POUR LE XVIII* DIMANCHE DIAPRES LA PENTECOSTE
demeurent en Tame , plus mal-aisé est-il de les arracher. Oyés l'Ecclesiaste : Fili , peccasti? non adjicias iterum, sed depristinis deprecare Dominum * (Mon filz, si tu as péché, n'y retourne pas derechef, mais prie le Seigneur qu'il te pardonne). Qui ne pleureroit, lisant le chap. Vdu livre VIII des Confessions de S. Augustin , où il se lamente d'avoir procrastiné sa conversion? comme te respondois-je? Modo, ecce modo, sine paululum ; sed modo, et modo non habebant modum, et sine paululum ibat in longum (Tout maintenant, tout maintenant , attends encore un peu, ce sera pour tantost ; mais ce tout maintenant ne venoit point, et cet attends encore un peu tiroit en grande longueur). Tempus est nos de somno surgere (Or il est tems de nous lever du sommeil). Ne dicas amico tuo Christo stanti ad ostium et pidsanti .* Vade et cras revertere , cum statim possis ( Ne dites done pas à vostre amy Jesus-Christ , qui attend et qui heurte à la porte de vostre cœur : Allés et revenés demain , puisque vous luy pouvés ouvrir soudainement). Si tu sçavois aussi bien que tu ne penses pas combien nostre Seigneur t'attend en grande affection ! Tobie envoyant en Rages l'ange à Gabel, luy dit : Sois quoniam mimer at pater meus dies, et si tarda- Xierouna die plus , contristabitur anima ejus (Tu sçais que mon père compte tous les jours ; si je retarde davantage ^ j'affligeray son ame).
C'est faire comme l'enfant prodigue , Ire in regionem lon^ ginquam (C'est aller en une région lointaine). Il faut beaucoup de peine pour en revenir, quand une fois on est allé jusques-là. Hé ! quelle difficulté y a-t'il tant à se convertir, aussi tost qu'on se void en péché? Induere fortitudine tua, Sion^ (Sion, reprenés vostre force). Quœrite Dominum diim inveniri potest (Cherchés le Seigneur pendant qu'on le peut treuver). Ne faites pas comme l'Espouse es Cantiques , qui treuva des excuses quand son amy vint , disant qu'elle
» Eccles., XXI, 1. — 2 isave II.
estoit au lict ; elle le voulut par après chercher, et elle ne le retreuva plus. Ne faites pas de vostre ame comme Jonas faysoit de Ninive , qu'il ne pensoit pas devoir venir que malaisément à pénitence , et cependant incontinent qu'elle ouyt * : Adhuc quadraginta dies , et Ninive subvertetur (Encore quarante jours, et Ninive sera renversée), elle se convertit.
Que diray-je plus? si on parle de fréquenter les sacremens, ilz confessent que cela est bon : Mais je ne sçaurois prendre la peine , disent-ilz , il faut cecy , il faut cela. Hé ! mon frère , je te diray ce qu'il faut il faut : purger les affections du cœur, oster ce qui deplaist à Dieu , qui est le péché mortel , puis se préparer avec bonnes intentions , et avoir ferme propos de s'amender. Cela te semble-t'il chose si difficile, qu'il ne la faille faire pour un si grand bien? C'est chose toute arrestée que : Nisi manducaveritis carnem Filii hominis, non habebitis vitam in vobis (Si vous ne mangés la chair du Filz de l'homme, vous n'aurés point la vie en vous). Mais j'ay mesnage , dirés-vous ; au nom de Dieu, je ne sçaurois bonnement me tenir sans crier, sans me distraire. Je suis homme de conversation , et ne puis que je ne me treuve en des lieux oii il me faut faire le bon compagnon. Mon bon frère , prends peine à ne point offenser Dieu , et du reste vis joyeusement. Oûy , mais il y a de la peine à se confesser, à se préparer. Certainement la peine est légère ; mais si tu ne veux prendre peine aucune , je te diray : Si qiiis non vult operari, non manducet (Que si quelqu'un ne veut pas travailler, qu'il ne mange point) ny le pain du corps, ny le pain de l'ame , comme indigne de vivre ; mais abseure-toy que l'ame efféminée et qui est lasche aura faim, Anima effeminata esuriet^. Et David dit : Et aruit cor meum, quia oblitus sum comedere panem 2neum ( Que son cœur s'est seiche et affoibly, parcequ'il a oublié de manger son pain).
* Jon., m. — « Prov., XVIII.
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Tellement que de ces paralytii^^ues spirituels ou peut dire : Trepidaveriint timoré ubi non erat timor ( Qu'ilz ont eu de la crainte où il n'y en avoit point de sujet). Et avec cette reprehension : Dereiiquenmt me fontem aquœ vivœ , et foderunt sibi cisternas dissipatas , quœ continere non va" lent agitas (Qu'ilz ont quitté la fontaine d'eau vive, et se sont fouy des cisternes rompues, qui ne peuvent contenir les eaux). Yoyés-vous les maux que fait cette paralysie, qui nous garde de cheminer à Dieu? vous avés veu ce que c'est.
Maintenant mettons tous la main à la conscience , et demandons à nous-mesmes si nous n'en sommes point détenus. Si nous ne voulons pas nous amender, si nous cheminons froidement en la voye spirituelle , il y a danger pour nous : que si quelqu'un se doute d'y tomber, comme nous avons tous occasion de la craindre, je veux vous donner un remède, duquel pourront encore user ceux qui sont desja tombés paralytiques pour se guérir. Ne sçavés-vous pas que le froid est guery et chassé par le chaud ? Or toute sorte de chaleur ne guérit pas ce mal. Le feu de genièvre est sain au catharre , non pas celuy de chesne. Le feu excité par la méditation de la mort et Passion guérit, mais guérit ceux qui sont d'une nature souple ; c'est une médecine lenitive. Le feu des tribulations guérit , mais il n'est pas propre à tout le monde. Le feu de l'Eucharistie y sert pour consolider et conforter, mais il faut desja avoir évacué les mauvaises humeurs. Quel feu donc nous guérira de cette paralysie? le feu d'enfer, mes bons frères, la considération duquel je vous ordonne , et à mon ame , propre pour nous guérir, si nous nous en sçavons servir. Il faut descendre en enfer vivans , dit un Prophète. Et le bon roy Ezechias , couver ty et guery, nous apprend comme il le faut appliquer : Ego dixi in dÂmidio dierum meorum : Vadam ad portas inferi (J'ay dit au milieu de mes jours : J'iray aux portes d'enfer). Il y a en ces
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POUR LA FESTE DE TOUS LES SAINTS»
Ocuius non vidit, nec auris audivit, nec in cor hominis ascenderunt qm prœparavit Deus lis qui diligunt illum. L Cor., IL
CEîl n'a veu, ny aureille entendu, et il n'est jamais entré en la pensée ny au, cœur de l'homme quelles et combien grandes sont les choses que Dieu a préparées à ceux qui l'ayment.
Ce sont les paroUes de S. Paul, mes chères Seurs, desquelles il se servoit escrivant aux Corinthiens, pour les exciter à se deprendre des choses basses et transitoires, des Liens caducs et terriens , et se desengager des affections de cette mortalité, en relevant leurs cœurs et leurs pensées aux biens éternels et perdurables.
Et moy , ayant à vous parler en cette solemnité de la gloire des Saints, j'ay pensé que je me devois servir des parolles de ce grand Apostre, et les vous adresser, pour par icelles vous encourager à relever et rehausser vos cœurs et vos pensées à la considération de la gloire et félicité éternelle, que Dieu a préparée à ceux qui l'ayment et le craignent en cette vie , et vous exciter par ce discours à mespriser et retirer vos affections de toutes les choses créées ; puisque , comme dit l'Escriture, le ciel et la terre passeront, Cœlum et terra transibunt, c'est à dire, que tout ce qui est icy bas prendra fin.
Or pour vous dire quelque chose de cette gloire , je me serviray d'une histoire qui est rapportée au premier chapitre du livre d'Esther, d'un festin que le roy Assuerus fit,
* Fidellement recueilly par les Religieuses de la Visitation Sainte Marie d'Aunessy (Edit. de 1641 et de i643).
le plus admirable , magnifique et solemnel qui se puisse jamais voir ny entendre , dautant qu'en iceluy toutes les conditions requises, et qui se peuvent souhaitter en un festin pour le rendre remarquable , s'y retreuverent ; car , en premier lieu , celuy qui faysoit le banquet estoit roy de cent vingt sept provinces , et iceluy s'y treuva , qui est une des principales pièces du festin , à sçavoir que celuy qui le fait s'y treuve, principalement quand c'est une personne de qualité royale. Et pour ce qui estoit des viandes, elles estoient les plus excellentes qu'on eust pu souhaitter, et le vin le plus exquis qu'on eust pu rencontrer. Ceux qui servoient en ce banquet estoient des personnes de grande qualité, constituées par le roy, lesquelles s'acquittoient fort soigneusement de leur office. Le lieu où se faysoit le festin estoit le plus beau et magnifique qui se puisse jamais voir, les piliers estoient de marbre, les corniches d'esmeraudes, les tapisseries estoient de soye toutes rehaussées d'or et d'argent, les planchers estoient tous azurés ; il y avoit des couches toutes battues en or fin, et avec cela les musiques les plus belles et exquises, et les inslrumens et accords les plus harmonieux qui se puissent entendre n'y manquoient point : il y avoit aussi des parterres artificielz , diaprés d'une variété innombrable de fleurs les plus belles qu'on eust pu souhaitter. Les invités estoient les plus grands princes et seigneurs de cette contrée, et le banquet dura cent quatre-vingts jours , avec toutes ces magnificences. En somme l'Escriture le rapporte comme la chose la plus excellente et admirable qui se puisse jamais dire ny voir.
Jettant donc les yeux de ma considération sur cette feste , je n'ay point treuvé d'histoire ou de discours plus propre pour vous représenter la gloire et félicité des Saintz , que ce festin du roy Assuerus , puisque cette félicité éternelle n'est autre chose qu'un festin ou banquet , auquel nous sommes tous invités , et ceux qui y sont receus sont rassasiés et asr
80uvis de toutes sortes de délices. Mais certes, quand je viens à comparer ce banquet éternel avec celuy d'Assuerus, je treuve que celuy-là n'est rien au prix de cettuy-cy : aussi n'y a-t'il rien à quoy il puisse estre comparé , dautant qu'en ce festin de l'Agneau sans macule se retrouve tout ce qui s'est treuvé en celuy d'Assuerus , mais en une façon beaucoup plus excellente, parce qu'en iceluy sont jointes ensemblement toutes les conditions requises, pour rendre un banquet solemnel, magnifique et admirable.
Premièrement , celuy qui fait le festin est Dieu , qui surpasse infiniment en grandeur et dignité tout ce qui est et peut estre : et sa personne royale et divine , non seulement s'y treuve et assiste au festin ; mais , qui plus est , il est luymesme la viande et le metz qui repaist et rassasie les conviés , par cette admirable communication qu'il leur fait de soy-mesme. Les assistans ou personnes qui servent à ce divin festin sont les anges, archanges et autres espritz célestes que Dieu a nommés et destinés au service. De vous parler de la beauté du lieu où se fait le festin , ô certes ! cela est tout à fait impossible ; mais pour les autres choses qui s'y retreuvent , nous les expliquerons par le menu , et dirons un mot sur chacune des circonstances et conditions de ce festin , si Dieu nous fait la grâce de nous en souvenir.
Et pour commencer par la principale circonstance , qui est que Dieu , qui fait le festin , se treuve en iceluy , et qu'il est luy-mesme la viande qui rassasie ceux qui y sont conviés; escoutés ce qui est dit en l'Apocalypse : Vincendi dabo edere de ligno vitœ quod est in paradiso Dei met (Je donneray à celuy qui vaincra à manger de l'arbre de vie qui est au paradis de mon Dieu). Beati qui ad cœnam nuptiarum Agni vocati mnt (Bienheureux sont ceux qui sont appelles au banquet des noces de l'Agneau) ; car ilz n'auront plus ny faim ny soif, dautant qu'il les conduira aux fontaines des eauës de vie ,
Et deducet eos ad fontes vitœ aguarum. Mais quelles sont
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ces eauës de vie, sinon Dieu mesme , lequel se fera la viande de ses esleus, en se communiquant à eux par la claire vision et connoissance qu'ilz auront de sa Divinité?
0 quel festin plus excellent et remply de délices se pourroit-il jamais treuver ny désirer que celuy que Dieu fait dans le ciel à ses Saints, puisqu'il est luy-mesme leur viande? C'estoit sans doute après la jouyssance de ce divin festin que le saint prophète David souspiroit , quand pressé du désir de voir Dieu , il s'escrioit : Quemadmodum desiderat cervus ad fontes aquarum , ita desiderat anima mea ad te, Deus, quando veniam^ et appareho antefaciem Dei * (Quand serace , ô mon Dieu , que mon ame plus altérée du désir de vous voir, que n'est le cerf poursuivy des chasseurs de rencontrer quelque claire fonteine pour appaiser sa soif par la fraischeur de ses eauës , paroistra devant vostre face) ? Et pour confirmation de ces parolles : Je seray rassasié, dit-il, quand vostre gloire m'apparoistra , Satiabor cum apparuerit gloria tua^^
C'est une chose hors de tout doute et controverse , que la îïloire essentieHe des bienheureux consiste en la claire vision et connoissance de Dieu, Eœc est vita œterna ut cognoscant fj>Deum verum % dit nostre Seigneur; comme au contraire îa peine des damnés , qu'on appelle du dam , consiste en la privation de cette claire vision.
Mais outre cette gloire essentielle , il y en a une accidentelle , qui est celle que les bienheureux reçoivent par accident ; comme les damnés , outre la peine du dam , en ont encore une qu'on appelle du sens. Disons quelque chose de cette gloire essentielle et accidentelle.
Premièrement, quant à l'essentielle, qui consiste avoir clairement Dieu tel qu'il est , sans ombre ny figure, on void des choses si grandes et excellentes , que Dieu mesme , avec l'infinité de sa toute-puissance, n'en peut produire, faire ny
» Psal. XU, — » Ibid. XVI.— « S. Jean, XVU.
créer de plus grandes, puisqu'on y void premièrement sa Divinité , à sçavoir luy-mesme ; Ton void aussi Tunion du Verbe éternel avec la nature humaine ; la maternité de la sainte Vierge , nostre tres-honnorée Mère et Maistresse , et enfin la gloire des bienheureux, de laquelle il est le souverain objet.
Quanta la première chose, qui fait la gloire essentielle des Saints, qui est Dieu, il ne se peut rien voir de plu s excellent, ny rien ne peut estre de plus grand, dautant que (comme disent les théologiens) c'est un estre qui est par dessus tout estre , un acte tres-pur et très-simple ; et Dieu mesme avec l'infinité de sa puissance ne peut rien produire ny créer de plus haut , ny de plus grand que luy ; car s'il pouvoit créer quelque autre chose de plus grand ou de plus haut que luy, il ne seroit pas Dieu , puisque Dieu est un estre qui est au dessus de tout estre , increé , indépendant , et que rien ne peut esgaler. Tous les théologiens sont d'accord en cecy , et n'y a point sujet d'en disputer, dautant que cela est tout clair.
La deuxième chose que voyent les bienheureux dans le ciel , est ce mystère ineffable de l'union de la nature divine avec la nature humaine , qui est une œuvre si sublime et relevée , qu'elle surpasse tout ce qui se peut concevoir.
La troisième est la maternité de nostre Dame jointe à sa virginité , qui est encore une chose plus grande qu'on ne sçauroit dire ny penser ; dautant que la virginité jointe à la maternité est l'œuvre la plus excellente après l'incarnation , que Dieu avec sa toute-puissance puisse faire : car commen*; pourroit-il eslever une créature plus haut , que de la fair^ Mère de Dieu , c'est à dire de luy-mesme?
La quatrième chose dont je veux parler , est la lumière de gloire, qui est aussi une des plus grandes choses qui se puissent créer , puisqu'elle a pour objet Dieu mesme , qui est une clarté et lumière increée , par laquelle l'on void
toutes les autres lumières , qui sortent toutes de celle-cy comme de leur source et origine, sans qu'elle en puisse estre tant soit peu intéressée ou diminuée : In lumine tuo videbimus lumen (En vostre lumière nous verrons la lumière) , dit le Prophète.
Or de ces quatre choses si grandes et sureminentes jouyssent les bienheureux dans le ciel ; car ilz voyent face à face , clairement , nettement , sans ombre , image ny figure , Dieu trin et un, non par énigme , mais tel qu'il est, avec une si grande clarté, qu'ilz voyent la lumière en la lumière , et la lumière de toutes les autres lumières ; et en icelle ilz voyent la grandeur et excellence de l'incarnation du Verbe éternel et de la maternité de la Vierge , et encore quelle et combien grande est la gloire que Dieu donne à ses esleus ; et en cette claire vision de Dieu ilz descouvrent et viennent à l'intelligence des autres plus hautz et plus profonds mystères , desquelz ilz ont la connoissance avec une telle clarté , joye et allégresse, qu'ilz n'en peuvent souhailter ny désirer une plus grande. De sorte qu'on peut véritablement dire , qu'en cette vision ilz reçoivent la mesure des délices pleine , comble , et qui s'espanche de toutes partz , parce que la joye et liesse qu'ilz reçoivent en cette gloire essentielle, par la connoissance des plus profonds et incompréhensibles mystères, les rassasie tres-parfaittement.
Hé! combien pensés-vous, mes chères Seurs, qu'ilz reçoivent de suavité par la claire veuë du mystère ineffable de la tres-sainte Trinité , voyant l'éternité du Père , du Filz et du saint Esprit , voyant comme le Filz est engendré du Père , et que le Père ne procède de personne , et comme le saint Esprit procède du Père et du Filz? Quelle joye de voir que le Filz n'est point moindre que le Père , lequel , pour estre Père, n'est point plus grand que le Filz, et que le saint Esprit est en tout esgal au Père et au Filz ! Quelle suavité de voir que le Filz est éternel et aussi ancien que le Père , et
POUR LA TOUSSAINT. 3il
que le saint Esprit est aussi ancien que le Père et le Filz , et que les trois personnes n'ayant qu'une mesme essence , ne font qu'un seul Dieu!
Je lisois hier en la vie de S. Ignace, fondateur des Jésuites, que Dieu luy fît un jour la grâce de luy faire voir le mystère de l'ineffable et tres-adorable Trinité , de laquelle vision il receut tant de clarté et de lumière en son entendement, qu'il en faysoit après des discours les plus hautz et relevés qui se puissent dire et entendre , et demeura longtems à escrire ce qu'il en avoit appris, remplissant plusieurs cahiers de choses les plus hautes et les plus subtiles qui se puissent voir en la théologie. Ce qui monstre que Dieu en cette vision luy fit connoistre de ce divin mystère ce qui s'en peut concevoir en cette vie ; et deslors ce sacré mystère demeura si fortement gravé et imprimé dans son cœur et dans son esprit, qu'il eut tousjours depuis une singulière dévotion en iceluy , se fondant de joye toutes les fois qu'il en avoit le souvenir.
Or si ce Saint a reçu tant de joye et de consolation par cette vision , quelle pensés-vous que doit estre celle que reçoivent les bienheureux en la claire vision de cet ineffable mystère , où ilz voyent encore ce nœud indissoluble , avec lequel l'humanité a esté jointe et unie à la divinité en cette ceuvre incomparable de l'incarnation, par laquelle Dieu s'est fait homme, et l'homme a esté fait Dieu; voyant clairement comme ce tres-adorable mystère s'est accomply, et comme le Yerbe a pris chair au ventre de la Vierge , sans faire aucune brèche ny lezion à sa virginité , la laissant toute pure et toute nette , sans offencer en rien qui soit son intégrité virginale ! Quelle joye et quelle liesse sera celle-cy ! quelz torrens de voluptés ! quelz plaisirs et contentemens !
Et quelle félicité est encore celle qu'ilz ont de voir le fruit et l'utilité des sacremens? Car c'est là oii l'on void clairement comme la grâce se communique par iceux , selon la disposition qu'on y apporte et la correspondance qu'on fait à icelle,
phemifp, pf.rmon
et comme les uns la reçoivent , et les autres la rejettent : comme Dieu donne la grâce tres-suffîsante et surabondante aux uns , la grâce efficace aux autres , et comme il la refuse à quelques-uns , sans toutesfois leur faire aucun tort , ne faysant rien en cela qui ne soit très-juste , comme dit le grand S. Augustin*. Se pourroit-il jamais penser, mes chères Ames, avec quelle suavité les bienheureux connoissent et voyent toutes ces choses?
Or non seulement ilz voyent Dieu, qui est en quoy consiste la félicité , mais aussi ilz l'entendent parler , et parlent avec luy , et font des colloques et des dialogues avec sa divine Majesté ; et c'est encore icy l'un des principaux poinctz de leur béatitude. Mais , ô Dieu î quel langage est celuy qu'ilz tiennent, et de quelles parolles se servent-ilz? Certes, leur parler et leur langage n'est autre que le langage d'un père avec SL\s enfans , et des enfans avec leur père , c'est à dire un langage tout filial et plein d'amour; puisque nul n'entre dans le ciel, s'il n'ayme Dieu , s'il n'a la charité, et s'il n'est enfant de dilection. Mais quelles parolles d'amour se disentilz ? ô certes ! des parolles telles que celles-cy , tu ne te sépareras jamais de moy ; je ne m'en esloigneray jamais, pour peu que ce soit ; tu seras désormais toute à moy , et je seray tout à toy. Et de qui seront ces parolles ? Non d'autres que de Dieu mesme, qui les dira au cœur de l'ame fidelle et bienheureuse , laquelle , par un amour réciproque , respondra ces douces et gracieuses parolles prononcées par l'Espouse au Cantique des Cantiques : Dilectus meus mihi, et ego illi % Mon bien-aymé est tout à moy , et je suis toute à luy ; il est à cette heure tout mien , et je seray désormais et sans fit toute sienne.
Que si l'Espouse , au Cantique des Cantiques , estant encore en cette vallée de misères , disoit ces parolles d'amour avec tant de suavité ; ô Dieu ! quelle joye et quelle jubilation
* 8. Augustin, lib. De corrept, et grat., c. XIII. — « Gant., IL
sera celle que recevront les bienheureux en cette félicité éternelle , par ce dialogue et entretien amoureux qu,'ilz auront avec nostre Seigneur , lequel leur parlera de ce qu'il a fait et souffert pour eux, leur disant : En un tel tems je souffrois telles choses pour vous , les entretenant du mystère de l'Incarnation, et de tout ce qu'il a opéré pour nostre rédemption , leur disant : J'ay fait pour vous sauver, et attirer à moy, telles et telles choses ; je vous ay attendus tant de tems, allant après vous quand vous faysiés les revesches , comme vous forçant par une douce violence de recevoir ma grâce ; je vous donnois en un tel tems ce mouvement, cette inspiration ; je me servis d'un tel moyen pour vous attirer à moy. En somme , il leur descouvrira ses'secretz jugemens, et les voies inscrutables qu'il a tenues , et desquelles il s'est servy pour les retirer du péché , et les disposer à la grâce : et en cette gloire essentielle , leur entendement demeurera tout remply de clarté et de connoissance , tant de la grandeur de Testre immense de Dieu, que de ce qu'il a souffert pour nous, et des faveurs qu'il nous a communiquées , comme aussi il leur fera voir tous les plus hauts et plus profonds mystères , tant de la tres-sainte Trinité , que de l'Incarnation , et enfin de tout ce qui concerne la divinité et humanité de nostre Seigneur, et la maternité et virginité de nostre Dame et glorieuse Maistresse, qui est la troisième chose la plus sublime que les bienheureux voyentdans le ciel, ainsi que nous avons dit.
Et si S. Bernard, comme tres-devot et plein d'amour qu'il estoit envers l'humanité de nostre Seigneur et envers sa tressainte Mère , receut tant de playsir en la considération du mystère de sa naissance , lorsqu'estant une nuict de Noël dans une église , en la ville de Chastillon sur Seine , méditant cette sacrée nativité , que son entendement et toutes ses facultés furent comme englouties en la considération de ce divin mystère , et avec tant de consolation et admiration, et
fut si absorbé en iceluy , par la connoissance que Dieu luy i.^ en donna , qu'il demeura quelques jours sans se pouvoir déprendre ny retirer de cette veuë , quelque violence qu'il se pust faire ; en quel abysme de délices pensés-vous donc que s'abysmera Fentendement des bienheureux, en la claire veuë, non seulement de la nativité de nostre Seigneur, mais de tous les divins mystères de nostre rédemption ? Leur volonté sera alors dans une union inséparable avec celle de Dieu , sans que jamais elle puisse faire aucune résistance à icelle , ains accomplira tousjours, sans aucune répugnance, tout ce qui sera de son divin vouloir.
Reste maintenant à parler de leur mémoire, laquelle aussi sera toute pleine de Dieu , et du ressouvenir des biens qu'il leur a faitz en cette vie , et mesme du peu de services qu'ilz luy ont rendus , au prix des grands loyers et recompenses qu'ilz possèdent. Enfin toutes les puissances et facultés des espritz bienheureux seront tellement rassasiés, qu'ilz ne pourront rien sou haitter davantage que ce qu'ilz posséderont. Vincenti daho manna absconditum ; Je leur donneray , dit Dieu en l'Apocalypse , une manne cachée qui les rassasiera et assouvira entièrement; et outre cela, je donneray à un chacun une pierre blanche , en laquelle il y aura escrit un nom nouveau , que personne n'entendra que celuy qui le recevra , Et daho illi calculum candidum , et in calcula nO' vum nomen scriptum, quod nemo scit nisi qui accipit *. Mais quelle est cette pierre blanche qui sera donnée à l'ame bienheureuse, sinon Jesus-Christ, vraye pierre angulaire , lequel se donnera à chaque esprit bienheureux par cette douce communication qu'il leur fera de soy-mesme ? car la blancheur de cette pierre ne signifie autre chose que la candeur et pureté de nostre Seigneur , vray agneau , sans tache ny macule. Et quel sera ce nom qui sera gravé en cette pierre? Certes , il n'y a point de doute que nous ne soyons *Apoc., I.
comme des caractères gravés en Thumanité de nostre Seigneur, ainsi qu'il dit par Isaye * : Ecce in manibus meis descripsi te : (Il nous a escrits en ses mains ; dautant que les doux qui les ont percées nous ont escritz et gravés en icelles ; et de mesme la lance nous a escritz en son cœur , en luy ouvrant le costé.
Hier au soir , considérant ce que je vous devois dire , il me vint en pensée que cette parolle qui est escrite en cette pierre blanche , que personne n'entend que celuy qui la reçoit, n'est autre qu'une parolle filiale et une parolle d'amour, telle que celle que nous avons dite : Je suis à toy , et tu es toute à moy ; tu ne te sépareras jamais de moy , et je ne m'esloigneray jamais de toy. 0 Dieu! mes chères Seurs, c'est icy le comble de la félicité des bienheureux , de sçavoir que cette gloire de laquelle ilz jouyssent sera éternelle , et ne prendra jamais fin; car qu'est-ce qui cause plus dejoye dans les prospérités qu'on possède en cette vie , sinon l'espérance qu'on a qu'elles seront de longue durée? comme au contraire rien n'abat tant le courage , ny ne diminue tant la joye, que la crainte qu'on a qu'elles ne durent pas longtems, et qu'elles ne viennent tost à passer. Mais les bienheureux possèdent la félicité avec une plénitude de joye , libres de toute crainte et appréhension de perdre ce bien incomparable duquel ilz jouyssent , parce qu'ilz sont assurés que leur gloire sera éternelle, et ne leur pourra jamais estre ostée.
Yous aurés leu, je m'asseure, en la vie de sainte Thérèse, la dévotion qu'elle avoit à ouïr chanter le Credo de la sainte messe , selon que la sainte Eglise le chante , mais particulièrement elle estoit attirée à ces parolles : Cujus regni non erit finis (Son royaume sera éternel) ; et en la considération de cette éternité , elle se fondoit toute en larmes de joye et (Je consolation. Certes, je ne ly jamais cela en la vie de celle grande Sainte, que je n'en sois, nonobstant toute ma misère
» Isai., XLLX.
et la dureté et aspreté de mon cœur , grandement touché. Or si la pensée qu'on a en cette vie, que le règne de Dieu est éternel , cause au cœur humain tant de joye et liesse spirituelle ; quel pensés-vous que doit estre le contentement des Saints , en l'asseurance qu'ilz ont de la perpétuité de leur gloire? certes, cela ne peut estre compris de nos petitz esprits. Voila donc pour ce qui est de la félicité essentielle des bien-, heureux.
Passons maintenant au second poinct , et disons un mot de la gloire accidentelle , qui est celle qui leur arrive par accident, comme nous avons dit au commencement de ce discours. Cette gloire accidentelle leur arrive de plusieurs choses , mais spécialement de la contemplation , claire vision et connoissance qu'ilz ont de la gloire de tous les habitans du ciel ; car vous sçavés que tous ne la possèdent pas esgalement, ains en degré différent, les uns plus, les autres moins : et bien que cela soit ainsi , tous néanmoins sont tres-contens et rassasiés ; et ceux qui en ont moins se resjouyssent de ceux qui en ont davantage , dautant que la charité est en sa perfection, et n'y a point dans le ciel d'envie ny de jalousie. Et c'est véritablement en ce lieu qu'on peut dire avec le grand Apostre , que la charité n'est point envieuse ny jalouse, ains qu'elle s'esjouït en chacun de ces bienheureux citadins de la gloire des autres, plus que de la sienne propre : Charitas non œmulatur , non est ambitiosa, non quœrit qiiœ sua sunt^. Et par cette douce communication et participation qu'ilz ont de la félicité les uns des autres, tous demeurent tres-contens et satisfaitz de celle qu'ilz possèdent. Vous entendrés mieux cecy par quelque similitude.
Voyés un bon père qui habille deux de ses enfans de drap d'or, et comme ilz ne sont pas tous deux de mesme taille et grandeur , il en faut plus à l'un qu'à l'autre ; de sorte qu'il en faudra bien six ou sept aulnes pour la robe de l'un, et
& I Cor., 2IIL
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trois ou quatre suffiront pour la robe de l'autre : si vous les regardés, ilz sont tous deux vestus de drap d'or, et par conséquent ilz doivent estre esgalement contons , dautant que chacun d'eux en a suffisamment pour son habillement ; et quoy que le premier , lequel a sept aulnes en sa robe , en aye plus que celuy qui n'en a que trois ou quatre , si est-ce que celuy-cy ne luy en porte aucune envie , parce qu'il a autant de drap d'or en sa robe qu'il luy en faut pour le couvrir. Ainsi en est-il de la gloire des bienheureux ; tous sont contens de celle qu'ilz possèdent, sans envier celle des autres, chacun estant pleinement satisfait selon sa capacité.
Et comme nous voyons encore qu'en cette vie tous n'entendent pas esgalement le son et l'accord d'une bonne musique, et que celuy qui a l'ouïe dure ne peut pas si bien remarquer sa mélodie et sa perfection , quoy qu'il entende et sçache bien la musique, comme fait celuy qui a l'ouïe plus subtile, et quoy que le premier soit content de la suavité qu'il reçoit à ouyr cette musique , si est-ce néanmoins que cette suavité n'est pas si grande que celle que reçoit celuy qui a plus de subtilité en l'oreille , quoy que tous deux soient contens. Et de mesme que le soleil n'est pas esgalement regardé d'un chacun , et néanmoins tous se contentent de sa clarté , pour en recevoir autant qu'ilz en peuvent supporter ; car celuy qui a les yeux chassieux ne peut pas recevoir les rayons du soleil avec la mesme clarté que fait celuy qui a la veuë plus claire et nette ; et toutesfois les uns et les autres sont satisfaitz et contens de la lumière du soleil, bien que le contentement des uns soit plus excellent que celuy des autres : ainsi en est-il de la gloire que reçoivent les bienheureux dans le ciel.
Mais de parler de la beauté du lieu où se fait le festin , qui est encore une gloire accidentelle , et de la dignité de ceux qui y sont, et qui y servent; certes, c'est une chose qui seroit trop longue à raconter, et encore tout ce qui s'en
pourroit dire ne seroit rien au prix de ce qui s'y treuve. La sainte mère Thérèse , parlant de la beauté du ciel , s'essaye de treuver quelque similitude pour en faire concevoir quelque chose ; et pour se faire entendre , elle compare le ciel à une grande salle , laquelle seroit toute pleine et environnée de beaux tableaux et de miroirs , où , dit-elle , il y en auroit un si resplendissant, que quand on viendroit à s'y regarder, on verroit le miroir dans lequel on se regarde , et on s'y verroit soy-mesme , et avec cela Ton verroit encore , avec un singulier plaisir, tous les tableaux et tous les autres miroirs de cette salle ; mais , ce qui est davantage , l'on y verroit aussi tout ce que les autres miroirs représentent en leur particulier.
Or cette salle ou ce palais où sont ces tableaux et miroirs, c'est le ciel empirée : et quel est ce miroir si resplendissant , dans lequel on void tout ce que je vous ay dit , sinon l'essence de Dieu , dans laquelle on le void et connoist tel qu'il est , l'on se connoist aussi soy-mesme , avec tout ce qu'on a receu , et dans cette divine essence l'on void encore la gloire de tous les autres Saints , tous leurs mérites , tout ce qu'ilz ont fait et souffert , et toutes les grâces et faveurs qu'ilz ont receuës ; l'on y void encore toutes les choses créées , comme Dieu a fait le ciel et l'a orné du soleil et de la lune , et l'a enrichi d'estoiles , et de tout ce qui se retrouve en iceluy, et comme il a fait la terre diaprée d'une si grande variété de fleurs ; en somme , comme il a créé toutes choses du néant , et la manière avec laquelle il y a procédé , qui sera encore un sujet de cette gloire accidentelle, qui procède, comme vous voyés, de l'essentielle , c'est à dire , de la vision de Dieu.
En ce lieu de délices, les bienheureux auront encore pour gloire accidentelle la claire vision des Chérubins, Séraphins, Throsnes, Dominations, Vertus , Puissances , Principautés, Archanges et Anges qui sont les neuf chœurs de ces
espritz célestes divisés en trois hiérarchies , parmi lesquelz les saintz seront placés chacun selon leurs mérites. Là ilz admireront encore Tesperance des patriarches , l'obéissance des prophètes , la charité des apostres , l'ardeur et ferveur des martyrs, la pureté des vierges , l'humilité et fidélité des confesseurs : ilz connoistront leurs pénitences, leurs jeusnes, leurs veilles, leurs mortifications; bref, toute la perfection, sainteté et gloire de tous les saintz , servira à tous en gênerai , à chacun en particulier, de gloire accidentelle.
Et , outre cela , nos corps seront après la résurrection glorieux. Je dy les nostres, mais avec cette presupposition que je fais tousjours , à sçavoir, si Dieu nous fait la grâce et miséricorde d'estre du nombre des esleus ; ilz auront, comme nostre ame, les quatre dots de gloire, à sçavoir, la subtilité , l'agilité , l'impassibilité et la clarté. Et comme maintenant nos âmes sont enchâssées (s'il faut ainsi parler) dans nos corps qui les tiennent et contraignent d'aller où ilz vont, avec une si estroite union, qu'il semble (par manière de dire ) qu'elles participent en quelque chose à leur misère ; ainsi en cette reunion de l'ame glorieuse avec son corps , luy seront com-^ muniqués ces quatre dots de gloire , par lesquelz l'ame gouvernera son corps , et le mènera où elle voudra , sans qu'il luy fasse jamais aucune résistance; car il aura une telle subtilité , qu'il pénétrera par tout , sans qu'il puisse estre empesché d'aucun obstacle : et son agilité sera telle , qu'il n'y aura trait d'arbaleste qui aille si viste ; et comme il sera plus subtil que le rayon du soleil , aussi sera-t'il plus agile que luy, et mesme que les mouvemens de l'esprit; il ira plus viste que le vent, et qu'aucune chose qui se puisse imaginer. Il aura l'impassibilité et incorruption , en sorte qu'il ne pourra jamais estre offencé , ny altéré d'aucune maladie ny incommodité. Sa clarté sera plus belle que celle du soleil; et pour comble de sa félicité, il sera semblable à Dieu, c'est à dire, par participation de gloire; c'est ce que nous
fait entendre la sainte Escriture , quand elle appelle nostre Seigneur Deus deorum , le Dieu des dieux, c'est à dire, le Dieu de tous les petitz dieux , qui sont les Saintz qui sont au ciel.
Je pensois dire encore un mot sur toutes les autres circonstances qui se treuvent au banquet de ce grand roy Assuerus , que j'ay pris pour sujet de ce discours. Mais je voy que l'heure passe ; c'est pourquoy je finis, dautant qu'il ne faut pas abuser de vostre patience. Que me reste-t'il donc à vous dire, mes chères Seurs, sinon de vous exciter derechef par les parolles de S. Paul à relever vos cœurs et vos pensées à la considération de ces biens éternels qui sont si excellens, que l'œil n'a jamais veu , l'oreille entendu, ny le cœur de l'homme pensé ce que Dieu a préparé à ceux qui l'ayment en cette vie : Oculus non vidit , nec auris audivit , nec in cor hominis ascenderunt , quœ prœparavit Deus Us qui diliqunt illum.
Contentés donc bien , mes chères Ames , vos entendemens à les considérer, afin que par les beautés et excellences que vous y decouvrirés , vous veniés à les aymer et désirer, retirant vos pensées de toutes les choses créées et transitoires de cette vie, pour vous appliquer soigneusement à faire ce qu'il faut pour les acquérir.
Appliqués-vous à méditer ces divins mystères , et tout ce que nostre Seigneur a opéré pour nostre rédemption , à ce que par la connoissance que vous en acquerrés , vostre volonté vienne à l'aymer ; car il faut aymer icy bas en terre , pour aymer éternellement là haut au ciel , parce qu'il n'y a point de ciel pour celuy qui n'a point d'amour et de charité. Contentés donc vostre volonté çà bas en terre , aymant Dieu autant qu'on le peut aymer en cette vie mortelle. Mais comment le faut-il aymer, me dirés-vous? Il n'y a point de façon , ny de mesure pour cela : la façon et la mesure d'aymer Dieu, c'est de l'ajmer plus que tout, et au dessus
de toutes choses : Causa diligendi Deum , Deus est, modus sine modo.
Contentés aussi vostre mémoire et l'exercés, en luy retranchant tous les souvenirs de ce qui n'est point Dieu , et la remplisses des divins mystères , tant de Fenfance , que de la vie , mort et passion de nostre Seigneur. Mais remplissés-îa encore du souvenir de vos fautes et infidélités, pour vous en humilier et amender, et des henefîces que vous avés receus de Dieu , pour l'en remercier : et si vous avés receu des grâces particulières, ressouvenés-vous-en aussi, pour les bien cultiver et conserver, vous disposant pour Faugmentation et accroissement d'icelles. Enfin travaillés avec fidélité , mes chères Seurs , pendant cette vie , et persévères jusques à loi fin , à ce que vous puissiés estre congregées et unies ave<! les bienheureux esprits en cette félicité, pour aymer Dieu ev jouyr de luy pour toute Feternité. C'est ce que je vous souhaite et désire de tout mon cœur. Amen,