DE LA PARALYSIE SPIRITUELLE
Dixtt Jésus Paralytico : Confide, fili, remittuntur tibipeccata tua. Matt., IX^
Jésus dit au Paralytique : Mon filz, aye confianm , tes péchés te sont pardonnes.
Puisque par l'absence juste , comme je croy , de celuy qui vous devoit présenter la collation spirituelle de la part du maistre de céans , qui est Jesus-Christ, j'ay encores eu cette charge de vous entretenir de quelques discours spirituelz ; j'ay choisi celuy que l'Evangile me met en main de prime face, c'est à dire de la paralysie spirituelle, et de la guerison d'icelle ; car encore que l'Evangile semble advancer son histoire d'une paralysie corporelle, néanmoins nostre Seigneur parle et guérit principalement la spirituelle , disant au paralytique : Confide, fili (Mon filz , aye confiance) , et semble que sa première visée estoit sur la paralysie spirituelle ; mais qu'à l'occasion des murmures que faysoient les Juifs , il aye jette l'œil sur la corporelle. Or ce discours de la paralysie spirituelle est bien l'un des plus nécessaires que vous puissiés ouyr. Plaise à Dieu que je le puisse aussi bien faire comme il est utile et profitable , quoy que peut estre il ne soit pas des plus aggreables qu'on puisse faire; car il y a en cet aage une infinité de paralytiques spirituelz , lesquelz ne pensent pas l'estre, et ne cherchent point la guerison d'une si estrange maladie, ausquelz je puis bien dire ce qui est porté par un prophète : Ossa arida, audit e verbum Domini (Os secs et
» Pris sur l'original escrit de la main de Taulheur (Edit. de 1641 et de 1643).
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arides , entendes la parolle du Seigneur) , oyés un peu que c'est de vostre mal. La paralysie corporelle est une maladie causée d'une humeur peccante qui saisit les nerfs et muscles, empeschant la communication des espritz vitaux et animaux, et par conséquent privant les parties occupées de mouvement et sentiment, et cette humeur est ordinairement froide. Or la paralysie spirituelle , parlant avec proportion , est une maladie causée par la saisie et occupation que le péché fait des nerfs spirituelz , c'est à dire , des désirs de nostre ame , empeschant la communication et influence des inspirations divines en nos consciences , et par conséquent le mouvement naturel de nostre ame , et le sentiment des choses célestes. J'ay dit le mouvement naturel, parce que comme la paralysie corporelle n'empesche pas le mouvement extérieur du corps, mais seulement l'intérieur qui luy est propre ; ainsi la spirituelle n'empesche pas le mouvement de nostre ame à la créature, mais il ne luy est pas naturel ; car son mouvement est à Dieu. Ibunt de virtute in virtutem, donec videatur Deus deorum in Sion, etc. Et de fait, nos théologiens disent que le péché est contre nature , et contre raison. Le péché qui cause cette paralysie est une certaine froidure et nonchalance spirituelle. En somme nous appelions , pour le dire en un mot, eslre paralytiques ceux lesquelz demeurent en leurs péchés ; car ils ne sçauroient garder en eux ce catharre, qu'ilz ne deviennent comme perclus , impotens , et comme transis de ce froid, engourdis de tous leurs membres spirituelz, dont il est dit aux Proverbes * : Propter frigiis piger arare noluit (A cause du froid le paresseux n'a pas voulu travailler) , comme s'il vouloit dire : Le paresseux estant engourdy du froid du péché , faute d'estre revestu des vertus, et eschauffé du feu de charité, il n'a point voulu travailler. C'est le propre elFet de cette paralysie, d'empescher de travailler, pour la saison à venir , ceux qu'elle a saisis ; c'est de là d'où tprov., XX.
tous nos maux arrivent, si que nous pouvons bien dire avec le prophète : Ab aquilone omne malum panditur (Tout mal vient du costé d'aquilon) ; car ne nous pouvant mouvoir , nous ne pouvons chercher le bien , ny fuyr le mal. Vrayement nous sommes tous pécheurs ; nous pouvons tous dire que : Aquœ intraverunt usque ad animam meam (Les eaux ameres du péché sont entrées jusques dans mon ame). Mais quelques-uns se remuent, taschant à se dépêtrer de ces eaux, et se lever du péché , desquelz on peut dire : Benediciteomnia quœ moventur in aqiiis Domino (Bénisses le Seigneur , vous tous qui vous mouvés dans les eaux) ; mais ceux qui ne se remuent point ne peuvent pas tenir ce langage. Et puis cette maladie a une très-mauvaise condition : c'est qu'elle est presque incurable, aussi bien que la paralysie corporelle : non pas que le souverain médecin ne le sçache, et ne le puisse faire; mais parce que ceux qui en sont atteintz ne sentant pas leur mal , pour la pluspart , ilz n'ont point de recours au médecin , si quelqu'un ne les y porte, comme vous voyés aujourd'huy ; car comme dit Salomon en ses proverbes , le paresseux s'estime plus sage que sept hommes qui profèrent des sentences : Sapientior sibi videtur piger septem viris loquentibus sententias *. Hz ont les yeux ouvertz pour voir des vanités mondaines, ilz ont la langue bien desployée; mais c'est pour se repaistre d'un grand parler sans vouloir rien faire ; ilz ne veulent recevoir correction de personne , ains c'est eux qui censurent tout le monde.
Maintenant , pour nous garder de cette maladie et purger cette humeur , si elle estoit par adventure en nous , il faut un peu voir ses causes particulières; et combien qu'elles soient en grand nombre , si est-ce que celles qui sont mieux assaisonnées au lieu et à l'aage où nous sommes , sont ces deux icy : Une flatteuse et trompeuse excuse qu'on se forge en ses péchés, et une grande lascheté décourage; car les uns
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se font accroire de n'estre point malades , encore qu'ilz se sentent bien détraqués ; les autres aiment mieux demeurer malades que de gousterFamertume de la médecine.
Que pensés-vous que fait Partisan qui survend sa marchandise, et lequel à tout propos jure , se maudit, afin de vendre trois fois autant, et dit que c'est un gain honneste qu'il fait en homme de bien ? Il cherche des excuses pour excuser ses péchés. Ad excusandas excusationes in peccatis. Et c'est pour luy que David a adjousté : Qui jurât proximo suo, etc. (Qui jure à son prochain , etc.) Et Dieu : Nonfurtum faciès (Tu ne feras point de larcin) . Néanmoins soubs prétexte d'une juste vacation , il se pense estre homme de bien. Et le chicaneur qui sur un pied de mouche entretient un procès, qui ruyne l'âme , le corps , et la maison de deux misérables parties , il se flatte et s'excuse sur une petite et malotrue loy toute escorchée , et par des tergiversations fait perdre le droit à son prochain ; et néanmoins c'est bien à luy auquel nostre Seigneur a fait dire : Si utique justitiam loquimini, recte judicate, filii hominum * (Si certainement vous parlés en vérité et justice, jugés droitement, enfans des hommes. Vœ vobis qui dicitis bonum malum, et malum honum, et convertitis in absynthium judicium (Malheur à vous , qui dites que le bien est mal , et que le mal est bien , et qui convertisses la justice en absynthe) ; car ce qui est estably pour le soulagement , il le rend la ruyne du pays. Ce juge qui la fait si longue , s'excuse sur dix mille raysons de coustume , de stile , de théorie , de prattique et de eautelle. C'est à luy auquel s'addresse la loy Properandum , De judiciis, etc. Beati qui faciunt justitiam in cmni tempore (Bienheureux sont ceux qui rendent la justice en tout tems). L'usurier va-t'il se trompant luy-mesme , avec dix mille excuses pour faire mentir l'Escriture , qui dit que telles sortes de gens n'iront point in tab&rnaculum Domini (au tabernacle
i Amos V»
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du Seigneur) ? Les prestres se flattent-ilz pas avec des dispenses , quoy que ce qui est dit en l'Evangile , que personne ne peut servir deux maistres, Nemo potest diiobiis dominis servire, soit escrit en grosses lettres? Les dames se flattentelles pas, lesquelles n'aymant point leurs maris, se playsent d'estre courtisées , s'excusant qu'elles ne font point d'actes contraires à leur honneur ? se playsent-elles point de passionner cettuy-cy et celuy-là , s'excusant que , nonobstant , «lies ne voudroient pour rien violer la loy de leur mariage? €'est pour cela que nostre Seigneur dit : Non concupisces (Tu ne convoiteras point). C'est pour cela que David a laissé par escrit : Exitus aquarum deduxerunt cculi mei, quia non €ustodierunt legem tuam (Les eaux ont coulé de mes yeux en abondance, parce qu'ilz n'ont pas gardé vostre loy). Et toutes ces sortes de gens sont paralytiques ; ne sentant point leur mal, ilz ne s'en confessent jamais. Bibimt sicut aquam iniquitatem (ilz boivent l'iniquité comme l'eau); ilz sont comme Esaû, qui se soucioit fort peu d'avoir perdu son droit d'aisnesse, Parvipendens quod primogenituram perdidisset. Se flattant , ilz sont semblables au Pharisien.
Mais mon intention est de vous descouvrir principalement l'autre cause de cette paralysie , sçavoir la couardise et lascheté de courage. C'est le vice auquel vous voyés tant de gens, qui ne se veulent mouvoir au bien, ny retirer du mal, pource que cela leur semble mal-aisé. Dicit piger : Léo est foras , in medio platearum occidendus sum * ( Hz disent ces parolles du paresseux : Le lion est dans la rue ; si je sors , il me dévorera au milieu de la place). Ce sont ceux qui ayant esté pécheurs , sont du tout lasches à bien faire. S'il faut se confesser : 0 que cela est fascheux ! ô que c'est une chose mal savoureuse 1 et ne considèrent pas qu'il n'est pas des péchés comme des fruits qui meurissent sur l'arbre , et puis tombent d'eux-mesmes ; mais qu'au contraire , plus ilz
* Prov., XXII.