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Cette seconde façon d'aymer Dieu est celle que nous pouvons exercer en cette vie , et à laquelle nous devons tous prétendre ; car quant à la troisième , qui est représentée par cet archer qui tire sans cesse , elle n'appartient qu'aux âmes des bienheureux, qui jotiyssent de la claire vision de la Divinité dans le paradis. 0 qu'ilz sont heureux, de blesser continuellement le cœur de Dieu des traitz aymables de leur amour ! amour qui sera éternel , immortel , et lequel ne «ourra jamais avoir d'interruption en son exercice sacré; car à mesure qu'ilz décochent les traitz de leurs aifections , la divine Majesté remplit leur carquois de ses divines flèches, de sorte qu'ilz seront éternellement inespuisables.
Vous entendes donc assés maintenant comme l'on peut prattiquer ce commandement. Il estvray, me dirés-vous; mais est-ce assés aymer Dieu que de se contenter de l'aymer, ainsi que ceux qui observent ses commandemens l'ayment? 0 sans doute , qui se contenteroit de cela , sans désirer de l'aymer davantage, je veux dire , sans avoir la prétention d'accroistre l'amour qu'il a à sa divine bonté , il ne l'aymeroit pas assés ; car n'avons-nous pas dit que la suffisance , en ce qui est de l'amour de Dieu , n'est pas suffisante ? Et ce n'est pas en effet icy comme aux autres désirs que l'on a d'acquérir des honneurs et des richesses; parce qu'en ces choses , celuy à qui la suffisance ne suffit pas , et qui ne dit pas, C'est assés, monstre bien que rien ne le sçauroit contenter, ny assouvir la soif insatiable qu'il a de ces choses. Mais quant à l'amour de Dieu, il ne faut jamais dire, c'est assés, j'ay assés d'amour, je suis content; car celuy qui diroit cela n'en auroit pas suffisamment.
La Divinité ne peut estre aymée suffisamment que d'ellemesme; c'est pourquoy nostre soif de l'aymer ne pourra jamais estre assouvie. Nous devons donc estre tousjours haletans et souspirans après l'augmentation de cet amour sacré, demandant à nostre Seigneur qu'il luy plaise nous donner
un amour correspondant , autant qu'il se pourra , à celuy qu'il nous porte.
Mais considérons un peu, je vous prie, quel est cet amour que Dieu nous porte , et duquel nous avons esté , et sommes si chèrement aymés de luy. Et remarqués combien nostre Seigneur a de grâce à nous exprimer Tardeur de sa passion amoureuse en parolles , en affections et en œuvres. En parolles , certes , cela est tres-clair ; car jamais il ne s'estendit tant à parler sur aucun sujet , que sur celuy de son amour envers nous , et du désir qu'il a que nous l'aymions , ainsi que nous pouvons voir en plusieurs lieux de l'Evangile. En affection , voyés combien il est jaloux de nostre amour : Tu aymeras le Seigneur ton Dieu, nous dit-il, de tout ton cœur, de toute ton ame , de toute ta pensée , de toutes tes forces , de tout ton esprit , et de tout ce que tu es , c'est à dire , de tout ton pouvoir : Diliges Dominum Deum tuum ex toto corde tuo , et ex tôt a anima tua, et ex omnibus viribus tuis, et ex omni mente tua *.
Ne nous monstre-t'il pas aussi merveilleusement bien la grandeur de son amour en œuvres, spécialement au tressaint sacrement de l'Eucharistie, en se donnant à nous? Considérés, je vous prie; il semble qu'il ne sera jamais assés content d'inviter les hommes à le recevoir. Voyés comme il inculque d'une façon admirable le bien qu'il a préparé pour ceux qui le recevront dignement : Je suis , dit-il , le pain vivant qui est descendu du ciel : quiconque me mange , il ne mourra point éternellement; Ego sumpanisvivus, qui de cœlo descendi, si quis manducaverit ex hoc pane, vivet in œternum ^. Qui voudra boire mon sang, et manger ma chair, il aura la vie éternelle ; Qui manducat meam carnem , et bibit meum sanguinem, habet vitam œternam. Et pour nous monstrer l'amour avec lequel il se donnoit à nous en ce tressaint sacrement : J'ay désiré , dit-il à ses Apostres , d'un
»Deut.,VI.— »S. JeaD,VI.
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graDcî désir de faire cette pasque avec vous; ûesiderio desideravi hoc pascha manducare vobiscum *. Puis parlant de sa mort : Nul n'ayme d'un plus grand amour , que celuy qui met son ame , c'est à dire sa propre vie , pour la chose qu'il ayme; Majorent hac dilectionem nemo habet , quam ut animam suamponat quispro amicis suis ^. Et en cent et cent autres façons , il nous exprima l'ardeur de son amour durant tout le cours de sa vie , et principalement en sa mort et Passion.
Ne vous semble-t'il pas, mes chères Ames, que nous ayons une très-grande obligation à contre-changer, en tant que nous pouvons, cet amour sacré et incomparable, duquel nous avons esté et sommes aymés de nostre Seigneur? C'est sans doute que nous le devons ; au moins devons-nous avoir affection de le faire.
Aymer Dieu de tout nostre cœur, qu'est-ce, sinon l'aymer de tout nostre amour , et d'un amour ardent? Et pour cela il ne faut pas aymer beaucoup d'autres choses, au moins d'une affection particulière.
L'aymer de toute nostre ame, c'est occuper toutes ses puissances en l'exercice de son amour ; l'aymer de tout nostre esprit , c'est l'aymer d'un amour pur et simple.
L'aymer de toute nostre pensée , c'est penser le plus souvent que nous pouvons en luy.
L'aymer de toutes nos forces , c'est l'aymer d'un amoui ardent, ferme, constant et généreux, qui ne se laisse jamais abattre dans les peines et contradictions , ains tousjours persévérant.
L'aymer de tout ce que nous sommes, c'est luy donner et abandonner tout nostre estre, pour estre totalement soumis 'à l'obeyssance de son amour.
L'aymer d'un amour de dilection, c'est le préférer à toutes choses, afin de pouvoir dire avec FEspouse : Mon
: s. Luc, XXII. — 2 S. Jean , XV.
bien-aymé est à moy, et moy à luy ; Dilectus meus mîhî, et ego un.
Vous serés peut-estre bien aises de sçavoir comment vous pourrés connoistre si vous aymés Dieu, ainsi que nous venons de dire. Je m'en vay vous en donner des marques infaillibles.
La première est, si vous vous playsés fort en sa présence : car vous sçavés que Tamour recherche tousjours la présence de celuy qu'il ayme. L'amour (ainsi que dit le grand saint Denys , apostre de la France) tend à l'union , si que l'amour unit les cœurs de ceux qui s'ayment , d'une union si forte , qu'elle est presque inséparable, quand l'amour est pur, comme est celuy de Dieu , duquel nous parlons.
L'amour est un lien , et un lien de perfection , Vincidum perfectionis , c'est à dire que ce lien est si fort qu'il ne se peut rompre ny deslier. Donc si vous aymés bien Dieu, vous aurés un grand soin de rechercher sa présence , afin de vous unir tousjours plus parfaittement avec sa divine bonté , non point pour la consolation qu'il y a de joùyr de sa présence , ains simplement pour satisfaire à son amour , qui le désire ainsi : vous chercherés le Dieu de toute consolation , et non pas les consolations de Dieu.
Or vous sçavés que les amans cherchent tousjours de parler en secret, bien que ce qu'ilz ont à dire ne soit pas des secretz, ou chose qui mérite d'estre tenue pour telle. De mesme en est-il en cet amour sacré; la fidelle amante recherche par tous les moyens possibles de rencontrer par tout son cher bien-aymé tout seul , pour luy lancer dans le cœur quelques traitz de sa passion amoureuse , et luy rendre quelque petit tesmoignage de son amour , quand ce ne seroit que de luy pouvoir dire : Vous estes tout mien , et je suis tout vostre : mais elle luy dit ces parolles en secret , dans le fond de son cœur, afin qu'il n'y aye que son bien-aymé qui les entende.
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Une autre marque pour connoistre si vous aymés bien Dieu est , si vous n'aymés pas beaucoup d'autres choses avec luy ; ainsi que j'ay dit, cela s'entend d'un amour fort et puissant; car vous sçavés que quand on ayme beaucoup de choses , si on les ayme d'un amour fort et puissant , l'amour que nous avons pour Dieu en est bien moins parfait , parce que nostre capacité d'aymer est fort petite , tandis que nous sommes en cette vallée de misères; et partant, nous ne devons pas laisser ' dissiper nostre amour à plusieurs objetz , ains le tenir | ramassé tant qu'il nous sera possible, pour l'employer à i'< aymer un objet tant aymable , comme est celuy dont nous i parlons.
Il faut véritablement aymer quelque chose avec Dieu , mais d'un amour qui n'aille point de pair avec le sien, ains qui luy soit sujet, en sorte qu'il soit tousjours prêt d'estre abandonné et rejette , entant que celuy de Dieu le désirera , c'est à dire , qu'il luy sera contraire.
La troisième et principale marque que je vous donne pour connoistre si vous aymés bien Dieu , est de regarder si vous aymés bien le prochain ; car nul ne peut dire en vérité qu'il ayme Dieu , s'il n'ayme le prochain , ainsi que l'asseure le grand apostre S. Jean : Qui non diligit fratrem suum, ' guem videt, Deum quem non videt , quomodo potest dili" gère?
Mais comment, et de quel amour devons-nous aymer le prochain? de quel amour, mes chères Ames? de l'amour mesme que Dieu nous ayme ; car il faut aller puiser cet amour dans le sein du Père éternel , afin qu'il soit tel qu'il doit estre, c'est à dire, qu'autant que nous le pouvons, nous le devons aymer d'un amour pur , solide, ferme, constant et invariable ; qui ne s'attache point aux qualités et conditions des personnes , ains à l'image de Dieu , que nous portons tous. Certes , si nous l'aymons ainsi , nostre amour ne sera point sujet au changement , ny aux aversions , comme est
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celuy que nous nous portons les uns aux autres , qui pour Tordinaire se dissipe et s'alangourit sur une mine froide, ou qui n'est pas si correspondante à nostre humeur, ou pour la rencontre de quelque petite chose qui n'est pas comme nous desirons.
Nostre Seigneur nous ayme sans discontinuation (je ne parle pas de ceux qui sont en estât de péché mortel ; car le lieu où je suis ne le requiert pas) ; il nous supporte en nos defautz et en nos imperfections , sans aymer néanmoins ny favoriser nos imperfections : il faut donc que nous en fassions de mesme à l'endroit de nostre prochain , l'aymant sans discontinuation , et sans nous lasser jamais de le supporter en ses defautz; prenant bien garde toutesfois de ne favoriser ny aymer ses imperfections , ains au contraire , taschant d'en rechercher l'extermination , tant qu'il nous sera possible , ainsi que fait la divine bonté envers les hommes. Mais Dieu nous ayme pour le ciel , et partant il ayme plus nos âmes que nos corps ; ainsi devons-nous faire, aymant nostre prochain pour le ciel , luy procurant par nos prières , les grâces et bénédictions célestes , par le moyen desquelles il puisse tousjours croistre en l'amour sacré ; et enfin obtenir l'amour éternel , l'encourageant à l'exercice des vrayes vertus , tant par parolles que par exemples; et ainsi faysant , nous nous resjoûyrons beaucoup plus des dons et des grâces que Dieu fera à leurs âmes , de leurs vertus , et des bénédictions celestes qu'il leur communiquera , que non pas des honneurs, richesses et autres biens caducs et périssables qui leur pourroient arriver.
C'est à l'acquisition de cet amour parfait de Dieu et du prochain , auquel je vous exhorte , mes chères Seurs , de travailler courageusement ; car voilà comment nous pouvons faire la dédicace de nos cœurs à la divine Majesté, et ne doutons point que si nous l'aymons, ainsi que nous avons dit, il n'habite plus volontiers dans nos âmes, qui sont ses temples
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vivans , qu'il ne fait dans nos Eglises , puisqu'il dit que ses plus grandes délices sont d'estre avec les enfans des hommes : f^eliciœ meœ esse cum fdiis hominum *.
Aymons donc Dieu de tout nostre cœurç et comme il se plaist d'estre avec nous, playsons-nous aussi avec luy ; tenons-nous tousjours en sa présence ; ne le perdons point de veuê; entretenons-nous familièrement avec luy; donnons- \uy toutes nos affections ; n'aymons rien qu'en luy ou pour luy , et soyons asseurés que si nous persévérons à l'aymer fidellement et constamment pendant cette vie , après icelle il nous fera la grâce de l'aymer éternellement dans le ciel , où nous conduise le Père , le Fils , et le saint Esprit, ^men
*ProY.,VIII.
lUEU SOIT BEI9T.