi avons-nous tous besoin de penitence. Mais cela est trop general , il nous faut toucher quelques particularites d icelle : saint Jean nous en marque quelques-unes en 1 evangile de ce jour : Rectas facite semitas ejus. Omnis vallis implebitur, et omnis mons et collis humiliabitur : Applanisses le chemin du Seigneur, dit-il : remplisses les vallees , abaisses les monts et collines , redresses les chemins raboteux et tortus.

Certes, il n y a nul doute que quand Ton treuve plusieurs chemins raboteux et qui s entortillent lesuns dans les autres, cela fatigue et lasse grandement le pelerin. II en va tout de mesme en Fexercice de nostre chemin spirituel. II y a tant de monts et de vallees, tant de tortuosites! et tout cela ne peut estre redresse que par la penitence : c est elle qui remplit les vallees, qui rabaisse les montz, et qui re dresse et esgale ks chemins tortus, ainsy que je diray maintenant.

uFaites penitence, dit saint Jean, c est-a-dire, abaisses ces

monts cPorgueil , remplisses ces vallees de tiedeur et de pusillanimite , par ce que le salut est proche. Or ces vallees que ce glorieux saint veut qu on remplisse ne sont autres que la crainte, laquelle quand elle est trop grande nous porteaudescouragement. Le regard des grandes fautes commises apporte quant et soy une certaine horreur, un estonnement et une crainte qui abat le coeur : et cela sont des vallees qu il faut remplir de confiance et d esperance pour Fadvenement de nostre Seigneur. Un grand saint parlant un jour a une sainte penitente , qui avoit commis de grands pecbes , luy disoit ces paroles : Craignes , mays esperes : craignes, de peur que vous ne devenies superbe etorgueilleuse; mays esperes, de peur que vous ne tumbles dans le desespoir et descouragement; car la crainte et Tesperance ne doivent point aller Tune sans Tautre, d autant que si la crainte n est accompagnee d esperance , elle n est pas crainte , ains des espoir, et Tesperance sans la crainte est presomption : Omnis vallis implebitur. II faut done par la confiance meslee avec la crainte remplir ces vallees de descouragement qui viennent de la connoissance des pecbes que nous avons commis.

Omnis mons et collis humiliabitur : Abaisses, dit le glo rieux saint Jean , les montagnes et collines. Quelles sont ces montagnes, sinon la presomption, Torgueil et restime qu on a de soy? qui est un tres-grand empeschement pour Fadvenement de nostre Seigneur, lequel a de coustume d humilier et rabaisser les superbes ; car il va penetrant au fond du coeur pour descouvrir Torgueil qui y est cacbe. Prenes done garde que vous ne soyes semblables a ce miserable Pbarisien duquel il est parle en FEvangile , qui estoit une montagne d orgueil, presumant d estre quelque cbose plus que les autres , se vantant et glorifiant de quelques vertus apparentes qui estoient en luy, en suite de quoy il disoit par une vaine presomption : Seigneur, je vous rends graces de ce que je

POUR LE IV* DIMAKCHl! DE L ADVENT. 6i

ne suis pas comme le 2 este des hommes. Je paie les dixmes, je }usne tant de fois la semaine ; el choses semblables qu il alleguoit pour se priser. Mais Dieu voyant Torgueil cle ce Pharisien, il le rejetta : ou au contraire le pauvre publicain, qui devant le monde estoit line montagne tres-haute et raboteuse, fut abaisse et aplani devant Dieu lorsqu il vint au temple, ou n osant lever les yeux pour regarderle ciel, a lause des grands peches qu il avoit commis , il se tenoit h .a porte frappant sa poictrine , avec un coeur contrit et humilie, et par cette humilite il fut digne de treuver grace devant sa divine bonte , et s en retourna justifie en sa mayson : Descendit hie justificatw in domum suam ab illo.

J aurois encore plusieurs choses tres-utiles a dire sur ce subjet pour nostre instruction ; mays il faut finir. Applanisses, dit le glorieux saint Jean, les chemins ; redresses ceux qui sont tortus, affin de les rendre esgaux, qui est autant comme s il disoit : Redresses tant d mtentions sinistres et obliques , pour n avoir plus que celle de plaire a Dieu , en faysant penitence , qui doit estre le but auquel nous devons tous viser. Comme le marinier, quant il conduit sa barque , a tous-jours Trail sur Tesguille marine , pour voir s il va droit ou il pretend : de mesme devons-nous tous-jours avoir Fceil ouvert pour embrasser les actes de penitence , affin de parvenir au ciel , qui est le lieu ou nous aspirons.

II se treuve plusieurs personnes dans le monde lesquelles ne veulent point regarder la penitence jusques a 1 extremite de leur vie. Dieu est si bon et si misericordieux, disentelles ; il nouspardonnera a la fin de nos jours : donnons-nous seulement du bon terns , et a Theure de la mort nous dirons un bon peccavi. Mais qu est-ce que cela , sinon une grande presomption , prenant occasion de la bonte de Dieu de croupir dans leurs peches? He ! ne scavent-ilz pas qu encor que Dieu soit infiniment misericordieux , il est aussi infiniment juste, et que quand sa misericorde est irritee elle provoque sa justice?

Redresses les chemins, c est-a-dire , esgales vos humeurs par la mortification de vos passions, inclinations et aversions. Or cette esgalite d lmmeur est une vertu des plus necessaires aux personnes qui prattiquent la devotion, qui soit en la vie spirituelle , et pour laquelle on a tous-jours a travailler. que c est une chose merveilleusement suave que de considerer la vie de nostre divin Sauveur et Maistre ! car Ton y voit reluire cette parfaite esgalite parmy Fmesgalite des divers accidens qui luy arriverent pendant tout le cours de sa vie mortelle : certes personne n a jamais eu cette esgalite en telle perfection que luy, et la sacree Yierge nostre glorieuse Maistresse. Tous les saintz ont bien travaille pour Pacquisition de cette vertu : mais quoy qu ilz ayent fait, leur esgalite n a point este si parfaite qu il ne s y soit treuve quelque inesgalite , non pas mesme en saint Jean-Baptiste ; car il avoit , selon 1 opinion de quelques docteurs, commis des peches venielz, comme j ay dit autresfois.

que c est une chose desirable , mes cheres Soaurs, que cette esgalite d esprit et d humeur , et que nous devons tra vailler fidelement pour Facquerir ! car nous sommes plus variables et inconstans qu il ne se peut dire. L on treuvera des personnes qui maintenant estans de bonne humeur , seront d une conversation agreable et joyeuse : mays tournes la main , vous les treuveres chagrins et inquietes. Vous en treuveres d autres a qui il faut parler a cette heure d une facon , d icy a peu d une autre ; tel aura a cette heure le cceur en douceur, lequel apres, pour peu que vous attendies, sera dans 1 impatience.

En somme qu est-ce que Ton void parmy les hommes, sinon de continuelles bigearreries et inesgalites d esprit, qui sont des cheniins tortus et raboteux que nous devons redresser pour 1 advenement de nostre Seigneur? Mais pour le bien faire , il nous faut aller a Feschole du glorieux saint Jean- Baptiste , et le prier de nous recevoir au nombre de ses dis-

POUR LE lV e DIMANCIli: IF. I/ADVENT. 53

ciples ; et s il nous recoit, il nous remettra entre les mains de nostre divin Sauveur , lequel par apres nous remettra entre celles du Pere eternel , qui nous donnera sa grace en ce monde et sa gloire en 1 autre, ou nous le louerons eternelle* meut. Ainsi soit-il.

IBEU 80It

ffodio scietis quia Dominus veniet, et mane videbitis gloriam ejvs.

Page 1