‹ Œuvres complétes Volume 5Chapitre 19 sur 54 · ST. MICHAEL · texte numérisé non relu

ST. MICHAEL

asseuré ; mais le moins ne peut estre que de quinze ans, qui auroit fait arriver son aage à soixante-trois ans; c'est le moins , dis-je , dautant que les autres , avec beaucoup de probabilité , la font passer jusques à septante-deux ; mais cela importe bien peu. Il nous suffît de sçavoir que cette sainte arche de la nouvelle alliance demeura ainsi en ce désert du monde sous les tentes et pavillons après l'ascension de son Filz. Que si cela est certain comme il l'est, il est aussi très-certain qu'enfin cette sainte Dame mourut * , non que FEscriture le tesmoigne ; car je ne treuve aucune parolle en TEscriture où il soit dit que la Yierge soit morte : la seule tradition ecclésiastique est celle-là qui nous en asseure , et la sainte Eglise laquelle le confirme en l'orayson secrette qu'elle dit au saint office de la messe de cette feste. Il est vray que l'Escriture nous enseigne en termes généraux que tous les hommes meurent, et n'y en a pas un qui soit exempt du trespas : mais elle ne dit pas que tous les hommes sont mortz, ny que tous ceux qui ont vescu soient desj a trespassés : au contraire elle en exempte quelques-uns, comme Helie, qui sans mourir fut transporté surlecharriotdefeu, et Enoch qui fut ravy par le Seigneur , avant qu'il aye senti la mort ; et encore S. Jean l'Evangeliste , comme je pense estre le plus probable selon la parolle de Dieu, ainsi que je vous ay monstre cy-devant, le jour de sa feste en may. Ces trois saints ne sont pas mortz, et néanmoins ilz ne sont pas exempts de la loy du trespas, parce qu'ilz ne sont mortz; ilz mourront au dernier tems, sous la persécution de l'Antéchrist , comme il appert au chapitre unziesme de l'Apocalypse. Pourquoy ne pourroit-on pas dire de mesme de la Mère de Dieu , à sçavoir , qu'elle n'est pas morte encore , mais qu'elle mourra cy-apres? Certes, si quelqu'un vouloit maintenir cette opinion, on ne sauroit le convaincre par l'Escriture , et selon vos principes , ô adversaires de l'Eglise A Elle mourut néanmoins quelque tems après. Note du Saint,

Î02 SF.r.!.ioN

catholique , il seroit bien fondé : mais la vérité est telle , qu'elle est morte et trespassée aussi bien que son Filz et Sauveur ; car encore que celana se puisse preuver par FEscriture, si est-ce que la tradition et l'Eglise, qui sont d'infaillibles tesmoins , nous en asseurent.

Asseurés donc qu'elle est morte, méditons , je vous supplie , de quelle sorte de mort elle mourut. Quelle mort fut tant hardie que d'oser attaquer la Mère de la vie, et celle de laquelle le Filz avoit vaincu et la mort et sa force qui est le péché ? Soyés attentifs , mes tres-chers Auditeurs ; car ce poinct est digne de considération.

J'auray bientost respondu à la demande ; mais il ne me sera pas si aisé de la bien preuver et déclarer *. Ma response «st en un mot que nostre Dame Mère de Dieu est morte de la mort de son Filz ; la raison fondamentale est parce que nostre Dame n'avoit qu'une mesme vie avec son Filz , elle ne pou v'oit donc avoir qu'une mesme mort , elle ne vivoit •que de la vie de son Filz, comme pouvoit-elle mourir <l'autre mort que de la sienne? G'estoient à la vérité deux personnes , nostre Seigneur et nostre Dame , mais en un cœur , en une ame , en un esprit, en une vie; car si le lien de charité lioit et unissoit tellement les Chrestiens de la primitive Eglise , que S. Luc asseure qu'ilz n'avoient qu'un cœur et une ame (aux Actes II) , combien avons-nous plus de raison de dire et de croire que le Filz et la Mère , nostre Seigneur et nostre Dame , n'estoient qu'une ame et qu'une vie?

Oyés le grand Apostre S. Paul ; il sentoit cette union et liaison de charité entre son Maistre et luy , qu'il fait profession de n'avoir point d'autre vie que celle du Sauveur : Vivo ego , etc. (Je vis, mais non jà moy, ains Jesus-Christ vit en moy). 0 peuple ! cette union, ce meslange et liaison de cœur «stoit grande, quifaysoit dire telles parolles à S. Paul; mais

* Elle mourut de la mort de son Filz. Note du Saint.

poTiR t7ap<=^o:'.tptïox. 5<^3

non pas comparables avec celle qui estoit entre le cœair du Filz Jésus et celuy de la Mère Marie; car l'amour que nostr Dame portoit à son Filz surpassoit celuy que S. Paul porto à son Maistre , dautant que les noms de mère et de filz so plus excellens en matière d'affection, que les noms de mais et de serviteurs : c'est pourquoy si S. Paul ne vivoit que la vie de nostre Seigneur , nostre Dame aussi ne vivoit qu de la mesme vie , mais plus parfaittement , mais plus excellemment, mais plus entièrement que si elle vivoit de sa vie ; aussi est-elle morte de sa mort.

Et certes le bon vieillard Simeon avoit longtems auparavant prédit cette sorte de mort à nostre Dame, quand tenant son enfant en ses bras, il lu}^ dit : Tuamipsius animamj^ertransivit gladius (Le glaive transpercera ton ame) ; car considérons ces parolles : il ne dit pas : Le glaive transpercera ton corps; mais il dit : Ton ame. Quelle ame? La tienne mesme , dit le prophète. L'ame donc de nostre Dame devoit estre transpercée, mais par quelle espée? par qn(;l cousteau? et le prophète ne le dit pas; néanmoins puisqu'il s'agit de l'ame , et non pas du corps , de l'esprit , et non pas de la chair , il ne faut pas l'entendre d'un glaive matériel et corporel, ainsd'un glaive spirituel et qui puisse atteindre l'ame et l'esprit.

Or je trouve trois glaives qui peuvent porter leurs coups en l'ame. Premièrement , le glaive de la parolle de Dieu , lequel, comme parle l'Apostre, est plus pénétrant qu'aucune espée à deux taillans. Secondement, le glaive de douleur duquel l'Eglise entend les parolles de Simeon : Tuam, ditelle, ipsius animani doloris gladius pertransivit, Cujus ani-mam mœrentem , contristantem et dolentem , pertransimt gladius. Troisièmement , le glaive d'amour , duquel nostre Seigneur parle : Non veni mittere pacem, sed gladium (Je ne suis pas venu mettre la paix , mais le glaive) . Qui ? Le mesme que quand il dit : Ignem veni mittere (Je suis venu

mettre le feu). Et au Cantique des Cantiques , l'Espoux estime que l'amour soit une espée par laquelle il a esté blessé, disant : Tu as blessé mon cœur , ma sœur, mon espouse. De ces trois glaives fut transpercée l'ame de nostre Dame en la mort de son Filz, et principalement du dernier qui comprend les deux autres.

Quand on donne quelque grand et puissant coup sur une chose, tout ce qui la touche de plus prés en est participant et en reçoit le contre-coup : le corps de nostre Dame n'estoit pas joint et ne touchoit pas celuy de son Filz en la passion ; mais quant à son ame , elle es toit inséparablement unie à l'ame , au cœur , au corps de son Filz , si que les coups que le beny corps du Sauveur receut en la croix ne firent aucune blessure au corps de nostre Dame, mais ilz firent des grands contre-coups en son ame , dont il fut vérifié ce que Simeon avoit prédit.

L'amour a accoustumé de faire recevoir les contre-coups des afflictions de ceux que l'on chérit : Quis infirmatur, et ego non infirmor (Qui est malade, que je ne le sois)? qui reçoit un coup de douleur, que je n'en reçoive le contre-coup? dit le saint Apostre ; et néanmoins l'ame de S. Paul ne touchoit pas de si prés au reste des fîdelles , comme l'ame de nostre Dame touchoit et attouchoit de fort prés, et de si prés que rien plus , à nostre Seigneur , à son ame et à son corps , duquel elle estoit la source, la racine, la mère. Ce n'est donc pas merveille si je dy que les douleurs du Filz furent les espées qui transpercèrent l'ame de la Mère. Disons un peu plus clairement : Une flesche dardée rudement contre une personne , ayant outrepercé son corps , percera encore celuy qui se treuvera tout touchant et joint à luy. L'ame de nostre Dame estoit jointe en parfaitte union à la personne de son Filz, elle estoit collée sur elle : Anima Jonathœ conglutitiata est ad animam David, dît VEscnlnre y Meg,, XYIII (L'ame de Jonathas fut liée ou collée à celle de David), tant leur

POUR t/assomption. 20?>

amitié estoit estroite ; et partant les espines , les doux , la lance qui percèrent la teste , les mains , les pieds , le costé de nostre Seigneur, passèrent encore et outrepercerent Famé de la mère.

Or , je puis bien dire avec vérité , ô sainte Vierge , que vostre ame fut transpercée de l'amour , de la douleur et des paroUes de vostre Filz ; car quant à son amour , ô comme il vous blessa , lorsque vous voyés mourir un Filz qui vous aymoit tant , et que vous adoriés tant ? Quant à sa douleur , comme elle vous toucha vivement, touchant si mortellement tout vostre plaisir , vostre joye, vostre consolation? et quant à ces parolles si douces et si aigres tout ensemble , helas ! ce vous furent autant de vents et d'orages pour enflammer vostre amour et vos douleurs , et pour agiter le navire de vostre cœur presque brisé en la tempeste d'une mer tant amere ! L'amour fut l'archer ; car sans lu y la douleur n'eust pas eu assés de mouvement pour atteindre vostre ame ; la douleur fut l'arc qui lançoit les parolles intérieures et extérieures, comme autant de dards qui n'avoient d'autre but que vostre cœur. Helas I comme fut-il possible que des sagettes tant amoureuses fussent si douloureuses? ainsi les esguillons emmiellés des abeilles font extrême douleur à ceux qui en sont piqués , et semble que la douceur du miel avive la douleur de la pointe. C'est la vérité , ô peuple! plus les parolles de nostre Seigneur furent douces , plus furent-elles cuisantes à la Vierge sa Mère , et le seroient à nous si nous aymions son Filz. Quelle plus douce parolle que celle qu'il dit à sa Mère et à S. Jean, parolles tesmoins asseurés de la constance de son amour , de son soin , de son affection à cette sainte Dame ; et néanmoins ce furent des parolles qui sans doute luy furent extrêmement douloureuses. Rien ne nous fait tant ressentir la douleur d'un amy que les assurances de son amour. Mais revenons à nous, je vous prie. Ce fut donc alors que l'ame de nostre Dame fut transpercée du glaive.

Etquoy! me direz-vous, mourut-elle alors*? J'ay desjd dit que quelques-uns qui Tont ainsi voulu dire ont fort erré, et que l'Escriture tesmoigne qu'elle estoit encore vivante au jour de la Pentecoste , et qu'elle persévéra avec les Apostres aux exercices de Forayson et communion , et de plus que la tradition est qu'elle a vescu plusieurs années depuis. Mais oyés , je vous prie , n'arrive-il pas souvent qu'une hiche est blessée par le veneur, et que néanmoins elle s'escliappe avec son coup et sa playe , et va mourir bien loin du lieu où elle a esté blessée , et plusieurs jours après? Ainsi certes nostre Dame fut blessée et atteinte du dard de douleur en la passion de son Filz sur le mont de Calvaire , et ne mourut toutesfois pas à l'heure , mais porta longuement sa playe de laquelle enfin elle mourut. 0 playe amoureuse ! ô blessure de charité , que vous f ustes chérie et bien-ayraée du cœur que vous blessastes !

Aristote raconte que les chèvres sauvagas de Candie (Pline en dit de mesme des cerfs) ont une malice et ruse, ou plustost un instinct admirable; car estant transpercées d'une flesche elles recourent au dictame par le moyen duquel la flesche est expulsée et retirée du corps. Mais qui est le chrestien qui n'aye esté quelquesfois blessé du dard de la passion du Sauveur? Qui est le cœur qui ne soit atteint considérant son Sauveur fouetté , tourmenté , garroté , cloué , couronné d'espines, crucifié? mais je ne sçay si je le dois dire, que la pluspart des chrestiens ressemblent aux hommes de Candie desquelz parle l'Apostre; il dit : Cretenses mendaces, ventres pigri, malœ bestiœ (LesCandiots sont menteurs, ventres couards, mauvaises bestes) : au moins puis-je bien dire que plusieurs ressemblent aux chèvres sauvages de Candie ; car ayant esté blessés et atteints en leur ame de la passion du Sauveur, ils recourent incontinent au dictame des consolations mondaines, par lequel les dards de l'amour divin sont

1 Quoy que non pas au mesme instant que son Filz. Note de l'auteur.

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rejettes et repoussés de leur mémoire : au contraire la sainte Vierge se sentant blessée , chérit et garda soigneusement les traicts dont elle estoit outrepercée , et ne voulut jamais les repousser. Ce fut sa gloire , ce fut son triomphe ; et partant elle désira d'en mourir, et en mourut enfin , si qu'elle mourut de la mort de son Filz , bien qu'elle n'en mourust pas sur l'heure.

Or si ne faut-il pas s'arrester icy ; ce sujet est aggreable à mon advis; nostre Dame mourut de la mort de son Filz; mai«: so*^ Filz de quelle mort mourut-il ^ ? Voicy de nouvelles flammes , ô Chrestiens : nostre Seigneur souffrit infiniment en son ame et en son corps, ses douleurs ne treuveront point de comparayson en ce monde. Yoyés les afflictions de son cœur, voyés les passions de son corps; considérés, je vous supplie , et voyés qu'il n'y a point de douleurs esgales aux siennes : mais néanmoins toutes ces douleurs , toutes ces afflictions, tous ces coups de main, de roseau, d'espines, de fouet , de marteaux , de lance, ne pouvoient le faire mourir. La mort n'avoit pas assés de force pour se rendre victorieuse sur une telle vie, elle n'y avoit point d'accès : comment mourut-il donc ?

0 Chrestiens , l'amour est aussi fort que la mort : Fortis ut mors dilectio. L'amour desiroit que la mort entrast en nostre Seigneur, afin que par sa mort il pust se respandre en tous les hommes. La mort desiroit d'y entrer, mais elle ne pouvoit d'elle-mesme , elle attendit l'heure, heure bienheureuse pour nous, à laquelle l'amour luy fit l'entrée , et lui livra nostre Seigneur pieds et mains cloués. Si que ce que la mort n'eust peu faire, l'amour aussi fort qu'elle l'entreprit et le fit. Il est mort d'amour, ce Sauveur de mon ame; la mort n'y pouvoit rien que par le moyen de l'amour: Oblatus est, quia ipse voluit (Il a esté offert, parce qu'il l'a voulu ) .

< Et nostre Seigneur mourut d'amour. îJote du Saint,

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Ce fut par esleclion qu'il mourut , et non par la force du mal : Egopono animam meam; nemo tollit eam à me y sed egopono eam. Tout autre homme fust mort de tant de douleurs; mais nostre Seigneur, qui tenoit en ses mains les clefs de la mort et de la vie, pouvoit tousjours empescher les effects des douleurs. Mais non, il ne voulut pas ; Tamour qu'il nous portoit comme à uae Dalila lui osta toute sa force, et il se laissa volontairement mourir; et partant il n'est pas dit que son esprit sortit de luy, mais qu'il le rendit : Emisit spiritum. Et S. Athanase note qu'il baissa la teste avant que de mourir : Inclinato capite, emisit spiritum; pour appeller la mort, laquelle autrement n'eust osé s'approcher. C'est cela qui le fait crier à pleine voix en mourant, pour monstrer qu'il avoit assés de force pour ne mourir pas , s'il luy eust pieu. C'est la resolution qu'il donne luy-mesme : Majorem charitatem nemo habet, qiiam ut animam suam ponat quis pro amicis suis (Personne n'a plus grande charité que de donner sa vie pour ses amis).

Il est donc mort d'amour, et c'est ce qui fait que son sacrifice de la ctoix fut un holocauste, parcequ'il y fut consumé par ce feu invisible, mais dautant plus ardent, de sa divine charité qui le rend sacrificateur en ce sacrifice , et non les Juifs ou Gentils qui le crucifièrent, dautant qu'ilz n'eussent sceu luy donner la mort par leurs actions , si son amour par le plus excellent acte de charité qui fut oncques , n'en eust permis et commandé le dernier efi'ect, puisque tous les tourmens qu'ilz lui firent fussent demeurés sans elTect s'il n'eust voulu leur permettre la prise sur sa vie, et leur donner force sur luy : Non haberes potestatem adversum me ullam , nisi tibi datum. esset desuper (Vous n'auriés aucune puissance contre moy, si elle ne vous estoit donnée d'en haut).

Or puisqu'il est certain que le Filz est mort d'amour, et que la Mère est morte de la mort du Filz, il ne faut pas douter que la Mère ne feoit morte d'amour. Mais comment cela?

vous avés veu qu'elle fut blessée d'une playe d'amour sur le mont de Calvaire, voyant mourir son Filz ; dés lors cet amour lui donna tant d'assauts, elle ressentit tant d'eslancemens, cette playe receut tant d'inflammations , qu'enfin il fut impossible qu'elle n'en mourust; elle ne faisoit que languir; sa vie n'estoit plus qu'en défaillances et ravissemens , elle se fondoit elle-mesme par tant de chaleur, si qu'elle pouvoit bien dire ordinairement : Stipate me floribus, fulcite me malis, quia amore langueo (Appuyés-moy de fleurs, environnés-moy de pommes , car je languis d'amour) . Amnon espris de l'amour infasme de Thamar en devint si malade , qu'on le voyoit mourir et desseicher. 0 que l'amour divin est bien plus actif et puissant ! son objet, son principe est bien plus grand ; c'est pourquoy ce n'est pas chose estrange, si je dis que nostre Dame en mourut , elle porta tousjours en son cœur les playes de son Filz : pour quelque tems elle les souffrit sans mourir; mais enfin elle en mourut sans souffrir. 0 amor vulneris , ô vulnus amoris (0 passion d'amour ! ô amour de la passion ) !

Helas! son tliresor, c'est à dire son Filz, estoit au ciel; son cœur n'estoit donc plus en elle ; là estoit le corps qu'elle aymoit tant , estant os de ses os , chair de sa chair ; là voloit ce saint aigle : IJbicumque fuent corpus, ibi congregabuntur et aquilœ. Bref son cœur, son ame, sa vie estoit au ciel , comme eust-elle peu demeurer en terre? Doncques enfin après tant de vols spirituels , après tant de suspensions et d'extases , ce saint chasteau de pudicité , ce fort d'humilité ayant soustenu miraculeusement mille et mille assauts d'amour, fut emporté et pris par un dernier et gênerai assaut : et l'amour qui en fut le vainqueur, emmenant cette belle ame conune sa prisonnière , laissa dans le corps sacré la pasle et froide mort. 0 mort, que fais-tu dans ce corps? estimes-tu de le pouvoir garder ? ne te souvient-il point que le Filz de cette Dame dont tu possèdes le corps, t'a vaincu, Y. 14

en SERMON

t'a battu, t'a rendu son esclave? Ali! jà n'advienne qu'il te laisse en la gloire de cette tienne victoire î tu sor liras tantost autant honteusement comme tu y es superbement , et l'amour qui t'a logé en cette sainte place par un certain excès , revenant à soy-mesme dans bien peu , t'en estera la Possession.

Le phénix meurt par le feu , et cette sainte Dame mourut d'amour. Le phénix assemble des busches de bois aromatique, et les posant sur la cime d'un mont, fait sur ce buscher un si grand mouvement de ses ailes , que le feu s'en allume aux rayons du soleil. Cette Vierge assemblant en son cœur la croix , la couronne , la lance de nostre Seigneur, les posa au plus haut de ses pensées, et faisant sur ce buscher un grand mouvement de continuelle méditation , le feu en sortit aux rayons des lumières de son Filz. Le phénix meurt en ce feu-là ; la Vierge mourut en celuy-cy, et ne faut pas douter qu'elle n'eust en son cœur gravé les armes de la Passion. Ah! si tant de vierges, comme sainte Catherine de Sienne , sainte Claire de Montefalco, ont bien eu cette grâce, pourquoy non nostre Dame, laquelle ayma son Filz , et sa mort, et sa croix incomparablement plus que ne firent oncques tous les saints et saintes ? Aussi n'estoit-elle plus qu'amour, et en nostre langage l'anagramme de Marie n'est autre chose qu'aimer : aimer c'est Marie, Marie c'est aimer. Allés, allés heureux, ô beau phénix ardent et mourant d'amour, dormes en paix sur le lict de charité !

Ainsi donc mourut la Mère de la vie*. Mais comme le phénix ressuscite bientost après sa mort, et reprend une nouvelle et plus heureuse vie ; ainsi cette bienheureuse Vierge ne demeura gueres (ce ne fut au plus que trois jours) sans ressusciter ; son corps ne fut point sujet à la corruption après la mort, corps qui n'en receut jamais pendant sa sainte vie. La corruption n'avoit point de prise sur une telle intégrité.

1 Mais elie ressuscita bientost après. Note de i'auUur,

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cette arcîie estoit du bois incorruptible de Sethim , comme l'autre ancienne. Ah ! cela se croit des corps d'IIelie et Enoch , lesquels, comme il est dit en l'Apocalypse, mourront, mais pour trois jours seulement et sans corruption : combien plus de la Vierge , de laquelle la chair immaculée a une si estroite alliance avec celle du Sauveur, qu'on ne sçauroit imaginer aucune imperfection en l'une , que le deshonneur n'en rejaillisse sur l'autre. Tu es poudre, et tu retourneras en poudre; cela fut dit au premier Adam et à la première Eve. Le second et la seconde n'y ont point eu de part : et c'est une règle certes bien générale, mais non point sans exception, comme j'ai monstre d'Elie et d'Enoch. La ville de Jerico fut généralement pillée et saccagée, mais la maison de Raab fut privilégiée et exempte du sac, parce qu'elle avoit logé une nuict les espies du grand duc Josué. Le monde et tous ses habitans sont sujets au sac et pillage, et au feu gênerai; mais ne vous semble-il pas qu'il y aye raison d'excepter nostre Dame et son corps? corps qui receut et logea non les espies , mais le vray Josué , le vray Jésus , et non pour une nuict, mais bien pour plusieurs, Beatus venter, beataubcra. Les vers butineront nos corps ; mais ils ont révéré celuy qui a produit le corps de leur Créateur.

Le pontife Abiathar s' estoit rangé à la sédition d'Adonias, et estant descouvert et surpris : Tu devois mourir, dit Salomon; mais, parceque tu as porté l'arche de l'alliance devant mon père , tu ne mourras pas. Certes , selon les lois gene^ raies, la Vierge ne devoit pas ressusciter avant le jour de la générale résurrection , ni mesme estre exempte de la corruption : mais l'honneur qu'elle a eu de porter devant le Père éternel, non l'arche de l'alliance, mais le Filz unique, le Sauveur, le Rédempteur, la rend exempte de toutes ces règles. N'est-il pas vray que nonobstant ces règles, plusieurs ressuscitèrent au jour de la résurrection, Multa corpora sanctorum qui dormierant resurrexerunt? Et pourquoy uoa

la Vierge , à laquelle , dit le grand Anselme, nous ne devons refuser aucun privilège , ny honneur qui soit accordé à aucune simple créature?

Mais enfin , si Ton me presse pour sçavoir quelle certitude nous avons de la résurrection de la Yierge , je respondray que nous en avons tout autant que de son trespas. L'Escriture , laquelle ne contredit ny à Tune de ces deux vérités , ny à l'autre , n'en establit ny l'une ny l'autre par parolles bien expresses ; mais la sainte tradition qui nous enseigne qu'elle est decedée , nous apprend avec esgale assurance qu'elle est ressuscitée ; et si quelqu'un refuse crédit à la tradition pour la résurrection, il ne sçauroit convaincre celuy qui en fera de mesme pour la mort et trespas. Mais nous qui sommes chresdens , croyons , assurons , et presclions qu'elle est morte, et bientost ressuscitée, parce que la tradition le porte, parce que l'Eglise le tesmoigne : et si quelqu'un veut contredire, nous avons à luy respondre, comme fit en cas pareil l'Apostre : Si guis videtur contentiosus esse, nos talem consuetudinemnon habemus , 7îeque Ecclesia Dei (Que s'il y a quelqu'un qui semble estre contentieux , nous n'avons point telle coustume, ny aussi les Eglises de Dieu).

Or ce n'est pas assés de croire qu'elle est ressuscitée * ; car il faut encore establir en nostre ame qu'elle n'est pas ressuscitée pour mourir une autre fois comme fit le Lazare, mais pour suivre son Filz au ciel, comme firent ceux qui ressusterent au jour que nostre Seigneur ressuscita [Math,, XXVII) . Le Filz qui receut son corps et sa chair de sa Mère venant en ce monde, ne permit pas que sa Mère demeurast ici-bas , ny e,elon le corps, ny selon l'ame; mais bientost après qu'elle eut payé le tribut gênerai de la mort, il la tira après soy au royaume de son saint paradis. C'est ce que tesmoigne l'Eglise, appelant cette feste Assomption , fondée sur la mesme tradition, par laquelle elle est asseurée de la mort et résurrection.

* Et monta au ciel. Note de raideur^

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