DIET! SOIT BENY
AUTRE SERMON
Verbum caro facti >es, et habitavit in nobis. JOAN. I.
Le Verbe s est fait chair, et a habit 6 avec nous. S. JfiAw> I.
Nous celebrons aujourd huy la veille de cette grande feste de Noel , en laquelle nous attendons la venue et naissance de nostre divin Sauveur et Maistre. Or mon dessein estant de vous parler de I lncarnation , et de vous expliquer ce mystere, ce discours sera en forme d un catechisme familier, que je diviseray en trois pointz. Au premier, nous dirons qui a fait Fincarnation ; au second , qu est-ce que Tincarnation ; et au troisieme , pourquoy 1 incarnation a este faite , puisque , selon saint Thomas , tous les chrestiens sont obli ges de bien scavoir ce qu ilz doivent croire , et de bien en tendre les mysteres de la foy , non comme les theologiens scholastiques , ains en la maniere qu ilz doivent estre entendus par les vrays chrestiens et les ames devotes. Et quoy qu on les entende sou vent prescher, il est vray neantmoins qu il y a peu de personnes qui les entendent bien, ce qui est cause que lorsqu on vient a les considerer et mediter , Ton fait souvent des erreurs ; car comment peut-on mediter ce qu on n entend pas ? C est pourquoy il est tres-important de bien expliquer ces divins mysteres aux ames devotes , affin qu elles les sachent et entendent bien. Et pour rendre mon discours plus intelligible , je ne traitteray pas doctement de ce divin mystere de Fincarnation , ains tout simplement, affin que Ton me puisse facilement entendre.
Premierement nous devons scavoir que c est le Pere eter-
nel qui a donne son Filz au monde ; car PEscriture sainte dit que le Pere a tant ayme le monde qu il luy a donne son Fils unique : Sic Deus dilexit mundum ut Filium suum unigenitum daret *. Neantmoins ce n est pas le Pere seul qui a fait Fincarnation , ains le Pere , le Fils et le saint Esprit ; et bien que toutes les trois personnes de la tres-sainte Trinite soient intervenues en Tincarnation, il n y a toutesfois que le Filz seul qui se soit incarne.
Les anciens Peres rapportent plusieurs similitudes propres pour nous faire entendre ce divin mystere , mais particulierement saint Bonaventure , lesquelles je rendray le plus familieres que je pourray . Voila une personne qu on habille, et il y en a deux autres qui luy vestent sa robbe , mais elle ne laisse pas pour cela de s ayder : voila done trois personnes qui interviennent a Thabiller, et neantmoins il n y en a qu une seule qui soit habillee. Ainsy en est-il de Fincarnation : le Pere fait 1 incarnation , le saint Esprit la fait , et le Filz aussi qui s incarne luy-mesme : mais le Pere ni le saint Esprit ne s incarnent point, ains c est seulement la personne du Filz qui demeure vestue de la robbe de nostre humanite.
II y a plusieurs autres similitudes semblables a celle-cy, propres pour faire entendre ce sacre mystere. Voyla un prince qu on revest de sa pourpre ou robbe royale ; il y a deux autres princes qui Thabillent , et luy qui est le troisiesme recoit la robbe : mays encore que les deux autres princes Fhabillent, il ne laisse pas pourtant de faire quelque chose ; car il remue les bras et les mains pour ayder a s habiller : et de ces trois princes qui aydent a vestir cette robbe, il n en demeure qu un d habille. Or c est ainsy que nous devons entendre que les trois personnes divines se sont aydees au mystere de 1 incarnation ; car, comme disent les theologiens , opera Trinitatis ad extra sunt indivisa : tout ce que fait et opere la sainte Trinite hors de soy se doit esgalement attri-
* S. Jean, III.
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buer anx trois personnes divines , si Men que tout ce que fait le Pere , le Filz et le saint Esprit le font aussi ; car encor qu ils soient trois personnes distinctes , ilz ne sont toutesfois qu un seul Dieu , n ayant qu une mesme essence , mesme sapience , puissance et bonte.
Et combien qu on attribue la puissance au Pere, la sagesse m Fils et la bonte au saint Esprit ; neantmoins le Pere n est pas luy seul tout-puissant, ains le Filz et le saint Esprit jont aussi tout-puissans : de mesme le Filz n est pas luy seul but sage ; mays le Pere et le saint Esprit sont aussi sages que luy : et le saint Esprit n 7 est pas luy seul la bonte ; car le Pere et le Filz ont la niesme bonte que luy. Tellement qu il n y a qu un Dieu en trois personnes , et ce Dieu est toutpuissant , tout sage et tout bon. Et bien qu au symbole des apostres Ton nomme la premiere personne de la tres-sainte Trinite , qui est le Pere , Creatorem cceli et terrce , Createur du ciel et de la ter*e , ce n est pas a dire que le Filz et le saint Esprit ne soient aussi bien createurs que le Pere , n ayant tous trois qu une mesme puissance , avec laquelle ilz ont fait et cree toutes choses. Done ce n est point le Pere luy seul , ni le saint Esprit luy seul , qui ont fait Fincarnation , mais c est le Pere , le Filz et le saint Esprit ; et toutes fois c est le Filz seul qui s est incarne.
Pour le second point, qu est-ce que Fincarnation? Ce n est autre cbose que F union hypostatique , c est a dire personnelle, de la nature bumaine avec la divine; union si estroitte, qu encore qu il y ayt deux natures en ce petit enfant , elles ne font toutesfois qu une seule personne. La manne estoit une figure de Fincarnation de nostre Seigneur. II est vray qu elle estoit aussy une figure de Feucharistie , ainsy que disent les saintz Peres ; mays entre ce mystere de Feucharis tie et celuy de Fincarnation , il y a cette difference , qui est qu on voyoit au mystere de Fincarnation Dieu incarne en sa propre personne, et en Feucharistie nous le voyons en
nne forme plus couverte et obscure ; et neantmoins c;est le mesme Dieu homme qui estoit dans les chastes entrailles de la sacree Vierge : tellement qne la manne qui a este la figure de Feucharistie, le sera bien aussi du mystere de Tincarnation , puisque les saintz Peres ont dit que le sacrement de Feucharistie est une extension du mystere de Fincarna-
tion.
La manne estoit une certaine viande de laquelle Dieu nourrissoit les enfans d lsrael, qui tumboit le matin en forme de petitz grains de dragees , et qui estoit faite en Fair par le ministere des anges, comme disent quelques docteurs : or que cela soit ainsy , on bien qne , comme d autres disent , Dieu la fit par soy-mesme sans se servir pour cela de 1 ayde d aucune creature , cela se pent bien appliquer au mystere de Fincarnation ; car en iceluy Dieu se servit de Fange Ga briel pour Fannoncer a nostre Dame , et, d autre part, ce ne furent pas les anges qui firent le mystere de Fincarnation , mais la tres-sainte Trinite sans Fayde d aucune creature.
La manne , ainsy qu on tient , avoit trois substances partialles : la premiere estoit la substance du miel , la seconds la substance de Fhuyle , et la troisieme la substance du pain : de mesme ces trois substances se retreuvent en cette vraye manne celeste de nostre divin Sauveur : la substance du miel , quant a sa divinite ; la substance de Fhuyle , quant a sa tres-sainte ame ; et celle du pain, quant a son sacre corps. Le miel ne vient point de la terre , ains du ciel , d autant que c est une liqueur qui tumbe sur les fleurs parmy la rosee ; et quand il tumbe dedans quelques belles fleurs, il s y conserve merveilleusement bien , ei les abeilles Fy viennent recueillir avec une Industrie et subtilite nonpareille pour s en nourrir. La divinite est un miel qui est tumbe du ciel sur la terre dans cette belle fleur de Fhumanite sacree de nostre Seigneur, avec laquelle elle a este jointe et unie hypostatiquement.
La seconde substance de la manne, qui nous represente la
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tres-sainte ame de nostre Seigneur est celle de Fhtiyle : or Thuyle ne vient point de la terre ni du ciel , elle ne croist pas sur la terre comme les autres plantes, ni ne tumbe point du ciel comme le miel , mais elle vient des olives qui croissent sur des arbres esleves de la terre. L huyle surnage et prend tous-jours le dessus des autres liqueurs , n ayant rien de grossier et terrestre , ce qui nous represente fort a propos la seconde substance de nostre Seigneur , scavoir sa tressainte ame ; car Fame ne vient point de la terre , d autant que nos peres et meres ne contribuent rien pour sa creation : nos corps sont bien faitz et formes de leur substance ; mays Fame qui est infuse n en est point faite ; car elle est une substance spirituelle , et Dieu seul en est le Createur. II est vray que le sacre corps de nostre Sauveur fut fait et forme du plus pur sang de la sacree Vierge ; mais sa tres-sainte ame fut creee par la sainte Trinite , a Finstant qu elle eut forme son corps : car il ne fut pas du corps de nostre Seigneur comme de celuy des autres hommes, qui demeurent quarante jours ou environ a se former dans le ventre de leurs meres , estant la comme une masse de chair , sans estre animes ; mays si-tost que la tres-saincte Vierge eut donne son consentement, et qu elle eut dit a Fange : Fiat mihi secundum verbum tuum * : Qu il me soit fait selon ta parole , le saint Esprit forma le corps de nostre Seigneur , et en mesme terns sa tres-sainte ame anima son sacre corps.
La troisieme substance de la manne estoit celle du pain. Or cette substance vient de la terre : cela est tout clair et manifeste , d autant que le bled duquel on fait le pain est produit de la terre ; ce qui nous represente tres-bien la troi sieme substance de nostre Seigneur , qui est une substance partialle , et laquelle sans doute est venue de la terre , puisque sa chair tres-sainte fut formee du plus pur sang de nostre Dame.
1 8. Luc. I.
Or comme ces trois substances du miel , de 1 huyle et du pain , qui estoient en la manne , ne faysoient qu une seuie viande ; ainsy , combien qu en nostre Seigneur incarne il y ayt trois substances, il n y a toutesfois qu une seule personne , d autant que la substance de Fame et celle du corps ne font qu une nature humaine , et cette nature humaine unie avec la nature divine ne font point deux personnes, ains une seule, qui est Dieu et homme tout ensemble.
admirable invention de la providence de Dieu , pour se communiquer et faire connoistre a ses creatures ! Cette divine Majeste voyant que sa divinite n estoit pas connue des hommes , voulut s incarner et se joindre avec la nature hu maine, affin que, souz le manteau de Fhumanite, la divinite* pust estre reconnue. Or je scay bien que de tout terns Ton a sceu par la lumiere naturelle qu il y avoit un Dieu , et la pluspart des anciens pbilosophes 1 ont ainsy confesse ; mais la connoissance qu ilz en avoient estoit si petite et obscure qu elle ne meritoit , ce semble , pas d estre appellee connois sance. Et de plus, s ilz ont connu la divinite, ilz ne Font pas reconnue ni adoree , comme dit le grand apostre: Quia cum Deum cognovissent , non sicut Deum ylorificaverunt aut gratias egerunt , ce qui toutesfois estoit bien le plus impor tant.
Donq si nostre Seigneur ne se fust incarne , et qu il eust tous-jours demeure cache dans le sein de son Pere eternel , il n eust point este reconneu des hommes comme il a este depuis. Mays en son incarnation il a fait voir ce qui n eust jamais peu entrer ni estre compris par Fesprit humain , a scavoir , que Dieu fust homme et que rhomme fust Dieu ; I immortel, mortel; Fimpassible, passible , su jet au chaud , au froid, a la faim et a la soif; Finfiny, finy; 1 eternel, temporel ; en somme, Fhomme divinise et Dieu humanise ; et que Dieu sans laisser d estre Dieu fust homme, et Fhomme sans laisser d eslre homme fust Dieu. Tellement que Fon
peut dire que les Mages , qui baiserent les pieds de ce petit enfant nouveau ne , baiserent les pieds de Dieu , mais do Dieu entant qu homme : car Dieu entant que Dieu n a point de corps ; et s il n a point de corps, comment est-ce que les Mages luy ont baise les pieds? et neantmoins il est vray qu ilz baiserent les pieds de Dieu a cause de cette parfaite union des deux natures divine et humaine, qui ne font qu une seule personne , et qui sont tellement unies par en semble que Ton peut dire sans blaspheme que le sang de Jesus-Christ est le sang de Dieu , et que Dieu a este flagelle et foiiette, et que les mains de Dieu ont este estendues et cloiiees en la croix. Or neantmoins ce n est pas a dire que Dieu aye souffert tout cela , ni qu il ay t respandu du sang et estendu ses bras en la croix ; car il est impassible et ne peut souffrir : mais Ton parle ainsi , et avec verite , a cause de Festroite union de la nature humaine avec la divine.
Les philosophes , parlant de Fhomme , disent qu il est un animal raysonnable , d autant qu il est compose d ame et de corps : entant qu il a un corps il est un animal, et entant qu il a une ame intellectuelle il est raysonnable. Vous verres une personne qui plaint la jambe ou le bras : si vous regardes seulement Fame de cette personne , vous dires incontinent : Comment est-ce que cette creature , qui est toute spirituelle, peut dire qu elle a mal a la jambe ou au bras? car Fame , qui est la principale partie qui fait Fhomme , n a ni bras ni jarnbes, estant une substance spirituelle : comme au contraire, si vous voyes Fhomme qui parle, qui discourt et comprend , le regardant entant que corporel , et non spirituel , vous vou8 estonneres , veu qu il n appartient qu a une chose spirituelle de pouvoir parler, discourir et comprendre. Done si cet homme qui plaint la jambe ou le bras n avoit un corps , il ne se plaindroit pas de ce mal; et s il n estoit com pose que du corps seulement , il ne discoureroit ni ne comprendroit pas. Or bien que le corps et Fame soient deux
substances , et qu il y ayt bien de la difference entre la sub stance de 1 un et la substance de 1 autre ; toutesfois, a cause qu elles ne font qu une seule personne par 1 estroite union qu elles on! ensemble, Ton dit, et avec verite, que eel homme a mal a la jambe ou au bras, et qu il paiie, qu il discourt et comprend , meslant tellement ces deux substances de Fame et du corps ensemble, qu on parle des deux comme s il n y en avoit qu une : de mesme, a cause de cette si estroite union qui a este faite de la nature divine avec la nature humaine en I mcarnation , Ton parle des deux comme si elles n estoient qu une , et de-la vient que Ton dit que Dieu a este crucifie et a soufFert la mort en la croix.
Vous entendres mieux ce mystere par quelque autre simi litude : non toutesfois que 1 union de ces deux natures se puisse entendre, comme Ton entend ce qui se passe au-dessous des sens ; mais vous le comprendres suffi samment pour le croire comme il faut. Prenes une lame de fer et la jettes dedans une fournaise ardente, puis quelque terns apres retires-la, et vous verres que cette lame, qui naguere estoit settlement fer , est tellement enflammee que vous ne scauries dire si a present c est fer ou feu, d autant qu elle paroist plutost feu que fer , tant ces deux natures de feu et de fer se sont unies ensemble ; si bien que vous pouves dire que ce feu est un feu enferre , et ce fer un fer embrase : et quoy que ces deux natures soient si unies par ensemble , neantmoins c est sans prejudice Tune de 1 autre ; car le fer, pour estre uny au feu , ne laisse pas d estre fer, et le feu, pour estre dans le fer, ne laisse pas d estre feu. Que si vous voules voir cela plus clairement , mettes de Teau sur le fer chaud , et vous verres qu il retournera en sa premiere forme. De mesme peut-on dire que la divinite est comme une fournaise ardente , dans laquelle a este jette le fer de 1 humanite , qui s est tellement unie au feu de la divinite que ces deux na tures n ont fait qu une seule personne , sans que pour cela
la nature humaine ni la nature divine ayent laisse d estre chacune ce qu elles estoient auparavant ; et tout ainsi que le fer que Ton retire de la fournaise ne s appelle plus fer seulement, ains fer embrase, et le feu un feu enferre ; aussi disonsnous qu en 1 incarnation Dieu a este humanise , et I homme a este divinise. Mays neantmoins il y a cette difference en cette similitude, que jettant de Feau sur le fer embrase, le feu le quitte, et le fait demeurer en sa premiere forme : mais en Tunion de la divinite avec Thumanite , il n en est pas ainsy ; car depuis que la nature divine a este jointe avec Thumaine , elle ne s en est jamais separee pour aucune eau de tribulation que Ton aye jettee dessus : Quod semel assumpsit, nunquam dimisit.
Quand Dieu voulut retirer les Israelites de la puissance des Madianites , il choisit Gedeon pour cela , et luy ordonna tout ce qu il vouloit qu il fist pour ladelivrance de ce peuple. Lors Gedeon se voyantchoisy deDieu pour capitaine del armee des Israelites , et voulant scavoir s il le favoriseroit , il luy demanda un signe : Dixitque Gedeon ad Deum : Si salvum fades per manum meampopulum Israel , sicut locutus es, ponam hoc vellus lance in area : si ros in solo vellere fuerit, et in omni terra siccitas , sciam quod per manum meam, sicut locutus es, liber abis Israel : Seigneur , dit-il , je prendray une toison , c est a dire , une tonsure de brebis , et 1 estendray dessus la terre , et si le matin je la treuve toute trempee , et que la rosee vienne a tomber dessus en sorte que la terre n en soit point mouillee, je tiendray cela pour un signe certain que vous me seres favorable , et que nous aurons la victoire sur nos ennemis. II mit done une toison dessus la terre , et Dieu fit tomber une rosee du ciel en si grande abondance que la toison en fut trempee de toutes parts , et la terre qui estoit dessous demeura si seiche qu il sembloit qu elle eust este longtemps battue du soleil : or Gedeon treuvant la toison si trempee de la rosee que Teau
surnageoit par-dessus, il la fit tordre, et en epuisa Feau jusques a ce qu elle fust toute seiche, puis entreprit la bataille, de laquelle il eut une tres-heureuse issue.
Que nous represente cette toison, sinon Fhumanite de nostre Seigneur , sur laquelle est tumbee cette rosee celeste de la divinite en si grande abondance que Fhumanite a este comme divinisee? II y a neantmoins cette difference entre cette similitude et Fincarnation , que Gedeon treuvant la poison si trempee de la rosee que Feau surnageoit par-dessus, en sorte que la toison soustenoit Feau a ce qu elle ne vinst a mouiller la terre , il la fit tordre et en separa Feau. Mais en Tincarnation ces deux natures s estans une fois unies en semble , elles ne se sont jamais separees : tellement que la rosee de la divinite n a jamais quitte la toison de Fhumanite, ni en la vie ni en la mort ; elle a tousjours este unie a Fame et au corps de nostre Seigneur j et mesme apres sa mort , la divinite a tousjours este avec sa tres-sainte ame aux lymbes, et avec son sacre corps dans le sepulcbre. II y a encor cette difference , que la toison soustenoit Feau ; mais en Fincarnation , ce n est point 1 humanite qui soustient la divinite, ains c est la divinite qui soustient Fhumaiiite.
Les poetes fabuleux ne vouloient jamais se servir de Fesponge pour aucune similitude ou comparaison , disant que c estoit une incivilite d en parler ; mais depuis qu en la pas sion de nosti e Seigneur les Juifs la luy presenterent Ibrsqu il dit qu il avoit soif , et que cette esponge eut touche ses sacrees levres, elle fut sanctifiee, de sorte qu on n a plus fait de diilieulte de la nommer dans le discours des choses saintes : c est pourquoy je m en serviray maintenant pour vous faire entendre le mystere de Fincarnation. Imagines- vous done nne grande esponge qui auroit este nouvellement creee dans la mer : si vous la regardes , vous verres qu en toutes ses parties il y a de Feau, et qu elle en est toute remplie ; la mer est dessus et dessous, et, en un mot, elle en est enyironnee de
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toutes partz; neantmoins cette esponge ne perd point sa na ture, mla mer la sienne. Mais remarques, je vous prie, qu encor que la mer soit dans toutes les parties de 1 esponge, 1 esponge n est pas dans toute 1 estendue de la mer , d autant que la mer est un profond et vaste ocean , qui ne peut estre compris par 1 esponge. Or cette similitude nous represents tres-bienl union de la nature humaine avec la nature divine. L esponge nous represente 1 humanite sacree de nostre Sauveur , et la mer sa divinite , laquelle a tellement imbu 1 humanite qu il n y a pas une petite partie au corps ni en Fame de nostre Seigneur qui n en ayt este remplie, sans que pour cela la nature humaine ayt laisse d estre ce qu elle estoit , c est a dire, finie et limitee , ne pouvant esgaler la divinite , qui est une mer infinie qui comprend et remplit toutes choses , et ne peut estre comprise ny remplie d aucune. Vous voyes done , par ces similitudes , comme 1 incarnation n est autre chose qu une union tres-intime et parfaite de la nature hu maine avec la nature divine , par laquelle 1 homme a este fait Dieu , et Dieu a este fait hornme.
Quant au troisieine point, pourquoy est-ce que 1 incarnation a este faite ? G est pour nous enseigner a vivre, non plus brutalement, comme les homines avoient fait depuis la cheute d Adam, mais selon la rayson : et pour cela nostre Seigneur vient s inearner , af Jin de nous enseigner par ses paroles et par ses exemples Tabstinence et sobriete des biens , commodites , plaisirs et honneurs de ce siecle , foulant aux pieds tout ce que le monde estime , embrassant et choisissant le contraire. Avant 1 incarnation , les hommes vivoient comme des bestes sans raison, courant apres les dignites et voluptes de cette vie , ainsy que les bestes font apres ce qu elles appetent.
Or nostre Seigneur nous voulant sauver, vient nous apprendre par ses ceuvres a mespriser toutes ces choses, nous donnant des exemples d une admirable sobriete , non seule-
POUR LA VEILLE DE NOEL. Si
ment exterieure, maisbeaucoup plus inierieure et spirituelle, qui consiste en une soustraction et privation volontaire de toutes les choses delectables aux sens qu il pouvoit recevoii en cette vie , s estant charge volontairement , et de son plein gre , de toutes les peines , tribulations , pauvretes et mespris qui se peuvent endurer en ce monde. II avoit une ame parfaitement glorieuse , qui jouyssoit de la claire vision de la Divinite des 1 instant de son incarnation , et neantmoins il ne voulut pas estre exempt de souffrir , non seulement en son corps , ains encor en son esprit : car des le moment de son incarnation , il vit et hit dans le livre de la predestina tion eternelle tout ce qu il devoit souffrir , et qui luy devoit arriver durant le cours de sa sainte vie ; et ce livre estoit intitule : La sainte volonte de Dieu , ainsy qu il dit par son prophete : In capite libri scriptum est de me, ut facerem voluntatem tuam : Deus meus, volui, etc. *. Et pendant qu il fut en ce monde, il ne fit autre chose que de lire dans ce livre sacre , afin d ajuster toutes ses volontes a celles de son Pere eternel, prattiquant exactement tout ce qu il treuva escrit en iceluy, ainsy que luy-mesme tesmoigne : Quia descendi de ccelo, non ut faciam voluntatem meam > sed voluntatem ejus qui misit me, Patris 2 : Je suis descendu du ciel en terre , dit-il , non pour faire ma volonte , mais pour faire celle de celuy qui m a envoye.
que nous serions heureux si , a 1 exemple de nostre Seigneur , nous lisions fidelement dans ce livre , et que tout nostre soin fust de faire la volonte de Dieu par un parfait renoncement de la nostre , taschant tousjours de 1 ajuster a la sienne ! Ce seroit sans doute le vray moyen d obtenir de sa bonte tout ce que nous voudrions ; car celuy qui fait la vo lonte de Dieu obtient tout ce qu il luy demande : Volun tatem timentium se faciet : Dieu fera la volonte de ceux qui le craignent, dit le prophete : ainsi que nous voyons qu il
Psal. XXXIX, 2 s. Jeaa. VI.
iv. 6
fit tout ce que voulut Gedeon , quand il luy demanda un signe.
Nostre Seigneur vid done a 1 instant de son incarnation tous les foiietz, les escourgees, les cloux , les espines, et toutes les injures et blasphemes que Ton devoit vomir contre luy ; en somme, il vit tout ce qu il devoit souffrir en la croix : et alors il accepta et embrassa tous ces tourmens avec une dilection non pareille , les mettant sur son cceur avec tant d amour qu il commenca des-lors a souffrir tout ce qu il devoit par apres endurer durant le cours de sa vie , et au temps de sa passion, commencant des sa naissance a se priver par une entiere soustraction de toutes les consolations qu il pouvoit recevoir en cette vie, ne se reservant que celles dont il ne se pouvoit priver , faisant que la partie inferieure de son ame fust subjette et souffrist les tristesses, peines, craintes, apprehensions , frayeurs et repugnances , non par force , ni pour ne pouvoir faire autrement , mais volontiers et de son plein gre ; et le tout pour nous monstrer I amour qu il nous portoit , quoy que cela ne fust pas absolument necessaire ; car un seul souspir amoureux sortant de son sacre coeur estoit plus que tres-suffisant pour nous rachepter , d autant qu il procedoit d une personne infinie ; et il est certain que nostre Seigneur merita plus par la plus petite de ses actions que ne firent ny feront jamais tous les saintz , et Dieu fut plus honore par un seul acte d amour et d adoration que la tres-benite ame de nostre Sauveur fit a 1 instant de sa crea tion , qu il ne fut ny ne sera jamais par toutes les creatures humaines et angeliques. Et neantmoins ce divin Sauveur , pour nous rachepter , a voulu souffrir tant de peines et de travaux , payant en toute rigueur de justice nos fautes et iniquites, nous enseignant par son exemple a embrasser amoureusement les souffrances , et nous priver de tout ce que le monde estime, afin de vivre desormais selon la raison , et non selon nos appetitz et affections desordonnees.
Pay tousjours accoustume de dire aux ames qui se veulent consacrer a Dieu en la sainte religion, qu elles y doivent venir pour porter la croix, et se crucifier avec nostre Seigneur, en somme qu elles y doivent venir pour pastir, et pour y vivre en une profonde humilite et entiere resignation d y recevoir les peines, tribulations, seieheresses et desgoutz qui leur arriveront ; et si quelquesfois Dieu leur donne des consola tions , elles ne s y doivent pas attacher , ains passer outre en s humiliant. Mais n est-ce pas une grande misere de voir nostre Seigneur tant souffrir , et se priver de toutes les con solations qu il pouvoit recevoir parmy ses souffrances, et que nous en soyons si avides et si amateurs qu il semble que nous ne cherchions autre chose en tout ce que nous faisons? Considered , je vous prie , ce petit enfant nouveau ne dedans la creche de Bethleem , escoutes ce qu il vous dit , regardes 1 exemple qu il vous donne : il a choisi les choses les plus aspres, penibles, viles et abjectes au temps de sa nativite qu on se puisse imaginer. ! qui pourroit demeurer aupres de cette sainte cresche tout le long de cette octave , il se fondroit certes d amour, voyant ce divin enfant couche* en un si pauvre lieu pleurer et trembler de froid ! Dieu ! avec quelle reverence est-ce que la sacree "Vierge consideroit le coeur de ce tres-saint enfant tout palpitant d amour dans sa sainte poictrine ! comme elle alloit meslant ses sainctes larmes avec celles qui couloient si doucement des yeux divins de ce benist poupon ! comment estoit-elle attiree a la suave odeur de ses admirables vertus!
que c est une chose aymable et utile a voir et considerer que le mystere tres-haut et tres-profond de Fincarnation de nostre Sauveur ! Mais neantmoins il est vray que tout ce que nous en pouvons entendre et comprendre par nos foibles discours n est rien au prix des grandeurs et excellences qu il contient , et pouvons bien dire ce que disoit Socrate , lisant un livre d Heraclite : Ce livre, disoit-il, est si haut, si docte
et si profond, que je n y entends que fort pen de choses : toutesfois le peu que j y entends est extremement beau et releve ; raais je crois que ce que je n entends pas Test encore beaucoup plus. certes ! nous pouvons bien a plus juste raison nous servir de ces paroles, considerant rincarnation , et dire : Ce mystere est si haut et si profond , que nous n y entendons que fort peu de choses : toutesfois le peu que nous y entendons est extremement beau et releve; mais nous croyons que tout ce que nous n entendons pas Test infiniment plus.
Enfin , mes cheres filles , si nous sommes bien fidelles h imiter les vertus qui reluisent en ce divin mystere , nous Tentendrons parfaitement un jour dans le ciel, ou nous celebrerons cette grande feste de Noel avec un contentement indicible , et la nous verrons clairement tout ce qui s est passe en cette tres-sainte nativite, etbenirons a jamais celuy qui estant si haut s est tant abaisse pour nous exalter. Dieu aous en face la grace. Ainsi soit-il.