DIEU 60IT BENT
SERUON
Congregati universi majores natu Israël, venertmt ad Samuelem in Bamatha, dixeruntque et : Constitue nobis regem ut judicet nos, sicut et universœ habent nationes, I Rec, VIII.
Tous les anciens du peuple d'Israël s'estant assemblés, vinrent à Samuel en Ramatha, et luy dirent : Establissés sur nous un roy pour nous juger, comme en ont toutes les autres nations.
L'esprit humain est tousjours troublé et inquiété, il est en de continuelles agitations en la recherche des biens mondains et apparens : ce qui fait que ne trouvant point de contentement en ceux qu'il rencontre, il demeure tousjours plein de trouble et d'inquiétude ; et pensant s'en affranchir en l'élection d'un vray bien, il vient parce moyen à se troubler davantage ; car pour l'ordinaire il se trompe en son choix , laissant les choses hautes et excellentes pour les basses , les utiles et les bonnes pour les mauvaises; tant il est sujet à estre séduit par les sens, qui luy font prendre le faux pour le vray : et de là naissent les continuelles inquiétudes que nous expérimentons en cette vie mortelle , et qui nous sont comme naturelles. Ce qui se void encore plus particulièrement au menu peuple et gens de basse condition , et aux esprits foibles qui n'ont point de courage et de générosité : car ilz sont tousjours en chagrin, dautant qu'ilz se voyent tousjours embarrassés de mille soins terrestres.
Nous voyons cette vérité claire et manifeste aux Israélites, peuple choisi et esleu de Dieu; car quel peuple, je vous prie,
» Fidellement recueilly par les Religieuses de la Visitation Sainte Marie d'Anncssy (Edit. de 1641 et de 1643).
a esté plus favorisé, aymé et caressé de Dieu que celuy d'Israëf ? Dieu le traittoit avec tant de bonté , que c'est merveille. Il le conduisoit par le désert avec autant de soin qu'une nourrice fait ses petits enfans , quand elle les mené esgayer par les campagnes. Mais ce peuple ingrat , grossier et mesconnoissant n'estoit point content de toutes ces faveurs, ains s'amusoit à la recherche d'un autre bien où il pust, selon qu'il s'imaginoit, trouver plus de suavité et de contentement ; et quoy que Dieu fust , par manière de dire , descendu du ciel pour eux , et leur eust donné des preuves plus que suffisantes de l'amour qu'il leur portoit , si ne laissèrent-ilz pas pour cela d'estre tousjours en inquiétude, pleins de murmure et de chagrin en la recherche d'un autre bien.
Grand cas de l'esprit humain ! Hz estoient dans le désert conduitz avec tant de soin par Moyse et Aaron ; Dieu leur fournissoit si abondamment toutes leurs nécessités : et nonobstant toutes ces grâces et faveurs, ce misérable peuple ne faysoit que murmurer, et se plaindre de ce qu'ilz n'avoient point de roy . Hé ! disoient-ilz , les autres peuples sont sous la juridiction des roys et des princes, ilz ont des sceptres et des couronnes impériales; mais quant à nous, nous sommes sans roy et sans loy.
0 peuple murmurateur et mgrat ! Dieu n'estoit-il pas leur roy, leur sceptre et leur couronne impériale? Le Dieu vivant, Roy souverain du ciel et de la terre , quoy qu'invisible , leur faysoit la grâce de les régir et gouverner : mais ilz ne se contentèrent pas de cela; ains continuant leur murmure , ilz demandèrent un autre roy, quoy qu'ilz eussent bien veu la tyrannie que les roys de la terre exerçoient sur leurs sujetz , ayant expérimenté le cruauté d'un Pharaon , roy des Egyptiens , bien contraire à la douceur de leur Roy invisible , nostre souverain Seigneur • et néanmoins ilz ne laissoient pas de penser et désirer de quitter ce Roy du ciel
ir,l SERMON
et de h terre pour en chercher un meilleur, quoy qu'en vain, parce que c'estoit rechercher l'impossible.
Or ce n'estoit pas qu'ilz fussent despourveus de roy ny de princes terriens, qui leur donnassent des loix, et qui eussent soin de leur conduite ; non certes , car ilz avoient Aaron , et ce grand prophète Moyse. Mais les roys , les juges , princes et conducteurs de ce tems-là, estoient les plus saints personnages d'entre le peuple, lesquelz Dieu choisissoit pour le conduire et gouverner , et leur communiquoit tellement son esprit , qu'ilz ne commandoient ny ordonnoient rien que ce qu'ilz scavoient estre de sa divine volonté , laquelle ilz apprenoient par le moyen des souverains prestres de la loy , ausquelz ilz s'addressoient , se tenant pour cet effet parmi le peuple comme des capitaines et gouverneurs, qui dependoient du domaine et souveraine authorité du Ïres-Haut, qu'ilz reconnoissoient pour le Roy souverain et unique Législateur.
Dieu voyant donc que son peuple ne cessoit de murmurer, fut enlîn tellement courroucé et indigné de cela, qu'il leur fit dire par son prophète Samuel , qu'il leur donneroit un roy. Vous ne vous contentés donc pas , dit-il , de ma conduite pleine de douceur et de debonnaireté ? vous voulés un roy terrien : ha ! je vous en donneray un qui vous conduira et vous donnera des loix que vous suivrés et observerés : car puisque vous vous plaignes que vous estes sans roy , et que vous estimés les autres peuples bienheureux , nonobstant qu'ils ayent des roys cruelz et tyrans, je vous en donneray un, et vous luy obeyrés ; car c'est bien la raison , que puisque vous voulés un autre roy que moy , vous gardiés et observiés ses loix et ordonnances.
Je me suis servy de cette histoire , afin de donner entrée au discours que j'ay dessein de vous faire sur le sujet de la s feste que nous célébrons aujourd'huy. Mais quelles estoient \ les loix et constitutions que ce roy devoit donner aux Israë-
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lites? Les voicy : Hoc erit jus régis qui imperoiurus est vobis : filios vestros tollet, et ponet in curribus suis,facietque sibi équités et prœcursores quadrigarum suarum, et constituet sibi tribiinos, et centuriones, et aratores agrorum siio- Tura, et messores segeturriy et fabros armorura et curruum suorum : Vous aurés un roy (dit Dieu par Samuel à ce peuple murmurateur , ingrat et mesconnoissant) pour vous commander , qui prendra vos fils , et les mettra à ses charriots , et en fera des cavaliers qui courront devant son carrosse ; il constituëici les uns capitaines et centeniers , et les autres il les prendra pour labourer ses terres, moissonner ses bleds , forger ses armes , et faire ses charriots : en somme , il vous les ostera , et s'en servira à quoy il voudra , et leur vie sera en continuelle servitude et esclavage. Il ne prendra point ceux que vous voudriés , mais ceux qu'il voudra ; et vous n'aurés pas le pouvoir de les employer et vous servir d'eux en ce que vous voudrés , parce qu'il vous les ostera et s'en servira en tout ce qu'il voudra. Filias quoqiie vestras faciei sibi unguent arias , et focarias, et panificas : Il prendra aussi vcs filles; les unes il les fera ses parfumeuses, les autres ses cuisinières, et les autres ses ]x)ulangeres ; et vous n'aurés point le pouvoir de luy dire : Je dédie cette mienne fille à faire cecy , ou cela ; car il les prendra et s'en servira en toutes les façons qu'il luy plaira.
Bien que cette prophétie , dite par Samuel aux Israélites, fust pour leur tesmoigner l'ire et l'indignation de Dieu contr'eux; si estoit-elîe néanmoins encore donnée pour une figure de ce que nostre Seigneur devoit faire en la loy de grâce parmi le peuple tres-chrestien , ses vrays enfans et sujets légitimes , ausquelz , comme leur roy , il devoit donner des loix , lesquelles ne sont autres que ses saints commandemens.
Or ce que faj'soit le roy à l'endroit des enfans des Israélites, nous représente très à propos les diverses vocations par les-
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quelles nostre Seigneur appelle ses créatures à son service , non point en usant de tyrannie, comme ce roy d'Israël; mais avec des attraitz pleins de suavité, et entrailles de miséricorde. Et cecy, il l'exerce à l'endroit de tous les chrestiens; mais , pour ne parler à cette heure que des femmes , nous dirons que la divine Providence en appelle plusieurs à son service : les unes il les fait ses parfumeuses , les autres ses cuisinières, les autres ses pannetieres et boulangères. Ce qu'il n'a pas fait seulement depuis qu'il a donné commencement à l'Eglise , après son ascension triomphante au ciel , mais encore durant le cours de sa tres-sainte vie. Ce qui se void particulièrement en l'admirable sainte Magdelene , de laquelle nous célébrons aujourd'huy la feste ; car elle fut comme la reine et maislresse de toutes les parfumeuses de nostre Seigneur , qui la choisit et appella à luy pour exercer cet office.
Mais considérons, je vous prie, en cette sainte, et en sainte Marthe , comme nostre Seigneur réduit toutes les vocations des femmes en deux principaux chefs , à sçavoir de parfumeuses et de cuisinières ; ce qui se rapporte à la vie active et contemplative.
Or quant à la grande sainte Magdelene , elle fut la parfumeuse de nostre Seigneur; office qu'elle exerça toute sa vie, portant tousjours avec soy des parfums pour oindre et embaumer son divin Maislre. Au jour de sa conversion , elle portoit de l'onguent précieux, duquel elle l'embauma chez le Pharisien * ; et quand elle l'alla treuver au souper qu'on luy fit en Bethanie, un peu avant sa Passion, après la resurection du Lazare, elle avoit sa boëte de parfum *; et allant au monument, elle estoit encore chargée d'onguens précieux^ : bref, partout et tousjours elle a fait l'office de parfumeuse, nostre Seigneur l'ayant choisie pour cela. Et sainte Marthe , qui estoit sa seur , fut la cuisinière de ce Roy souverain ;
» S. Luc, VII. — 8 s. Jean, XII. — » S. Marc, XVI.
rOUR LT^ JOUR DE SATNTK MAGDELENE. 167
car quand elle le traittoit, elle luy apprestoit elle-mesme son manger : et vous entendrés d'icy à huict jours le glorieux S. Luc, qui, voulant hautement louer cette sainte, dit qu'elle apprestoit le pain du Seigneur, et qu'elle le traittoit en sa maison, ayant un soin très grand que rien ne lui manquast en ce qui estoit du traittement qu'elle luy faysoit * ; si que nostre Seigneur, voyant qu'elle s'(empressoit beaucoup pour cela, l'en reprit une fois, comme nous verrons cy-apres.
Or l'une des choses qui fait le plus à la louange de la grande sainte Magdelene, est qu'elle vint à nostre Seigneur, et le suivit avec une pureté, charité et dilection incomparable; car nous ne treuvons point en l'Escriture sainte qu'elle l'allast treuver avec un amour qui fust tant soit peu intéressé , ny pour l'intérieur, ny pour l'extérieur ; ce qui ne se treuve point d'aucunes autres de celles qui ont suivy nostre Seigneur, ainsi que remarquent les Evangelistes. Les femmes qui le suy voient au Calvaire , c'estoit par pitié et compassion naturelle, qui faysoit qu'elles pleuroient sur luy : Plangebant, et lamentabantur eum^ ; dequoy nostre Seigneur les reprit, leur disant : Filiœ Hierusalem, nolite flere siipcrmej sed super vos ijpsas flete, et super filios vestros (Filles de Hierusalem , ne pleures point sur moy , ains sur vous et sur vos enfans). D'autres le suyvoient quand il preschoit; mais c'estoit pour quelque bien qu'elles en attendoient.
Cette pauvre Samaritaine n'estoit point, à la vérité, venue chercher nostre Seigneur ; mais estant attirée et alléchée par les offres et promesses de la vie éternelle qu'il luy lit, elle le suyvit, et se convertit à luy. Certes, elle montra bien après sa conversion l'amour qu'elle portoit à ce divin Sauveur, qui l'estoit venu chercher comme une brebis esgarée ; cai elle travailla beaucoup pour sa gloire, preschant hautemeni et hardiment qu'il estoit le Messie : Niimquid ipse est Christus, quia dixit mihi omnia quœcumque feci^7 et fut enquel-
« S. Luc, X. — « Ibid., XXIII. — » S. Jean, IV.
que manière cause de la conversion de la ville de Samarie.
La femme adultère vint , et fut amenée à nostre Seigneur toute honteuse , pleine de crainte et la teste baissée , et il la receut amoureusement , et luy pardonna son péché ^ ; la Cananée vint à luy, pressée de l'affliction de sa fille ; la femme hemorroïsse, pour recevoir la santé, qu'elle n'avoit pu recouvrer par aucun art ny remède. Bref, toutes ces femmes ont eu des attraits particuliers, et sont venues à nostre Seigneur avec un amour intéressé.
Mais la grande sainte Magdelene n'y vint point de la sorte , et nous ne treuvons en nul lieu de l'Evangile aucun trait d'amour propre, ny de recherche d'elle-mesme; ains elle vint treuver nostre Seigneur avec une pure et droite intention, non tant pour l'aymer, que pour le mieux aymer ; car au tems qu'elle vint à lui chez le Pharisien , elle l'aymoit desja, et sentoit que son cœur brusloit d'amour pour celuy qui l'altiroit et embrasoit d'une sainte dilection : Remit tuntur eipeccata midta, quia dilexit midtum (Plusieurs péchés luy sont pardonnes, parce qu'elle a beaucoup aymé) , dit nostre Seigneur. Elle vint donc à luy pour l'aymer encore davantage, et avec une sainte imprudence, ou (comme dit S. Augustin) avec une pieuse impudence, pia impudentia , elle entra en la maison de ce Pharisien , où elle eçavoit que son doux Maistre estoit , et se jettant à ses pieds , elle pleura ses péchés avec tant de contrition , qu'ils luy furent tous pardonnés ; et là elle regarda , et fut regardée du Sauveur , et par ce regard elle fut tellement navrée de son amour, qu'elle fit à cet instant une entière conversion et transformation de vie ; et non seulement cela , mais elle passa plus outre, et fit alors par la véhémence et force de l'amour , une transfusion de son esprit et de son cœur dans celuy de son Dieu , qui se communiqua à elle d'une façon si intime et abondante, que d'une grande pécheresse qu'elle estoit elle devint une grande
» s. Jean Vill.
POUR LE JOVn T^E SMXTF MAGPr.LENE. 1 69"
samtfc . je dy une grande pécheresse, car en louant c^ite Sainte, il ne faut pas estre flateur, et dire qu'elle n'estoit pas si grande pécheresse que le monde la croit ; on auroit tort d'user de ces termes, puisque nous ne les treuvons en aucun lieu de FEscriture sainte. Ouy bien , elle estoit pécheresse, les Evangelistes le disent , et il les faut croire : l'Eglise la met au nombre des pécheresses , et ne permet point qu'on la nomme vierge, ains elle deffend au jour qu'on célèbre sa feste, de dire l'antienne qui est propre aux vierges. Il n'y a donc point de doute qu'elle fut pécheresse , et qu'elle commit de grands péchés. Je sçay bien qu'elle n'estoit pas publique ; non , il ne faut pas penser cela : elle avoit trop de courage et de générosité pour estre ainsi abandonnée. Mais , helas ! elle avoit tellement plongé toutes ses affections, ses désirs et pensées dans la vanité et sensualité, que pour y estre ainsi entortillée , il ne se pouvoit qu'elle ne commist de grands péchés. Mais ayant treuvé le Sauveur de nos âmes, elle fit une si admirable conversion, que d'une carcasse puante et pleine d'infection qu'elle estoit, elle devint un vaisseau pur et net, propre à recevoir la liqueur tres-precieuse et odoriférante de la grâce, de laquelle par après elle parfuma son Sauveur : et celle qui par ses péchés estoit un fumier de très-mauvaise odeur, devint par cette conversion un très-beau lys, et une fleur de tressuave odeur; et dautant plus qu'elle estoit pourrie et puante par le péché, elle fut purifiée et renouvellée par la grâce, ainsi que nous voyons que les fleurs prennent leur accroissement et beauté d'une matière puante et pourrie : car plus la terre est remplie de fumier et de pourriture , plus aussi les fleurs qui y sont plantées croissent et deviennent belles.
Ainsi cette Sainte estant toute pourrie et infectée par le péché , elle devint après sa conversion de tant plus belle par la contrition et l'amour avec lequel elle fît pénitence; tellement que nous la pouvons très-justement nomii^er reyne de tous les chrestiens et enfans de l'Eglise, lesquelz sont divisés en trois
bandes, dont la première est des j ustes, la seconde des pécheurs penitens qui ne veulent pas mourir en leurs péchés, et la troisième des pécheurs obstinés et impenitens, qui ne se veulent point amender, et meurent dans leur iniquité. Or ce n'est pas de ceux-là dont je veux parler; car telles sortes de gens n'ont plus de prétention pour le ciel ; l'enfer leur est préparé et sera leur héritage , malheureux qu'ilz sont.
0 certes , ce n'est pas de cette dernière sorte de pécheurs que sainte Magdelene est la reyne, ains de ceux qui veulent sortir de leur iniquité ; car elle qui a esté pécheresse, comme nous avons dit, ainsi que l'Escriture sainte nous l'enseigne, Mulier erat in civitate peccatrix , est sortie de son péché, et en a demandé pardon à son Dieu avec une vraye contrition et ferme resolution de le quitter, provoquant tous les pécheurs à imiter son exemple.
Et quant à sa pénitence, ô Dieu! combien a-t'elle esté grande et généreuse! combien a-t'elle pleuré ses péchés! que n'a-t'elle fait pour les effacer, et pendant la vie, et après la mort du Sauveur? Elle a jette des larmes en telle abondance , qu'elles ont surpassé celles de David , lequel disoit * : Lavabo per singulas noctes lectum meum, lachrymis mets Mratum meum rigabo (Je pleureray nuict et jour mon iniquité en telle abondance, que mon lict nagera dans le torrent des larmes que je respandray ) : ce qu'il disoit avec une emphase pathétique , pour monstrer la grandeur et l'amertume •de sa contrition et pénitence.
La pénitence des Ninivites fut si grande , que c'est chose admirable de voir ce qu'ilz firent. Les hommes de Ninive, dit l'Escriture , se revestirent de sacs, depuis le plus grand jusques au plus petit ; et la prédication de Jonas estant parvenue jusquesaurey, il descendit de son trosne, et se revestant d'un cilice , il s'assit sur la cendre. Bref, ilz quittèrent tous leurs habits de soye pour se revestir de la haire, et ceux
* Ps. VI.
qui poudroient leurs cheveux de poudre d'or les couvrirent de cendre. Hz jeusnerent tous, jusques aux petits enfans ; et ce qui est davantage , pour plus grande austérité , ilz firent encore jeusner leurs chevaux, leurs bœufs et autres animaux, en pénitence des fautes de leurs maistres.
Mais quoy que cette pénitence fut si grande et si générale, je treuve néanmoins que celle de sainte Magdelene Test encore plus; car comme elle avoit offensé Dieu de tout son cœur, de toute son ame et d'une grande partie des membres de son corps, aussi les employa-felle tous à faire pénitence, et la fît de tout son cœur, de toute son ame et de tout son corps, sans reserve quelconque , s'employant généralement et totalement es actes de pénitence : en quoy elle se peut bien nommer reyne de tous les pécheurs penitens , puisqu'elle les a tous surpassés en pénitence.
En second lieu , elle est aussi reyne des justes ; car bien qu'on ne la nomme pas vierge , si est-ce qu'à cause de l'excellente et eminente pureté qu'elle eut après sa conversion , elle doit estre appellée archi-vierge , dautant qu'elle estoit tellement purifiée dans la fournaise de l'amour sacré, qu'elle estoit restablie dans une excellente chasteté , et estoit douée d'un amour si parfait, qu'après la sainte Vierge, c'estoit elle qui aymoit plus nostre Seigneur : et l'on peut dire qu'elle l'aymoit autant, ou plus en quelque manière que les séraphins ; car s'il est vray qu'ilz ont un amour tres-parfait , c'est sans peine, et ilz le conservent sans crainte de le perdre. Mais cette Sainte Fa acquis avec beaucoup de travail et de soin, et l'a conservé avec crainte et sollicitude ; et en recompense de sa fidélité , Dieu luy donna un amour si fort et si ardent, et accompagné d'une si grande pureté, que tout ainsi que le divin espoux luy navroit continuellement le cœur, aussi luy navroit-elle le sien par des désirs, souspirs eteslans amoureux, et il est à croire qu'elle disoit souvent ces parolles de l'Espouse du Cantique des Cantiques : Qu'il me donna
un baiser de sa bouche ; Osculetur me osculo oris sui^ : baiser tant désiré de la nature humaine , et tant demandé par les patriarches et prophètes, qui n'estoit autre que l'Incarnation, et l'union de la nature divine avec l'humaine ; et c'estoit cette estroite union de Dieu avec la créature , après laquelle cette divine amante souspiroit. Voyés donc qu'elle est reyne des justes ; car qu'est-ce qui la pouvoit rendre plus juste que cette sainte dilection , avec sa grande humilité et componction, qui la faysoittousj ours demeurer aux pieds du Sauveur, lequel Faymoit de l'amour tendre et délicat dont il ayme les justes ; ce qui estoit cause qu'il ne pouvoit souffrir qu'on la touchast ou reprist de quelque chose, [sans prendre son party.
Regardés-la à la maison de Simon le Pharisien, lequel voulant faire du maistre, se prit à murmurer contre elle, taxant nostre Seigneur de ce qu'il la souffroit prés de luy ; de quoy il le reprit et luy monstra qu'elle le surpassoit en mérite et charité. Voyés-la encore aux pieds de son bon Maistre, pendant que sa seur sainte Marthe s'empressoit , pour apprester ce qu'il falloit pour le vivre de nostre Seigneur, auquel elle se plaint de sa seur comme la voulant blasmer de ce qu'elle ne faysoit pas comme elle : ce cher Maistre ne le peut souffrir, ains la reprit de son empressement, comme luy disant : 0 Marthe , garde-toy bien de blasmer Magdelene , laquelle n'a en soy aucune chose digne de blasme , ayant choisy la meilleure part; une seule chose est nécessaire, qui est celle que Marie a choisie : Porro unum est necessarium ; Maria optimampartem elecjit, quœ non auferetur ah ea;ei sçache que si tu la viens blasmer, tu encourras toy-mesme le blasme ; car tu t'empresses trop. Voyés donc comme nostre Seigneur Taymoit tendrement.
Apres qu'il eut esté crucifié , comme elle pleuroit au monument, il luy apparut en forme d'un jardinier, l'interrogeant pourquoy elle pleuroit : Muiier, quid ploras ^ ? comme ne iCant. 1.— «S.Jean, XX.
pouvant plus souffrir de se voir davantage cherché par cette sienne amante toute pure, laquelle à bon droit se peut nommer reyne de tous les chrestiens en la façon que nous avons monstre.
0 que vous serés heureuses, mes chères Ames, si vous l'imités ! car bien qu'elle donne exemple à tous les chrestiens de ce qu'ilz doivent faire, elle monstre plus particulièrement aux Religieuses comme il faut qu'elles fassent pour entrer en Religion , c'est à dire pour quelle fin elles y doivent entrer, qui ne doit pas estre seulement pour aymer Dieu, parce que tous les chrestiens le doivent aymer; car il faut de nécessité aymer Dieu pour estre sauvé. Mais dautant que l'on n'ayme pas Dieu dans le monde avec pureté, et que les tracas qu'on y rencontre refroidissent et mettent en hazard la charité , Ton entre en la religion , non seulement pour aymer Dieu , mais pour le mieux aymer ; non pour estre sauvé , mais pour estre mieux sauvé ; non pour plaire à Dieu , mais pour luy mieux plaire. L'on n'y entre point aussi pour avoir -des extases , des révélations ou suspensions d'esprit , parce que ces choses ne sont point nécessaires à nostre salut , ny requises pour entretenir et perfectionner nostre amour. Il y a beaucoup de Saints dans le ciel en de très-hauts degrés de gloire, qui n'ont jamais eu devisions ny de révélations; comme au contraire il y en a plusieurs aux enfers qui en ont eu. Ce n'est donc point, mes tres-cheres Filles, ce qu'il faut rechercher en la religion ; ains il faut venir, à l'exemple de la grande sainte Magdelene, pour y estre tousj ours basses, petites et humbles aux pieds de nostre Seigneur, comme nostre unique refuge.
Cette sainte fut admirable en cette prattique , parce que dés l'instant de sa conversion jusques à sa mort , elle ne quitta point les pieds de son bon Maistre. Je ne me souviens pas d'avoir veu en aucun lieu de l'Evangile , qu'elle soit jamais sortie de ses sacrés pieds. En sa conversion , elle se
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jettci à ses pieds , les lava de ses larmes , et les essuya de ses cheveux. Quand elle alla treuver nostre Seigneur au festin qui se fit après la résurrection de Lazare , portant sa boête de parfums et d'unguens précieux , elle se jetta encore à ses pieds. Il est vray qu'une fois elle prit la confiance d'espandre son nard, et rompre sa boête sur son précieux chef, afin que de là il se respandist sur son sacré corps et descendist par tout : mais elle s'estoit premièrement jettée à ses pieds , et puis elle y retourna promptement. Sur le mont Calvaire , lorsque ce divin Sauveur fut attaché à la croix, elle fut tousjours sous ses pieds; et quand on Fen descendit, ello gagna promptement ses sacrés pieds. En la résurrection, elle se jetta encore à ses pieds, les luy voulant baiser comme elle avoit accoustumé. En somme, elle ne les quitta jamais, ains elle y a tousjours tenu son cœur et ses pensées , vivant en très-profonde humilité et bassesse.
0 Dieu ! quelle plus grande erreur et tromperie se pourroit-il trouver , si quelqu'un vouloit , après quelques annéos de religion , comme parfait et prof es , se retirer des pieds de nostre Seigneur?
Un jour un grand serviteur de Dieu demanda à un bon religieux quel il desiroit estre toute sa vie. 11 respondit qu'il desiroit se tenir tousjours comme un petit novice , sousmis , mortifié , et sujet à de continuelles censures , reprehensions et mortifications, et en un mot qu'il ne vouloit jamais quitter les pieds de nostre Seigneur. 0 qu'il est heureux 1
Et que vous serés heureuses , mes chères filles , si toute vostre vie vous ne quittiés point ces sacrés pieds , vivant en humilité et sousmission, imitant et suyvant vostre reyne sainte Magdelene, et encore plus la Reyne de toutes les reynes, la sacrée Vierge nostre Dame et tres-chere Maistresse, à laquelle cette sainte fut si dévote qu'elle la suivit tousjours après sa conversion : elle l'accompagna à la mort de son Filz, quand on le mit au sepulchre et à son retour ; en somme ,
elle ne sortit point d'avec elle jusques à ce qu'elle s'en alla à la sainte Baume prés de Marseille , pour parachever sa pénitence, où elle mena une vie plus divine qu'humaine, estant eslevée au ciel sept fois le jour par les anges, sans que pour cela son cœur sortist des pieds de son doux Maistre. Ne venés donc pas en la religion pour y avoir des consolations , ains pour vous y humilier , et pour estre les pannetieres et cuisinières de nostre Seigneur , et ses parfumeuses quand il luy plaira , et non quand il vous plaira.
0 que vous serés heureuses, si vous faites un sacrifice entier de vous-mesmes à la divine Majesté, ne vous reservant l'usage d'aucune chose pour petite qu'elle soit î et c'est ce que Dieu demande de vous.
Nous voyons d'ordinaire que les hommes ayant receu quelque offense , veulent qu'on leur satisfasse , selon le tort qui leur a esté fait ; de manière que si on leur a desrobé un escu , ilz veulent qu'on leur rende un escu; si quelqu'un a porté dommage à un autre, l'on requiert satisfaction, à l'esgal de la perte qu'il a fait faire.
En l'ancienne loy , celuy qui donnoit un soufflet à son prochain estoit obligé d'en subir un autre, et celay qui arrachoit un œil ou une dent à son frère , on luy en pouvoit faire de mesme : Oculum pro oculo, dentempro dente restitue t.
Or bien que cette loy soit maintenant abolie entre les hommes , elle se prattique néanmoins tousjours entre nostre Seigneur et ceux qui se consacrent à son service , et il leur fait les mesmes demandes, à sçavoir, qu'on luy rende autant qu'on peut à l'esgal de la faute commise , c'est à dire , qu'il veut que nous fassions pour le moins autant pour luy que nous avons fait pour le monde. Ce n'est point trop exiger de nous que cela; car si nous avons tant fait pour le monde , nous laissant emporter à ses vains attraitz, que ne devronsnous faire pour les attraitz de la grâce , qui sont si doux et
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si suaves ? Certes , ce n'est point nous faire tort que de nous demander cela ; et comme Ton a employé son cœur , son ame, ses affections, ses yeux, ses parolles, ses cheveux et ses parfums pour le monde, il les faut aussi employer et sacrifier au service de ladilection sacrée, sans reserve quelconque. Il s'en treuve bien qui donnent leurs cheveux ; mais ilz ne donnent pas leurs yeux. D'autres donneront aussi leurs yeux; mais pour leurs parolles nullement. D'autres donnent bien les trois ensemble , mais ilz ne donnent pas leurs parfums. Or il ne faut rien reserver , et puisque vous avés tout donné au monde, il faut aussi tout donner à Dieu , et c'est ce qu'il requiert de vous.
Mais qu'est-ce que les cheveux? c'est la chose la plus vile et abjecte qui soit au corps humain ; c'est un excrément de la nature ; c'est une chose superflue et de nul prix , et vous voyés qu'on n'en tient compte, non pas mesme de ceux des Roys : car on les foule aux pieds, comme chose de nulle valeur. Et néanmoins l'esprit humain est si remply de vanité, qu'il constitue sa gloire en cela. Or maintenant nostre Seigneur vous les demande et veut que vous les luy donniés. Les cheveux nous représentent les pensées, c'est à dire, qu'il veut que vous n'en ayés plus que pour luy , et que vous retranchiés toutes celles qui sont inutiles et mauvaises, ne laissant plus courir vostre imagination après les choses vaines et frivoles du monde : il faut donc oublier toutes ces choses pour s'appliquer totalement à Dieu , lequel doit estre l'unique objet de vos pensées; les ramassant tout autour do luy, à l'imitation de l'Espouse sacrée du Cantique, qui avoit si bien resserré sa perruque , qu'il sembloit qu'elle n'eust qu'un seul cheveu, duquel elle blessoit le cœur de son Espoux, ainsi qu'il le tesmoigne luy-mesme par ces parolles : Vulnerasti cor meum , soror mea, sponsa, in uno crine colii titi (Tu m'as blessé le cœur, ma seur, mon espouse, par l'un des chevaux de ton colU
Mais ce n'est pas tout; il faut encore sacrifier ses yeux pourne plus rien voir que nostre Seigneur crucifié; ne vous en servant plus que pour son amour ; ne pleurant^ que quand la grâce vous y excitera , et non pour des bagatelles et tendretés pour lesquelles les femmes sont si sujettes à pleurer. Je voudrois bien faire telles choses , mais je ne peux ; Ton me contredit , Ton me corrige et mortifie : le remède à tout cela , c'est qu'il faut pleurer.
Vous verres une femme dans le monde toute espleurée, onluy demande : De quoypleurés-vous? Je pleure, dira-elle, parce que j'ay perdu mon procès. Quelle folie ! comme si par ses larmes la sentence devoit estre révoquée. Une autre pleure de ce que sa maison est bruslée. Hé 1 pauvres gens, pensés-vous esteindre par vos larmes le feu qui a desja bruslé vostre maison? Toutes telles et semblables larmes sont vaines et inutiles , et il ne s'en faut plus servir , ains mortifier généreusement ces tendresses et mollesses de l'esprit humain, pour faire vivre le surnaturel.
L'on connoist d'ordinaire par les yeux et par les parolles quelle est l'ame et l'esprit de l'homme, les yeux servant à l'ame comme la monstre à l'horloge : et c'est par les yeux , comme par les cheveux, que le divin Espoux dit au Cantique des Cantiques que son Espouse luy a navré le cœur : Vulnerasti cor meum, soror mea, sponsa, vulnerasti cor meum iji uno oculorum tuorum. Néanmoins les parolles qui sortent de la bouche expriment bien mieux les mouvemens et sen- Uimens du cœur , que ne font encore les yeux, et nous poujYons beaucoup plus offenser Dieu et le prochain par nos parolles que par nos regards : il les faut donc sacrifier à Dieu , et ne parler que quand l'obeyssance ou la charité le requerront ; ne nous servant plus aussi de nos yeux pour la suitte des inclinations humaines ; ne pleurant point de ces larmes tendres et naturelles. La grande sainte Marie Magdelene après sa conversion ne pleura qu'une fois de ses larmes V. 12
naturelles , et ce fut sur la mort de Lazare son frère : mais elles estoient tellement meslées de pieté, que nostre Seigneur les approuva; il en fut touché , se troubla, frémit et pleura, compatissant à la douleur de cette sienne amante. Il laissa , ainsi que remarque S. Jean, sortir des larmes de ses yeux, Et lacrymatus est Jésus , pour monstrer l'amour qu'il portoit à sainte Magdelene , laquelle hors celte fois ne pleura plus que des larmes de contrition , d'amour ou de douleur , pour l'absence de son bon Maistre.
Apres sa mort, elle s'en va pleurer au monument. Et pourquoy pleurés-vous , luy disent les anges? Mulier , quid plo^ /•«5? Helas ! dit-elle , ilz ont osté mon Maistre , et je ne sçay oùilzFont mis; Tulenmt Dominum meum, et nescio ubi posuerunt eum. C'est pourquoy je pleure , et ne cesseray de pleurer, jusquesàce que je l'aye rencontré. Maisvousyavés treuvé des anges. Cela ne me console point, dit-elle; car ce n'est pas les anges que je cherche, ains mon Maistre. Voyés, je vous prie , comme elle nous apprend à ne chercher que Dieu , et à ne pleurer sinon pour son absence causée par sno péchés, ou bien de quoy il est tant offensé, et si peu connu et glorifié du prochain ; et voila les sujetz pour lesquelz il faut jetter des larmes , et non pour des choses vaines et inutiles.
Avec ce que dessus, il faut encore offrir à nostre Seigneur le parfum. Qu'est-ce que le parfum ? C'est une chose excellente , et celuy qui est parfumé ressent quelque chose d'excellent. Or le parfum qu'il faut offrir à nostre Seigneur, c'est l'estime de nous-mesme ; parfum qui est si commun , qu'il n'y a personne qui se puisse dire exempt , parce que l'une des grandes misères de l'esprit humain est que chacun s'en fait accroire ; et vous ne sçauriés penser combien il est difficile de se faire quitte de ce parfum. L'on se souvient des maisons , des extractions ; l'on recherche si son grand et arrière-grand père n'est pas issu de la race d'Abraham ; l'on se sur- estime pardessus les autres, et l'on vient dire : Je suis
d'une telle maison , et celle-là d'une telle folie certes trèsgrande, et vanité insupportable. Or cette estime de soy-mesme est le parfum qu'il faut offrir à nostre Seigneur.
Il faut donc , mes chères filles , faire un sacrifice entier parfait de vos âmes , de vos cœurs , de vos yeux , de vos cheveux, de vos paroUes et de vos parfums à nostre Seigneur Jesus-Christ.
0 que vous serés heureuses , si vous faites ce sacrifice entièrement et parfaittement , ne vous servant plus de vos pensées , de vos parolles , de vos yeux ny de vos parfums , que pour le service de la dilection de vostre divin Espoux. Quant à ce qui est de l'estime de soy-mesme , ô ne vous souvenés-vous plus de quel lieu vous estes. Escoute , ma fille , preste-moy l'oreille , oublie la maison de ton père , ta patrie et ton extraction , et le roy convoitera ta beauté , dit le Psalmiste : Audi , filia, et vide, et inclina aurem tuam, et obliviscere populum tuum et domum patris tui, et concupiscet Rex decorem tuum *.
Il faut donc entrer avec une ferme resolution de mourir à toutes choses et à vous-mesmes , pour ne vivre plus qu'à Dieu. Renonces à vous-mesmes, portés vostre croix , et me suives, dit nostre Seigneur. La religion est un mont de Calvaire ; l'on ne vous y a pas receuës pour vous y donner des consolations. 0 non , certes ; l'on ne demande rien de moins de vous que d'estre crucifiées. En la religion l'on destruit , et l'on fait mourir la nature ; l'on contrarie les affections et inclinations , pour faire vivre et régner la grâce. En somme , l'on vous despoùille du vieil Adam , pour vous revestir du nouveau, et cela ne se fait pas sans souffrir : on ne vous le celé point , la perfection ne s'acquiert pas sans difficulté : il faut donc avoir bon courage en une si haute entreprise ; car il faut de nécessité faire une parfaitte abnégation et renonciation de toutes choses pour parvenir à la perfection,
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et ne faut penser plus au monde , ny aux maisons desquelles vous estes sorties , ny à vos parens. Je n'entends pas toutesfois que vous oubliés de prier Dieu pour eux ; mais hors cela , il n'y faut plus penser.
Ressouvenés-vous de ces parolles du grand Apostre : J'ay tellement mesprisé le monde , dit-il , que je le tiens comme un pendu : Mihi autem absit gloriari, nisi in cruce Domihi nostri Jesu Christi, per quem mihi mitndus crucifixus est, et ego mundo * ; Je suis crucifié au monde, et le monde m'est crucifié , je n'ay point de vie pour moy ny pour le monde ; car si bien je vis , je ne vis pas moy, mais c'est Jesus-Christ qui vit en moy. Considérés, je vous prie , les parolles de ce saint Apostre , et voyés comme elles vont croissant : Christo crucifixus sum, Je suis crucifié avec Jesus-Christ ; c'est pourquoy je peux dire maintenant que je vis , non point moy , ains que c'est Jesus-Christ qui vit en moy , Vivo autem jeun non ego , vivit vero iji me Christus ^. 0 que vous serés heureuses , mes chères filles , si vous mourés de la mort de S. Paul , pour vivre de sa vie, mourant à vousmesmes, afin que Jesus-Christ vive en vous.
Je vay finir en vous demandant quel nom vous voulés que je vous donne ? Marie, me dirés-vous. Marie signifie estoille de mer , ou mère amere , dame exaltée , ou illustrée. Puissiés-vous donc, mes tres-cheres filles, estre toutes des Maries, c'est à dire , des lumières par vos bons exemples , et par vos prières aydés les autres à parvenir au port de salut. Soyés aussi des mers , pour recevoir les amples bénédictions que Dieu communique aux âmes qui se dédient à son service ; mais soyés mers ameres, avalant et dévorant toutes les diffîcullés qui se rencontrent en l'exercice de la vie spirituelle. Soyés dames exaltées pour avoir excellemment mortifié vos passions et appetitz , vos sens et inclinations , leur commandant d'un pouvoir absolu : soyés illustrées par la lumière
»Gal.,Vl.— «Gai., I!.
POÎin LE JOUR DE SAINTE l\rAGnErENE. 181
céleste , et illustratrices par une vraye humilité et mortification.
Et pour conclurre ce discours, je vous souhaitte les bénédictions de sainte Marie Magdelene , non point ses extases et ravissemens, ny d'estre eslevées tous les jours au ciel par les anges , comme elle estoit à la sainte Baume , ny de jetter une grande abondance de larmes, ny celle du don trèsexcellent de la contemplation : non , mes chères filles , ne faites point les contemplatives ny les extatiques ; mais bien je vous souhaitte de demeurer tout le tems de vostre vie à son exemple petites et humbles aux pieds de nostre Seigneur , et d'avoir un grand courage pour dévorer toutes les difficultés qui vous pourroient empescher de jouyr de sa douce présence , et qui vous pourroient tant soit peu séparer de luy. Cherchés-le donc tousjours et ne cessés jusqu'à ce que vous l'ayés trouvé ; cherchés-le pendant cette vie mortelle , non point glorifié , mais mort et crucifié ; préparés vos espaules pour porter volontiers sur icelles la croix et le crucifié. Il sera pesant, il est vray; mais bon courage, il vous fortifiera pour le porter. )
Voyés sainte Magdelene , qui vous provoque par son | exemple ; elle le cherche dans le monument , et le demande v au jardinier : Hé ! dit-elle , monsieur, si vous l'avés pris, dites-moy où vous l'avés mis , et je l'emporteray : Domine, si tu sustulisti eum , dicito mihi uhi posuisti eum, et ego mm tollam. Mais qui luy eust dit : Il est parmi les Juifs et les soldats , et vous n'estes qu'une femme , comment ferésvous pour l'emporter? ODieu, eust-elle dit, ne craignes point; car je Tiray prendre au milieu des Juifs, et je l'emporteray : je me sens assés de force pour cela. Mais celuy que vous cherchés est mort ; comment le pourrés-vous porter? car un corps mort est tres-pesant. 0 certes, eust-elle respondu, l'amour me donne assés de force pour l'aller prendre et l'emporter.
182 SEUMON
Enfin ce jardinier, quiestoit celuy-là mesme qu'elle cherchoit, ne pouvant laisser plus longteras navré de son amour le cœur de sa fîdelle amante, luy dit : Marie, Maria ; et elle toute illuminée le reconnoissant , luy respondit : Rabboni, Mon Maistre , demeurant toute accoisée et resjouye.
Allés donc à la bonne heure, mes chères filles, avec sainte Magdelene chercher le Sauveur crucifié ; ne craignes point de l'emporter , et de vous en saisir par tout où vous le treuverés ; ne vous estonnés point de sa pesanteur ; car si bien il vous semble que vos espaules soient trop foibles pour emporter un mort crucifié , aggrandissés vostre courage et ne aissés de prester vos espaules ; car la glorieuse sainte Magdelene vous viendra au secours , et joignant ses espaules aux vostres , et son amour avec le vostre , vous triompherés et demeurerés victorieuses de toutes les difficultés ; et serés ' bienheureuses , si le Sauveur , qui sera tesmoin de vos labeurs et travaux pris pour son amour, vous appelle enfin par vos noms, Marie, ame forte, vaillante, courageuse et persévérante; et vous, comme Marie, luy respondrés : Rabboiii, Mon Maistre; Maistre que nous devons suivre, et auquel nous nous devons conformer , et avec lequel nous devons estre crucifiés en cette vie , pour estre glorifiés avec luy en Teternité de la vie bienheureuse , pour avec sainte Magdelene chanter les cantiques de Tamour éternel par tous les «ecles des siècles. Ainsi soit-il.
DIElJ SOIT FENY.
POUR LE^XIl* DIMANCHE T)'APRr.S LA PENTECOSTE. 183