‹ Œuvres complétes Volume 5Chapitre 18 sur 54 · LE JOUR DE L'ASSOMPTION DE L'AN · texte numérisé non relu

LE JOUR DE L'ASSOMPTION DE L'AN

Çuœ est ista quœ ascendit de deserto deliciis affluens, innixa super dilectum suum ? Gant., VIII.

Qui est celle-cy qui monte du désert abondante en délices, appuyée sur son bien-aymé ?

L'arche de Talliance avoit longtems esté sous les tentes et les pavillons, quand enfin le grand roy Salomon la fit mettre dans le riche et magnifique temple qu'il luy avoit préparé. Et lors la resjouyssance fut si grande en Hierusalem , que le sang des sacrifices ruisseloit par les rues , Fair estoit couvert des nuages de tant d'encensemens , et les maisons et places publiques retentissoient des cantiques et psalmes que l'on chantoit partout en musique , et sur les instrumens harmonieux.

Mais , mon Dieu , si la réception de cette ancienne arche fut si solemnelle , quelle devons-nous penser avoir esté celle de la nouvelle arche , je dy de la tres-glorieuse Vierge Mère du Filz de Dieu , au jour de son assomption? 0 joye incompréhensible ! ô feste pleine de merveilles , et qui fait que les âmes dévotes, les vrayes filles de Sion, s'escrient par admiration : Quœ est ista quœ ascendit (Qui est celle qui monte du désert) ? et pour vray , ces poincts sont admirables ; la mère de la vie est morte, la morte est ressuscitée et montée au lieu de la vie : et ceux-cy sont pleins de consolation; c'est qu'elle est montée pour l'honneur de son Filz , et pour exciter eu

* CoUationné sur le manuscrit autographe communiqué par M. le comte de Sales, ambassadeur de Sardaigne à la cour de France (Edit. de Biaise). On le trouve du reste imprimé dès 1643 dans la seconde édition des Sermons.

POUR l'assomption. 199

nous une grande dévotion. C'est presque le sujet sur lequel j'ay à parler devant vous, ô peuple, mais que je ne puis bien traitter si je n'obtiens l'assistance du saint Esprit. Ave Maria,

• Dieu mit au ciel deux luminaires au commencement , l'un desquelz fut appelle par excellence le grand luminaire, et l'autre fut nommé le moindre ; le grand pour esclairer et présider au jour, et le moindre pour esclairer et présider à la nuict ; car encore que nostre Créateur voulust qu'il y eust vicissitude de jour et de nuict , et que les ténèbres succédassent à la lumière ; si est-ce qu'estant lumière luy-mesme, il ne voulut pas que les ténèbres et la nuict demeurassent du tout privées de la lumière. Donc ayant créé le grand luminaire pour le jour, il en créa un moindre pour la nuict, afin que l'obscurité des ténèbres fust encore meslée et tempérée par le moyen de sa clarté.

Ce mesme Dieu avec sa sainte providence , voulant créer le monde spirituel de son Eglise, y a mis comme en un divin firmament deux grands luminaires; mais l'un plus grand, l'autre moindre : le plus grand c'est Jesus-Cbrist nostre Sauveur et Maistre , abysme de lumière , source de splendeur , vray soleil de justice ; le moindre , c'est la tres-sainte Mère de ce grand Filz , Mère toute glorieuse , toute resplendissante , et vrayement plus belle que la lune. Or ce grand luminaire , le Filz de Dieu , venant icy-bas en terre , prenant nostre nature humaine , comme le soleil sur nostre hémisphère , fit la lumière et le jour ; jour bienheureux et tant désiré , qui dura trente-trois ans environ , pendant lesquelz il esclaira la terre de l'Eglise par les rayons de ses miracles , exemples , prédications , et de sa sainte parolle ; mais enfin quand l'heure fut venue en laquelle ce précieux soleil devoit

* La sainte Vierge demeura en ce monde après l'ascensiou de son Filx, Uote de l'auteur.

500 SEnMo?T

se coucher , et porter ses rayons à Fautre hémisphère de TEglise , qui est le ciel et la troupe angelique , que pouvoiton attendre sinon les obscurités d'une nuict ténébreuse? La nuict aussi arriva tout aussi-tost , et succéda au jour ; car tant d'afflictions et persécutions qui survinrent aux apostres^ qu'estoit-ce qu'une nuict? Mais cette nuict eut encore son luminaire qui l'esclaira , afin que ces ténèbres fussent plus tolerables; car la bienheureuse Yierge demeura en terre parmy les disciples et fidelles. De quoy nous ne pouvons aucunement douter, puisque S. Luc au IP chapitre des x\ctes , et au premier, tesmoigne que noslre Dame estoit avec les disciples au jour de la Pentecoste , et qu'elle perseveroit avec eux en orayson et communion : dont quelques errans sont convaincus de faute en ce qu'ilz ont estimé qu'elle mourut avec son Filz , à cause des parolles de Simeon , qui avoit prédit que le glaive transperceroit son ame ; mais je declareray bientost ce passage , et monstreray par le vray sens que nostre Dame ne mourut pas avec son Filz, pour trois raisons. Cependant voyés les raisons pour lesquelles son Filz la laissa après luy en ce monde. 1" Ce luminaire estoit requis pour la consolation des fidelles qui estoient en la nuict des afflictions. 2** Sa demeure icy-bas luy donna loisir de faire un grand :iraas de bonnes œuvres , afin qu'on pust dire d'elle : Plusieurs filles ont assemblé des richesses, mais tu les as toutes surpassées. 3" Quelques hérétiques dirent, tout aussi tost que nostre Seigneur fut mort, et monté au ciel, qu'il n'avoit pas eu un corps naturel et humain , mais fantastique. La Yierge sa mère demeurant après luy servoit d'un asseuré esmoignage pour la vérité de sa nature humaine , commençant par là à vérifier ce que nous chantons d'elle : Cunctas hœreses interemisti (Tu as ruyné, Vierge , et destruit toutes les hérésies). Elle vescut donc après la mort de sa vie , c'est à dire , de son Filz , et après son ascension , et vescut assés longuement, bien que le nombre des années ne soit pas bien

Page 1