POUR LE DOUZIEME DIMANCHE D'APRES LA PENTECOSTE
Beati oculi qui vident quœ vos videtis. Luc , X. Bienheureux sont les yeux qui voyent ce que vous voyés.
En ce délectable séjour que Dieu i)repara pour nos premiers parens , et puis pour tous nous autres , si le péché ne nous en eust chassés, il y avoit un fleuve pour arrouser cette benitte contrée, lequel sortant de là, se departoit en quatre diverses courses. Ainsi il me semble, Messieurs, que l'Evangile du jourd'huy soit un vray fleuve, arrousant en cette journée toute l'Eglise, vray Paradis terrestre, de célestes pensées, de considérations dévotes, et divines consolations; duquel fleuve nous pouvons bien dire : Fluminis impetus lœtificat civitatem Dei (L'impetuosilé du fleuve resjouyt la cité de Dieu). Les quatre bras desquelz il se sépare, sont quatre principaux documens qu'il contient : le premier, de bien croire : Beati oculi qui vident ( Bienheureux les yeux qui voyent ce que vous voyés) ; le second, de bien espérer et désirer : Domine, quid faciendo vitam œternam possidebo (Seigneur, que dois-je faire pour obtenir la vie éternelle) ? le troisième, de bien aymer et garderies commandemens : In lege quid scriptum est? Diliges Dominum Deum tuum (Qu'est-il escrit dans la loy? Tu aymeras le Seigneur ton Dieu) ; et finalement le quatrième, de l'usage des Sacremens : Samaritanus misericordia motus alligavit vulnera ejus, infundens oleum et vinum (Un Samaritain esmeu de compassion resserra ses playes, et y mit de l'huyle et du
* Pris sur l'original escrit de la main de l'autheur (Edit. de 1641 et de 1648).
vin). C'est de ces quatre fleuves que je voudrois bien vous faire boire maintenant; mais ny je ne le puis faire, ny il ne vous profiteroit de rien, si nostre Seigneur n'y apporte sa bénédiction , pour laquelle impetrer, employons la faveur de la glorieuse Vierge , disant : Ave Maria.
C'est une chose bien certaine , et qui nous devroit bien consoler, que Jesus-Christ nostre Seigneur et Maistre , en toute rigueur de justice et avec un juste prix, a payé et satisfait à Dieu son Père ce que nous avions mérité de peines pour tous nos péchés, et non seulement pour tous les nostres, mais pour tous ceux de tout le monde. C'est ce que le grand docteur de nostre gentilisme, aux Romains, V, proteste, disant, qu'où le péché a abondé, la grâce a surabondé, Vbi ahundavit delictum, superabundavit gratia; ily avoit, veut-il dire, des péchés en abondance, mais des grâces il y en a eu en surabondance , prenant la grâce pour cette satisfaction.
Le gentil- homme, saisi de l'amour d'une damoiselle, voyant qu'elle désire extrêmement une bague rare , ou seule en toute la province , surpris d'affection , ne demandera pas de quel prix est cette bague, mais de prime abord en présentera prodiguement plus qu'elle ne vaut, ne regardant aucunement au prix , pourveu qu'il aye ce dont il pense contenter sa chère dame : ainsi nostre Sauveur voyant que la divine Majesté de son Père avoit extrêmement à cœur cette bague ou dragme, la nature humaine, sans s'informer ny du prix, ny d'autre chose , de premier abord , pour nous rachepter, il présente, d'une tres-pure et tres-liberale affection, un prix que ny nous ny les anges ne valons pas , une satisfaction beaucoup plus grande que tous les péchés du monde n'avoient pu mériter; d'oii S. Paul a dit : Ernpti estis pretio magno^ (Vous avés esté racheptés avec un grand prix) ; le prix certes
II Cor.. VI.
poun LE xîT" DnI\^XI^E rrApnrs l\ pentfcoste. 185 est grand, au respect de la valeur de la chose. Ou bien disons que nostre Seigneur a fait comme le bon mary , lequel voyant sa chère moitié atteinte de peste, sçachanl quelque expert médecin qui en peut guérir avec des tablettes, il va, et poussé d'une extrême affection de voir sa compagne guérie , il offre cent escus de ces tablettes , sans s'amuser à considérer que les ingrediens d^icelles ne valent pas trois sols : ainsi nostre Seigneur, voyant la nature humaine empestée du péché, pour la délivrer il donne l'inestimable thresor de ses bontés, sans regarder que toute la nature humaine ne vaut pas la moindre pièce d'iceluy. Mais en cette similitude se rencontre une grande dissimilitude : c'est qu'encore que la tablette ne vaille pas les cent escus , Tespouse néantmoins vaut cent mille fois et infiniment plus , au lieu que la , nature humaine , laquelle doit estre guérie, ne vaut rien au prix du sang de nostre Seigneur. Disons donc plustost que nostre Seigneur a fait comme le cavalier, lequel ayant un cheval fait a son gré , et qu'il ayme fort , l'appelant son favory; ce cheval estant piqué ou foulé, ou bien ayant quelque aposteme , ce cavalier pour le guérir, sans regarder à la valeur du cheval , employé en drogues plus que le cheval ne valut jamais. N'avés-vous jamais oiiy dire : Je voudrois avoir rachepté ce cheval de trois fois autant qu'il valloit? n'avés-vous jamais veu des dames tuer des moutons pour nourrir un petit chien couard et caignard qui ne valoit pas l'un des pieds du pauvre mouton? Qui fait cela? l'affection, non la valeur et juste estimation.
Ainsi on peut dire que nostre Seigneur avoit un cheval, qui estoit l'homme , lequel a esté comparé aux chevaux qui n'ont point d'entendement: Comparatus est jumentis insi" pientibus; et ailleurs : Ut jumentum factus sum apud te, et ego semper tecum: ce cheval estoit affollé par son péché; que fait nostre Sauveur? sans regarder à la valeur de ce cheval, il donne un prix qui vaut infiniment plus, et pour nourrir
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ce chien caîgnardîer, il tue Faigneau , qui est luy-mesme. Ou bien disons que nostre Seigneur ressemble au père , qui voyant son fîlz saisi pour quelque crime, sans regarder à autre chose , donne au prince pour délivrer ce filz plus que toutes les amendes à toute rigueur ne pouvoient monter. Ou bien plustost disons que le cavalier voyant son cheval saisi par les mains de la justice , c'est son bon cheval , c'est son sauve-l'amy, il va, il consigne tout incontinent trois et quatre fois autant que le cheval vaut , afin qu'il n'amaigrisse. Grande consignation fut celle par laquelle notre Seigneur consigna es mains de la justice paternelle tout son précieux sang , duquel la moindre goutte valoit mieux que tous les mondes que tu te pourrois imaginer, ô mon frère , ne sçauroient valoir. Ce n'est pas donc merveille, si nostre Seigneur ayant fait un tel payement , il a rompu le décret par lequel nous estions livrés es mains du diable : Delens, dit le grand vase d'élection *, quod adversus nos erat chirographum decreti.
Mais , s'il vous plaist , escoutés un peu la raison theologiquede cecy. La satisfaction est dautant plus grande et plus valable , que la personne qui la fait est grande , signalée , et de plus de mérite. Exemple : si j'ai receu une injure d'un prince , et qu'il m'envoye un laquay pour se reconcilier à moy, et me faire satisfaction , ce n'est pas un grand honneur ; mais s'il m'envoye son fîlz propre, lequel me fait satisfaction , et me prie de ne me plus tenir pour offensé , c'est un grand honneur, cette satisfaction est plus grande que l'injure ne pouvoit estre. Aristote en ses Ethiques^ dit que si quelque grand personnage frappe , il ne le faut pas frapper; si on le frappe, il faut estre non seulement refrappé, mais encore griefvement chastié ; pourquoy ? dautant qu'injurier un grand est un péché plus grief qu'injurier un petit, et la moindre satisfaction que fait un grand vaut mieux que
i Col., II. — « Ethic, Ub. V, cap. V.
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toutes les injures qu'il peut faire : ainsi quand on auroit receu un soufflet d'un grand, s'il monstre d'en estre fasché, c'est assés. Et de vray, qu'est-ce faire satisfaction d'honneur^ sinon faire et rendre honneur ? Or est-il que l'honneur est^ plus grand à proportion de celuy qui le rend ; car le moindre honneur que fait un prince vaut plus sans comparaison que tous les honneurs que sçauroit rendre un homme de basse condition , dautant que Honor est in honorante , l'honneur est dans celuy qui le rend.
Disons doncques : si l'honneur est dautant plus grand que celui qui le fait est grand , si la satisfaction est dautant plus grande que celuy qui la fait est grand , quelle devra estre la satisfaction , quel honneur de celuy qui est infiniment grand? l'honneur rendu et la satisfaction faite par un personnageinfîny, ne peut estre sinon infinie. Voyons maintenant oii nous en sommes. Nostre Seigneur estoit une personne infinie; il a satisfait pour nous; sa satisfaction doncques a esté infinie. Et ne me dites pas que le Filz de Dieu a satisfait selon la nature humaine ; car je vous l'accorde , pour parler à la scholastique, si vous dites, ut quo; si vous dites, ut quod, je vous le nie , parceque les actions appartiennent aux supposts : Quia actiones , dit le philosophe, sunt suppositorum. Ce n'est pas la nature qui a enduré, c'a esté la personne en la nature ; ce n'est pas l'ame qui discourt , c'est la personne par l'ame. Je sçay bien que l'offense avoit quelque infinité à. raison de la personne offensée, qui estoit infinie; mais c'est une infinité qui n'est pas tant à principio intrinseco, d'un principe interne , comme celle qui se prend de l'agent. Or doncques que David pouvoit bien dire : Quia apud Dominum misericordia, et copiosa apud eum redemptio (Vers nostrfr Seigneur il y a une grande miséricorde , et une satisfaction ample et excellente ! ) Dieu , bien infiny , avoit esté offensé ; Jesus-Christ , bien infiny, a satisfait; l'homme s'estoit eslevé par superbe contre Dieu mesme, nostre Seigneur s'est hu-
milié sous toute créature. Non rapinam arbitratus est, esse se œqualem Deo; sed semetipsum exinanivit formant servi accipiens; et puis : Humiliavit semetipsum factus obediens usque ad mortem, mortem autem crucis, Propter quod et Deus exaltavit illum , et dédit illi nomen , quod est super omne nomen, ut in nomine Jesu omne genu flectatur. Entendés-bien ceci; estant esgal à son Père, il s'abaissa et anéantit jusques à la mort, qui n'est rien que privation ; et partant Dieu son Père lui donne un nom qui est au dessus de tout nom, à sçavoir le nom de Jésus , qui signifie Sauveur, comme s'il disoit : Il est justement Sauveur, puisqu'estant infini, avec son infinie satisfaction, il a payé en toute rigueur.
Jamais vous ne vous trouvastes plus esbahis , que si vous lisez deux passages qui sont en Job; Fun est au chapitre VI, oii il dit : Utinam appenderentur peccata mea^ quibus iram merui, etcalamitas, quampatior in statera, quasi arena maris hœc gravior appareret (A la mienne volonté que mes péchés, pour lesquelz j'ay mérité la peine que je souffre, fussent mis à la balance ! elle les surpasseroit comme le sablondela mer). Quelle hardiesse! L'autre passage est au IX* chapitre , oii Job dit : Vere scio quod non justificetur homo compositus Beo (Je sçay véritablement que si l'homme est mis en comparayson avec Dieu, il ne sera pas justifié). Accordés l'un avec l'autre. Mais au dernier chapitre c'est bien chose plus admirable de voir que le Seigneur dit que Job a parlé droitement et justement devant luy, et commande à ses amis qu'ilz le prennent pour intercesseur. Je ne sçaurois que vous dire , sinon que ces parolles sont dites en la personne de nostre Seigneur (ainsi qu'estime S. Grégoire au septième * de ses Morales) , lequel à raison de son infinie dignité pouvoit bien dire que la moindre de ses peines estoit sans comparayson plus considérable que tous les péchés des hommes qu'il appelle siens. C'est ce qui fait dire à
» Gregor., Mor. 7, c. S.
roun \.V TAf r.TMANCIIE D'APRES LA PENTFCOSTE. 189
Hieremie que nostre Seigneur sera appelle Dominus jus tus noster^ (Nostre juste Seigneur) : il l'est bien justement, puisqu'il a payé si chèrement nostre rançon. Voicy la belle et preignante rays^n pour laquelle nostre Seigneur dit : Beati oculi qui vident quœ vos videtis (Bienheureux sont les yeux qui voyent ce que vous voyés), comme s'il disoit : Quel bonheur est-ce à vous de voir le thresor duquel on doit tirer la rançon de tout le monde?
Huguenots , que dites-vous de nous autres? vous sembleil pas que nous reconnoissons comme il faut la grâce de nostre Seigneur, sa rédemption et médiation? A vostre advis cette façon de discourir de la rédemption ressent-elle pas de la vraye Espouse de Jesus-Christ? Nous parlons bien plus magnifiquement de ce mystère que vous, et vous faites les l)ons valets. C'est ainsi que parlent les deux luminaires de la théologie, S. Thomas, docteur angelique, et mon fervent et seraphique père S. Bonaventure, desquelz le dernier dit que la rédemption de nostre Seigneur a esté mesme surabondante , et plus que suffisante.
La seconde rayson pour laquelle nostre Seigneur a dit : Beati oculi, etc., est prise encore de ce mesme docteur seraphique , pource que la gloire principale des yeux corporels sera de voir Jesus-Christ , et celle de l'ouye , de l'entendre : en l'autre monde sera parfaitte pour lors cette gloire qui n'a esté ici que commencée , dont Job a dit : Credo quod Re-* demptor meus vivit , et in carne mea videbo Deum Salvato^ rein rneum , quem oculi mei conspecturi sunt (Je croy que mon Rédempteur est vivant, et qu'en ma chair je verray Dieu mon Sauveur, et que mes yeux le regarderont). Mais sur tout c'est de la foy que se doit entendre : Beati ocidi (Bienheureux les yeux), comme s'il vouloit dire : Bienheureux estes-vous ; car vous avés en vostre présence le désiré et tant attendu Rédempteur : bienheureux de ce que vous avés
»Hierem.,XXIlL
l'object de vostre béatitude que vous commencés de regarder ; mais vous n'aurés pas cette béatitude , si vous ne croyés ce que vous voyés. Qui void et ne croit, n'est bienheureux que comme les Juifs; qui croit et ne void , est bienheureux , <;omme il fut dit à S. Thomas : Beati qui non mderunt et credidenmt ; qui void et croit est bienheureux, encore <îomme S. Thomas qui vid premièrement, et puis creut; mais qui croit et voit : Beati oculi, etc.
Donc le fondement de toute béatitude , c'est la satisfaction de nostre Seigneur surabondante ; la veuë du corps de nostre Seigneur est la béatitude de nos yeux corporels. Mais ny l'un ny l'autre ne nous profiteront de rien, si nous ne l'appliquons à nous-mesmes par la foy, espérance , charité , et par les sacremens. Doncques , pour venir au poinct : Beati oculi qui vident quœ vos videtis (Bienheureux sont les yeux qui voyent ce que vous voyés), il y a quatre endroits par lesquclz Dieu peut venir en nous, l'entendement, la mémoire, la volonté et les sens extérieurs. Dieu vient dans l'entendement par la foy , et voicy la première application du sang de Dieu à nos âmes. S. Jean dit bien que nostre Seigneur dédit eis potestatem filios Dei fieri (a donné aux hommes la puissance d'estre faits enfans de Dieu); mais qu'adjouste-il ? lis qui credunt in nomine ejus (à ceux qui croyent en luy). Et ailleurs : Sic JDeus dilexit mundum , ut Filium sicum unigenitum darety ut omnis qui crédit in eum non pereat , sed habeat vitam œternam (Dieu a tant aymé le monde, qu*il luy a donné son Filz unique, afin que tous ceux qui croiront en luy ne périssent point, mais ayent la vie éternelle).
Il ne faut donc pas dire : Ah ! nostre Seigneur est mort, il suffit : il suffit vrayement , mais cette mort n'effectue ny n'opère rien , si on ne se l'applique. Comparayson du bain pour le ladre , etc. Il y faut nostre coopération , de laquelle le premier fondement est la foy, suivant le dire apostolique : Accedentem ad Deum oportet credere, quia est (il faut que
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celuy qui s'approche de Dieu croye en luy). Donc, quoy que le sang immaculé de Jesus-Christ soit prest, nous ne serons jamais heureux si nous ne croyons; c'est le commencement de nostre bonheur. Licite invitatis quia parata sunt omnia (Dites aux invités que toutes choses sont préparées) ; mais pour cela, ny plus ny moins, si Ton n'y va, etc. Vous me dires : Si cette paroUe s'entend de la foy, comment vient à propos ce qui s'ensuit : Dico enim vobis quod multi prophetœ et reges voluerunt videre quœ vos videtis ( Je vous dy que plusieurs roys et prophètes ont désiré de voir ce que vous voyés) ? car il n'y a point eu de prophètes qui n'ayent €reu. Je vous ay desja dit que cette béatitude s'entend principalement de la foy favorisée de la présence, et confirmée par expérience, et je vous dy davantage qu'il s'entend d'une foy distincte et bien expliquée; et partant il ne dit pas omnes (tous), mais multi (plusieurs), dau tant que quelques prophètes ont eu si particulière révélation des mystères evangeliques , qu'ilz semblent plutost evangelistes que prophètes.
David , Hieremie , Isaye , Moyse et Abraham exultamt af vider et diem meum, vidit et gavisus est (a désiré de voir ce jour, il l'a veu et s'en est resjouy) ; les autres ont veu en gênerai , entre lesquelz et les Apostres il y a autant de différence qu'entre ceux qui voyent de bien loin et confusément, et ceux qui voyent de prés et distinctement.
0 que c'est une grande bénédiction que de bien croire î Beati oculi, etc. (Bien-heureux sont les yeux qui voyent ce que vous voyés), dit nostre Seigneur. Je vous en diray tout autant, messieurs. Combien pensés-vous qu'il y a de peuples qui voudroient voir ce que vous voyés ! combien de catholiques es Allemagnes et en Angleterre, qui voudroient avoir les commodités de leur salut , voir et ouyr ce que vous oyés les caresmes !
Combien es Indes y a-t'il de peuples, lesquelz ayant seu-
lement senty quelque petite odeur de l'Evangile par le bon exemple des chrestiens qui trafiquent avec eux , se sont convertis ! Hz n'ont pas encore eu ce bien d'avoir cette bonne nouvelle que Jesus-Christ est nay et mort pour nostre salut, et ressuscité pour nostre glorification; ilz n'ont point de prélat qui aye soin d'eux , ilz n'ont personne qui les conduise à bien croire , ny à bien faire : monstrant bien leur affection, en ce qu'ilz se convertissent à milliers avec grande pénitence.
Qui pourroit jamais lire sans larmes ce qu'on escrit du bon capitaine Anthoine de Pavie, qui convertit sitost les roys des Macazariens , des Siciniens et Supaniens? et qui ne se treuvera le cœur saisi , considérant la première conversion si soudaine et si grande que firent trois Pères de l'ordre de S. Dominique en Congé?
Qui ne dira avoir esté bienheureux les travaux de tant de prestres et Religieux qui sont allés prescher es Indes , puisqu'ilz ont treuvé la terre des cœurs humains si fertile et traictable , qu'à une seule rosée de la paroUe de Dieu e' germe et bourgeonne toutes sortes de fleurs chrestiennes Cela nous doit faire pleurer de consolation d'un costé , d voir Dieu receu en ces contrées , et pleurer de détresse de l'autre costé, de nous voir recevoir si abondamment ses grâces sans rendre aucun fruit : gardons que ces gens ne s'eslevent contre nous au jour du jugement. Beati oculi qui vident, etc.; Multi reges voluerunt, etc, (Bien-heureux so les yeux qui voyent ce que vous voyés ; plusieurs roys o désiré de le voir, et ne l'ont point veu, etc. ).
Je diray encore , que c'est un grand sujet de confusi d'avoir veu les Indiens sitost catholiques, qu'ils croyent to sans douter à la simple parolle des prestres, et nous qu sommes nourrys et nays en l'Eglise, voulons tout controoller. Si nous voulons que pour nostre foy il nous soit dit : Beoti oculi, il faut croire tout Jesus-Christ, tout son Evangile.
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Nous sommes d'accord , dirés-vous. Aussi suis-je ; car en l'Evangile tout y est radicalement : quant aux traditions ecclésiastiques, n'y a-t'il pas en l'Evangile : Qui vos audit me audit ( Qui vous escoute m'escoute ) ? Si guis Ecdesiam non audierit (Si quelqu'un n'escoute l'Eglise, tenés-le pour estre payen , etc. ) ? Ut scias quomodo oporteat te in domo Dei conversari, quœ est Ecclesia Dei vivi columna eifirmamentmn veritatis (afin que tu sçaches, dit S. Paul à son Timothée , comme tu dois converser en la maison de Dieu , qui est son Eglise , laquelle est la colomne et le firmament de vérité)? Et nostre Seigneur ne dit-il pas à S. Pierre qu'il a prié pour luy afin que sa foy ne vienne jamais à manquer : Ilogavi pro te, Petre, etc. Jamais je ne cesseray de vous prier, messieurs , pour l'affection que j'ay au service de vos âmes, que vous taschiés à vous acquérir une grande simplicité en la foy, croyant et voulant inviolablement croire ce que l'Eglise croit : ce sera vostre consolation en Ja mort.
Or cependant que nostre Seigneur dit ces parolles , tout à propos arriva un docteur de la loy, qui, pour le tenter, demanda : Maistre , qu'est-ce qu'il faut faire pour avoir la vie éternelle? Je dy, lout à propos, non pour l'intention de cettuy-cy qui estoit mauvaise, mais pour les parolles qu'il dit : Bomine, quid faciendo , etc., lesquelles de soy estoient treshonnes et à propos ; car nostre Seigneur ayant loué le bien croire des Apostres, cettuy-cy l'interroge du bien faire: Bomine, quid faciendo ? Laissons à part Tintentioii ; ces parolles sont pleines d'espérance. Si Gain, quand il eut péché, eust dit : Domine, quid faciendo (Seigneur, que feray-je ) ? au lieu de dire : Major est iniquitas mea, quam ut veniam merear ( mon iniquité est si grande qu'elle ne me peut eslro pardonnée), il eust mieux fait. Si Judas, etc.
C'est le deuxième grade de la justification, de bien espérer après le bien croire. Notés que je dy, bien espérer, pour ce V. 13
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qu'il y en a qui pensent que sans rien faire on les portera en paradis; non, non, il ne le faut pas penser se pouvoir obtenir sans rien faire, mais en faysant : Domine, quid faciendo? Et de vray , qui croit bien ce dont nous avons discouru au commencement, comme n'espérera- il pas de Dieu toutes sortes de biens ? Qui connoist combien Dieu a fait pour nous, et qui croit aux peines que nostre Seigneur a endurées pour nous , il ne peut qu'il ne soit en bonne espérance : ainsi la Magdelene ayant conneu que Jésus estoit assis à table chez le Pharisien, prit une boette d'onguent, et se vint jetter à ses pieds : Ut cognovit quod Jésus accubuisset , attulit alahastrum, Pourquoy s'appelle-il Jésus , sinon afin que nous espérions en luy, et que in nomine ejus levemus manus nostras (que nous eslevions nos mains en son nom) ? Cette espérance est mère du désir, troisième grade de la justification ; car ce qu'on espère, on le désire : ainsi fait cettuy-cy, car espérant que nostre Seigneur luy donneroit la vie éternelle, et la désirant, il dit ; Domine y quid faciendo (Seigneur, que ferayje) ? etc., ou au moins il dit une parolle, laquelle de soy monstre l'un et l'autre. Et de vray , de quoy devrions-nous avoir plus de désir que de la vie éternelle ? S'il se treuvoit un médecin si fortuné , qu'il treuvast quelque herbe qui pust asseurer cinquante ans de vie, mon Dieu! comme chacun y courroit î on n'y espargneroit rien. Que si cinquante ans de. vie seroient tant recherchés et désirés , ô combien devrionsîious désirer la vie éternelle , vie sans mort, vie vrayement vie î Combien de fois irions-nous treuver ce médecin , luy demandant : Domine, quid faciendo ^ vitam quinquacjena- 9 iam possideôo (Que feray-je pour posséder une longue vie) 1 0 que n'allons-nous souvent à nostre Seigneur, disant : Domine, pellem 'pro'pelle, et omnia quœ habet homo dabit pro anima sua (Seigneur, peau pour peau , c'est à dire vie pour vie ; car nous donnerons tout ce que nous avons pour sauver no.-tre ame) ! Nous ne sommes donc pas hommes, de n'aymer
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pas la vie éternelle? que veut dire, que nous n'y pensons point? Nous devrions tousjours avoir dies œternos (les jours éternels) dans notre pensée. Et il n'y a rien qu'en contemplation d'iceux nous ne deussions faire. David , Ps. XVI , dit-il pas : Pr opter verba labiorum tuorum, ego custodivi vias duras (à cause des parolles de vostre bouche, j'ay marché par des voies dures et difficiles) ? et que sont ces parolles des lèvres de nostre Seigneur, sinon les parolles de la vie éternelle? S. Pierre avoit raison de dire : Domine, ad quem ibimus? verba vitœ œternœ habes (Seigneur, à qui ironsnous? vous avés les parolles de la vie éternelle).
C'est cette vie éternelle, de laquelle nostre Seigneur en la Genèse vouloit esmouvoir Caïn , quand il luy dit : Nonne, si bene egeris, recipies (Si tu fais bien, n'en recevras-tu pas la recompense)? C'est cette vie éternelle pour le désir de laquelle le bon homme Jacob s'appelle pèlerin en la Genèse * : Les jours (respond-il au roy Pharaon) du pèlerinage de ma vie , que bons que mauvais, sont de cent trente ans , qui n'approchent encore pas de ceux de mes prédécesseurs , esquelz ilz ont vescu sur la terre, dont David dit : Memor fui dierum antiquorum , et annos œternos iîi mente habui (Je me suis ressouvenu des jours anciens, et j'ay eu en mon ame les années éternelles). La vie éternelle, qui la considère bien, est suffisante pour esmouvoir les cœurs les plus endurcis.
Au commencement , en la ferveur de l'ordre de S. Dominique , il y avoit un prédicateur nommé Reginaldus , qui preschoit à Boulogne avec un Iruit indicible : en cette ville il y avoit un homme docte et riche , qui de peur d'estre converty par iceluy , ne le vouloit pas aller ouyr, comme plusieurs font ; il arriva néanmoins que l'ayant ouï une fois le jour de S. Estionne sur ces parolles : Video cœlos apertos (Je voy les cieux ouverts), il se convertit, et se fit religieux.
» Gen., IV.
^ '^^ SEHMON
Pour cette vie éternelle , David inclinoit sa volonté et son cœur à garder les commandemens de Dieu ; S. Augustin a esté incliné à se retirer avec ses Religieux avant qu'il fust evesque , S. Jean-Baptiste à se retirer es déserts. C'est avec cette vie éternelle que je voudrois incliner vos courages, pour l'affection que j'ay et le service que je dois à vos âmes, de vous ranger à une dévote et vertueuse confraternité, dressée par plusieurs ecclésiastiques et personnes d'honneur, pour vostre édification et reformation de vos consciences : c'est une confraternité où il n'y a rien à redire ; car tous les articles d'icelle sont tres-saints , veus et reveus par monseigneur nostre reverendissime pasteur; il n'y a rien qui soit mal aisé à faire , elle vient le mieux à propos du monde , au tems où nous sommes , où tant de misères demandent bien un peu plus de fréquentation et de pieté. Que si d'aventure quelqu'un de ces sçavans rafroidis au vent de la bise venoit en vostre ville, et en murmuroit, ou iavouloit calomnier, gardés de luy prester consentement , messieurs d'Annessy ; car nul n'en peut mesdire , personne n'en peut murmurer qu'il ne pèche, pour ce que quand bien ce seroit invention nouvelle, si est-ce qu'après que vostre prélat Ta authorisée, vous ladevés honnorer, non pas la mespriser pour cela. Cette invention n'est pas nouvelle , mais ancienne ; ce n'est pas une fantaisie de quelques cerveaux bigearres , c'est une dévotion de tout un christianisme. Respondés, âmes dévotes et courageuses, à ceux qui en gausseront : Patres nostri annuntiaverunt nobis (Nos pères nous l'ont enseignée) , non seulement parce que monseigneur le reverendissime et ceiixqui l'ont dressée sont pères, qui ayment autant vos âmes que vous le pouvés souhaitter, mais pour ce que l'institution est ancienne, et y en a toutes semblables à Paris, Lyon, Tholose, Avignon, par toute la France et l'Ralie. Et comment ce que Paris, avec son œil clairvoyant de Sorbonne, a receu avec tant de contentement, une petite cervelle le voudra controoller? Mais pour couper
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chemin à toutes murmurations , ce que son Altesse et nos princes honnorent tant à Thurin et par tout, le voudrionsnous censurer? et s'il faut conclurre en termes plus forts, ce que le saint Siège apostolique, règle infaillible de bien faire, a confirmé de son authorité....