‹ Œuvres complétes Volume 5Chapitre 14 sur 54 · POUR LE JOUR DE LA VISITATION DE NOSTRE DAME · texte numérisé non relu

POUR LE JOUR DE LA VISITATION DE NOSTRE DAME

Exurgens Maria abiit in montana cum festinatione in civitatem Juda. Luc, !•

Marie se levant s'en alla hastivement par les montagnes en une ville de Juda.

Nostre tres-aymable et non jamais assés aymée Dame et Maistresse la glorieuse Vierge, n'eut pas phistost donné consentement aux paroîles de Tarcbari^e S. Gabriel, que le Oiystere d( ^ rincarnation fut accomply en elle ; et ayant appris par le mesme archange que sa cousine Elizabeth avoit c onceu un filz en sa vieillesse , elle la voulut aller visiter, à dt ssein de la servir et soulager en sa grossesse : et sçachant que c'estoit le vouloir divin, elle se levapromptement, ditl'evAn* geliste S. Luc, et sortit de Nazareth, qui estoit une petite ville de Galilée, où elle demeuroit , pour s'en aller en la maison de Zacharie, et chemina hastivement par les montagnes de Juda , et entreprit ce voyage , quoy que long et difficile , dautant que (comme disent plusieurs autheurs) la ville en laquelle demeuroit Elizabeth estoit esloignée de Nazareth d'environ vingt-sept lieues ; d'autres disent un pou moins : mais c'estoit tousjours un chemin assés long et difficile , parce que c'estoit par des montagnes, pour cette tendre et délicate Yierge, laquelle se sentit poussée par une secretfo inspiration de faire cette visite. Et se faut bien garder de penser qu'elle y allast poussée de quelque curiosité de voir s'il estoit bien vray ce que l'ange luy avoit dit; car elle n'en doutoit nullement, ains estoit tout asseurée que la chose

« Fidellement recueiUy par les Religieuses de la Visitation Sainte Marie d'Annessy (Edit. de 1641 et 4e lûiS).

estoit telle, qu'il luy avoit déclaré. Ce que je dy dautant qu'il y en a eu de si téméraires, qu'ilz ont voulu soustenir qu'il s'estoit treuvé en son dessein quelque sorte de curiosité, parce que c'estoit une merveille non oùye , que sainte Elisabeth laquelle n'avoit jamais eu d'enfans, estant stérile, eust conceu en sa vii illesse ; ou bien , disent-ilz , il se peut faire qu'elle eust quelque doute de ce que l'ange luy avoit dit. Certes, cela ne peut estre ; S. Luc les condamne , et réfute leur opinion, quand il dit que sainte Elizabeth voyant entrer la Vierge, s'escria : Vous estes bienheureuse, parce que vous avés creu. Beat a quœ credidisti.

Ce ne fut donc point la curiosité , ny aucun doute de la grossesse de sainte Elizabeth, qui luy fit entreprendre ce voyage, mais bien plusieurs belles, utiles et tres^aggreables considérations, lesquelles je declareray briefvement en cette petite exhortation.

Premièrement, elle y alla pour voir cette grande merveille, et se resjouyr avec cette Sainte de la grâce que Dieu luy avoit faite de luy donner un filz en sa stérilité, et la faire concevoir en sa vieillesse ; dautant qu'elle sçavoit bien quec'estoit pour lors une chose blasmable d' estre inféconde, et fut poussée par un motif de charité à entreprendre ce voyage, afin d'aller servir, secourir et soulager celte bonne femme en sa grossesse.

Secondement, elle la visita, affîn de luy révéler ce tant haut et incomparable mystère qui s'estoit fait en elle par l'opération du saint Esprit , parce qu'elle sçavoit bien que sa cousine Elizabeth estoit une personne juste , fort bonne, craignant Dieu, et laquelle desiroit grandement la venue du Messie promis en la loy pour rachepler le monde, et que ce luy seroit une grande consolation de sçavoir que les promesses de Dieu estoient accomplies, et que le tems désiré par les patriarches, et prédit par les prophètes, estoit venu.

Troisièmement, elle y alla pour redonner, par l'entremise de son Filz, la parolle à Zacharie, qui l'avoit perdue par son

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incrédulité aux parolles de l'ange , lorsqu'il luy dit que sa femme concevroit un filz qui se nommeroit Jean.

En quatrième lieu, elle sçavoit que cette visite apporteroit un comble de bénédictions à cette maison de Zacharie , lesquelles redonderoient jusques à Tenfant qui estoit dans le ventre de sainte Elizabeth, et qui par sa venue seroit sanctifié.

Or ces raysons, et plusieurs autres que je pourrois rapporter, monstrent assés que nostre Dame et glorieuse Maistresse n'entreprit ce voyage que par un secret mouvement -de Dieu , qui vouloit par cette visite donner commencement au salut des âmes, en la sanctification du petit S. Jean.

0 certes, il est indubitable que ce fut une tres-ardente charité, accompagnée d'une très-profonde humilité, qui luy fît passer avec cette vistesse et promptitude les montagnes de Judée. Ce furent donc ces deux vertus qui la poussèrent à faire ce voyage et luy firent quitter sa petite ville de Nazareth ; car la charité n'est point tardive, ains elle bondit dans les cœurs oii elle règne et habite, elle veut tousj ours faire des bonnes œuvres : Nescit tarda molimina sancti Spiritus gratia\ dit S. Ambroise. C'est pourquoy la très- sainte Yierge, qui en estoit toute remplie, ayant l'amour mesme dans ses entrailles , estoit en de continuelz actes de charité , non-seulement envers Dieu , avec lequel elle estoit unie par le lien de la plus parfaitte dilection qui se puisse jamais dire ; ains encore envers le prochain qu'elle aymoit en un degré de très-grande perfection , ce qui luy faisoit ardamment désirer le salut de tout le monde et la sanctification des âmes. En sçachant qu'elle pouvoit coopérer à la sanctification de S.Jean, encore dans le ventre de samte Elizabeth, elle y alla en grande diligence ; outre que la charité l'y faisoit encore aller, pour se resjouyr avec sa cousme de ce que nostre Seigneur avoit beny son ventre d'une telle bénédiction, que de

A S. Amb., liT. II sur saiut Luc

stérile et inféconde qu'elle estoit, elle avoit conceu celuy qui devoit estre le précurseur du Verbe incarné. Elle alloit donc s'en esjouyr avec elle, luy congratuler, et se provoquer Tune et l'autre à glorifier Dieu de ses miséricordes, et le remercier de tant de grâces et de bénédictions qu'il avoit versées sui elle, qui estoit vierge, luy faysant concevoir le Filz de Dieu par l'opération du saint Esprit, et sur sainte Elizabeih qui estoit stérile, la faysant concevoir miraculeusement, et par grâce spéciale, celuy (|ui devoit estre son précurseur.

Mais considérés, je vous prie, s'il eust esté raysonnable pe celuy qui esioit choisy pour préparer les voyes du Seigneur, fust demeuré entaché du péché ; c'est pourquoy nostre Dame alla promptement en la mayson de sainte Elisabeth , affin qu'il fust sanctifié, et que ce divin enfant qu'elle portoit dans ses pures entrailles, et auquel seul appartenoit la sanctification des âmes, pust faire en cette visite celle du glorieux S. Jean, le purifiant et retirant du péché originel. Ce qui fut fait avec une telle plénitude de grâce, qu'il y a plusieurs docteurs qui soustiennent qu'il ne pécha jamais, non pas mesme veniellement , bien que quelques-uns tiennent l'opiiion contraire. Ce fut donc , comme vous voyés , la charité |ui fut cause que la sainte Vierge coopéra à cette sanctifi- ,'ahon : mais ce n'est pas merveille que ce cœur sacré de lostre glorieuse Maistresse fust si remply d'?mour et de zèle pour le salut des hommes, puisqu'elle portoit dans ses chastes entj ailles la charité mesme, c'est à dire le Sauveur et Rédempteur du monde.

Ne vous semble- t'il pas que c'est à elle à qui l'on doit appliquer ces parolles du Cantique des Cantiques, où le divin Espoux descrivant les beautés de son Espouse en détail et par le menu, dit que son chef ressemble au mont Carmel, Cet put tuum ut Carmelus *? Le mont Carmel est un mont, lequel est tout couvert et diapré de fleurs tres-odoriferantes,

t cint., va.

et les arbres qui se treuvent sur ce mont ne portent que des parfums. Mais que signifient ce mont , ces fleurs et ces parfums, sinon la charité, laquelle estant comme une très-belle et odoriférante plante, produit toutes les fleurs des autres vertus dans l'ame qui la possède? car elle ne demeure jamais seule. Et bien qu'on approprie ces parolles du cantique à l'Eglise , qui est la véritable Espouse de nostre Seigneur, en laquelle, comme en un mont Carmel, abondent toutes sortes de fleurs tres-odoriferantes , c'est à dire toutes sortes de vertus, de sainteté et de perfection; si est-ce néanmoins que cela se peut encore entendre de la tres-sainte Vierge, qui est cette unique et parfaitte espouse du saint Esprit, laquelle ayant la charité à un si eminent degré, ressembloit au mont Carmel par les actes frequens qu'elle en produisoit ; de manière que cette sainte charité plantée au milieu de son cœur comme un bel arbre, exhaloit continuellement des odeurs, et jettoit des parfums d'une suavité incomparable.

Mais les rabbins et quelques autres docteurs semblent nous faire encore mieux entendre que le divin Espoux parlant du chef de son Espouse , entend parler de la charité , qui est la première et la plus excellente de toutes les vertus ; parce , disent-ils, quil le compare à l'escarlate, laquelle tire son prix de sa teinture. Et comœ capitis tui, sicut purpura régis vincta canalibus^; ou bien aux grains de la grenade qui sont rouges. Or qu'est-ce que tout cela, sinon la charité de la saintf Vierge naïfvement représentée, laquelle non seulement avoi la charité , mais elle l'avoit receuë en telle plénitude , qu'où pourroit dire en quelque façon qu'elle estoit la charité mesme ; dautant qu'elle avoit conceu dans son ventre celuy qui estoit tout amour, et lequel Favoit rendue l'amour mesme? tellement qu'on lui peut appliquer mieux qu'à nul autre ces parolles du Cantique des Cantiques , lorsque l'Espoux sacré contemplant sa bien-aymée en son doux repos, fut saisi d'une

« Gant., VII.

si grande complaysance , qu'il se prit à conjurer les filles de Hierusalem de ne la point esveiller, leur disant : Filles de Hierusalem, je vous conjure par les chevreuils des champs de ne pas esveiller ma bien-aymée, qui est en l'amour, qu'elle ne le veuille ou désire : Adjuro vos, filiœ Hierusalem, per capreas, cervosque camporum, ne suscitetis, neque evigilare faciatis dilectam, donec ipsa velit * : ou plutost, selon une «lutre version : Filles de Hierusalem , je vous conjure de ne pas esveiller la dilection et l'amour mesme , qu'elle ne le veuille , et celte dilection et amour est ma bien-aymée, c'est à dire la sacrée Vierge , qui non seulement avoit l'amour, ains estoit l'amour mesme ; c'est pourquoy Dieu l'a regardée avec une complaysance toute particulière.

Car qu'est-ce qui a jamais donné plus de complaysance à Dieu entre les pures créatures, que celle qui estoit accomplie entre toutes sortes de vertus, qui avoit une si ardente charité, et qui estoit douée d'une si profonde humilité, ainsi que tesmoignent les parolles qu'elle dit, lorsque sainte Elizabeth la loua, disant que son bonheur provenoit de ce que Dieu avoit regardé l'humilité de sa servante, et que pour cela toutes les nations la loùeroient et appelleroient bienheureuse : Quia respexit humilitatem ancillœ suœ;ecce enim ex hoc beatam me dicent omnes generationes ^. Mais pour oster de nos esprits tout sujet d'embrouillement, expliquons plus particulièrement comment ces parolles se doivent entendre.

Il y a plusieurs docteurs qui tiennent que quand nostre Dame dit que Dieu avoit regardé l'humilité de sa servante , elle n'entendoit pas parler de la vertu d'humilité qui estoit en elle , parce , disent-ilz , qu'encore qu'elle eust une trèsprofonde humilité, si ne s'estimoit-elle pas humble; et semble que cette parole eust esté contraire à l'humilité mesme. Si bien que quand elle dit que Dieu avoit regardé l'humilité de sa servante , elle entendoit parler de la vilité , bassesse et

* Gant., m. — « s. Luc, IL

abjection qu'elle voyoit en elle, en ce qui estoit de sa nature, et du néant d'où elle estoit sortie ; et que c'est en ce sens que se doivent entendre ces parolles, parce que le vray humble disent ces docteurs , ne croit ny ne voit jamais qu'il a cette vertu d'humilité. Toutesfois il y en a d'autres ([ui tiennent Topinion contraire, laquelle semble estre la plus probable , et ceux-là disent que nostre Dame , par les parolles qu'elle respondit à sainte Elizabeth, entendoit parler de la vertu d'humilité qui estoit en elle , et qu'elle connoissoit bien que c'estoit cette vertu qui avoit attiré nostre Seigneur dans ses tres-pures enli^ailles. Il n'y a donc point de doute qu'elle sçavoit bien que l'humilité estoit en elle ; de sorte que sans crainte de la perdre , elle parla ainsi parce qu'elle sçavoit bien que l'humilité qu'elle voyoit en elle n'estoit pas d'elle , ains qu'elle lui estoit donnée de Dieu, et que c'estoit un effet de sa grâce.

Hé ! ne voyons-nous pas le grand apostre saint Paul dire et confesser qu'il a la charité, avec des parolles si asseurées, qu'il sembloit qu'il parlast avec plus de présomption que d'humilité quand il disoit : Qui est-ce qui me séparera de la charité de Jesus-Christ ( Quis ergo nos separabit a charitate Christi) ? Sera-ce la tribulation , ou l'angoisse , la faim , la nudité, ou le péril, la persécution ou le glaive? Je suis certain qu'aucune chose, non pas mesme la mort, ne me pourra séparer de la charité de Dîjbu qui est en nostre Seigneur Jesus-Christ. Yoyés , je vous prie , avec quelle assurance parloit ce grand apostre , quand il protestoit que rien ne le pourroit séparer de la charité de son Dieu. Il falloit bien qu'il creust qu'il avoit la charité. Or certes il n'y a point de doute , bien qu'il faille entendre quand il disoit , qui est-ce qui me séparera de la charité de mon Dieu , qu'il s'appuyoit sur sa grâce.

Ainsi la glorieuse Vierge ne manqua point d'humilité, ny ne fît aucune faute contre cette vertu , quand elle dit que

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leu avoit regardé l'humilité de sa servante ; non plus que saint Paul quand il dit qu'aucune chose , non pas mesme la mort , ne le pourroit séparer de la charité de Jesus-Christ ; car elle sçavoit bien qu'entre toutes les vertus , l'humilité est celle qui a le plus de pouvoir d'attirer Dieu en nous. Et ne voyons-nous pas que le divin Espoux, au Cantique des Cantiques, après avoir considéré toutes les beautés particulières de son Espouse , ne fut point tant espris de son amour , que lorsqu'il vint à jetter ses yeux sur sa chaussure et sur sa démarche , ainsi qu'il tesmoigne par ces parolles : Quam pulchri sunt gressus tui in calceamentis , filia 'princi-pis * (0 fille du prince! que ta chaussure et tes démarches sont pleines de beauté) !

Ne lisons-nous pas de Judith^ lorsqu'elle alla treuver Holopherne, prince de l'armée des Assyriens, que nonobstant qu'elle fust extrêmement bien parée, et que son visage fust dotié de la plus rare beauté qui se peut voir, ayant les yeux estincelans , avec une douceur charmante , ses lèvres pourprines, et ses cheveux esparpilîés flottans sur ses espaules; toutesfois Holopherne ne fut pris, ny par les beaux habits, ny par les yeux, ny par les lèvres, ny par les cheveux de Judith, ny par aucune autre chose qui fust en elle; mais que quand il jetta ses yeux sur ses sandales, ou sa chaussure , qui comme nous pouvons penser, estoit recamée d'or d'une fort bonne grâce, il demeura tout espris d'amour pour elle * ?

Ainsi pouvons-nous dire que le Père éternel considérant la variété et beauté des vertus qui estoient en nostre Dame , il la treuva sans doute extrêmement belle ; mais lorsqu'il jetta les yeux sur ses sandales ou souliers, il en fut tellement espris, qu'il se laissa gaigner, et lui envoya son Filz, lequel s'incarna en ses tres-chastes entrailles. Et qu'est-ce , je vous prie, mes chères Ames, que ces sandales et cette chaussure de la Vierge nous représente, sinon l'humilité? car nous voyons

• Cant., VII. — 3 Judith., X.

que les sandales ou souliers sont les plus vilz accoustremens desquelz on se serve pour l'ornement du corps humain , parce qu'ilz sont tousjours contre terre , foulant la fange et la boue ; aussi est-ce le propre des âmes qui ont la véritable humilité d'estre tousjours basses et petites à leurs yeux, et se tenir sous les pieds de tout le monde; car cette vertu, qui est la base de la vie spirituelle, a cela de propre qu'elle veut tousjours estre contre terre en son néant et abjection : et c'est cette bassesse que Dieu regarda avec tant de complaysance en la sainte Vierge , et de ce regard procède tout son bonheur , ainsi qu'elle dit en son sacré Cantique : Quia respexit humilitatem ancillœ suce , ecce enim ex hoc beatam me dicent omnes generationes *, advoùant qu'à cause de ce divin regard elle sera publiée bienheureuse par toutes les créatures, de génération en génération.

Or soit qu'on suy ve l'opinion de ceux qui disent que quand la sainte Yierge dit que Dieu avoit regardé l'humilité de sa servante, elle faisoit reflexion sur elle-mesme , à cause de sa nature et de l'estre qu'elle avoit du néant d'où elle avoit esté tirée comme toutes les autres créatures, ou bien celle de ceux qui disent que la tres-sainte Yierge considérant sa vie , qui estoit toute sainte et toute pure, elle la treuva bonne, et voyant en soy l'humilité , elle peut dire véritablement en ce sens que Dieu avoit regardé son humilité : il est certain que tant en une manière comme en l'autre , elle parla tousjours avec tant d'humilité , qu'elle faysoit bien voir qu'elle tenoit tout son bonheur de ce que Dieu avoit jette les yeux sur sa petitesse; c'est pourquoy on lui peut très-bien approprier ces ])arolles de l'Espouse du Cantique * : Dum esset rex in accubitu suo , nardus mea dédit odorem suum ( Tandis que le roy estoit dans sa couche, mon nard a jette son odeur). Le nard est un petit arbrisseau qui ne s'esleve jamais en haut comme les cèdres du Liban , ains il demeure tousjours en sa

t S. Luc, L — » CanU, IL

bassesse, jettant son parfum avec tant do suavité qu'il resjouyt tous ceux qui Todorent. Certes nous pouvons bien dire que la sainte et tres-sainte Vierge a esté ce nard précieux; car elle ne s'est jamais eslevée pour aucune chose qui luy aye esté faite ou dite , ains elle est tousjours demeurée en sa bassesse et petitesse ; et comme le nard, elle a jette un parfum de si suave odeur, qu'il a monté jusques au trosne de la divine Majesté , qui en a tellement esté espris , qu'il a quitté le ciel pour venir icy-bas en terre s'incarner dans les tres-pures entrailles de cette Vierge incomparable.

Vous voyés donc , mes chères Seurs , combien l'humilité est aggreable à Dieu, puisque nostre glorieuse Maistresse fut choisie pour estre Mère de son Filz , parce qu'elle estoit humble : et de cecy nostre Seigneur mesme en rendit tesmoignage, lorsque cette bonne femme qui voyoit les miracles qu'il faisoit, s'escria à haute voix : Beatus venter qui teportavit , et ubera quœ suxisti * (Bienheureux est le ventre qui t'a porté, et les mammelles que tu as succées); à quoy il respondit : Quinimo beati qui audiunt verbum Dei , et custodiunt illud (mais plutost, bienheureux sont ceux qui entendent la paroUe de Dieu et la gardent) ; qui est autant comme s'il eust voulu dire : Il est vray que ma Mère est bienheureuse, parce qu'elle m'a porté en son ventre; mais elle l'est bien davantage , pour l'humilité avec laquelle elle a entendu les parolles de mon Père céleste , et les a gardées. Ce qu'il reconlirma encore lorsqu'on luy dit que sa Mère et ses frères l'attendoient , respondant que ceux-là estoient sa Mère et ses frères , qui entendoient la parolle de Dieu et la mettoient en effet : Mater mea , et fratres mei, hi sunt qui verbum Dei audiunt et faciunt : quicumque fecerit voluntatem Patris mei qui in cœlis est, ipse meus frater, soror, mater est *. Et bien qu'il dist cela, ce n'estoit pas qu'il ne voulust reconnoistre sa Mère , ains il nous vouioit faire

» S. Luc, XI. — * S. Mattiu, XII; S. Maïc, XIII.

entendre que ce n'estoit pas seulement pource qu'elle l'avoit porté en son ventre qu'elle estoit bienheureuse , mais beaucoup plus à cause de l'humilité avec laquelle elle faysoit la volonté de Dieu en toutes choses.

Je m'apperçois que l'heure va passer : c'est pourquoy il faut finir et parachever ce peu de tems qui me reste sur l'histoire de l'Evangile de ce jour ; car il est extrêmement beau et utile à entendre.

Saint Luc dit donc que la Vierge se leva hastivement et monta les montagnes de Judée , Exurgens Maria ahiit in montana cum festinatione iîi civitatem Juda , pour nous monstrer la promptitude avec laquelle on doit correspondre aux inspirations divines, parce que c'est le propre du saint Esprit , lorsqu'il touche un cœur, d'en chasser toute paresse et tepidité , dautant qu'il ayme la diligence et promptitude ; il est ennemy des remises et dilayemens en ce qui est de l'exécution des volontés divines. C'est pourquoy la Vierge se levé promptement et va hastivement par les montagnes de Judée, car l'enfant duquel elle estoit grosse ne l'incommodoit aucunement, à cause qu'il n'estoit pas semblable aux autres, ce qui faysoit qu'elle n'en recevoit pas l'incommodité des autres femmes , lesquelles ne peuvent marcher à cause de la pesanteur de l'enfant qui est dans leur ventre ; ce qui provient de ce que leurs enfans sont pécheurs : mais celuy de nostre Dame n'estoit point pécheur, ains le Sauveur des pécheurs, et celuy qui venoit pour oster les péchés du monde ; c'est pourquoy elle n'en estoit aucunement chargée, ains plus légère et plus habile à marcher. Et ce qui faisoit qu'elle marchoit ainsi hastivement, estoit sa pureté virginale qui l'incitoit à cela pour estre plustost retirée; car c'est le propre des vierges de demeurer cachées et retirées, et ne paroistre que le moins qu'elles peuvent parmi le tumulte du monde.

Estant donc arrivée elle entra en la maison de Zacharie,

î 40 SERMO?»

et salua sa cousine Elizabeth, Et intravit in domiim Zacha^ riœ et salutavit Elizabeth, Où vous remarquerés que TEvangeliste dit qu'elle salua sainte Elizabeth ; mais quant à Zacharie il n'en dit rien , dautant que sa virginité et pureté ne lui permettoit pas de parler aux hommes. Ce qui apprend aux vierges qu'elles ne sçauroient avoir trop de soin de conserver leur pureté.

Il y a mille beaux documens à tirer sur toutes ces choses ; mais je ne feray que passer pour parachever celte histoire. 0 quelles grâces et faveurs , mes chères Seurs , furent versées sur la maison de Zacharie , lorsque la Vierge y entra ! Si Abraham récent tant de grâces pour avoir receu trois anges en sa maison * , et si Jacob apporta * tant de bénédictions à Laban , qui pourtant estoit meschant homme ; si Loth fut délivré de l'embrasement de Sodome pour avoir logé deux anges ^ , et si le prophète Helie remplit d'hnyle tous les vaisseaux de la pauvre veufve* ; si Helisée ressuscita l'enfant ^e la Sulamite ^, et enfin si Obededon récent tant de faveurs du ciel pour avoir logé en sa maison l'arche d'alliance * : quelles et combien grandes pensés-vous que furent les grâces €t bénédictions dont la maison de Zacharie fut remplie , en laquelle entra l'Ange du grand conseil , ce vray Jacob et divin prophète , la vraye arche d'alliance , nostre Seigneur enclos dans le ventre de nostre Dame?

Certes, toute la maison en fut remplie de joye et d'allégresse : l'enfant tressaillit de joie ; le père recouvra la parolle ; la mère fut remplie du saint Esprit et récent le don de prophétie ; et voyant entrer cette sainte dame en sa maison , elle s'escria : Et unde hoc mihi , ut veniat Mater Dominimei ad me'' (D'où me vient cecy, que la Mère de mon Dieu me vienne visiter ) ? Mais remarqués qu'elle l'appelle iMere, avant qu'elle aye enfanté. Ce qui est contre la cous-

» Gen., XVIII. — * Ibid., XXIX. - 3 Idid., XIX. — * III Rois, XVII.— « IV Rois, IV. — • II Rois, VI. — 7 S. Luc, I.

POUR LA visrrATiorf. !4f

fume ordinaire ; car on n'appelle point mères les femmes , avant qu'elles n'ayent enfanté, parce que souvent elles enfantent malheureusement. Or sainte Elisabeth sçavoit bien que la Vierge enfanteroit heureusement , et partant elle ne fait point de difficulté de l'appeler Mère avant qu'elle aye enfanté , dautant qu'elle est assurée qu'elle le sera , et non pas mère d'un homme seulement, mais de Dieu , et par conséquent royne et princesse des hommes et des anges. Et c'est pourquoy elle s'estonna qu'une telle et si grande princesse la fust venue visiter. Vous estes bienheureuse, Madame, luy dit-elle , parce que vous avés creu à tout ce qui vous a esté dit , Beata qiiœ credidisti, quoniam perfîcientiir ea quœ dicta siint tibi a Domino, Et de plus, vous estes beniste par dessus toutes les femmes , Bencdicta tu inter mulieres. En quoy nous voyons en quel degré elle avoit receu le don de prophétie ; car elle parle des choses passées , présentes et futures. Mais remarqués ces parolles : Vous estes bienheureuse d'avoir creu à tout ce que l'ange vous a dit ; dautant que vous avés fait voir en cela que vous avés plus de foy qu'Abraham , parce que vous avés creu que la Vierge et la stérile concevroient , bien que ce soit une chose qui surpasse le cours de naturc\ Voyés donc comme elle sceut par esprit de prophétie les choses passées. Et pour ce qui devoit advenir, ne voit-elle pas par ce mesme esprit , que les choses qui avoient esté dite à nostre Dame par le Seigneur seroient accomplies en elle , et qu'elle seroit beniste entre toutes les femmes? Ne parle-t'elle pas aussi des choses présentes , l'appelant Mère de Dieu , adjoustant que l'enfant qu'elle portoil avoit tressailly de joye à son arrivée , Exultavit in gaudio infans in utero meo ?

Certes , ce n'est pas merveille si saint Jean tressaillit de joye à la venue de son Sauveur, puisque nostre Seigneur dit en parlant aux Juifs : Abraham voslre père s'est rcsjoùy, voyant en esprit prophétique mon jour advenir, que vous

voyés maintenant : Abraham pater vester exultavil ut vider et diem meum *. Et si tous les prophètes desiroient tant le Messie promis en la loy et se resjoùyssoient, sçachant que tout ce qu'ilz predisoient s'accompliroitensonjour, combien plus devons-nous penser que saint Jean fut remply d'allégresse , voyant ce vray Messie promis par les prophètes et tant désiré des patriarches, au travers du ventre de sa Mère, qui Testoit venu visiter, pour commencer par luy Tœuvre de noslre rédemption , le retirant du bourbier du péché originel !

0 combien , mes chères Seurs , devés-vous estre comblées de joye , lorsque vous estes visitées par ce divin Sauveur au tres-saint sacrement do l'autel , et par les grâces intérieures que vous recevés journellement de sa divine Majesté , par tant d'inspirations , et parolles intérieures qu'il dit à vostre cœur! Car il est tousjours à l'entour frappant et parlant à vous , aiïin de vous faire entendre ce qu'il veut que vous fassiés pour son amour. 0 que d'actions de grâces devésvous rendre à ce Seigneur , pour tant de faveurs ! ha ! que vous devés exécuter promptement et fidellement ses divines volontés !

La tres-sainte Vierge entendant ce que sa cousine Elizabeth disoit à sa louange, s'humilia, et rendit de tout la gloire à Dieu , et confessant que tout son bonheur, comme j'ay dit, procedoit de ce qu'il avoit regardé l'humilité de sa servante , elle entonna ce beau et admirable cantique qui surpasse tous ceux qui avoient esté chantés en l'ancienne loy par les autres femmes. 0 que ce cantique est bien plus excellent que celay de Judith *, et plus beau , sans nulle comparayson, que celuy que chanta la seur de Moyse, quand les enfans d'Israël eurent passé la Mer Rouge, et que Pharaon et les Egyptiens furent ensevelis dans les eaux % ou que celuy qui fut chanté par Debora et Barac, après que

' S. Jean, VIII. — « Judith, XVI. — ' Exode, XV.

Dieu leur eut donné la victoire de leurs ennemys* î en somme, il est plus beau que tous les cantiques qui ont esté chantés par Zacharie , par Simeon , et par tous les autres dont l'Escriture fait mention *.

0 filles de la Visitation de nostre Dame et de sainte Elizabeth, qui avés cette Vierge pour Mère, que vous devés avoir un grand soin de l'imiter, particulièrement en son humilité et charité , qui sont les deux vertus principales qui luy firent faire cette Visitation ! Vous devés donc reluire tout particulièrement en icelles , vous portant avec une grande diligence et allégresse à visiter vos seurs malades , faysant vostre possible pour vous soulager et servir cordialement les unes les autres en vos infirmités , soit spirituelles ou corporelles; et enfin, partout où il s'agit d'exercer l'humilité et la charité , vous vous y devés porter avec un soin et une diligence toute singulière. Car ce n'est pas assés pour estre filles de nostre Dame de se contenter d'estre dans les maisons de la Visitation , et porter le voile de religieuses : Ce seroit faire tort à une telle mère, ce seroit dégénérer de cette qualité de se contenter de cela; mais il la faut imiter en sa sainteté et en ses vertus. Soyés donc bien soigneuses de former vostre vie sur la sienne; soyés douces, humbles, charitables et débonnaires, et magnifiés en cette vie le Seigneur avec elle ; et croyés , mes chères âmes , que si vous le faites fidellement et humblement en ce monde, indubitablement vous chanterés au ciel avec la mesme Vierge : Magnificat anima mea DO' minum;ei bénissant par ce sacré cantique la divine Majesté, vous serés benistes d'elle en l'éternité de la gloire, oii nous conduise le Père, le Filz, et le saint Esprit. Amen.

« Juges, V. — 2 s. Luc, I et II.

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