SUR LA VÉRITÉ DU S. SACREMENT DE L*AUTEL
et nostre première preuve se prend de ce que nous disions dimanche, comme réciproquement ce que nous preuvions dimanche se peut prouver par ce que nous dirons maintenant , estant la nature des vérités de s'entre-aider Tune l'autre.
1 . Nous disions dimanche, et le preuvasmes suiBsamment, qu'un seul corps peut estre en deux lieux ; donc deux corps peuvent estre en un lieu , n'y ayant non plus de difficulté que deux corps n'ayent qu'un lieu , que de dire que deux lieux n'ayent qu'un mesnie corps : Facilius est camelumper foramen acus transire, quant divitem intrare in regnmn cœloiiÂm. His auditis discipuli mirabantur valde, dicentes : Quis enjo poterit salvus esse ? Et eos respiciens Jésus , dixit cis : Hoc opud homines impossibile est, apud Deum omnia possibilia siintK Comment se pourroit-il faire qu'un chameau entrast par le trou d'une aiguille , sinon qu'il n'y occupast point de place? un si grand animal estre compris en un si petit lieu , n'est-ce pas un bel exemple à nostre propos? Je sçay bien qu'il y en a eu qui l'ont entendu d'une corde de clianvre , qu'on appelle cable : mais tous les Pères l'entendent de cet animal. Voyés-vous? il dit que tout cela est impossible aux hommes ; mais ny cela, ny autre chose n'est impossible à Dieu. Et s'il n'est impossible de metti-e un si grand f corps en un si petit lieu , pourquoy sera-t'il impossible qu'il mette un corps humain glorifié en l'hostie et en la moindre I)artie d'icelle?
En saint Jean , XX , nostre Seigneur, le jour de sa résurrection , vint les portes fermées au milieu des disciples, et fut là au milieu d'eux , et leur dit : Pax vobis, Œcolampade dit qu'il entra par les fenestres; Calvin, qu'il ouvrit et resera, ou qu'il anéantit les portes , et tout à coup les recréa. Pierre Martyr dit qu'il entra par quelque ouverture, ou qu'il rendit rares les portes, ou qu'il les fit céder. Je proteste, mes frères,
« s. Matth., XIX; S. Marc., X; S. Luc. XVm.
que ces gloses et interprétations ne sont point en l'Escriture. Ah! mon Dieu, que ce que l'esprit humain hait est hienhay ! qu'est-ce qu'il ne va rechercher pour s'excuser? Voyés en saint Luc, XXIV, comme ses disciples s'esmerveillerent de cette soudaine apparition, et voyant les portes bien fermées, ilz pensoient voir un esprit, comme nos adversaires, lesquelz quand on leur dit que nostre Seigneur n'occupe point de lieu , ilz pensent que ce ne soit pas son corps. Non, non, c'est son corps : ce n'est pas une contenance spirituelle ; c'est son vray corps , mais spiritualisé.
Si les bons anciens eussent pensé que ces eschappatoires eussent esté solides, ilz s'en fussent servis contre les Marcionites, qui oLjectoient ce passage de saint Jean, pour preuver que le corps de nostre Seigneur estoit fantastique, comme le tesmoigne saint Cirille sur ce lieu. Mais jamais aucune attaque ne leur fit reculer d'un pas; ilz voulurent maintenir en tout et par tout le sens naïf et simple de l'Escriture.
Mais quoy, ô mon Dieu, ô mon Sauveur, ô mon Maistre! permettés-moy que je parle de la première entrée que vous fistes en ce monde , en laquelle non vous , mais les Anges pour vous, vous voyant parmi les hoiiimes petit enfant, pauvret , nud et pleurant , chantèrent Gloria in altissimis Deo , et in terra pax hominibiis bonœ voluntatîs. En cette entrée icy, Seigneur, comme comparustes-vous au milieu des hommes? sans doute que vous y entrastes, la porte virginale de nostre Dame vostre sainte Mère estant très-bien fermée ; car elle fut Vierge en l'enfantement et après; jamais il n'y eut aucune corruption ny en sa tres-sainte ame, ny en son corps. Voyés-vous, mes frères? Nostre Seigneur avee son vray corps sort hors du ventre de sa mère sans aucune fraction ni ruption de sa virginité ; ne falloit-il pas donc que ce fust sans occuper place , et qu'il passast par ce corps virginal par pénétration de dimension? A Dieu ne plaise que je die ce que nos adversaires respondent en cet endroit. C'est chose
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hors de respect; à quelque piix que ce ijoil, ils veulent que ce qu'ils ont dit une fois soit vray ; ils ayment mieux blesser la virginité de la mère de Dieu, que confesser leur faute. Certes Jovinien a esté tenu pour hérétique entr'autres pour avoir dit que nostre Dame avoit perdu sa virginitiî en enfantant son Fils. Isaye , au VIP chapitre , dit et proteste que la Mère de Dieu seroit Vierge, non seulement concevant , mais enfantant! Ecce Virgo concipiet et pariet; et en nostre symbole : Natus ex Maria Virgine,
Quoy ! nostre Seigneur ne sort-il pas du sepulchre fermé? sans doute; S. Matthieu, XXVIII, S. Marc, XVI. L'ange leva la pierre après que nostre Seigneur fut ressuscité; donc il sortit à travers la pierre sans y occuper aucune place.
Voudriés-vous bien. Messieurs, que je me servisse du tesmoignage de S. Augustin au XXIP livre de la Cité de Dieu, chap. XVIII? là il est dit que Petronie eut un anneau d'un certain Juif, oii il y avoit une pierre pour la guérir de certaine maladie qu'elle avoit ; l'anneau estoit très-bien lié et attaché à un lien bien fort et ferme ; elle s'en va au sepulchre de S. Estienne , afin que la guerison ne fust attribuée à l'anneau du Juif; incontinent l'anneau tombe aux pieds de cette femme sans estre rompu, ny le lien desnotié ou rompu, ainsi, dit S. Augustin, qu'on doit croire nostre Seigneur estre sorty du ventre virginal sans aucune rupture. Vous voyés donc comme un corps peut estre en un lieu sans y occuper place.
Nos adversaires ne sçavent que dire ; ils voyent nos raysons bien establies sur l'Escriture , dans laquelle ils sont allés recherchant s'il y avoit rien qui pust servir à leur négation , et voyant qu'il n'y avoit rien , ils se sont jettes sur la philosophie , et ont voulu monstrer que cela estoit impossible. Si je voulois rapporter les raisons qu'allèguent Pierre Martyr et Calvin , je n'aurois jamais fait , quoy qu'il me seroit très- aisé de leur rcspondro en philosophe et à la scho- V. 0
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lastique : maisjen'ay que faire de me mettre sur la philosophie, quand j'ay la parolle de Dieu pour moy. Nostre Seigneur respond assés à tous ces argumens , quand il dit en S. Mathieu, XIX : Hoc apud homines iinjoossibile est; apud Deum omnia possibilia sunt. Vous n'entendes pas? 0 ! il ne faut pas laisser de croire pour cela. Mais puisque vous voulés laisser l'Escriture pour la philosophie, je vous prie, ditesmoy comme vous pouvés voir? car ou c'est par émission, ou par immission : si c'est le premier , comme vostre œil peutil contenir tant de choses, estant si petit? comme peut-il avoir tant de rayons qu'il en faut pour couvrir toute une montagne qu'il voit tout à coup , et occuper l'espace de cinquante lieues de loin? le fil le plus délié du monde, en si grand espace, feroitun très-gros peloton. Si c'est le second, comme peut recevoir vostre œil , qui est si petit, une représentation de si grandes choses et si diverses?
Qu'ilz me disent comme la lumière corporelle pénètre ainsi en un instant les cieux, l'air et l'eau; car encore qu'elle n'aye pas de substance , si est-ce qu'elle est corporelle.
Voila, mes frères, la vérité du fait. Nostre Seigneur est en l'Eucharistie sans y occuper place. Il y est les parties bien proportionnées ensemble , mais sans aucune proportion de place , parce qu'elles n'en occupent point.
On me dira : Comme se peut-il faire qu'il y soit invisible et impalpable? Cela est aisé; car quand on voulut jetter nostre Seigneur du sommet de la montagne, il passa à travers d'eux , sans y estre ny veu uy aperceu : quand, après la résurrection: , il laissa ses disciples en Emaûs, il disparut devant eux, et ne le virent plus, encore qu'auparavant ils le vissent et que leurs yeux fussent ouverts.
Il n'y a donc plus de difficulté de tous ces costés-là : un corps peut estre en deux lieux, ainsi qu'il appert par l'histoire de la Conversion de S. Paul. Un corps peut estre en un lieu
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«ans y occuper place, ainsi qu'il appert par l'entrée de noctre Seigneur les portes fermées , et par sa nativité. Un corps peut estre en un lieu, sans qu'on le puisse voir et connoistre qu'il y soit , comme il appert par les exemples que je viens d'apporter.
Mais il y a encore une difficulté ; car nos adversaires ne voulant pas abandonner leur Qnomodo, demandent : Comme se peut-il faire qu'une chose qui estoit n'agueres pain , soit maintenant chair de nostre Seigneur ? il se peut faire par un changement total de substance en substance , que l'on appelle fort proprement du mot de transubstantialion. Ceux qui ont suivy le party de Luther pour combattre l'Eglise , ont opinion qu'en ce sacrement il n'y aye point de changement au pain , ains que le pain y demeure , et néanmoins confessent que le vray corps de nostre Seigneur y est. Ceux qui suivent Calvin nient le changement au pain, et quant et quant la realité du corps. Or l'Eglise confessant la realité , dit le corps de nostre Seigneur y estre réellement sans aucune substance du pain , laquelle a esté changée en la chair, etc. Pierre Martyr, au livre contre Gardinerus, dispute fort et ferme contre cette transubstantiation , comme contre chose impossible : mais je ne sçay en quoy ils trouvent cette impossibilité; car n'a-t'on pas veu la substance de l'eau changée en la substance du vin es nopces de Gana en Galilée (elle fut faite vin, en S. Jean, II), et la femme de Loth en une statue de sel (Gènes. XXIXj? Mais voyés comme le diable mesme reconnoist la transubstantiation estre possible : Si Fil lu s Dei es , die tit lapides isti panes fiant. Mais quelle difficulté, qui convertit petram in stagna aquarum, et rupem in fontes aquarum *? La verge d'Aaron n'est-elle pas véritablement convertie en couleuvre? car l'Escriture dit que ce que les autres firent , fut par sorcellerie, mais que ce que lit Aaron fut véritable. Nostre Sauveur n'a-t'il pas converty
i Psal. GXIII ; Exod., XVII.
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le rien en tout (Gènes. 1)? Ne converlira-t'il pas nostre pourriture en un beau corps, en la résurrection (I Cor. XV)? Ne convertit-il pas la poudre en chair [Gènes. III)? 11 n'y a donc plus de doute qu'elle se puisse faire. Or je preuve maintenant qu'elle s'est faite en l'institution du tres-saint sacrement.
Nostre Seigneur prit du pain, et dit : Cecy est mon corps; donc ce n'est plus pain, si c'est le corps de nostre Seigneur : car si ce qu'il prit entre ses benistes mains n'estoit pas changé, il ne falloit pas dire que ce fut autre chose que ce qui estoit auparavant : auparavant c'estoit du pain, maiutenant c'est son corps ; donc il est changé de pain en corps. Il ne faut pas dire que son corps y soit , et le pain aussi ; car qui vendroit un sac , moitié froment , moitié avoine , et diroit : Acheptés cecy, car c'est froment ; sans doute qu'il tromperoit le monde, et seroit réputé pour avoir dit un mensonge. Ainsi qui diroit d'un tonneau plein d'eau et d'huyle : Cecy est huyle; on le tiendroit pour menteur. Il ne faut pas donc dire que nostre Seigneur disant : Cecy est mon corps, le pain soit encore. Quand donc il dit : Hoc est corpus meum, il monstre clairement que le pain avoit esté changé.
Secondement, en S. Jean, YI, quand nostre Seigneur dit : Panis qiiem ego dabo , caro mea est pro muncli vita; si ce qu'il disoit n'eust deu estre fait par changement , il eust esté faux; car le pain, s'il demeure pain, ne peut estre chair. Il faut donc qu'il entendist un pain changé , et tel qu'il descrit là mesme : Ego sum panis vîvus, qui de cœlo descendi.
Mais voudriés-vous bien, Messieurs, qu'en ce sacrement on repeust le ventre et l'esprit tout ensemble? non , cela n'estoit pas convenable. Je sçay bien qu'il y a de la difficulté en cecy ; mais il y en auroit encore davantage autrement, lit quanta l'Escriture , tout ce qu'ils nous sçavent objecter , c'est piemierement que ce nom de transubstantiation n'est point en l'Escriture : à quoy je reponds que ny le mot de