POUR LE TROISIEME DIMANCHE D'APRES LA PENTECOSTE
DE l'accès que les PECHEURS ONT A JESUS-CHRIST.
£rant appropinquantes ad Jesum publicani et peccatores, ut oudirent tlium, et murmurabant Scribœ et Pharisœi dicenteSf quia hic peccatores recipit et manducat cum iHis Luc, XV.
Les Puhlicains s'approchoient de Jésus pour ouyr sa parolle, et les Scribes et les Pharisiens murmuroient contre luy de ce qu'il recevoit les pécheurs, et mangeoit avec eux.
On void souventesfois es bonnes et grosses villes , et peut- «stre l'aurés-voiis bien remarqué, qu'arrivant quelque signalé operateur, il fait incontinent publier son arrivée , et les maladies desquelles il fait profession de guérir plus particulièrement, afin que ceux qui en sont travaillés viennent au secours vers luy.
Nostre Seigneur, grand et excellent médecin de toutes nos infirmités, avant qu'arriver en ce monde , fait entendre partout et son arrivée , et les maladies desquelles il guérit , tantost par ses prophètes : Quod confractum fuerit, alligabo, et quod infirmum fiierit , consolidabo (Je relieray ce qui est rompu , et conforteray ce qui est foible , Ezech. XXXV) : '^piritifs Domini super me, proptei' quod unxit me, ad an-' iunciandum pauperibus misit me, ut mederer contritis corde i L'esprit du Seigneur est sur moy , il m'a envoyé pour ensoigner les pauvres et guérir ceux qui ont le cœur contrit , Isa. LXï) : Mundabit eos ab omnibus inquinamentis suis (lisseront nettoyés de toutes leurs iniquités, Ezech. XXXVI): Tu populum humilem salvum faciès (Et vous sauverés ceux qui sont humbles, Ps, XVII) j tanlost par sa propre bouche:
Venue ad me , omnes qui laboratis, etc.^ (Venés à moy, vous tous qui estes travaillés ); Mais sur tout lorsqu'il se fait appeller Jésus; car les médecins ne guérissent pas tousjours, et partant il ne le faut pas seulement qualifier médecin , mais Sauveur, dautant que ses receptes sont infaillibles. Quelle merveille donc, si en l'Evangile du jourd'huy nous le voyons environné de malades, pécheurs et publicains? 0 vaine et sotte murmuration des Juifs, quand ils disent : Hic peccatores recipit (Celuy-cy reçoit les pécheurs)! hé! qui voudriés-vousdonc qui les receust? n'est-ce pas l'honneur du médecin d'estre recherché des malades, et daulant plus que leurs maladies sont incurables? nostre Seigneur, non tant pour repousser la témérité de ces pharisiens, que pour nous donner courage de nous approcher de luy, rejette bien loing par similitudes cette considération pharisaïque. Concluons donc pertinemment par tout son discours, que son playsir est de ramener les pécheurs à sa miséricorde. Les pécheurs sont donc esloignés de nostre Seigneur? ouy infiniment : mais pensons-y premièrement un peu de prés, afin que le désir de nous approcher de nostre Seigneur nous vienne dautant plus grand ; et puis nous verrons les moyens de nous en approcher, et les consolations que nous aurons en ce saint rapprochement, afin que reconnoissant le bannissement auquel les péchés constituentl'ame, nous nous en retirions aupluslost si nous y sommes , nous nous gardions de jamais y retourner, et nous nous approchions tousjours de plus prés de nostre Seigneur. Mais ces grâces sont les effets propres et particuliers de saint Esprit : il nous faut donc demander sa divine assistance , et pour plus aysement l'obtenir, eraployons-y la faveur de sa tres-glorieuse Espouse , la saluant : Ave, Maiia.
Je treuve admirable et profonde la description que le « s. Jean, VII.
POUR L15 !!!* DTMANCirE d'aPRES LA PENTECOSTE. '^
saint personnage et langoureux prophète Job fait dts pécheurs, quand il les qualifie en cette façon * : Qui dixerunt Deo : Recède a nobis, scientiam viarum tuarum nolwnus (Ceux qui ont dit à Dieu : Retirés-vous de nous, nous ne roulons point sçavoir vos chemins). 0 excellente façon de parler! ô description pleine d'une admirable doctrine! Pour dire les pécheurs, il dit ceux qui ont dit à Dieu : Retirés-vous de nous.
C'est vrayement la propriété des pécheurs que de s'esloigner de Dieu tant qu'il est possible ; mais ceux qui s'esloignent de luy périront : Quielongant se a teperibunt *, comme labrebiettequis'esgare parmi les haliers, es montagnes et forests, court grand hasard. Dieu s'en plaint par un de ses prophètes ' : Quid invenerunt in me patres vestri iniquitatis , quia elongaverunt a me, et ambulaverunt post vanitatem, et vanifacti sunt (Quelle iniquité ont treuvée vos pères en moy , qu'ils m'ont abandonné , et ont cheminé en choses vaines, et sont devenus vains)? Et le prophète qui avoitdit*: Dominus illuminatio mea et salus mea (Le Seigneur est ma lumière et mon salut), parlant du mesme salut : Longe, ditil *, a peccatoribus salus (Le salut est loing des pécheurs). Mitto ego ad te filios Israël, ad gentes apostatas quœ recesserunt a me (Je t'envoye , dit Dieu au prophète Ezechiel ^ , aux enfans d'Israël , et aux gens qui se sont retirés de moy, comme apostats) . Longe est Dominus ab impiis ' (Le Seigneur est loing des impies). Obstupescite, cœli, super hoc, etportœ ejus desolamini vehementer, dicit Dominus : duo mala fecit populus meus, dereliquenint me fontem aqiiœ vivœ , et f'oderunt sibi cistemas dissipatas, quœ continere non valent aquas (0 cieux , estonnés-vous de cette chose, et que vos portes soient grandement désolées, dit le Seigneur; car mon peuple a fait deux maux, ilz m'ont quitté moy, qui suis la fontaine
i Job, XXI. - 2 Ps. LXXII. — » lUer., II. - * Ps. XXYI. - » Ibid. CXVili. — 6 Ezech., XVIIÎ. — ' Prov., XV,
(reau vive, et se sont fouy des cisternes rompues, qui ne peuvent contenir les eaux). Ce sont les deux maux du péché , que disent les théologiens : Aver§io a Léo, et conversio ad creaturam ; Se séparer, se retirer, s'esgarer, s'esloigner et fourvoyer de Dieu , et se joindre , s'accointer, s'allier et unir à la créature. Ne voyés-vous pas le prodigue comme il s'en va , in regionem longinquam *, en une région lointaine? C'est en cet esloignement que consiste le grand mal du péché, c'est à dire qu'il nous sépare de Dieu, de manière qu'en l'escole l'on est d'accord que Ite, Allés, est le mot principal de la sentence de nostre Seigneur; et en saint Luc, parlant des pécheurs ohstinés, il dit qu'il leur sera dit : Discedite a me, omnés operarii iniqidtatis^ ( Retirés-vous de moy, ouvriers d'iniquité); et tesmoigne que : Ibi erit fletiis et stridor dentium ( Dans le lieu où ilz iront , il y aura pleurs et grincemens de dents).
Mais voicy le gros de la difficulté : comme se peut-il faire que nous soyons esloignés de Dieu luy-mesme , qui est partout, et ne sçaurions treuver un recoin pour caché qu'il soit, que sa Majesté ne s'y retreuve? S. Paul parlant aux Athe- :iiiens , disoit : Non longe abest ab unoquoque nostruyn, in ipso enim vivimus , movemur et sumiis (Il n'est point loin d'un chacun de nous ; car en luy nous vivons , nous nous mouvons et subsistons) .
L'ame se peut retirer et esloigner de Dieu en deux façons : premièrement par aifection et désir, non loco sed affectu, dits. Chrysostome. Anima enim non passibus , sed passionibus ambulat ( Les pieds dont l'ame se sert pour cheminer sont ses passions). Les pécheurs voudroient que jamais Dieu ne les vist , qu'il ne pensast point à eux , qu'il ne fust point parmi eux : Dixit insipiens in corde suo : Non est Deus ' (Le fol a dit en son cœur : Il n'y a point de Dieu). Et si cela n'est , il ne tient pas à eux , et en cette façon ilz disent à
« s. Luc, XIII. — a Ihid. — 3 psal. XVII.
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Dieu : Recède a nobis , viam mandatorum tuorum nolumus (Retirés-vous de nous , nous ne voulons point marcher dans la voye de vos commandemens) Là où remarqués la façon l'immobilité est propre à Dieu, et la mobilité aux pécheurs et ilz la veulent renverser : Recède a nobis, etc.
Secondement Tame s'esloigne de Dieu , fuyant ses grâces et les moyens qu'il nous propose pour nostre salut , comme Ton dit qu'un tel fuit les médecins , non pas pource qu'il laisse la personne des médecins, mais les remèdes : Scientiam marum tuarum nolumus.
Ainsi sont loing de Dieu les pécheurs ; ainsi sont-ilz esloignés de ses miséricordes. Quelles douleurs! quelz regrets ! Car ce que dit le grand S. Augustin est tres-vray : Fecisti nos, Domine, ad te, et inquietum est cor nostrum, donec requiescat in te (Seigneur, vous nous avés faits pour vous, et nostre cœur sera tousjours en inquiétude jusqu'à ce qu'il se repose en vous). 0 quelle division de l'homme au regard de son Dieu et au regard de soy-mesme 1 Mais il y a cette seule consolation parmi cette grande désolation : c'est qu'encore que le pécheur soit loing de Dieu, il peut revenir à luy €t estre bien receu : Derelinquat impius viam suam , et vir iniquus cogitationes suas, et rêver tatur ad Dominum, et miser ebitur ejus, et ad Deum nostrum, quoniam multus est ad ignoscendum * (Que l'impie quitte sa voye, et l'homme iniqae ses pensées , et qu'il retourne au Seigneur , et il aura pitié de luy ; car il est abondant en miséricorde pour pardonner) . Ainsi le chetif prodigue, et l'infortuné Absalon ^, comme sont-ilz receus de leurs pères! et sans cela, que deviendrionsnous? car tous ont péché , Omnes declinaverunt. Tout homme est menteur, c'est à dire, pécheur, Omnis homo mendax. Si dixerimus quoniam peccatum, etc. ^ (Si nous disons que nous sommes sans péché , nous nous séduisons nous-mesmes). /?eyer^ere ad Dominum *, et avertere ab injus^
i Isaye, LV. - « Roys, XIY.— » Jean, L— • Eccles., XVJI.
ÎOO SERMON
titia tua : quant magna misericordia Domini, et propîtîatiù illius convertentibus ad se (Retournés au Seigneur , et quittés vostre injustice; car sa miséricorde est grande à ceux qui se convertissent à luy). Pourquoy s'appelle-t'il Sauveur, sinon pour sauver? Erant appropinquantes peccatores , et puhlicani ad Jesum, ut audirent illum (Les pécheurs et les publicains s'approchoient de luy pour ouyr sa parolle).
Il est raconté de David , au chap. XXII du premier des Roys, qu'estant dans la caverne de Odolla, les souffreteux et affligés s'en vindrent à luy , et il se rendit leur roy. C'estoit pour figurer que ce second et véritable David de voit laisser approcher de luy les pauvres et nécessiteux, les affligés et les misérables , ceux qui gémissent sous le pesant fardeau des infirmités corporelles , et beaucoup plus ceux qui sont accablés sous Fespouvantable fardeau du péché.
Les pharisiens murmurent parce qu'il reçoit les pécheurs, Qida hic peccatores recipit : mais voyons un peu par le progrés comme il les reçoit , et nous verrons de grandes choses. Le pécheur se peut bien esloigner de Dieu et de soy-mesme, c'est chose certaine. Spiritus vadens et non rediens (l'Esprit s'en va et ne revient point). Perditio tua ex te, Israël (Ta perdition vient de toy , Israël) ; mais de moy seul vient ton secours , Tantum ex me auxilium tumn. Et S. Paul : Non sumus siifflcientes cogitare aliquid ex 7iobis tanquam ex nobis, sed sufficientia nostra ex Deo est (Nous ne sommes pas suffisans de nous , comme de nous-raesmes , d'avoir quelque bonne pensée , mais nostre suffisance est de Dieu). Nous pouvons bien gaster, mais non pas refaire. Nostre Seigneur prévient le pécheur et le va rechercher , l'appelh et l'invite à revenir, autrement il n'y penseroit jamais. For iitudinem meam ad te custodiam, quia Deus susceptor meUs est (Je reconnois que ma force vient de vous , mon Dieu , parce que vous estes mon secours). Deus meus, miseiicordia ejus prœveniet me (La miséricorde démon Dieu meprevieu-
rOTIIî T.î^ TTI* nTMANCIÎE d'aPRïïS LA PENTECOSTP.. !0î
dra) . Operatiir in nobis velle et j^c^'ficere (C'est Dieu qui produit en nous les bons désirs et les bonnes volontés , et c'est luy qui les perfectionne et conduit à l'exécution). Trahe me post te, curremus (Tirés-moy après vous, et nous courrons). Qui va par vent en un pays , ne revient que par vent contraire. Jamais Absalon ne fust revenu à son père David , si la femme ïhecuite ne l'eust obtenu : jamais le pécheur ne reviendroit , si la miséricorde ne le prevenoit. Mais , ô bonté infinie ! nostre Seigneur va recherchant la brebis égarée , autrement elle ne reviendroit jamais; cette miséricorde va chercliant la dragme perdue. Ah ! donc , si ceux-cy murmurent, loûons-le, nous autres, quia peccatores recipit, quia quœrit (parce qu'il reçoit les pécheurs et les cherche). Stabat Jésus in die macjno solemnitatis, et clamabat, dicens : Si quis sititj veniat ad me, et bibat^ (Jésus estant dans le temple au jour de la grande solemnité , crioit, disant : Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moy et boive). Venite ad me, omnes, e^c. * (Venés à moy, vous tous, etc.) Venit Filius hominis qiiœrere, et salvum facere quod pericrat (Le Fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui estoit pery). Quoties volui vos congregare , sicut gallina congre" gatpidlos suos ^ (Combien de fois vous ay-je voulu assembler, comme la poule fait ses poussins) î En quoy les prédicateurs sont advertis de faire ce que dit S. Paul de luy-mesme : Omnibus omnia factus sum (Je me suis fait tout à tous) . 0 difficile condition des prédicateurs !
Mais, ô misérables que nous sommes \ oien souvent nous sommes appelles , et nous faj^sons la sourde oreille. Vocavi, et renuis tis, (J'ay appelle et vous n'avés pas escouslé) , dit Dieu . Nous sommes attirés, et nous nous opiniastrons contre luy. Il s'en plaint , disant : Tout le jour , j'ay tendu mes mains à un peuple mescroyant et rebelle : Tota die expandi manus meas ad populum non credentem, et contradicentem mihi,
t Joan., VII. — « S. Matth., XI. — « S. Luc , X.
102 SERBION
0 sainte, ô fortunée et heureuse la trouppe de ces pécheur» et puhlicains , lesquelz aujourd'huy s'approchent de nostre Seigneur ; ilz ne font pas comme les conviés à ce grand festin qui s'excusent ; ceux-cy viennent et sont les bien-venus. 0 mon Sauveur, comment sont venus à vous ces pécheurs, puisque vous estes juste? Car David dit absolument du juste que le mal ne l'approchera point : Non accedet ad te malum. Dedinate a me, maligni (Retirés-vous de moy , meschans). Nemo potest venire ad me, nisi Pater meus iraxerit eum (Personne ne peut venir à moy , si mon Père ne Tattire). Et eum qui venit ad me, non ejiciam foras (Et ccluy qui vient à moy ne sera point rejelté. Puisqu'ainsi est donc , ô Sauveur , ô Rédempteur , ô bon Dieu ! je peux bien dire à ce peuple de vostre part : Accedîte ad Dominum, et illuminamini , et faciès vestrœ non confundentur , quia hic fjcccatores rccipit (Approchés-vous de Dieu , et vous serés. illuminés , et vos faces ne seront point conionduës ; car il reçoit les pécheurs) .
Mais voyés la manière de s'approcher de Dieu ; c'est qu'il faut abandonner le péché. Recède a malo (Retirés-vous du mal). Egredimini a Babylone , fugite a Chaldœis , non est pax impiis , dicit Dominus * (Sortes de Babylone , f uyés les Chaldeens, la paix n'est pas avec les impies, dit le Seigneur). Vous avés esté en péché de cœur , de bouche et d'œuvres ; il faut aussi employer trois choses contraires , savoir : contrition, confession et satisfaction.
Nostre Seigneur est comme le soleil qui va par tout : il summo cœlo egressio ejus (Sa course est du haut du ciol). Il va dardant ses rayons sur les justes et injustes, et des plus fangeux bourbiers il tire les vapeurs en haut, lesquelles arrivées à certaine distance, sont converties en une douce pluye, laquelle descendant donne vie , et fait germer les fruits. Il tire des plus grands pécheurs les exhalaisons saintes, qui
« Isa., XLVIII.
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sont les considérations de leurs fautes jusques à un certain degré de crainte et d'appréhension , jusques à la moyenne région de Pair, considérant qu'ils sont entre le paradis et Fenfer, entre la damnation et salvation. Flabit spiritus ejus, et fluent aquœ. (Son esprit soufflera, et les eaux couleront). Ce sont les eaux de contrition qui font germer cette terre, et produire des fruits de salut. Il faut donc nous laisser tirer , il faut ressentir nostre miseraWe estât. Hic locus est partes uhi se via finditin ambas. Sortons, sortons de cette Egypte; approchons-nous de nostre Seigneur ; faysons provision de
■ bonnes œuvres ; que les pieds de nos affections soient nuds : revestons-nous d'innocence ; ne nous contentons pas de crier miséricorde , sortons de l'Egypte : Egredimini de Babylone, fugite a Chaldœis. Qiiid est Israël, quodin terra inimicorum inveterasti in terra aliéna ? Voulons-nous estre ensevelis en Egypte ? Egredere, egredere in fortitudine tua y Sion, N'attendons plus : Hora est jam nos de somno surgere (L'heure est venue de nous lever du sommeil) , puisque nous sçavons
K' qu'il reçoit les pécheurs. Les Anges attendent nostre penitence ; les Saints prient pour icelle , etc. * Psal. GXLV.
nVE JESUft.
î O4 SERMON
POUft LE JOUR DE SAINT PIERRE*.
Tu es Petrusj et super hanc petram œdificabo Ecclesiam meam. Matth., X\ Tu es Pierre, et sur celte pierre j'edifieray mon Eglise.
H pourroit sembler estrange à quelqu'un , mes chers auditeurs, que vous ayant apporté du pain la semaine dernière en cette chaire , vous disant : Hic est partis ^ qui de cœlo descendit (C'est ici le pain qui est descendu du ciel) , maintenant je ne vous y apporte qu'une pierre , disant : Tu es Petrus , et super hanc petram œdificabo Ecclesiam meam (Tu es Pierre , et sur cette pierre j'edifieray mon Eglise) : et néanmoins quand je vous invitay à cette exhortation, je vous promis une semblable réfection spirituelle que celle que je vous presentay alors. Non, je ne m'abuse point; car je vous apporte cette pierre , sur la parolle toute-puissante de nostre Seigneur , laquelle nous asseure que cette pierre nous doit tous repaistre : Petre, amas mel Tu scis, Domine, quia amo te. Pasce oves meas (Pierre, m'aymes-tu? Vous sçavés, Seigneur, que je vous ayme. Pais mes brebis.
Adressons-nous à nostre tres-glorieuse Dame la sainte Vierge , et la prions qu'elle dise à son divin Fils, non pour le tenter, mais pour le glorifier : Die utpetra hœcpanisfiat (Dites que cette pierre se convertisse en pain) ; et soyés asseurés que la semaine passée nostre Seigneur vous a repeus de son céleste froment (Cibavit vos ex adipe frumenti) *;
* Sermon pris sur l'original escrit de la main de S. François de Sales (Edit. de 1643).
• S.Jean, VI. — a Psal. LXXX.
maintenant il vous rassasiera du miel par la pierre : [De petra melle saturavit vos) ; et pour cela implorons l'assistance de cette sainte Yierge, en disant : Ave, Maria, etc.
Amen, amen, dico tibi, ciim esses junior , cingebas te, et ambulabas itbi volebas ; cum autem senueris , extendes manus tuas , et alius tecinget , et ducet quo non vis (En vérité, en vérité , je te dis que quand tu estois jeune , tu te ceiguois et allois où tu voalois ; mais quand tu seras vieil, tu estendras tes mains, et un autre te ceindra et te meneraoii tu ne voudras pas), dit nostre Seigneur à S. Pierre. Omnia tempus habent, tempus nasccndl, et tempus moriendi (Toutes choses ont leur tems ; il y a tems de mourir , il y a tems de naistre) , dit FEscriture sainte : dont je prens occasion d'admirer que l'Eglise catliclique, nostre mère, aye commandé, et noa sans raison, que dedans l'octave d'une si grande resjouyssance, comme est celle de la nativité de S. Jean, on celebrast la glorieuse mémoire du martyre de S. Pierre , grand gouverneur de l'Eglise militante, car si, comme dit FEscriture, filusica in luctu importuna narratio est (La musique est un «ntrelien ennuyeux en un detiil) ; s'il y a tems de mourir et tems de naistre, pourquoy donc a-t'on meslé en une mesme octav( la mort de S. Pierre avec la naissance de S. Jean? Certes, mes chers auditeurs, il sera bien aisé de trouver responce à ce doute , et satisfaire à cette admiration. Mais peu t-estre , me dires- vous, que FEglise ne tient pas que ceux qui meurent martyrs soient morts , mais vivans , et estime que passant à une meilleure vie , on a une grande occasion de se resjouyr en leur mort, et pource que leur nativité estant accompagnée de péché , elle les amené aux misères , et leur mort les mené à la gloire, on célèbre leur nativité le jour qu'ils meurent. Mais si la nativité des Saints est misérable et leur mort glorieuse , pourquoy à une chose glorieuse, comme est la mort, donne-on le nom misérable de nativité ?
Je treuve qu'il y a tant de similitude entre la nativité de S. Jean et la mort de S. Pierre , que toutes deux se doivent appeller mort , ou toutes deux nativité : car il n*y a nulle apparence que deux choses si semblables doivent avoir diversité de noms.
Quand je regarde la ressemblance et belle convenance qu'il y a entre la création du monde , et la récréation et reformation d'iceluy, j'admire extrêmement ce grand Créateur, lequel a si bien sceu par un si beau moyen et divin artifice en la création et reformalion , monstrer Funité du Créateur et Reformateur. Mais aujourd'huy je ne veux pas m'arrester sur ces choses pour vous les prouver; je ne prendray que ce qui fait à mon propos pour la solemnité de ce jour.
Quand je considère que l'Eglise nostre mère nous propose en la joyeuse octave de la nativité de S. Jean la solemnité de la mort douloureuse de S. Pierre ; sçachant qu'elle est conduite du saint Esprit , je crois qu'elle le fait pour quelque similitude et rapport qu'il y a entre la mort de l'un et la nativité de l'autre ; pensée en laquelle je suis d'autant plus confirmé, que jevoy que la mesme Eglise appelle aussi bien naissance la mort de S. Pierre que la nativité de S. Jean ; et que non seulement en leur mort , mais encore en leur vie mesme, s'y treuve certaine alliance et grande ressemblance, quoy qu'en certains points il y aye de la dissimilitude, comme il y en a tousjours entre les choses du vieil et nouveau Testament.
Certes , quand j'ay leu au Genèse , que Dieu fit deux grands luminaires au ciel , l'un pour présider et esclairer le jour, et l'autre pour la nuict, incontinent j'ay pensé que c'estoient ces deux grands Saints, S. Jean et S. Pierre ; car ne vous semble-il pas que S. Jean soit le grand luminaire de la loy mosayque , laquelle n'estoit qu'une ombre, ou comme une nuict au regard de la clarté de la loy de grâce, puisqu'il estoitplus que prophète? Encore qu'il ne fust pas lumière,
toutesfois il poitoit tesmoignage de la lumière , par quelque participation de la lumière , laquelle luisoit es ténèbres, £*/ lux in tenebrislucet. Et vous semble-il pas que S. Pierre soit Evangelii luminare majiis (Le grand luminaire de TEvangile), puisque c'est luy qui prœest diei Evangelii (qui préside au jour de la loy evangelique) ? Lesquelz deux luminaires ont esté mis au ciel ecclesiaslique par celuy qui l'a fait et formé, qui est Jesus-Christ nostre Seigneur.
Nous lisons qu'il y avoit autour du Propitiatoire deux chérubins lesquelz s'entreregardoient. Le Propitiatoire, mes cliers auditeurs, c'est nostre Seigneur, lequel le Père éternel nous a donné pour eslre la propitiation de nos péchés : Ipse propiiiatio est piro joeccatis nostriSj et ipsum proposuit Deus projntiationem. Ces deux chérubins sont , comme j'estime , S. Jean et S. Pierre, lesquelz s'entreregardoient, l'un comme prophète , et l'autre comme apostre. Hé ! ne pensés-vous pas ({u'ilz s'entreregardoient , quand l'un disoit : Ecce agnus Dei (Voicy l'agneau de Dieu) , et que l'autre disoit : Tu es Christus Filius Dei vivi (Tu es le Christ Filz du Dieu vivant)? Il est vray que la confession de S. Jean ressent encore quelque chose de la nuict de l'ancienne, loy , quand il appelle nostre Seigneur agneau; car il parle de la ligure : mais celle de S. Pierre ne ressent rien que le jour : Quia Joonnesprœerat nocti, et Petrus diei (Parce que S. Jean estoit luminaire de la nuict , et S. Pierre celuy du jour). Ce que je ne dy pas pour vous faire entendre que S. Jean ne sceust bien la vérité, mais alin que vous sçachiés que comme S. Pierre qui estoit le luminaire qui presidoit au jour , parle ouvertement , aussi S. Jean , pour s'accommoder au tems auquel il presidoit , qui estoit le tems des ombres et des figures, parle plus cou vertement.
Au commencement du monde on treuve que l'Esprit de Dieu estoit porté sur les eaux * : Spiritus Dei ferebatur super
* Gen., I.
108 SEIîMON
aqiias. La naïfveté du texte en sa source veut dire , fecimdabat, vegetabat (qu'il fecondoit les eaux) . Ainsi me sembleil qu'en la reformation du monde, nostre Seigneur fecondoiles eaux , lorsqu'il cheminoit sur le bord de la mer de Gali lée, Ambulabat juxta mare Galileœ S ^t avec la paroll. qu'il dit à S. Pierre et à S. André : Venite post me (Vené& ipres moy), il fit esclore parmi les coquilles maritimes S. Pierre et S. André : en quoy S. Jean a encore quelque similitude avec S. Pierre , puisque ce fut au bord de l'eau où S. Jean eut la première fois l'honneur de voir celuy qu'il annonçoit , comme S. Pierre auprès de l'eau reconnut son divin Maistre et le suyvit. Mais puisque nous sommes sur le mystère de la vocation de S. Pierre , je veux descouvrir à ce propos une considération plus profonde.
Pharaon avoit commandé aux sages-femmes des Hébreux qu'elles tuassent tous les enfans masîes d'Israël ^ ; la mère de Moy se l'ayant enfanté , et gardé trois mois , enfin ne le pouvant plus cacher, elle le mit en un panier de joncs qu'elle accommoda le mieux qu'elle pust, puis l'exposa parmi certaines herbes aquatiques au bord de l'eau ; et la fille de Pharaon y venant pour se baigner, l'appercevant, le fit prendre, et voyant que ce petit enfant estoit fort beau , par bonheur , elle le fît nourrir par sa mère propre ; et parce qu'elle l'avoit retiré des eaux , elle l'appella Moyse , c'est à dire retiré. Vous appercevés-vous point du mystère que contient cette histoire ? Moyse estoit chef de la synagogue , et fut à cet effet sauvé et retiré des eaux par la providence de Dieu. Et voicy que nostre Seigneur , Tunique sapience du Père éternel , relire le grand chef de l'Eglise militante, S. Pierre, des eaux auprès de la mer de Cesarée, lequel on pourroit bien appeller Moyse, puisqu'il a esté retiré des eaux comme Moyse : et de /vray , Simon, l'un des noms de S. Pierre, veut quasi signifier cela, car Simon veut dire obediens (obeyssant), et Moysa
» s. Matth., IV.
POUR LE .TOTTR T)E SAINT riKIlUE. 10^
signifie extractus, c'est à dire retiré simplement, dautant qu'il n'avoit pas encore l'usage de rayson quand on le retira. S. Pierre est appelle obeyssant, pource qu'ayant esté retiré dans l'usage de rayson , il fut retiré par obeyssance : Venite post me; et continiio sequuti sunt eum (Venés après moy , leur dit nostre Seigneur; et tout soudain ilz le suy virent). S. Pierre donc fut semblable et à Moyse et à S. Jean.
Mais considérons maintenant la ressemblance de ces deux nativités de S. Jean et de S. Pierre, à condition toutesfois que nous ne ferons que toucher ce qui sera de S. Jean, pour nous arrester davantage en ce qui est de S. Pierre, puisque c'est en ce jour que nous célébrons sa feste. Je treuve premièrement que la nativité de S. Jean a esté predicte par l'Ange : Et multi in nativitate gaudebunt^ (Plusieurs, dit-il à Zacharie, se resjouyront en sa nativité). Celle de S. Pierre a esté pareillement predicte ; mais il y a cette grande différence , que l'Ange predict celle de S. Jean , et celle de S. Pierre fut predicte par nostre Seigneur. S. Jean nasquit pour finir la loy mosayque ; S. Pierre mourut pour commencer l'Eglise catholique : non que S. Pierre fust le commencement fondamental de l'Eglise , ny S. Jean la fin de la synagogue ; car c'est nostre Seigneur lequel mit fin à la loy de Moyse, disant sur la croix* : Consummatmn est (Tout est consommé) : et ressuscitant, il commença l'Eglise nouvelle; car comme il se renouvella luy-mesme , aussi renouvella-il son Eglise; il se renouvella, dis-je, ressuscitant revestu d'immortalité , luy qui s'estoit auparavant revestu de nostre mortalité : Et habitu inventiis ut homo , etc. '.
Le rabbin Saadias dit que l'aigle voletant parmi le feu, et puis >e rejettant dans la mer, renouvelle ses aisles et sa jeunesse, linsi nostre Seigneur se bruslant au feu de sa très-grande eharité , et puis se jettant dans les eaux de la mer rouge de sa passion, renouvella sa jeunesse, et comparut sortant » s. Luc, I. — « s. Jean, XIX. — =» Philip., il.
d'icelle , en ressuscitant glorieux, renouvelle comme Taigle, suivant ce qui est es psalmes : Renovabitur ut aquilœ juventus tua *.
La nativité de S. Jean fut predicte à Zacharie , comme il offroit de l'encens au Seigneur, ainsi qu'il est dit en S. Luc, Cum Zacharias porter et incensum Domino ^ Mais quel encens pensés-vous que S. Pierre ofFroit au Seigneur , quand il luy respondit ^ : Domine , tu sois quia amo te (Seigneur , vous sçavés que je vous ayme) , odeur qui seule est aggreable à sa divine Majesté ? S. Jean fut sanctifié par nostre Seigneur au ventre de sa mère en la présence de la sainte Vierge ; et de mesme S. Pierre fut sanctifié au ventre dePEglise militante par ce mesme Seigneur , en la présence de la tres-sainte Vierge dans le cénacle.
Mais sçachés que les Saints sont sanctifiés en cinq diverses manières : La première par nécessité de conséquence ; c'est ainsi que fut sanctifié nostre Seigneur, lequel estant Filz naturel de Dieu ne pouvoit qu'il ne fust saint, et parce qu'il estoit saint par nature, il s'appelle saint par excellence, Sanctus vocabitur Filius Dei *, estant l'un des trois Sanctus, Sanctus, Sanctus'^ , que les séraphins, que vit Isaye, répètent sans cesse dans le ciel en l'honneur de la tres-sainte Trinité.
La seconde est de ceux qui ne sont pas saints , sinon contingemment , et sans aucune nécessité que par la volonté de Dieu; néanmoins ilz le sont tousjours; et de cette seconde sorte nous n'avons que la Vierge sacrée de laquelle David dit : Benedixisti , Domine , terram tuam , avertisti captivitatem Jacob ^ (Seigneur, vous avés beny vostre terre, et avés destourné de dessus elle la captivité de Jacob).
La troisième sorte de sanctification est de ceux qui ne sont pns tousjours saints, mais seulement sont sanctifiés au ventre
» Psal. Cil. — -2 s. Luc, I. — » S. Jean, XXI. — * S. Luc, I. — » Isa., VI. — 6 Psal. LXXXIV,
POUR LE JOUR DE SAINT PIERRE. iii
de leur mère : tels furent S. Jean, Hieremie , et selon l'opinion de quelques-uns S. Joseph , ausquelz on attribue ces parolles : Antequam progredereris ex utero , sanctificavi te (Avant que tu sortisses du ventre de ta mère , je t'ay sanctifié).
La quatrième sorte est de ceux qui sont sanctifiés d'une sanctification commune à tous lesjustesavant que de mourir, desquelz il dit : Justorum animœ in manu Del sunt * (Les âmes des justes sont en la main de Dieu).
Mais les derniers sont sanctifiés non seulement d'une sanctification commune, qu'on appelle justification, ains d'une sanctification singulière , de laquelle ilz ne peuvent plus descheoir : ainsi furent sanctifiés les Apostres au jour de la Pentecoste, de quoy nous avons tesmoignage en S. Paul, quand il dit qu'il est asseuré qu'aucune chose, non pas mesme la mort , ne le pourra séparer de la charité de Jesus-Christ (Scio quia neque mors nos separabit a chari" tate Christi *.
Or pour vous mor.strer le rapport qu'il y a entre S. Jean et S. Pierre , je treuve que la sainte Vierge fut présente à leur sanctification : quant à celle de S. Jean , il est dit qu'à son arrivée chez sainte Elizabeth il tressaillit de joye ' , Et exultavit infans in gaudio. Le mesme peut-on dire de la sanctification de S. Pierre , qui se fit dans le cénacle où la sainte Vierge es toit aussi présente à la descente du saint Esprit; tellement que l'on peut dire de luy comme de S. Jean : Exultavit infans, puisque S. Pierre auparavant icomme enfant n'avoit quasi jamais parlé , et tout aussi tost , jAperiens os suum Petrus (Ouvrant sa bouche) , il commença I à prescher et convertir les âmes à milliers. S. Jean fut le dernier prédicateur de la loy mosayque; S. Pierre fut le premier de l'Evangile. 0 deux luminaires ardens de prédication , favorisés de vos saintes intercessions mon enfance,
« Sap., III. - * Rom., Vlll. — » S. Luc, I.
afin qu'il plaise à Dieu se servir de moyen ce ministère pour enseigner îa science du salut à son peuple pour la remission de leurs péchés , Addandam scientiam salutisplebi ejus, in remissionem peccatorum eormn, et que je puisse tellement avoir les lèvres ouvertes de la part de nostre Seigneur , que ma bouche annonce sa louange , Et os ineiim annmitiet laudem ejus, et que j'enseigne la vraye doctrine, et que j'accomplisse moy-mesme ce que j'enseigne, crainte qu'ayant enseigné les autres je ne sois reprouvé : Recte docere, etquœ doceo opère comjolere, n(f cum aliis prœdicaverim ipse repro^ bus effîciar.
Vous avés veu jusques icy, mes chères Ames, quelle convenance il y a entre la nativité de S. Jean et la mort de S. Pierre. IMaintenant vous voudriés peut-estre sçavoir, qids major est in rerjno cœlonim (lequel est le plus grand dans le royaume des cieux)? C'est une chose à quoy je ne puis bonnement respondre : seulement je vous diray que vous imitiés la sainteté de Tun et de l'autre, et puis vous le sçaurés quand vous serés dans le ciel. Les philosophes ayant recherché, il y a plus de deux mil ans, les causes du flux et reflux de la mer, ne l'ont jamais sceu comprendre : mais je ne vous donne pas ce terme pour sçavoir la solution de cette question ; estudiés seulement par imitation la sainteté de ces deux grands Saints, et la pluspart de ceuxqui-sont icy le sçauront dans peu de tems.
Au reste l'Eglise appelle nativité la mort de S. Pierre, pource que dans la mort il a treuvé la vie ; mais la mort de S. Jean ne se pourroit pas appeller nativité, dautant qu'il luy fallut aller aux limbes , le ciel n'estant pas encore ouvert pour lors : or depuis l'ascension de nostre Seigneur , ceux qui ont mesprisé cette mortalité se sont fait par la mort une nativité. Mais je ferois tort au passage de la sainte Escrituro que j'ay cité au commencement de ce sermon , si je m'arrestuisilavantagc à poursLiyvre les lesseniblauces qui 6unt entre
la nativité de S. Jean et de la mort de S. Pierre , .puisque j'ay tant d'occasion de faire une comparaison plus haute, c'est à sçavoir entre la mort de S. Pierre et celle de nostre divin Sauveur. Et que personne ne vienne dire que toutes comparaisons sont odieuses, et qu'il n'y a point de rapport entre le maistre et le serviteur , puisque nostre Seigneur ne fait point de difficulté de se mettre en comparaison avec les bergers, avec les moutons, avecles vignes, avec les pierres, et que S. Paul dit : Quosprœscrivit, et prœdestinavit conformes fîeri imaginis Filii sut * (que ceux que Dieu a preveu devoir estre saints, il les a prédestinés pour estre conformes à l'image desonFilz). Il s'appelle nostre frère, il nous appelle ses amis et ses cohéritiers , et d'abondant il nous communique un nom, duquel la chose est proprement incommunicable : Ego dixi : DU estis , et filii Excelsi omnes (J'ay dit que vous estes tous des dieux, et les enfans du Très-Haut) . Mais remarqués cecy ; car Dieu mesme nous appelle dieux : le diable nous appelle dieux, quoyque non pas absolument disant : Eritis sicut dit, scientes bonum et malum (Vous serés comme des dieux, sçachant le bien et le mal) . C'est que Dieu nous attribue ces noms pour nous humilier , et nous monstrer sa charité; le diable nous les attribue pour nous faire tomber dans la superbe , et par ce moyen nous séparer de la charité ; enfin ces noms donnés aux hommes monstrent plustost la gloire de Dieu que celle des hommes, il a tant de bonté que de nous vouloir rendre semblables à luy , autant que nostre bassesse le peut porter. Il ne faut donc pas (mes chers auditeurs) avec nostre petit entendement controller et syndiquer, quand nous voyons que l'Eglise donne à certains grands Saints , notamment à nostre glorieuse Maistresse, des tiltres excellens ; car il y a plusieurs noms, qu'elle n'a pas seulement en apparence et similitude , mais en vérité, comme Mère de grâce. Mère de Dieu , et par CQOsequent Reyne des anges, et Impe-
» Rom., VIII.
1 j 4 SEi;niON
ratrice du ciel et de la terre , Advocatp des pécheurs, Mère de miséricorde ; car elle qui est vrayement Mère de Dieu a tous ces tiltres avec plus de rayson, ce semble, qu'un roy ne porte le nom de son royaume. Les autres noms de cette sainte Vierge s'entendent par proportion et participation, comme quand nous l'appelions nostre refuge, nostre espérance, parce qu'elle l'est en effet , bien que ce ne soit que par participation et par le mo5^en de son crédit.
Nostre Seigneur ayant dit à S. Pierre que quand il seroit vieil il estendroit ses mains , et seroit lié et mené là où il ne voudroit pas, il luy dit : Seqitereme, Suis-moy. S. xVugustin
. demande pourquoy nostre Seigneur dit à S. Pierre : Sequere me, Suis-moy; il respond que c'est comme s'il luy eust voulu dire : Quant à toy, Pierre , tu me suy vras non seulement à la mort, mais encore quant à la façon de la mort : en quoy Euthymius s'accorde , quoy que Theophy lacté entende par ces parolles, que nostre Seigneur luy vouloit dire : Sis vicarius meus. Tu seras mon vicaire. L'une et l'autre exposition est bonne ; car nostre Seigneur luy dit : Sequere me , Suis-moy, ensuite de ce qu'il lui avoit dit au para vaut : or il luy avoit dit deux choses , premièrement : Pasce oves meas. Pais mes brebis ; secondement : Cum autem senueris, extendes maniis tuas, etc. * (Et quand tu seras vieil, tu estendras tes mains) ; et partant il dit après par deux fois : Sequere me^ Suis-moy , la première après qu'il luy eut prédit sa mort. Cum hœc dixisset, dixit ei : Sequere me, comme s'il eust voulu dire : ïu seras crucifié , pour te monstrer que ta ne repaistras pas seulement mes brebis de ma parolle, mais
j encore de mon exemple , sois donc pasteur de mes brebis , mon vicaire et mon lieutenant. L'autre fois il luy dit : Se- (juere me, Suis-moy, quand il se fust informé que deviendroit S. Jean : S. Jean demeurera comme il me plaira; quant à toy, luy dit nostre Seigneur, il faut que tu uid
»S. Jeaa,I.
poun t,t: jour pe saint pterre. J15
gnyves, non seulement au vicariat et gouvernement de mon Eglise , mais encore en mourant sur une croix comme Kioy. ,/
Le lieu où S. Pierre a esté crucifié, c'est Rome sans doute ; car ainsi le rapporte toute l'antiquité , de quoy nos adversaires sont bien marris , et veulent non seulement nier qu'il soit mort à Rome , mais encore qu'il y aye résidé , avec des raysons les plus impertinentes et frivolles qui se puissent imaginer ; et néanmoins Papias , au récit d'Eusebe , disciple des Apostres , nous l'asseure , apportant pour tesmoignage que S. Pierre date sa première epistre de Babylone , c'est à dire de Rome; interprétation laquelle est suy vie du grand S. Hierosme, au traitté qu'il a fait des hommes illustres. Mais quelque esprit peu versé et mal affectionné aux choses de la foy me dira : Donc Rome s'appelle Babylone , Salutat vos, inqidt, Ecclesia in Babylone collecta * : oùy vrayement ; car l'idolastrie régnant en ce temps-là à Rome , qui estoit baignée du sang des martyrs par la tyrannie de Néron, cette ville devoit estre appellée Neronienne ou Babylone , et non pas Chrestienne : et pour cela remarqués que S. Pierre ne dit pas : L'Eglise de Babylone vous salue, mais : L'Eglise assemblée en Babylone , Salutat vos Ecclesia in Babylone coëlecta, L'Eglise romaine estoit in Babylone , sed non de Babylone, comme : Anti-Christi multi ex nobis prodierunt, sed non erant ex nobis * : ainsi se doit entendre cet autre passage : Babylon sedebat svpra septem montes.
S. Pierre donc estant à Rome, et disputant contre Simon, magicien , après avoir gouverné l'Eglise environ vingt-cinq ans , Néron le voulut faire mourir : mais estant prié par les chrestiens qu'il se conservast, comme tres-necessaire g l'Eglise, laquelle ne peut perdre son chef sans recevoir quelque grand désarroi , il s'en alloit hors de Rome ; et comme il fut hors de la porte, noslre Seigneur luy apparut : lors ce
»Pelr.,V.— « S.Jean, II.
f i 6 SERMON
grand Saint , avec son ordinaire simplicité , luy demanda où il alloit : Domine, quo vadis? auquel nostre Seigneur respondit : Je m'en vais à Rome pour y estre crucifié derechef, Vado Romain iterum crucifigi. S. Pierre par ces parolles connut que nostre Seigneur vouloit estre crucifié en sa personne , puisqu'il a dit que ce que Ton feroit à Fun des plus petits de ceux qui sont à luy, il le tiendroit comme fait à luy-mesme , Quod uni ex minimis meis fecistis, mi/ii fecis" tis *. Et rentrant soudain dans la ville , il fut incontinent saisi et condamné à estre crucifié : mais par humilité il demanda d'estre crucifié la teste en bas, et les pieds en haut, ne voulant pas par respect estre tout semblable à son divin Maistre. Ainsi le grand S. Pierre estant vieil glorifia Dieu estendant ses mains , comme il luy avoit esté prédit.
Or tout ce que je vous ay dit est rapporté par des autheurs irréprochables , à l'opinion desquelz il n'y a homme de bon jugement qui ose s'opposer. C'est S. Ambroise en son orayson contre Auxence, S. Athanase en son apologie pour sa fuite , S, Hierosme sur S. Pierre , outre les mémoires qui sont encore à présent à Rome. Ainsi donc le glorieux S. Pierre alla après nostre Seigneur, et le suyvit non seulement en ce qu'il fut son lieutenant en ce monde, mais encore en ce qu'il mourut en croix comme luy.
Quand Dieu créa cet univers , voulant faire l'homme il dit : Faciamus hominem adimaginem et similitudinem nos- ' tram, ut prœsit piscibiis maris, volatilil^us cœii et bestiis terrœ * (Faysons l'homme à nostre image et semblance , afin \ qu'il préside et aye domination sur les poissons de la mer, ■ sur les oyseaux du ciel et sur les bestes de la terre). Ainsi me semble-il qu'il aye fait en sa reformation ; car voulant que S. Pierre fust le président et gouverneur universel de son Eglise , et qu'il commandast tant à ceux qui sont dans les eaux de ce monde , comme à ceux qui se retirent en la
1 s. Matth., V. — » Gen., I.
religion pour voler en Pair de la perfection, il le voulut rendre semblable à luy , et me semble qu'il dit : Faciamus eum ad imaginem nostram (Faysons-le à nostre image) , c'est à dire semblable à Jésus crucifié ; c'est pourquoy il luy dit : Sequere me (Suis-moy).
Narcisse, disent les prophanes, estoit un enfant si dédaigneux , qu'il ne voulut jamais donner son amour à personne ; mais enfin, se regardant dans une claire fontaine , il fut extrêmement espris de sa beauté. Quand nous nous regardons dans une fontaine , nous semblons y estre représentés antipodalement , la teste en bas et les pieds en haut. Ne pensés-vous pas que nostre Seigneur regardast S. Pierre en son martyre , puisque ses yeux regardent les pauvres, Oculi ejus in pauperem respiciunt't II le voyoit comme dans les eaux d'amertume et de tribulation, crucifié les pieds en haut, en sorte qu'il estoit comme son vray portrait. Et si Narcisse , qui n'ayma jamais aucune personne , fut si espris voyant sa propre ressemblance , combien plus nostre Seigneur qui ne fit jamais qu'aymer? Aussi son cher disciple disoit de luy qu'ayant tousjours aymé les siens , il les ayma jusques à la fin, Cum dilexisset suos, in finem dilexit eos '. Et en un autre lieu , il est dit qu'il nous a aymés d'une charité perpétuelle, In charitate perpétua dilexi te *. Combien plus, dis-je, pensés-vous que ce divin Sauveur fut espris de l'amour de S. Pierre qui estoit comme son image plongée dans les eaux de la tribulation du martyre? Nonne opportuit Christum pati, et ita intrare in gloriam siiam ' (Ne falloit-il pas, dit-il aux disciples d'Emaùs, que le Christ souffrist pour entrer en sa gloire)? de mesme je diray ; Nonne oportuit Petrum, Pati, et ita intrare in glorium Domini sui (N'estoitil pas nécessaire que S. Pierre patist pour entrer en la gloire de son Seigneur) ? ouy sans doute ; car nostre Seigneur luy avoit dit : Sequere me, Viens à la gloire , mais comme moy,
* s, Jean, XIII. — 2 Jerem., XXXI. — » S. Luc, XXIV.
as SERMON
Regardés en la Passion, vous treuverés que nostre Seigneur ne pouvant porter sa croix, tant il estoit accablé de tourmens, on fit venir un certain homme pour luy ayder , lequel alloit suyvant portant la croix sur ses espaules : l'evangeliste ne nomme pas la pluspart des personnes qui se treuverent en la Passion ; mais cettuy-cy, il le nomme, non sans mystère, et l'appelle Simon . Si mon porte la croix après nostre Seigneur, la croix est le sceptre royal de nostre Seigneur , Et principatus ejus super humerum ejus ^, comme S. Hierosme l'interprète; ce signe estoit comme un présage pour S. Pierre, qu'il porteroit un jour la croix et le sceptre de nostre Seigneur, Non solum patiendo j sed eliam rerjendo (Non seulement en souffrant, mais encore en gouvernant). Simon Gyreneen porte la croix , pour monstrer que nostre Simon auroit en raain la croix de nostre Seigneur, comme un sceptre , pour commander en l'Eglise militante, et pour endurer. D'icy je vous puis conduire à l'intelligence d'une autre dilFiculté , que je vous veux esclaircir : c'est que nostre Seigneur voulant donner le gouvernement de la bergerie à S. Pierre , il l'appelle tousjours Simon loannis, non pas Pierre, encore que luy-mesme luy eust changé de nom. D'oii vient cela? un excellent docteur de nostre tems croit que c'estoit afin que S. Pierre fust adverty de ne point s'enorgueillir, et qu'il se souvinst de ce qu'il estoit devant que nostre Seigneur Tappellast Pierre ; mais il y a, comme j'estime, un plus profond mystère. Quand nostre Seigneur voulut monstrer à S. Pierre qu'il le vouloit faire chef de l'Eglise, il luy dit ^ : Tu es Petnis, et super hancpetram œdifîcabo Ecclesiam meam (Tu es Pierre, et sur cette pierre j'edifieray mon Eglise) . En quoy, comme il luy communiquôit la charge de son troupeau, aussi luy donnoit-ii l'un de ses noms, qui signifie puissance ; car le nom de Pierre est un des noms que l'Escriture attribue à nostre Seigneur. Petra autem Christus ; Lapis quem
i,lX.~>S. Mattb..XYI.
reprobaverunt œdificantes hic factus est in caput anguli ». Donc luy promettant qu'il le feroit son lieutenant au gouvernement de son Eglise, il luy donne encore un de ses noms qui signifie puissance : mais dautunt qu'il ne le vouloit ^ pas seulement faire son lieutenant , ains encore luy prédire ;, qu'il endureroit la mort de la croix , il luy donne encore un nom de passion , de croix et de martyre ; nom lequel estoit propre à nostre Seigneur. Et quel nom de martyre, de passion et de souffrance avoit nostre Seigneur? le nom que nous devrions tous avoir au cœur pour nous encourager à l'observation des commandemens divins : c'est le nom d'obeyssant. Escoutés ce que dit l'Apostre ; Factus obediens usque ad mortem, morteni autem crucis ^ (Il a esté fait obeyssant jusques à la mort de la croix). Le nom de Simon en hébreu veut dire obeyssant; donc nostre Seigneur qui luy communiqua le nom de puissance, quand il luy promit la puissance, luy communique maintenant son nom de passion et de souffrances , quand il luy prédit sa mort : si bien que Ton peut dire que Petrus factus est Simon usque ad mortem (Pierre a esté fait obeyssant jusques à la mort). S. Pierre une fois lit le courageux, disant à nostre Seigneur : Etiam si oportuerit me mori tecum, non tenegabo ^ (Encore qu'il me faille mourir avec vous, je ne vous renieray point) ; puis, à la voix d'une chambrière , il le renia trois fois , et ayant reconnu son péché , tout incontinent il se retira pour le pleurer amèrement, et non seulement alors, mais il le pleura toute sa vie (ainsi que dit S. Clément) , de sorte qu'il pouvoit bien dire : Seigneur, vous m'arroserés de l'hysoppe de la contrition , et je seray nettoyé de mon péché ; vous me laverés dans l'eau de mes larmes , et je seray plus blanc que la neige. Mais néanmoins les centuriateurs de Magdebourg ne laissent pas de reprocher ce péché à S. Pierre , et l'appeller horrible et exécrable : de vray, c'estoit un péché que la crainte de la mort * I Cor., X; Epist. I S. Petr., cap. U. — » Philip., II. — » S- Matth., XXVl.
îuy fît commettre ; mais ilz feroient mieux de se garder de pécher que d'exagérer ainsi la faute de S. Pierre. Or il me semble que ce grand Saint estant sur la croix, disoit à telles gens ces parolles que S. Paul disoit aux Galates : De cœtcro nemo mihi molestus sit, ego enim stigmata Domini rnei m corpore meo porto * (Que personne ne m'importune plus; car je porte en mon corps les stigmates de mon Seigneur) ; comme s'il vouloit dire ; Que personne ne me vienne plus reprocher mon péché ; car outre que je m'en suis lavé dans mes larmes , maintenant je fais preuve de ma fidélité, reparant par ma mort la faute que j'avois commise par la craintt^ de la mort.
Mais avant que de finir je veux satisfaire à la curiosité do ceux qui pourroient demander pourquoy S. Pierre voulut mourir la teste en bas. La première cause fut par humilité; la seconde, pourceque nostre Seigneur avoit les pieds contre la terre , pour monstrer qu'il estoit venu du ciel en terre. S. Pierre a les pieds contre le ciel, pour monstrer qu'il alloit de la terre au ciel. De plus nostre Seigneur, quand il mourut, avoit tousjours la face et les yeux tournés contre la terre y pour monstrer qu'il n'auroit pas moins de soin de son Eglise après sa mort qu'avant icelle , et qu'il vouloit tousjours en estre le pasteur. S. Pierre renversa la teste contre la terre, et les yeux contre le ciel , pour monstrer qu'en mourant il ' quittoit sa charge à son successeur. Ainsi nostre Seigneur est tousjours chef de l'Eglise, mais non pas S. Pierre ; nostre Seigneur a son vicaire , et S. Pierre a son successeur. S. Pierre en outre renversa la teste contre terre, pour monstrer que s'en allant au ciel, il laissoit néanmoins sa succession en terre , de laquelle nostre Seigneur Iuy dit : Tu es Pctrùs , et super hanc petram œdificabo Ecclesiam meam (Tu es Pierre, et dessus cette pierre je bastiray mon Eglise).. Imaginés-vous que S. Pierre est le premier fondement après
* Gai., VI.
Jesus-Christ ; puis ses successeurs se sont fondés successivement sur luy , comme pierres angulaires qui tiennent ensemble le bastiment de l'Eglise. C'est la pierre de touche avec laquelle l'on connoist tousjours le faux or de l'heresie; c'est la pierre quarrée du temple de Salomon. Il est dit que ceroy fît chercher des pierres pour fonder son temple , et qu'on les fît esquarrer. Nostre Seigneur ayant choysi nostre saint Apostre pour estre après luy la première pierre du fondement de son Eglise , il la luy fit esquarrer en croix : et de mesme que dessus une pierre fut escrite la loy mosayque , aussi sur cette pierre vivante fut escrite la loy evangelique. Si vous estes en doute comme il faut entendre cette loy evangelique, allés à cette pierre pour apprendre comme il faut croire : sur quoy je ne m'arresteray pas beaucoup pour le preuver amplement, ne m'estant proposé pour sujet de cetu, exhortation que la mort de S. Pierre, me contentant de vous apporter pour le présent une seule rayson, mais qui est fondamentale.
L'Eglise est une monarchie , et partant il luy faut un chef visible , qui la gouverne comme le souverain lieutenant de nostre Seigneur ; car autrement quand nostre Seigneur dit : Die Ecclesiœ (Dites-le à l'Eglise), à qui parlerions-nous, ou comment conserverions-nous l'unité de la foy ? Et quand une personne se voudroit émanciper, qui la pourroit réduire au bercail? Comment pourroit-on empescher qu'il n'y eust de la division dans l'Eglise? Autrement, lorsque (comme dit S. Hierosme) Totus or bis se Arianum esse miratus est (Tout le monde s'estonna de se voir dans l'heresie des Ariens), comment se fust-il converty ? Tout royaume divisé sera désolé, Omne regnum in se divisum desolabitur^. C'est donc chose certaine que l'Eglise doit avoir un lieutenant gênerai : or voyons maintenant quel il peut estre. Non autre certes que S. Pierre et ses successeurs ; et laisant à part le consen-
> S. Luc, XI.
122 SV:!t^ION
tement universel de tous les siècles, notamment des huit premiers, ainsi qu'il se voit clairement dans la Visible Monarchie de Scander, voicy une raison bien puissante ; poui ce que jamais il n'y a eu evesque qui aye pensé d'estre souverain et commun pasteur de toute l'Eglise, que les successeurs de S. Pierre, et jamais on n'a mis en doute, ny proposé qu'aucun autre le fust. Sur tout maintenant il n'y a evesque en tout le christianisme qui s'attribue celte qualité, et duquel on propose qu'il soit pasteur gênerai , sinon le Pape. Les hérétiques ne veulent point de chef , et partant ils ont esté divisés en tant de sectes. Les catholiques reconnoissent le Pape pour le père commun, et le chef unique visible de toute l'Eglise. Les schismatiques n'en reconnoissent point. Que dirons-nous donc? Il n'y en a point qui aye jamais prétendu de l'estre , que les successeurs de S. Pierre : il n'y en a point qui le prétendent , il n'y en a point de qui on aye jamais eu cette pensée, que du Pape : c'est ime des vérités que l'Eglise a ton sj ours creuës, et d'autre part il faut qu'il j" en aye un ; donc c'est luy sans doute. C'est luy duquel parf: S. Hierosme en l'Epistre à S. Damase , où il dit : Non noi Vitalem ; Meletium respuo , ignoro Paulinum. Quicwnqit tecimi non colligit , spargit ; hoc est, qui Christinon est^ Anti-Christi est.
Mais l'on me demandera pourquoy S. Pierre met le siège ^e la lieutenanee de noslre Seigneur à Rome, puisque nostre Seigneur estoit mort en Hierusalem; larayson est bien aysée adonner : c'est que Dieu avoit dessein de prendre les Gentilz pour son peuple , abandonnant l'ingrate nation des Juifs , aon en la destituant des secours nécessaires pour son salut, mais luy estant les privilèges qu'il luy avoit concédés , desquelz elle s' estoit rendue indigne. Ne sçavés-vous pas ce que les apostres S. Paul et S. Barnabe disent es Actes, parlant aux Juifs * : Vobisprimum oportebat loqui verbum Dei, sed « Act., XIII.
quia repellitis illud, ecce convertimur ad gentes (Il falloit premièrement vous prescher la paroUe de Dieu , mais parce que vous la rejettes , voicy que nous Talions annoncer aux Gentilz) . Et ne sçavés-vous pas ce que disoit Osée en son second chapitre? Et dicam non populo meo : Populus meus es tu; et ipse dicet : Deus meus es tu (Je diray au peuple qui ne m'appartenoit pas : Tu es mon peuple ; il me respondra : Vous estes mon Dieu) ? C'est de quoy parle S. Paul en son neuviesme chapitre de l'Epistre aux Romains. Comme donc noslre Seigneur mourut en Hierusalem, afin que la loy sortist de Sion , et la parolle du Seigneur de Hierusalem, Ut de Sion exiret lex , et verbum Dominl de Hierusalem *, pource qu'elle estoit le chef de la Judée; ainsi voulut-il transférer le siège de son Eglise à Rome , chef de la gentilité , afin de dire populo non suo : Populus meus es tu (à ceux qui uestûient pas son peuple : Vous estes mon peuple). A Rome donc est mort S. Pierre, vraye pierre non pas fondamentale première , mais deuxième ; car nostre Seigneur est cette grande, première angulaire pierre fondamentale , non seulement de l'Eglise militante , mais encore de la triomphante. S. Pierre est pierre fondamentale fondée sur la première, et seulement pour l'Eglise militante; pierre ferme , rocher asseuré au milieu de la mer de ce monde, et lequel plus il est haltu, moins change-il de place.
C'est assés parlé sur la mort de S. Pierre ; que vous laisscray-je, pour prattique? La première chose à quoy je vous exhorte est de remercier Dieu de ce qu'il nous a donné une telle pierre, sur laquelle nous appuyant, nous ne tomberons jamais. Et la seconde , pour la reformation de ncstre enten- -demcnt, je desirerois que nous fussions simples et fermes en la foy que la sainte Eglise nous enseigne, croyant fermement tout ce qui est escrit en cette pierre; car je vous ay dit que la loy evangelique y estgit esciite. Croyons doncques
» Mich., lY.
simplement, et sousmeltons nostre entendement à la foy que nostre Seigneur a fondée sur cette pierre ; car les portes d'enfer ne prévaudront pas contre elle : Portœ inferi non prœvalebunt adversus eam. Christus rogavit pro Petro ut non deficeret fides ejus * (Nostre Seigneur a prié pour saint Pierre , afin que sa foy ne defaillist point) : c'est le chef de l'Eglise qui est la colomne et le firmament de vérité, comme dit S. Paul à son Timothée. Beatus vir qui allidet parvulos suos ad petram * (Bienheureux sera celuy qui brisera ses petits contre la pierre) , dit le Psalmiste. Quand il survient quelquesfois des fantaisies es choses de la foy , certaines petites suffisances , imaginations et pensées d'infidélité, que ferés-vous? si vous les laissés entrer dans vostre esprit, elles vous troubleront et osteront la paix ; rompes et venés fracasser ces pensées et imaginations contre cette pierre de l'Eglise, et dites à vostre entendement : Ah ! mon entendement, Dieu ne vous a pas commandé de vous repaistre vous-mesme. C'est à cette pierre et à ses successeurs à qui cela appartient; donc Beatus vir qui allidet parvulos suos ad petram (Bienheureux sera celuy qui brisera ses petits contre cette pierre) .
Les autheurs qui ont traitté de la nature des animaux disent que l'aigle a le bec si vif, et qu'il luy croist tellement, que souvent il Fempesche de prendre sa nourriture, et asseurent qu'il ne meurt jamais, sinon pour avoir le bec trop long et trop crochu. Ainsi me semble-t'il que font plusieurs, lesquelz n'ayant que trop de vivacité en l'entendement et pas assés de jugement, veulent néanmoins tout sçavoir, tout controller , et sur toutes les matières theologiques ; car la théologie , dit S. Hierosme , est une chose dont chacun se veut mesler : ilz ont la pointe de l'esprit trop longue , et partant ilz ne peuvent prendre la viande de la foy en la manière qu'il faut. Mais quel remède à cela? il faut qu'ilz fassent
1 s. Matth., XVI; S. Luc, XXII. — « ITimot., III; Psal. GXXXVi.
POUR LE JOrR DE SAINT PIERRE. 1 2r>
ce que dit S. Augustin que fait l'aigle , lequel rompt et casse la pointe de son bec en le frappant contre la pierre ; après quoy estant délivré de cet empeschement , il commence à mieux manger : ainsi voudrois-je que ceux qui pensent sçavoir quelque chose , et lesquelz appuyés sur cette imagination , laissent croistre la pointe et vivacité de leur esprit , par un certain raisonnement humain, si longue, que par une certaine présomption d'eux-mesmes ilz ne veulent plus recevoir la sainte doctrine de l'Eglise , viennent briser leur raisonnement contre cette pierre : Beatusvir qui allidet parvulossuos adpetram. Et notés que le Psalmiste ne dit pas simplement Parww/os (Petits), mois Parvulos suos (Ses petits) ; pourquoy? parce que les pensées d'infidélité sont nostres , et les pensées de fidélité sont de Dieu : Non sumus sufficientes cogitare aliquid ex nobis tanquam ex nobis, sed cmnis sufficientia nostra ex Deo est * (Nous ne sommes pas suifisans de concevoir une bonne pensée de nous-mesmes , comme de nous-mesmes, mais toute nostre suffisance vient de Dieu). Ne gardons jamais les cogitations de la foy qui ne sont pas de Dieu , ny fondées sur la pierre de l'Eglise catholique; mais brisons-les, et rompons leurs pointes contre cette pierre, c'est à dire avec l'authorité apostolique de l'Eglise.
Mais outre ces pensées qui senties petits de l'entendement
dont parle le Psalmiste , il y a d'autres petits de la volonté ,
qui sont nos péchés , desquelz encore je dy : Beatus vir qUi
allidet parvulos siws ad petram (Bienheureux qui brisera
ses petits contre la pierre) ; car Dieu a donné à cette pierre
'la force et le pouvoir de remettre et oster les péchés ; et quand
[ on vient aux pieds du prestre pour les confesser , qu'est-ce
i autre chose, sinon apporter les petits de sa volonté à la
pierre? Et notés encore (mes chers Auditeurs) qu'il dit :
Parvulos suos (Ses petits), pour nous monstrer qu'il ne faut
« Il Cor., m.
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pas attendre que nos péchés soient invétérés pour les confesser; car quand ilz sont invétérés, il est très-difficile de les bien déclarer, et encore plus de s'en amender. Quoniam tacid (dit David), inveteraverunt ossa mea. Confessons-nous donc souvent, puisque nous péchons souvent; brisons nos péchés dés leur commencement contre cette pierre.
Je sçay que vous désirés tous extrêmement la paix ; c'est pourquoy je vous diray avec le Prophète royal : Si vous la voulés obtenir, adressés-vous à Dieu par prières et oraysons, Rogate quœ ad pacem siint Hierusalem; aymés-le de tout vostre cœur, servés-le fîdellement, évités soigneusement tout ce qui le p(Mi i Jiiser, et par ce moyen vous obtiendrés la paix; car il dit : Pax multa diligentibus legem Dei, et non est mis scandalum (Ceux qui ayment la loy de Dieu jouyssent d'une grande paix , et jamais aucune chose ne leur peut nuire). Or puisqu'il n'y a personne si saint, qui ne contrevienne quelquesfois à la loy de Dieu , au moins tesmoignons que nous aymons cette loy en demandant pardon à Dieu , et venant briser nos péchés par la confession et pénitence aux pieds du prestre, comme à une pierre fondée sur la pierre de la foy : Beatits vir qui allidet parvulos suos ad petram.
Enfin je desirerois que nous fussions tous crucifiés à l'exemple de S. Pierre : la guerre, la pauvreté et les autres misères nous crucifient, il est vray, mais elles nous crucifient comme le mauvais larron , et non comme S. Pierre ; c'est à dire qu'au lieu de profiter de ces maux , nous en empirons. Ha ! S. Pierre est crucifié de la croix de Jesus-Christ. Il ne suffit pas de prendre sa croix, mais il faut encore suyvre nostre Seigneur ; car après qu'il a dit : Tollat crucem suam, il adjouste : Et seqnatur me : alors la croix nous seroit douce, alors nous treuverions la vie en la mort, et les consolations es adversités.
Quand ITelie, fuyant la persécution de Jesabel, eut fait i ne journée de chemin, se treuvant sous un genévrier, il est i i It qu'il demanda à Dieu de mourir , luy disant : Seigneur , 1 tHirés mon ame , il me suffit : Petivit animœ suœ ut more- Mitur, et ait : Sufficit mihi, Domine, toile animam meam. iinsi j'estime que S. Pierre se treuvant sous la croix, ô ffu'il fut content lorsqu'il vid le commandement que nostre Seigneur luy avoit fait de le suivre, accomply ; lors il vid ses désirs satisfaits : aussi sitost que nostre Seigneur le rencontrant, luy eut dit qu'il seroit derechef crucifié , il retourna tout incontinent dedans cette ville , à cause du grand désir qu'il avoit d'estre à l'ombre de ce saint arbre de la croix ; il ne dit rien à son divin Maistre , et ne s'arresta point à s'entretenir davantage avec luy , ains s'en retourna au mesme instant. Mais ne pensés-vous pas qu'il dit alors comme l'Espouse du Cantique : Sub umhra illius, quem desideraveram, sedi, et f nie tus ejus dulcis (Je me suis assis à l'ombre de celle que j'ay désirée , ô que son fruit est doux) l et quel est ce fruit? c'est la vie éternelle : donc assouvy de tous ses désirs, je crois qu'il répéta encore comme Ilelie : 11 me suffît. Seigneur, tirés mon ame : Sufficit mihi. Domine, toile animam meam. On treuve que S. André son frère vescut deux jours sur la croix, enseignant le peuple, monstrant bien que cet arbre estoit l'arbre de la vie, et que sur cet arbre la mort avoit esté vaincue ; de manière que je pense qu'à l'exemple d'Helie , S. Pierre demanda à nostre Seigneur qu'il retirast son ame : Petivit animœ suœ ut moveretur. Ainsi puissionsnous tous mourir (mes chers Auditeurs) crucifiés en la croix de nostre Seigneur, afin de suyvre en la vie éternelle celuy que nous suivrons en la mort : Quis dabit nobispennas velut columbœ (Qui nous donnera des aisles pour le suivre comme à une colombe) ? 0 glorieux Apostre ! impetrés-nous la grâce d'appuyer tousjours nostre foy sur l'Eglise , laquelle estant fondée sur vous après nostre Seigneur, comme sur une pierre
ferme , est la vraye colomne et le firmament de vérité. Je sousmetz tousjours à vos pieds ce que jamais je diray en la chaire , et hors d'icelle ; car vous estes cette pierre sur laquelle a esté fondée l'Eglise de Jésus-Christ, auquel soit honneur et gloire par tous les siècles des siècles. Amen,