‹ Œuvres complétes Volume 4Chapitre 4 sur 31 · EXOD. XVI · texte numérisé non relu

EXOD. XVI

Vous sfaur^s aujourd huy que le Seigneur viendra, et demain au matin

vous verre s sa gloire. EXOD. XVI.

La tres-sainte Eglise , comme tres-soigneuse du salut de ses enfans , a accoustum6 de nous preparer des la veille des grandes solemnites , affin que par ce moyen nous venions a estre mieux disposes pour reconnoistre les grands benefices que nous avons receus de Dieu en icelles. En la primitive Eglise , les Chrestiens qui vouloient rendre en quelque maniere satisfaction a nostre Seigneur du sang qu il avoit fraiscbement respandu pour nostre salut en mourant sur la croix , avoient un tres-grand soin de bien employer le terns des solemnites, et pour ce subjet il n y avoit point de feste qui n eust sa vigile , des laquelle ilz commencoient a se pre parer pour la solemniser ; et non seulement cela s est observe dans la primitive Eglise, ains encor en Tancienne loy, le jour du sabbat estant tous-jours precede de plusieurs prepa rations qu on faysoit auparavant.

Or la sainte Eglise , comme une mere tres-aymable , nous voulant preparer en la vigile du saint jour de Noel , et ne nous voulant pas laisser surprendre d un si grand mystere , nous dit ces paroles de FExode : Hodie scietis quia veniet Dominus, et mane videbitis gloriam ejus : Vous scaures aujourd huy que nostre Seigneur viendra demain ; qui est autant a dire : nostre Sauveur naistra demain , et vous le

verres fait petit enfant, couche dans une cresche. Ces paroles sont prises sur ce que Moyse dit aux Israelites, lorsqu il sceut le jour que Dieu avoit destine pour leur donner la manne dans le desert. Mon intention n est pas de vous rapporter toute 1 histoire, ains seulement d en prendre ce qui sert a mon subjet. II leur dit done , les ay ant fait assembler : Vespere scietis quodDominus eduxerit vos de terra Mgypti, etmane mdebitis gloriam Domini : Vous scaures au soir que le Seigneur vous a retires de la terre d Egypte, et au matin vous verres sa gloire ; qui est autant comme s il eust dit : II viendra demain au matin ; pour leur faire entendre que le benefice de la manne estoit si grand, qu il sembloit que Dieu deust venir luy-mesme pour 1 apporter et distribuer aux enfans d Israel. Et comme vous voyes que Moyse prit soin de faire qu ilz se preparassent par la consideration d un si grand benefice , pour se rendre plus dignes de le recevoir ; de mesme, la tres-sainte Eglise nous disant : Vous scaures aujourd huy que le Seigneur viendra demain, ne pretend autre chose sinon de faire que pour nous y preparer nous occupions nostre entendement en la consideration de la grandeur du mystere de la tres-sainte nativite de nostre Seigneur.

Ce que pour mieux faire , il faut premierement humilier profondement nos esprits par la connoissance qu ilz ne sont nullement capables de pouvoir penetrer dans le fond de ce divin mystere , qui est un mystere vrayement cbrestien. Je dy cbrestien , d autant que nulz autres que les cbrestiens n ont jamais sceu comprendre comme il se pouvoit faire que Dieu fust bomme , et que Tbomme fust Dieu : et quoy que les bommes ayent tous-jours eu une certaine inclination et croyance que cela se pouvoit faire , et mesme qu il se feroit, il est certain neantmoins que nulz autres que les cbrestiens ne sont jamais parvenus a avoir une connois sance parfaite dece mystere. Or je scay bien que de tout terns

il y a eu quelques grands personnages, comme lespatriarches, les prophetes, et quelques autres des plus saintz d entre les homines, qui le scavoient , specialement en 1 ancienne loy, ou ils attendoient le Messie qui leur estoit promis : mais toutes ces connoissances estoient fort obscures , et n estoient nullement semblables a celles des chrestiens ; et quant au commun du peuple , ilz ne pouvoient en facon quelconque comprendre ce mystere , quoy qu ilz en desirassent Faccomplissement.

Entre les pay ens mesmes Ton remarque que le desir qu ilz avoient que i homme fust Dieu leur a fait faire des choses estranges, jusques la que quelques-uns d entre eux croyoient pouvoir se faire dieux , et , comme telz , se faire adorer du reste des hommes. Car si bien ilz pensoient qu il n y avoit qu un Dieu supreme , createur et premier principe de toutes choses , ilz ne laissoient pas pourtant de croire qu il y pouvoit encor avoir plusieurs autres dieux , et qu il y avoit des hommes qui pouvoient participer en quelque facon aux qua* lites divines , et lesquelz se pouvoient faire appeller dieux et reconnoistre pour telz : ainsy qu on peut voir par ce qui arriva a Alexandre le Grand , lequel estant a Particle de la mort, quelques-uns de ses courtisans insenses et flatteurs luy vinrent dire : ccSire, quand vous plaist-il que nous vous facions dieu? Lors Alexandre monstra bien par la response qu il leur fit qu il n estoit pas si fol qu eux : Vous me feres dieu, leur dit-il , quand vous seres bien-beureux ; comme leur voulant dire : II n appartient pas a des hommes malheureux , perissables et mortelz de faire des dieux , qui ne peuvent estred eux-mesmes que bien-heureux et independans des hommes.

C est ce qui nous fait voir que nulz autres que les hrestiens n ont jamais pu comprendre cet ineffable mystere de 1 Incarnation . par lequel 1 homme a este fait Dieu , et Dieu s est fait homme , unissant uostre nature a la sienne d une

union si intime , qu on peut veritablement dire que Dieu est homme , et que 1 homme est Dieu ; bien que nous ne soyons pas capables de comprendre la grandeur de ce divin mystere : car c est un mystere cache dans les tenebres et 1 obscurite de la nuict ; non qu il soit tenebreux en soy-mesme , car Dieu n est que lumiere ; mais a cause de la petitesse et foiblesse de nos entendemens , il nous paroist obscur. Et tout ainsy que nos yeux , pour leur foiblesse , ne sont pas capables de regarder la lumiere en la clarte du soleil sans s obscurcir, en sorte qu apres s estre appliques a regarder ce grand luminaire , nous sommes contraintz de les fermer , n estans pas par apres capables de rien voir de quelque terns : de mesme pouvons-nous dire que ce qui nous empesche de pouvoir comprendre le mystere de la tres-sainte nativite de nostre Seigneur n est pas qu il soit tenebreux ou obscur en soymesme. non, certes ! mays a cause de la grandeur de sa clarte et de sa lumiere , nostre entendement, qui est 1 ceil de nostre ame, ne le peut regarder longuement sans s obscurcir, de sorte qu il est contraint de confesser, en s humiliant, qu il ne peut penetrer ce profond et incomprehensible mystere , pour comprendre comme Dieu s est incarne dans le ventre sacre de la tres-sainte Vierge , et s est fait homme semblable & nous pour nous faire semblables a luy.

II est rapporte en 1 Exode que Dieu faysoit pleuvoir la manne pendant la nuict dans le desert pour la nourriture de son peuple ; et affin que les Israelites eussent plus de subjet de luy en scavoir gre, il voulut luy-mesme preparer le festin et dresser la table ; c est pourquoy Moyse leur dit : Vous scaures au soir que le Seigneur vous a retires de la terre d Egypte, et demain au matin vous verres sa gloire ; ce qu il leur disoit pour leur faire entendre la grandeur du benefice que Dieu leur devoit faire de leur donner ce pain du ciel. Et pour scavoir comment il operoit cette merveille : il faysoit premierement descendre dans le rlp-sert une douce

trosee du ciel sur la terre, qui servoit de nappe, puis soudaia la manne tomboit comme petitz grains ou semence de co* riandre ; apres quoy , pour monstrer qu il les servoit bonorablement , et a platz couvertz , comme on sert les princes , il faysoit derechef tomber une petite rosee , qui servoit a conserver la manne jusques au matin , que les Israelites la venoient promptement recueillir avarit que le soleil fust leve.

Ainsy Dieu voulant faire ce benefice si signale et si incomparablement aymable aux hommes de s incarner et venir naistre icy-bas, il descend sur la terre et dans le desert de ce monde, comme une manne celeste, pour se faire nostre nourriture, jusques a ce que nous parvenions a la terre promise , qui n est autre que le ciel ; mais il nous fait cette grace et opere cette merveille au plus fort de la nuict. Vous voyes done que c est dans Pobscurite et dans les tenebres que nostre Seigneur a voulu naistre , et se faire voir a nous comme un petit enfant tout aymable coucbe dans une cresche , ainsi que nous le verrons demain. Mais considerons , je vous prie , comment cela se fit.

Premierement , je remarque que la tres-sainte Vierge produit son fils virginalement , ainsi que les estoiles produisent leurlumiere, et c est a tres-juste raison qu elleporte en son nom de Marie la signification d estoile de mer, ou d estoile matiniere. L estoile de mer , c est 1 estoile du pole, vers laquelle tend tous-jours 1 esguille marine , et c est par elle que les marcbands sont conduits sur la mer, et connoissent ou tend leur navigation. Or chacun scayt que tous les anciens Peres de 1 Eglise, et mesme les patriarches et prophetes, ont tousregarde cette divine estoile, la sainte Vierge, et ont tous dresse leur navigation a sa faveur. Elle a tousjours este 1 estoile polaire et le port favorable de tous les bommes qui ont navigue sur les ondes de la mer de ce mise rable monde , pour s empescber des naufrages ordinaires ,

affin d eviter par son moyen de tomber dans les ecueils et precipices du peclie. N est-elle pas aussi cette belle estoile matiniere qui nous a apporte les gracieuses nouvelles de la venue du Soleil de justice? Les prophetes n ont-ilz pas sceu que la Yierge concevroit et enfanteroit un filz qui seroit Dieu et homme tout ensemble , mais que cela se feroit par la vertu du Saint-E sprit , et qu elle le produiroit virginalement ? Ecce virgo concipiet et pariet filium , et vocabitur nomen ejus Emmanuel. Quelle apparence , je vous prie , y auroit-il de penser que nostre Seigneur deust violer 1 integrite de sa tres-saincte Mere, luy qui ne 1 a choisie pour estre sa mere sinon par ce qu elle estoit Yierge ? et comment luy, qui est la purete mesme , eust-il pu diminuer sa purete virginale ?

Nostre Seigneur est engendre et produit de toute eternite au sein de son Pere celeste virginalement, et bien qu il prenne la mesme divinite que son Pere eternel , il ne la divise pas neantmoins , ains demeure tous-jours un mesme Dieu avec luy. Ainsy la tres-sainte Yierge a produit son Fils nostre Seigneur virginalement en terre , comme il est produit de son Pere eternellement au ciel , avec cette difference neant moins qu elle le produit de son sein et non pas dans son sein; car des-lors qu il en fut sorti , il n y rentra plus : mais le Pere celeste le produit de son sein et en son sein; car il y est tous-jours et y sera eternellement, d autant qu il n est qu une mesme chose avec luy par unite d essence. Cecy ne doit pas estre espluche ni considere curieusement : Generationem ejusquis enarrabit?Cax qui est-ce qui raconterasa gene ration? dit Isa ie : et ne faut pas alambiquer nostre entende* ment apres la recherche de cette divine production, qui est trop haute pour luy, quoy qu on s en puisse servir pour fondement des meditations que Ton fait sur le mystere de la tres-sainte nativit6 de nostre Seigneur.

C est done a tres-juste rayson que la tres-sainte Yierge

porte en son nom la signification d estoile ; car tout ainsy que les estoiles produisent leur lumiere virginalement sans en recevoir aucun detriment , ains en paroissent plus belles a nos yeux : de mesme nostre Dame a produit cette lumiere eternelle , son Fils tres-benit , sans en recevoir aucun detri ment de sa purete virginale ; avec cette difference neantmoins qu elle le produit sans effort , secousse , ni violence quelconque : ce que ne font pas les estoiles ; car il semble qu elles produisent leur lumiere par secousse, et avec quelque vio lence et effort.

Je remarque en second lieu que la manne avoit trois sortes de goutz qui luy estoient propres et particuliers , outre lesquelz elle avoit encore, selon 1 opinion de quelques docteurs , autant de divers goustz qu on eust peu desirer : de sorte que si les enfans d Israel desiroient de manger du pain, la manne en avoit le goust ; de mesme, s ilz desi roient de manger des perdrix, ou quoy que ce fust, la manne en avoit aussi le goust. Or quant a cette diversite de goustz, la pluspart des Peres sont en doute si tous les Israelites, tant les mauvais que les bons, participoient a cette faveur , ou si Dieu faysoit seulement cette grace aux bons. Que cela fust ou non , il est certain neantmoins que la manne avoit tousjours trois sortes de goustz qui luy estoient propres, a scavoir, celuy du pain, de Thuyle et du miel : ce qui nous represente tres a propos les trois substances qui sont en ce tresbenit enfant, que nous verrons demain couche dans une cresche ; car tout ainsy que ces trois goustz qui estoient en la manne ne faysoient qu une seule viande : de mesme en la personne de nostre Seigneur , bien qu il y ayt trois sub stances, a scavoir la substance divine, la substance de Tame et celle du corps, toutesfois elles ne font qu une seule personne, qui est Dieu et homme tout ensemble.

Or quant au goust du miel qui estoit en la manne, il nous represente tres apropos la divinite de nostre Seigneur,

d aufant que le miel est une liqueur celeste ; et si bien les abeilles le cueillent dessus les fleurs, elles ne tirent pas pourtant le sue des fleurs, ains cueillent et ramassent seulement avec leur petite bouchette le miel qui descend du ciel avec la rosee : de mesme la nature divine de nostre Seigneur vint et descendit du ciel a Finstant de 1 incarnation sur cette beniste fleur de la tres-sainte Vierge nostre Dame , ou la nature humaine Payant recueilly, Fa conserve dans la ruche des entrailles de cette tres-pure Vierge Fespace de neuf mois, apres lesquels estant ne il a este transporte dans la cresche , ou nous le verrons demain.

Mais outre le goust du miel qui estoit en la manne, elle avoit encore celuy de Fhuyle ; ce qui nous represents tres-bien lasubstance de la tres-sainte ame de nostre Seigneur : car qu est-ce autre chose sa beniste arne qu une huyle et un baume,lequel estant respandu jette une si suave odeur qu elle console infiniment Fodorat de tous ceux qui s en approchent, par la consideration de son excellence. quelle odeur d incomparable suavite respandit-elle en presence de la divinite du Pere eternel , a laquelle elle se voyoit unie sans Favoir merite , ni pu meriter d elle mesme ! quel acte de parfaite charite et de profonde humilite ne produisit-elle pas a Fins tant de Fincarnation , lorsqu elle se vid si estroitement unie avec le Verbe eternel ! Et pour nous autres , mes cheres ames , quelz parfums et quelles divines odeurs n a-elle pas respandu pour nous inciter a la suite et a Fimitation de ses perfections?

Enfin le goust du pain qui estoit en la manne nous represente merveilleusement bien la tres-sainte humilite de nostre Seigneur , c est a dire , son corps tres-saint et sacre , lequel ayant este moulu sur Farbre de la croix, a este fait un pain tres-precieux , qui nous nourrit pour la vie eternelle: Qui manducat hum panem, vivet in ceternum *. pain savoureux ! quiconque vous mange dignement, il ne mourra

S. Jean. VI.

point, ains vivra eternellement. que ce pain a tin goust infiniment delectable au-dessus de toute autre viande pour les ames qui le mangent dignement ! Quelle delectation , je vousprie, de se nourrir de ce pain divin descendudu ciel, de ce pain des anges! Mays ce qui le rend plus delectable est Famour avec lequel il nous est donne par celuy-mesme qui est le don et le donateur tout ensemble. Voyes done quelle obligation nous avons a nostre Seigneur , et quelle estime nons devons faire de ce divin et sacre pain , qui nourrit nos ames pour la vie eternelle. Or, affin que je ne m arreste pas tant sur ces considerations , qui ne sont que pour Fexercice de 1 entendement , passons outre , et disons quelque chose propre a enflammer nostre volonte, sur le mystere que nous allons celebrer.

II faut done remarquer en passant qu il n y eut que de simples bergers , de tout le peuple qui estoit alors en grand nombre en Betbleem , qui vindrent visiter nostre Seigneur , et apres eux les roys Mages qui vinrent aussi de fort loin reconnoistre et rendre hommage a ce divin roy nouveau

couche dans une cresche. Les anges allans annoncer la nouvelle de cette heureuse naissance aux bergers , leur donnerent des enseignes admirables : Et hoc vobis signum : invenietis infantem pannis involutum etpositum inprcesepio * : Alles, dirent-ilz, vous treuveres Tenfant emmaillote dans des langes et couche dans une cresche. Dieu! quelles enseignes sont celles-cy pour faire reconnoistre nostre Seigneur , et quelle simplicite des bergers d adj ouster foy a ce qui leur estoit dit ! A la verite , les anges eussent eu tjuelque rayson de se faire croire s ilz eussent dit : Alles , rous treuveres Fenfant tout resplendissant de lumiere , assis mr un throsne d yvoire , environne de courtisans celestes qui luy tiennent compagnie ; mais ila disent : Vostre Sau veur est ne en Bethleem, aux enseignes que vous le treuveres em-

1 S. Luc. II.

maillote dans les langes , couche dans une cresche , entre deux animaux.

Mais pourquoy penses-vous que les anges s addresserent plustost aux bergers qu a nulz autres de ceux qui estoient en Bethleem , sinon pour nous monstrer , selon le sentiment de quelques-uns des Peres, que nostre Seigneur estant venuen ce monde comme pasteur et roy des pasteurs, il vouloit specialement favoriser ses semblables ; d autant que ces ber gers representent tous les pasteurs de 1 Eglise , comme sont les evesques, les cures, les superieurs et autres qui ont charge d ames , par ce, disent ces saintz Peres , que nostre Seigneur a accoustume de reveler plus particulierement ses mysteres a ceux-la qu aux autres , a cause qu ilz sont commis de sa part pour les faire puis apres entendre a leur troupeau , j entends aux ames qui leur sont commises. L autre partie des Peres disent que ces bergers representent les religieux , et tous ceux qui font profession de pretendre a la perfection, et qu un chacun de nous est berger et pasteur , et peut-on dire que nous avons tous nostre troupeau et nos brebis a conduire et gouverner , qui sont nos passions, inclinations, affections , et les puissances et facultes de nostre ame.

Mays remarques , je vous prie, qu il n y eut que les ber gers qui veilloient sur leurs troupeaux qui eurent Thonneur et la grace d ouir cette tant gracieuse nouvelle de la naissance de nostre Seigneur , pour nous monstrer , que si nous ne veillons sur le troupeau que Dieu nous a donne en charge , qui n est autre , comme j ay dit , que nos passions , inclinations et les facultes de nostre ame, pour les faire paistre dans quelque saint pasturage , et les tenir rangees en leur devoir, nous ne meriterons jamais d ou ir cette nou velle tant aymable de la naissance de nostre divin Sauveur et Maistre , et ne serons non plus capables de Taller visiter dans la creche , ou sa tres-sainte Mere le posera demain.

que c est un mystere suave et de grande consolation

que celuy de la tres-sainte nativite de nostre divin Sauvcurl Et bien qu un chacun y puisse treuver beaucoup de suavit6 et de consolation , si est-il vray neantmoins qu elle sera incomparablement plus grande pour ceux qui se seront bien pre pares , et qui auront , a 1 imitation des bergers , bien veille sur leur troupeau. Et pour nous apprendre a le bien conduire et gouverner , nostre Seigneur , comme bon pasteur et berger tres-aymable de nos ames , qui sont ses brebis, vient nous enseigner luy-mesme ce que nous devons faire pour cela. que nous serons heureux si nous 1 imitons fidelement , et si nous suyvons les execaples qu il nous donne en sa sainte naissance !

Or qu est-ce qu il fait , ce tres-doux enfant ? Regardes-le couche dans une creche : vousle treuveres, disent les anges, emmaillote et bande : Invenietis infantem pannis involutum *. Helas ! il n avoit point besoin d estre ainsi bande et emmaillote ; car Ton a accoustume d emmailloter et bander les enfans pour deux causes. La premiere est , par ce qu estans encore tendres , s ilz n estoient bandes et serres , il y auroit danger qu ilz ne prissent quelque mauvais detour, qui les pourroit rendre contre-faits. La deuxieme cause est, crainte qu ilz ne viennent a se gaster les yeux ou le visage , ayans la liberte d y porter les mains pour se frotter quand ilz voudroient , n ayans pas la rayson pour s en abstenir , ainsy qu il seroit requis. Mais pour nostre Seigneur, qu y avoit-il a craindre, veu qu il avoit Tusage parfait de la rayson des 1 instant de sa conception ? Ce n a done este que pour nous donner des exemples d une parfaite humilite, qu il s est ainsy sousmis a estre traitte comme les autres enfans , ne voulant paroistre autre chose qu un pauvre petit poupon, subjet a la necessite et aux loix de 1 enfance , ainsy que le reste des hommes , et pour cela il pleure et gemit. Mays vrayement ce n est pas par tendrete sur soy-niesme

* 8. Luc. II.

qu il jette ces larmes , ni par amertume de cosur , ains tout implement pour se conformer aux autres enfans. Et c est la rayson pour laquelle il a voulu estre bande , emmaillote et subjet a sa tres-sainte Mere , se laissant manier et conduire tout ainsy qu elle vouloit , sans jamais tesmoigner aucune repugnance.

Mais pour revenir a ce que j ay dit, que nousdevons regir et gouverner nostre troupeau spirituel, qui n est autre chose que nos passions, nos affections et les facultes de nostre ame, il faut entendre qu il y a en nous deux parties desquelles elles precedent toutes , a scavoir , la concupiscible et 1 iraseible, et toutes les autres puissances, facultes et passions semblent estre subjettes a ces deux parties, et ne se remuer que par leur commandement. La partie concupiscible est celle qui nous fait aymer et desirer ce qui nous semble bon et profitable , qui nous fait resjou ir en la prosperite , et attrister en Tadversite, en la mortification , et en tout ce qui repugne a la propre volonte. La partie irascible est celle qui produit le chagrin , les repugnances , les esmotions de cholere , le desespoir et semblables mouvemens qui resident a la partie inferieure de nostre ame , lesquels nostre Seigneur veut que nous apprenions a ranger sous la domination de la rayson : et tout ainsy que nous voyons qu il se laisse emmaillotter, serrer et bander par sa benite et tres-sainte Mere ; il veut de mesme que nous laissions bander et serrer toutes nos humeurs, passions, affections, inclinations, et enfin toutes nos puissances , tant interieures qu exterieures, dans les maillotz de la sainte obeyssance, pour n en vouloir jamais plus user a nostre gre , crainte d en mes-user , sinon autant que 1 obeyssance nous le permettra.

Voyes , de grace , ce tres-doux enfant , comme il se laisse

gouverner et conduire par sa sainte Mere ; il semble veri-

tablement qu il ne puisse en facon quelconque faire autre-

ment. Mais pourquoy fait-il cela , mes cheres amcs, sinoa

iv. *>

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