POUR L^ASSOMPTION
Et certes, les cigognes ont cette naturelle pieté envers leurs pères et mères desja caduques et vieux, que lorsque Taspreté de la saison et du tems les contraint à faire passage et retraite en lieu plus chaud , elles les saisissent, s'en chargent , et les portent sur leurs aisles pour en quelque façon îontre-eschanger le bienfait qu'elles ont reçeu en leur éducation. Nostre Seigneur avoit reçeu son corps de celuy de sa Mère , et avoit esté porté longuement en son sacré ventre , entre ses chastes bras , et mesme lorsque par l'aspreté de la persécution il fallut faire passage et retraite en Egypte. 0 Seigneur, dit la cour céleste après la mort de la Yierge : Exurge in prœcepto quod mandasti. Vous avés commandé l'assistance des enfans à l'endroit de leurs pères vieux, et l'avés gravée si avant en la nature, que les cigognes mesmes en prattiquent la loy ; levés-vous en ce commandement, que vous avés fait, et ne permettes pas que ce corps qui vous a engendré sans corruption en reçoive maintenant par la mort; mais ressuscités-le , et le saisisses sur les aisles de vostre puissance et bonté , pour le transporter du désert de ce bas monde en ce lieu de félicité immortelle. Il ne faut pas douter que le Sauveur n'aye voulu observer ce commandement qu'il a fait à tous les enfans au plus haut poinct de perfection que l'on peut imaginer. Mais qui est l'enfant qui ne ressuscitast sa bonne mère s'il pouvoit , et la mist en paradis après qu'elle seroit decedée? Cette Mère de Dieu mourut d'amour, et l'amour de son Filz la ressuscita, et en cette consideratioa laquelle , comme vous voyés , est toute raisonnable , nous disons aujourd'huy : Quœ est ista quœ ascendit de deserto deliciis affluens, innixa super dilectum suum* (Quiestcellecy qui monte du désert si abondante en délices, estant appuyée sur son bien-aymé ) ? C'est le sujet de nostre feste, c'est l'occasion de ceste grande allégresse que tous les saints célèbrent en l'Eglise militante et triomphante.
& Pleine de mérites et de grâces. Note de l'auteur.
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Quand le patriarche Joseph receut son père Jacob au royaume d'Egypte en la cour de Pharaon, outre le favorable accueil que le roy mesme lui fit, ne doutés pas que les principaux courtisans ne luy allassent au devant, et ne fissent toutes sortes de démonstrations d'une grande resjouyssance. Et comme douterons-nous qu'à l'Assomption de la trèssainte Mère du Sauveur, tous les anges n'ayent fait feste et célébré sa venue par toute sorte de cantiques de joye? auxquels joignant nos vœux et affections, nous devons faire une solennelle feste avec des voix et chants de triomphe, disant : Qui est celle-cy qui monte du désert abondante en délices?
Aussi fut-ce la plus belle et magnifique entrée qui fut jamais veuë au ciel après celle de son Filz ; car quelle ame y fut jamais receuë si pleine de perfections, si richement parée en vertus et privilèges ? Elle monte du désert du monde inférieur, mais néanmoins ^tant parfumée de dons spirituels , que le ciel, hors la personne de son Filz, n'a rien de comparable, Elle monte, sicut virgulta fumi ex aromatibm myrrJiœ et thiiris : Qui est celle (est-il dit au Cantique des Cantiques) qui monte du désert comme une colomne de fumée, parfumée de myrrhe et d'encens , et de toutes les poudres d'un parfumeur? Lareynede Saba vint, comme vous sçavés, visiter le roy Salomon pour considérer sa sagesse et le bel ordre de sa cour, et à son arrivée elle luy donna une grande quantité d'or, de parfums et de pierres précieuses : Non sunt ullata ultra tam multa aromata, quam ea qiiœ dédit regina 'Saba régi Salomoni. IMais la Vierge montant au ciel en la cour de son Filz , y porta tant d'or de charité , tant de parfums de dévotion et vertus, tant de pierres précieuses de patience et souffrance , qu'elle avoit supportées pour son nom , que tout cela réduit en mentes, on peut bien dire que jamais on n'en porta tant au ciel, jamais on n'en présenta tant à son Filz comme fit cette sainte Dame.
Voulés-vous voir clair en cette doctrine ? Sçachés qu'en
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matière de bonnes œuvres, il n'y a personne qui commence sitost à en faire, ny qui continue si diligemment, comino fit nostre Dame ; car quant à nous autres , nous commençons bien tard à en faire, et si nous en faysons, bien souvent nous les perdons par le péché, et ne continuons pas, si que l'amas ne s'en trouve pas fort grand; car bien qu'à l'adventure nous assemblions quelques deniers de mérite , ce n'est que quelquesfois, et bien souvent nous jouons et dissipons nostre argent, c'est à dire nos mérites, en un coup de peclié : et si bien par la pénitence nous sommes restablis , si voyés-vous qu'il y a bien du mauvais ménage en nos affaires ; car nous perdons beaucoup de tems, et si nos forces demeurent affoiblies après le péché , et mesme après la pénitence , si que nostre amas ne peut estre grand. Mais parlons des plus parfaits. S. Jean-Baptiste mesme, vostre grand patron, ô peuple, n'a pas esté exempt du péché véniel. Or le péché véniel alentit nos œuvres, retarde nos progrés, empesche nostre advancement. Mais nostre sainte Dame ayant esté comblée de grâces en sa conception, dés qu'elle eut l'usage de raison, n'a jamais cessé de profiter et croistre de plus en plus en toute sorte de vertus et de grâces, si que l'amas d'icelles en fut incomparable : Multœ filiœ congrerjaverunt dimtias, sccl tu super gressa es universas (Plusieurs âmes ont assemblé des richesses, mais vous ]°s avés toutes surpassées ).
0 qu'elle fut abondante en délices , puisqu'elle avoit esté si abondante en bonnes œuvres et travaux en ce monde ! aussi fut-elle establie au plus haut lieu de la gloire des Saints*. Pharaon défera tant à Joseph, que son père estant arrivé en Egypte, il luy dit : Ton père et tes frères sont venus vers toy ; le pays d'Egypte est à ton commandement , fais habiter ton père et tes frères à la meilleure terre*. Mais en cette sainte journée en laquelle nostre Dame arriva au royaume de son
i Aussi fut-elle établie au plus haut lieu du paradis. Note de l'auteur, a Gen., XLVII.