LA FESTE DE LA DEDICACE DE L'EGLISE SE RENCONTRANT LE MESME JOUR
Magîster, quod est mandatum magnum in lege ? Ait illi Jésus : Dih'ges Bominum Deum tuum ex toto corde tuo, et ex iota anima tua, et ex tota mente tua. Hoc est maximum et primum mandatum. Matth., XXIL
Un docteur de la loy interrogea nostre Seigneur, luy disant : Maistre, quel est le plus grand commandement de la loy? A quoi il respondit : Tu aymeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton ame, et de toute ta pensée. Ce commandement est le plus grand et le premier.
Si j'eusse eu plus de tems, j'eusse parlé d'une certaine dédicace pieuse qui se fait par la fréquentation du temple, c'est à dire de l'Eglise , pour y adorer Dieu : mais n'ayant que fort peu de tems à vous entretenir, je ne parleray à présent que de la dédicace du cœur ; asseuré que je le suis, que les âmes pour lesquelles je presche maintenant en tireront plus d'utilité , et y prendront plus de playsir. Mais dautant que la dédicace que nous faysons de nostre cœur à la divine Majesté se fait par l'amour, je suivray mot à mot les parolles de l'Evangile qui court cette semaine , que j'ay prises pour sujet de cette exhortation.
Un docteur de la loy venant treuver nostre Seigneur, luy demanda quel estoit le plus grand commandement ; à quoy il respondit : Tu aymeras le Seigneur ton Dieu , de tout ton cœur, de toute ton ame, de tout ton esprit, de toute ta pensée, de toutes tes forces , et enfin de tout ce que tu as , et tout ce que tu es. Premièrement , je considère cette parolle : Tu aymeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, c'est à
* Sermon fidellement recueilly par les Religieuses de la Visitation de Sainte- Marie d'Aimessy (Edit. de 1641 et de 1643 j.
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dire , d'un amour de dilection ; car il faut considérer toutes ces parolles l'une après l'autre , parce qu'elles méritent d'estre pesées au poids du sanctuaire , pour la grande jalousie que nostre Seigneur a tesmoigné avoir, que nous l'aymions uniquement et parfaittement , autant que nous le pouvons faire en cette vie, ainsi que je le diray tantost.
Dieu donc veut estre aymé d'un amour de dilection , c'est à dire d'eslection; il ne se contente pas que nous l'aymions d'un amour commun , ainsi que nous faysons les hommes , mais d'un amour choisi et esleu entre tous les autres ; en sorte que tous les autres amours que nous avons pour les créatures ne soient que des images ou des ombres d'amour, en comparayson de celuy qu'il veut que nous luy portions.
Hé Dieu î mes chères Seurs , n'est-il pas bien raisonnable que cet amour divin domine , et tienne le donjon au dessus de tous les autres , qu'il règne , et que tout luy soit sujet? Aymer Dieu d'eslection , c'est le choisir entre mille , comme dit l'Espouse au Cantique des Cantiques : Mon bien-aymé , dit-elle aux filles de Sion, est beau par dessus toute beauté ; toutes sortes de perfections sont en luy ; je l'ay esleu entre mille , c'est à dire , entre un nombre infiny , pour estre mon bien-aymé et mon choysi : Dilectm meus candidiis , et rubicundus, electus ex millibus.
Or quand ce vient à nostre choix d'eslire un objet pour le principal but de nostre amour, certes nous aurions grand tort de ne le pas chercher, et choisir entre tous les objets qui sont aymables, afin d'eslire le plus excellent. Mais dites-moy de grâce , se peut-il rencontrer un objet plus excellent que la Divinité mesme, laissant à part son incomparable beauté , considérant son indicible bonté qui nous a par tant de façons tesmoigné qu'il nous ayme , et désire infiniment que nous l'aymions ? Hé ! qu'est-ce qui pourroit davantage esmouvoir nostre volonté à aymer, que de se voir si parfaittement aymé? mais de qui? de Dieu mesme; et qu'ainsi ne soit.
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les effets que nous ressentons tous les jours de son amour nous en donnent des preuves plus que tres-sufîisantes.
0 que ce commandement d'aymer Dieu est aymable ! Il y a eu certains fols et insensés qui ont voulu dire qu'il estoit impossible de l'observer, tandis que nous serions en cette vie mortelle : en quoy certes ilz se sont grandement trompés et ont erré en leur opinion, dau tant que nostre Seigneur n'eust jamais donné ny fait ce commandement , s'il n'eust donné quant et quant le pouvoir à l'homme de l'observer et accomplir. Dieu veut donc que nous l'aymions de tout nostre cœur, de tout nostre esprit, de toutes nos forces, et de toute nostre pensée , c'est à dire , de tout nosti^e pouvoii\ Mais ^ comme le pourrons-nous faire en celte vie , puisqu'il faut que nous aymions nos pères , nos mères , nos frères , nos seurs , et pour ceux qui sont dans le monde , que le mary ayme sa femme , la femme son mary, ses enfans , ses amis ? Comment donc (nostre amour estant ainsi partagé) pourronsnous aymer Dieu de toutes nos forces? Gela ne se peut, dites-vous. 0 que vous estes abusés ! et que vous monstres bien qui vous estes , et que vous n'avés de l'esprit que pour comprendre les choses de la terre , mais non pour pénétrer les choses de Dieu , ny les comprendre et connoistre pour telles qu'elles sont. Si nostre Seigneur nous eust commandé de l'aymer, ainsi que font les bienheureux là haut au ciel , vous auriés sans doute quelque raison de dire que nous ne le pouvons pas aymer de la sorte , dautant qu'ilz l'ayment d'un amour ferme , stable , constant , et sans interruption quelconque , le bénissant perpétuellement , et par ainsi ilz sont en un continuel exercice de leur amour : ce que nous ne pouvons pas faire nous autres ; car il faut que nous dormions, et pendant ce tems-là nostre amour cesse son exercice.
n n'y a jamais eu que nostre Dame qui aye eu ce privilège de pouvoir aymer Dieu en cette vie sans interruption
quelconque ; car tandis qu'elle dormoit, son esprit ne laîssoît pas d'agir et s'eslancer en Dieu ; et elle pou voit véritablement dire* : Ego dormio, et cor meum vigilat (Je dors, [mais mon cœur veille). Et quant à nous autres , combien de 'fois nous trouvons-nous en des distractions , lesquelles nous sont inévitables ? Il est vray que nous pouvons aymer Dieu d'un amour ferme et invariable , mais non pas estre en l'exercice continuel de nostre amour.
Or pour aymer Dieu d'un amour de dilection , je veux dire d'eslection , il faut avoir la volonté bien résolue et detenninée de ne conserver et reserver aucun autre amour qui ne luy soit sujet et s jusmis, demeurant prestz à bannir de nos espritz, non seulement tout ce qui sera contraire à cet amour sacré , ains aussi tout ce qui ne servira pas à la conservation et augmentation de ce divin amour, qui est seul digne du nom sacré de dilection.
Le nom d'amour est propre à toutes les autres affections, basses, terrestres et caduques; mais pour le nom de dilection, jamais elles ne le méritent.
Mais comment , me dirés-vous , pourrons-nous faire pour satisfaire à ce divin commandement de l'amour de Dieu , tandis que nous serons en cette vie , puisque vous dites que nous le pouvons accomplir selon le désir de la divine bonté? Il est vray, sans doute , mes chères Seurs , nous le pouvons; 2i pour vous le monstrer , je me serviray d'une similitude.
Imaginés-vous, de grâce, de voir trois archers qui portent tous trois leurs arcs bandés et tendus , pour tirer à tous ren- -contres selon la nécessité, et pour cela ilz ont tous trois leurs carquois pleins de flèches et de sagettes. Le premier de ces archers tient une flèche d'une main , et son arc bandé de l'autre , prest qu'il est de pousser sa flèche sur la corde de son arc , toutesfois et quantes qu'il sera nécessaire. Le deuxième archer, parce qu'il veut tirer souvent, porte non seu-
« Cant., V,
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lement son arc bandé , ains il porte encore la tleche tendue dessus , afin que selon les rencontres il n'aye à faire qu'à la décocher. Mais le troisième ne se contente pas de cela, ains il tire sans cesse la corde de son arc à soy , et lance continuelment ses sngettes dans le blanc où il vise.
Certes, ce n'est pas sans raison que les peintres , pour représenter l'amour, peignent un archer qui décoche continuellement des flèches dans le cœur des mortels , pour les blesser et navrer de ses tres-aimables sagetles. L'amour est extrêmement doux et suave, quand il s'applique à un objet digne d'estre choisi entre mille, comme nous avons dit ; car l'amour bas et caduque , qui s'attache à la créature , au préjudice de l'amour que nous devons au Créateur, tant s'en faut qu'il soit doux et suave , qu'au contraire il est desaggreable à merveilles , et remplit le cœur de celuy qu'il possède de troubles , d'empressemens, d'inquiétudes et d'amertumes.
L'amour que le vulgaire des hommes porte à Dieu , j'entends ceux qui vivent chrestiennement dans le monde , est semblable à ce premier archer, que nous nous sommes imaginé; car ilz sont résolus deplustost mourir que de l'offenser mortellement , en prevariquant ses commandemens : ilz tiennent toujours l'arc de cette resolution bandé, pretz qu'ilz sont de décocher la lleche de leur fidélité , en tous les rencontres où il sera besoin de faire paroistre que l'amour qu'ilz portent à sa divine Majesté est le suprême entre tous les autres amours , faysant toujours céder l'amour de la créature à celuy du Créateur ; ouy mesme celuy qu'ilz portent à leur père, mère, femme, enfans, ou amis : heureux qu'ilz^ sont , certes , de conserver cette fidélité à Dieu ; car ainsy faysant , ilz l'aymeront suffisamment pour ne point entrer en sa disgrâce, et obtenir la vie éternelle.
Mais il y a des âmes plus nobles et généreuses , qui sçachant que la suffisance ne suffit pas en ce qui est de l'amour de Dieu , passent plus outre, et sont semblables à ce second
archer, que nous nous sommes représenté , lequel non seulement tient son arc bandé et son carquois plein de flèches , toutes prestes pour tirer, mais il tire aussi fort souvent, mettant le moins de distance qu'il peut entre chaque coup ; il n'attend pas la nécessité, ains il tjre à toutes les apparences de nécessité. Ces âmes donc que je dis estre semblables à ce second archer, sont celles lesquelles se retirent du commun du peuple , pour mener une vie plus parfaitte , soit qu'elles se séquestrent tout à fait du monde , comme font les Religieux , ou non ; ne se contentant pas de vivre selon l'observance des commandemens de Dieu , ains passant plus outre, embrassant la prattique des conseils , afin de tirer des sagettes et des traits dans le cœur de la divine Majesté le plus souvent qu'elles peuvent, par des eslancemens fervens et affectionnés de leur esprit : et par ainsi elles navrent et blessent le cœur de ce roy des cœurs, ainsi que luy-mesme l'asseure , quand il dit à son Espouse au Cantique des Cantiques : Vulne7'asti cor meum, soror mea sponsa, vulnerasti cor meum in uno oculorum tuorum , et in uno crine colli tui * ; M'amie , ma belle , et ma colombe , tu m'as ravi le cœur, tu m'as blessé et navré par l'un de tes yeux , et par l'un de tes cheveux qui pend dessus ton col, c'est à dire, par l'une des pensées qui viennent du costé de ton cœur : Averte oculos tuos a me, quia ipsi me evoldre fecerunt ^ ; Détourne tes yeux de dessus moy , luy dit-il ailleurs , car tes regards m'ont fait en aller. Or pensés-vous que ce soit pour luy défendre de tirer ses sagettes , qu'il luy dit tout cela? 0 non sans doute ; mais c'est plustost pour la blesser réciproquement : car vous m'avouërés que c'est bien la blesser amoureusement, mais d'une blessure néanmoins bien douloureuse, que de luy dire qu'elle détourne ses yeux de dessus luy; car vous sçavés que Ton veut tousjours voir ce que l'on ayme.
tCant., IV. — «Cant,,VL,