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322 SEUXIEME SERMOIf
POUR LA FESTE DE TOUS LES SAINTS *
Vidit Detis cuncta quœ fecerat, et erant valde bona, Gemes., I.
Pieu ayant créé toutes choses, les considérant en gênerai, il "vid qu'elle»
estoient grandement bonnes.
La première feste qui aye jamais esté célébrée en la terre a esté une feste de complaysance. Il est dit dans la Genèse , que Dieu voulant donner commencement à ce grand univers^ il créa premièrement le ciel et la terre , puis ayant créé la lumière , il vid qu'elle estoit bonne , Et vidit Deus lucem quod esset bona ; et considérant la terre comme la pépinière des plantes, des arbres , des berbes et des fleurs , il vid semblablement qu'elle estoit bonne ; puis regardant la mer, qui contenoit dedans soy tant de poissons , il vid que cela estoit bon : bref , considérant les animaux et chaque chose en détail , il vid qu'elles estoient bonnes. Mais après qu'il eust créé l'homme et formé la femme d'une de ses costes qu'il luy tira dans un doux sommeil , regardant alors tout son ouvrage parfait et accomply , poussé de complaysance , il vid, ou pour parler conformément à mon sujet, il dit non seulement qu'il estoit bon, comme il avoit fait, considérant chaque chose en particulier, mais qu'il estoit grandement bon : Viditqiie Deus cuncta quœ fecerat, et erant valde bona.
Or la sainte Eglise qui est non seulement espouse de Jésus- Christ, mais encore son imitairice, se voulant en toutes
» Fidel'iGmcnt rccueilly par les Religieuses de la Visitation Sainte Marie <]'Â!.ûtx^s ,• Cîv.tlt. de 1643 i.
bhoses conformer àluy, fait les festes particulières des Saints avec un playsir admirable ; car lorsqu'elle considère Famour . des Apostres , la constance des Martyrs, la ferveur des Confesseurs et la pureté des Vierges, et qu'elle void toutes ces choses en particulier, elle dit, à l'imitation denostre Seigneur, que cela est bon. Mais quand elle vient à faire de tous ensemble une feste, et qu'elle vient à considérer les couronnes, les palmes , les victoires et triomphes de tous les Saintz en gênerai , elle a une complaysance non pareille , et dit alors , non seulement que cela est bon , mais que cela est grandement bon ; et c'est ce qu'elle fait en la feste que nous célébrons aujourd'huy . Il y a plusieurs raisons de son institution, mais je me contenteray d'en dire une qui est fondamentale, à sçavoir , qu'elle a esté instituée pour solemniser la feste de plusieurs Saintz et Saintes qui sont au ciel, les noms et la vie desquelzne sont point connus çà bas en terre, etdesquelz pour cette cause l'Eglise ne fait point de feste particulière ; car ne pensés pas que ce soit les miracles ny les vertus apparentes qui ont rendu Saintz tous ceux qui sont au ciel. 0 non certes ! il y a un nombre infiny de Saintz qui ont tousjours esté cachés en cette vie, qui n'ont point fait de miracles, et de la sainteté desquelz on ne fait aucune mention , qui sont néanmoins exaltés au ciel par dessus ceux qui ont fait beaucoup, et qui sont honnorés dans l'Eglise. Ce fut un coup de la divine Providence de révéler et faire connoistre au monde la sainteté de S. Paul, premier hermite, qui vivoit dans le désert si inconnu et si peu estimé des hommes. Mais, ô Dieu ! combien pensés-vous qu'il y a eu d'autres Saints qui ont vescu dans les desertz, dans les boutiques , dans les maisons dévotes et dans les monastères, qui ont esté inconnus aux yeux du monde pendant leur vie , et qui sont maintenant exaltés dans la gloire par dessus ceux qui ont esté connus et honnorés en la terre? C'est pourquoy la sainte Eglise, considérant la feste aui se fait au ciel de tous les Saints ea
gênerai , pour s'y conformer , a institué celle que nous célébrons aujourd'huy.
Les astrologues admirent la grande correspondance et le merveilleux rapport que la terre a avec le ciel, et ce rapport est tel que Ton peut dire que le ciel est le mary de la terre , et qu'elle ne peut rien produire que par ses influences. Or je ne veux pas m'estendre à parler en ce lieu des influences que les philosophes disent que le ciel respand sur la terre , qui font qu'elle vient à produire des fruitz, des arbres, des plantes et des fleurs, ny des recompenses que la terre rend au ciel , luy exposant tout ce qu'elle a produit par le moyen des influences qu'elle a receuës de luy , et comme elle luy envoyé des vapeurs qui montent au ciel comme la fumée de l'encens , et le ciel les ayant receuës les luy renvoyé pour la féconder par la pluye et la rosée. Bref, c'est une chose admirable de voir le grand rapport et la parfaitte correspondance qu'il y a entre le ciel et la terre. Mais, ô Dieu! que c'est chose bien plus admirable de voir le grand rapport qu'il y a entre la Hierusalem céleste et la terrestre , entre l'Eglise triomphante et la militante , dautant que l'Eglise militante fait çà bas en terre , autant qu'il luy est possible , tout ce qu'elle croit se faire là haut en la triomphante, et, comme une bonne mère, elle tire tout ce qu'elle peut de la Hierusalem céleste pour en nourrir ses enfans , taschant de les con former en tout ce qu'elle peut aux habitans du ciel. Ces pourquoy, considérant les f estes qui s'y font, pour honnorei le martyre et triomphe de chaque Saint en particulier , elle en fait de mesme çà bas en terre. Yoyés, je vous prie, comme elle chante la ferveur et constance d'un S. Laurent en célébrant sa feste, comme elle admire un S. Barthélémy au jour de son martyre ; et ainsi des autres Saints. Mais outre les testes particulières que l'Eglise fait de chaque Saint , voyant qu'il se fait au ciel une resjouyssance générale de tous ces bienheureux espritz , pour s'y conformer, elle fait le mesme
aujourd'huy ; ce qu'elle nous fait entendre par ces parolles qu'elle chante au commencement de la sainte messe : Gaudeamiis omnes in Domino , diem festum célébrantes sub honore Sanctorum omnium, etc., Resjouyssons-nous tous en nostre Seigneur , dit-elle , pour la feste de tous les Saints , chantons et célébrons leurs triomphes et victoires ; et autres semblables parolles de resjouyssances et d'exaltation, par lesquelles elle nous invite à faire cette solemnité.
Donc pour suivre le dessein de la sainte Eglise , je diray quelque chose de ce qu'il faut faire pour bien célébrer cette feste, le plus briefvement et familièrement qu'il me sera possible, et diviseray mon discours en trois poinctz.
Dieu de toute éternité a désiré de nous donner sa grâce et nous faire ressentir les effetz de sa miséricorde , et ceux de sa justice par laquelle il nous veut donner la gloire pour recompense de nos bonnes œuvres , sa bonté nous ayant mis en ce monde , où nous pouvons mériter ou démériter. Or néanmoins , bien qu'il nous donne la gloire par sa justice , pour recompense de nos bonnes œuvres et des travaux que nous avons endurés pour son amour , il nous la donne aussi par sa miséricorde , dautant qu'elle surpasse infiniment le loyer que méritent nos bonnes œuvres. Mais afin d'obtenir les grâces requises pour parvenir à cette gloire , il veut que nous nous servions de l'invocation des Saintz et qu'ilz soient nos médiateurs , afin que nous puissions recevoir , par leurs entremises et par leurs intercessions , ce que nous ne méritons pas d'obtenir sans icelles. Or est-il que ces âmes bienheureuses , les anges , les chérubins et séraphins , nous aymant parfaittement , non seulement ilz nous désirent , ains aussi ilz nous procurent les grâces de Dieu , poussés par le motif de l'amour et charité qu'ilz ont pour luy ; dautant que l'amour du prochain procède et naist de l'amour de Dieu , comme de sa source : et de là vient le désir tres-ardent qu'ilz ont que sa divine miséricorde nous donne sa grâce en ce
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monde et la gloire en Fautre. Mais loo Saints ont encore un autre motif qui leur fait souhaitter et demander à Dieu qu'il BOUS donne sa grâce ; c'est qu'ilz voyent le grand désir qu'il a èe nous la départir, ce qui fait qu'ilznous la désirent et procurent avec un amour dautant plus grand qu'ilz le voyent grand en Dieu. Et c'est là leur principal et plus excellent motif; car voyant que nous avons esté créés pour la gloire éternelle, et que c'est pour jouyr de cette gloire que sa divine bonté nous a racheptés , et qu^il ne désire rien tant que nous jouyssions du fruit de notre rédemption , ilz conforment leurs désirs à celuy de sa divine Majesté en procurant nostre salut autant qu'il leur est possible par leurs prières et intercessions. Mais néanmoins, afin que les Saints prient et intercèdent pour nous, il nous les faut invoquer et demander leur secours; et c'est en cette sorte que nous devons célébrer leurs f estes , nous servant du pouvoir qu'ilz ont auprès de Dieu , pour obtenir de sa miséricorde les grâces et faveurs dont nous avons besoin : et sa divine Majesté a si aggreable qu'on se serve de l'invocation des Saints , que voulant départir quelqne faveur aux bommes, il les inspire souvent de se servir de leur entremise , et luy-mesme les provoque à prier pour nous, en leur faysant voir combien il désire qu'ilz le prient de nous donner les grâces qui nous sont nécessaires pour nostre salut. C'est ponrquoy l'Eglise demande à Dieu qu'il excite ses Saints à prier pour nous. Nous devons donc avec toute confiance les prier , et nous addresser à eux spécialement au jour de leurs f estes , et ne faut point douter qu'ilz ne nous escoutent et fassent volontiers ce dequoy nous les supplions.
Mais dautant que nous parlons icy de la prière , il ne sera pas hors de propos d'en dire quelque chose. Il faut donc sçavoir qu'il y a trois personnes qui interviennent à la prière : la première est celle que l'on prie ; la seconde est celle qui demande , et k troisième celle qui prie. Quant à l\i p*5-
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mîere personne, qui ^^st cp]io que Ton prie, ce ne peut jamais estre que Dieu ; car c'est luy seul qui tient en soy tous les Ihresors de la grâce et de la gloire : et pour cela lorsque nous prions les Saints, nous ne leur disons pas qu'ilz nous accordent ou qu'ilz nous départent telle grâce ou telle vertu, mais bien qu'ilz nous l'impetrent , parce qu'il n'appartient qu'à Dieu seul de donner des grâces, comme il luy plaist, «t à qui il luy plaist.
Or on peut prier Dieu en deux façons, à sçavoir immédiatement et mediatement : prier immédiatement , c'est s'ad- <lresser directement à luy sans l'entremise d'aucune créature, -comme fit la Cananée, et plusieurs autres que nous lisons en la sainte Escriture, lesquelz prièrent directement nostre Seigneur, et receurent de grandes grâces de sa divine bonté, -à cause de la confiance et de l'humilité avec laquelle ih acxîompagnerent leurs prières , ainsi que fit le saint patriarche Abraham : Loquar ad Dominum mewn cum sim pulvis et <:inis *; Je parleray à mon Seigneur, dit-il, encore que je ne sois que poudre et cendre , et une chose de néant ; néanmoins je m'addresseray à luy , parce qu'il est mon Créateur -et que je suis sa créature. Le publicain et la Samaritaine, priant immédiatement nostre Seigneur, receurent la remission de leurs péchés : ce qui fut encore octroyé à plusieurs autres. Dieu pouvant par luy-mesme donner ce qu'il luy plaist, sans qu'il aye besoin pour cela de l'ayde et secours ^'aucune créature.
Prier Dieu mediatement , c'est prier par le moyen de la glorieuse Vierge, des Anges et des Saints, et c'est de cette prière que se servit le centurion , lequel envoya ses amis prier nostre Seigneur qu'il vinst guérir son serviteur ; et la Cananée, qui après avoir prié immédiatement nostre Seigneur, ©e vovant rejeltée de luy , pria mediatement par le moyeu ^es ApQstres, s'addressaut à eux afin qu'ilz fussent ses advo-
* Oen., XYlli.
catz. Or cette façon de prier est très-bonne et bien méritoire, parce qu'elle est humble , et procède de la connoissance que nous avons de nostre indignité et bassesse, qui fait que n'osant approcher de Dieu pour luy demander nos nécessités, nous nous addressons aux Saints, asseurés que nous sommes que nos prières, qui d'elles-mesmes sont extrêmement foibles et impuissantes , estant meslées avec celles de ces bienheureux espritz, auront par ce moyen beaucoup plus de force et d'efficace.
La prière immédiate est une prière toute filiale , pleine d'amour et de confiance en laquelle nous nous addressons à Dieu, comme à nostre Père, suyvant ce que luy-mesme nous enseigne au commencement de l'orayson dominicale , où il veut que nous l'appellions nostre Père. 0 Dieu î que cette parolle est pleine d'amour , et qu'elle remplit le cœur de douceur et de confiance ! Ce que nous voyons par les demandes que nous luy faysons ensuitte; car après l'avoir appelle nostre Père, nous luy demandons son royaume, et que sa volonté sait faite çà bas en terre par les hommes , comme elle l'est dans le ciel par les bienheureux. 0 que ces demandes sont grandes !
La seconde personne qui intervient en la prière , est celle qui demande : mais remarqués que je ne parle pas de celle qui prie , ains de celle qui demande ; car il y a bien de la différence entre prier et demander. Le maistre demande bien quelque chose à son serviteur , mais il ne le prie pas de la luy donner ; ains au contraire , en luy demandant ce qu'il désire , il luy commande de le luy donner : de mesme un autre , en demandant quelque chose qui luy est deuë , n'use point de prières, parce qu'il demande ce qui luy appartient par justice. C'est une question qui est débattue entre les théologiens scholastiques, àsçavoir sinostre Seigneur, entant qu'homme , prie pour nous ; car S. Jean dit qu'il est nostre advocat et médiateur , Advocatum habemus apud Patrem
Jesinri Chiistum justum : sçavoir , s'il faut que les advocatz et médiateurs prient. Il y a diverses opinions sur ce sujet; mais il me semble que Ton se peut arrester à ces parolles que nostre Seigneur dit à ses Apostres, qui sont rapportées dans le XYP chapitre de TEvangile du mesme S. Jean : Et nondico vobis, quia ego rogabo Patrem de vobis, Et je ne vous dy pas que je prieray mon Père pour vous ; car il y a bien de la difTerence entre prier et demander, comme nous venons de dire. Certes , il n'y a point de doute que nostre Seigneur Jesus-Christ demande pour nous le royaume des cieux , qu'il nous a acquis au prix de son sang et de sa vie; c'est pourquoy il le demande comme chose qui luy appartient par justice ; et ainsi de toutes les autres demandes qu'il fait à son Père éternel pour nous. Or bien néanmoins que l'on objecte que nostre Seigneur , entant qu'homme , demande par forme de supplication et de prière, se rendant nostre médiateur , il est vray pourtant que tout ce qu'il demande luy appartient par droit de justice.
La troisième personne qui intervient en la prière , c'est la créature raisonnable. Mais pour laisser à part tout ce qui se pourroit dire sur ce sujet, nous ne parlerons maintenant que de nous autres Chrestiens qui vivons en cette vallée de misères , qui connoissant la difficulté que nous avons de nous sauver , à cause de l'infirmité de nostre nature , prions et envoyons nos requestes et nos souspirs au ciel , implorant le secours de Dieu , luy demandant sa grâce ; et afin de l'obtenir plus facilement, nous nous sef-vons de l'invocation des Saints, les priant qu'ilz intercèdent pour nous qui sommes encore pèlerins et estrangers sur cette terre , el qu'ilz nous aydent à parvenir à cette félicité éternelle de laquelle ilz sont jouyssans. Mais , helas ! misérables et chetives créatures que nous sommes, nos prières sont si froides, si lasches et si foibles, qu'elles ne méritent pas d'estre exaucées de Dieu. 0 qu'il y a une grande différence et dispropor-?
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tion entre les prières de ces menbeureiix rîspritz et les nostres l car ilz prient et chantent contirïucliemeftt les louanges de Dieu , mais avec une si profonde humilité , et avec tant de ferveur , d'amour et de fermeté , qu'elles sont d'un prix el d'une valeur inestimable : c'est pourquoy les nostres chetivef estant meslées parmi celles de ces bienheureux , viennent i. prendre une force et vertu admirable , ressemblant à um goutte d'eau , laquelle estant jettée dans un tonneau de vin, en prend la force et la vertu , et par ce moyen perd sa foiblesse , laissant d'estre ce qu'elle estoit auparavant , pour se convertir en vin : ainsi quand nos prières sont présentées à Dieu en l'union de celles des Saints , par ce sacré meslange elles viennent à perdre leur foiblesse et h prendre une grande force et vigueur, et par ce moyen elles sont rendues plus précieuses devant Dieu , et méritoires pour nous et pour fiostre prochain.
Pour mon second poinct , je dy que c'est une chose trèscertaine que les Saints prient pour nous , dautant plus ardemment et fortement , que plus ilz voyent dans l'essence
• divine que Dieu désire nostre salut et béatitude. Nous en devons faire de mesme à l'endroit de nostre prochain , nous employant à son service , et l'aydant autant que nous pourrons à se sauver, avec une charité non point envieuse ny intéressée , mais qui regarde purement Dieu , et u'aye point d'autre objet que sa gloire. 0! si nous pouvions un peu
• comprendre quelle est la charité des Saints , et de quelle ferveur et humilité ilz accompagnent leurs prières , nous aurions sans doute grand sujet de nous confondre , si nous venions à faire comparaison du peu d'humilité qui se treuve en nos prières çà bas en terre , avec celles dont ilz prient là haut au ciel, ce qui procède de la veuë et claire connoissance qu'ilz ont sans ombre ny figure de la grandeur immense * le Dieu , et de la distance infinie qu'il y a entre la crca^furp et le Créateur : et dautant plus qu'ilz ont de degrés de gioue ,
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et quTFz sont plus esîevés, daiitant plus connoîssent-ilz cette distance infinie , et par conséquent leur humilité est plu» profonde.
Que si une personne en cette vie, par un fréquent exercice des considérations et méditations de la grandeur de Dieu et de la bassesse de la créature, vient à connoistre une si grande disproportion et esloignement de Fune à Tautre, que cettr €onnoissance la fait abaisser et humilier , en sorte qu'elle se voudroit cacher et abysmer jusques dans son néant, ne treuvant point de lieu , ce luy semble , assés bas pour son indignité ! quelle doit estre donc , je vous prie , l'humilité de ces araes bienheureuses , qui voyent clairement la grandeur et majesté infinie de Dieu? Certes, l'humilité que la trèssainte Vierge a eue en cette vie a esté très-grande , dautant qu'elle avoit plus de connoissance de Dieu qu'aucune autre créature. Il est vray que celle avec laquelle elle prononça ces sacrées parolles , au jour de l'Incarnation : Ecce ancilla Domini, fut si grande , qu'elle estonna les Anges , de voir qu'il y eust une créature si humble en la terre : mais l'humilité que cette glorieuse Vierge a maintenant dans le ciel est incomparablement plus grande, parce qu'elle a mille fois plus de connoissance de la grandeur infinie de Dieu et de ses souveraines perfections, qu'elle n'avoit pas en ce monde ; cette connoissance estant le plus fort et le plus excellent motif pour nous humilier , et nous faire abaisser jusques dans nostre néant , que nous puissions avoir.
Il n*y a donc point de doute que les prières des Saints estant faites avec une si profonde humilité , ne soient tresmeritoires et tres-aggreables à Dieu, et ne nous puissent par conséquent obtenir beaucoup de grâces. Or il faut néanmoins, si nous en voulons ressentir les eff'etz , que nous sçachions nous en prévaloir ; car si de nostre costé nous ne coopérons , il est certain que nous nous rendrons indignes de leurs suffrag'^s. iVia/s yjnsiderés, jo vous prie, seroit-il à propos de
demander aux Saints qu'ils prient pour nous et nous obtiennèjit quelque grâce, si de nostre costé nous ne nous voulons disposer à la recevoir? Nous les prions qu'ilz nous obtiennent les vertus, et nous n'en voulons pas embrasser la prattique, ny n'en voulons faire aucun acte : et néanmoins nous voulons qu'ilz intercèdent pour nous , quoy que bien souvent nous fassions les actes contraires aux vertus que nous leur demandons.
0 certes ! ne nous abusons pas ; car Dieu veut que nous coopérions à ses dons , et quand nous luy demandons quelque vertu par l'entremise des Saints , il ne nous la donnera jamais , si nous ne nous mettons en l'exercice d'icelle. Dieu nous a créés sans nous , c'est à dire , lorsque nous n'estions point, il nous tira du néant et nous donna l'estre; mais il ne nous veut pas sauver sans nous, comme dit S. Augustin , Qui fecit te sine te, non salvabit te sine te ; et bien qu'il nous laisse nostre liberté sans la vouloir forcer, il veut néanmoins nostre consentement et coopération à sa grâce, afin de nous appliquer le fruit de nostre rédemption , sans laquelle nous ne sçaurions aller au ciel, n'y ayant point d'autre porte pour y entrer. C'est pourquoy l'Eglise termine toutes ses prières, Per Dominum nostrum Jesum Christum, par nostre Seigneur Jesus-Christ , pour nous monstrer que les prières, ny des Anges , ny des Saints , ny des hommes , ne peuvent estre exaucées du Père éternel , si ce n'est au nom de son Filz ; dautant que nulle créature , suyvant son divin décret, n'eust jamais peu parvenir à la gloire , non pas mesme la sacrée Vierge, que par la mort et passion de nostre Seigneur, qui nous l'a méritée. Les Saints donc prient que le mérite de sa Passion nous soit appliqué , et à mesure que nous correspondons aux grâces de Dieu, il nous en donne tousjoursde nouvelles ; ce qui estant connu des Saints, ilz prient avec beaucoup de ferveur sa bonté infinie qu'elle les respande abondamnent sur nous, à quoy ils sont grandement incités par le playsir
qu'ilz voyent que Dieu prend de se communiquer à ses créatures. Donc si nous voulons nous rendre dignes des suffrages des Saints, il nous faut prattiquer fîdellement les vertus que nous demandons à Dieu par leur intercession.
Pour mon troisième poinct, je dy qu'il nous faut embrasser la prattique des maximes evangeliques que l'Eglise nous propose en ce jour. Videns Jésus turbas ascendit in montera, et cum sedisset, accesserunt ad eum disci^uli ejus, et aperiens os suum docebat eos ; Jésus , dit le texte sacré, voyant une grande multitude de peuple qui le suivoit pour entendre sa doctrine , se retira sur une montagne , et s'estant assis , ouvrant sa sainte bouche , il dit ces divines paroUes qui contiennent toute la perfection chrestienne : Beati pauperes spiritu, quoniamipsorum est regnum cœlorum (Bienheureux sont les pauvres d'esprit , car le royaume des cieux est à eux) : Beati mites j quoniam ipsi possidebunt terram (Bienheureux sont les débonnaires , car ilz posséderont la terre) : Beati qui lugent, quoniam ipsi consolabuntur (Bienheureux sont ceux qui pleurent , car ilz seront consolés) : Beati qui persecutionem patiuntur pr opter justitiam (Bienheureux enfin ceux qui seront persécutés pour la justice , car le royaume des cieux est à eux). 0 Dieu! t^^ae cette doctrine est contraire à l'esprit et aux maximes du monde !
L'Escriture sainte rapporte que Nabuchodonosor vid en songe une grande statué qui avoit la teste d'or, les bras d'argent , le ventre d'airain, les jambes de fer et les pieds de terre : mais comme il consideroit la beauté de cette statue, il vid venir une petite pierre de dessus une montagne , qui heurtant les pieds de cette statue , la renversa par terre et la réduisit en cendres qui furent emportées par lèvent; et ainsi elle disparut. 0 mes chères Seurs, c'est à vous à qui je parle, car vous n'estes pas encore tout à fait hors du monde , vous estes seulement comme estoient les Nazaréens, esloignées et séquestrées du monde et de ses vanités. Qu'est-ce, je vous
i rie , que cette statue nous représente , sinon le monde , ou ♦Instost l'orgueil et la vanité du monde , qui a la teste d'or ôt les pieds de terre ; et cette montagne de laquelle est descendue cette petite pierre ne nous represente-t'elle pas très k pi'opos nosti'e souverain Seigneur et Maistre , de la bouohff duquel est sortie cette petite pierre des huict béatitudes, qui a renversé cette statue de la vanité du monde , faysant que tant et tant de personnes ont quitté les richesses , honneurs et dignités de la terre, pour se rendre pauvres, vilz etabjetz? 0 Dieu ! il est vray que cette doctrine evangelique ayant esté respanduë par tout l'univers , a esté embrassée de plusieurs, qui ont mesprisé le monde avec toutes ses vanités.
Bienheureux sont les pauvres d'esprit, dit nostre Seigneur; et le monde dit : Bienheureux sont ceux qui sont riches et qui ont toutes sortes de commodités en cette vie ; comme au contraire : Malheureux sont les pauvres. Mais nostre Seigneur voyant la folie et la vanité du monde , et les choses en quoy il constitue sa béatitude , jette une petite pierre au pied de cette statue , et dit en premier lieu : Bienheureux sont les pauvres d'esprit, car le royaume des cieux est à eux ; comme au contraire : Malheur aux riches , c'est à dire à ceux qui ont leurs affections attachées aux richesses; car outre qu'ilz n'auront pas le royaume des cieux , ilz. seront éternellement malheureux , et n'auront pour récompense que l'enfer et la compagnie des démons. Bienheureux sont les débonnaires , dit nostre Seigneur; car ilz posséderont la terre. Or dautant pie cette debonnaireté veut que l'on imprime les mouvemens de cholere , que l'on soit doux , cordial et plein de mansuétude envers le prochain , que l'on pardonne à son ennemy , que l'on supporte les mespris; la vanité du monde, qui a un esprit tout contraire à cela , dit : Bienheureux celuy qui se venge de son ennemy , qui se fait craindre et redouter , et auquel on n'oseroit dire un mot de mespris ; et estime malheureux celuy qui est doux et patient x>armi les injures et
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adversités. Nostre Seigneur jette encore cette petite pierre contre cette statue, et dit : Bienheureux sont ies débonnaires , T^r ilz posséderont la terre ; et par ces parolles il destruit cette ■fierté et arrogance en laquelle les mondains fondent leur béatitude. Bienheureux, dit nostre Seigneur, ceux qui pleurent , car ilz seront consolés • et le monde tout au contraire dit : Bienheureux ceux qui prennent leurs playsirs et jouyssent de toutes sortes de contentemens. Enfin bienheureus , dit nostre Seigneur, sont ceux qui ont faim et soif de justice, et qui sont persécutés pour la justice : et le monde ne dit-il pas au rebours? ne va-t'il pas constituant son bonheur en tout ce qui est contraire aux préceptes de nostre Seigneur ? lequel considérant cette statue , non point en songe comme Nabuchodonosor , mais en vérité et effet, voyant qu'elle n'avoit que des pieds de terre , c'est à dire, que tout ce que le monde prise et estime n'est fondé que sur des choses périssables et transitoires, il jette pour la renverser cette petite pierre des huict béatitudes , qui contiennent, ainsi que nous avons dit , toute la perfection chrestienne.
Mais le monde voyant sa gloire renversée, et qu'on la quittoit pour embrasser la pauvreté , le mespris, les larmes et la persécution , la prudence humaine s'y est glissée , et a treuvé mille interprétations contraires à ces béatitudes. O Dieu, dit-elle, il est vray que les pauvres d'esprit sont bienheureux ; mais n'est-ce pas estre pauvre d'esprit que d'avoir l'usage des richesses, et posséder des biens et dignités,, pourveu qu'on n'y attache pas son affection? Pour estre pauvre d'esprit , il suffit d'estre Religieux et d'avoir quitté le monde. Il est vray que c'est desja en quelque façon estre pauvre ; mais , helas ! ce n'est pas ainsi que l'entend nostre Seigneur : il est bien difficile, dit S. Augustin, de posséder beaucoup de biens et d'honneurs sans y mettre son affection. Ha ! certes, il ne suffit pas de s'estre fait Religieux , et d'avoir tout quitté pour se rendre pauvre, si après on vient à ae
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vouloir manquer d'aucune chose. Faire le vœu de pauvreté, et n'en vouloir ressentir aucune incommodité , mais désirer, nonobstant ce vœu , d'avoir mieux ses aises et commodités qu'auparavant, ha ! qu'une telle pauvreté est imparfaitte et desaggreable à Dieu ! 0 certes ! ce n'est pas de telle pauvreté que nostre Seigneur veut parler, et ce n'est pas ainsi que luy et ses Saintz l'on prattiquée ! il est mort tout nud sur la croix, et ses Saintz l'ont imité en quittant tout, et s'exposant courageusement à souffrir toutes les incommodités que la pauvreté porte avec soy. Mais qui eust demandé à ces saintz Religieux qui vivoient anciennement dans les desertz : 0 grands Saintz ! qui vous a reduitz en cette grande pauvreté et nudité? et qui est-ce qui vous a ainsi despotiillés de toutes choses? C'est, eussent-ilz dit, cette admirable pauvreté à laquelle est promis le royaume des cieux , c'est ^lle qui nous fait tout quitter et patir de la sorte. Or ce que la prudence humaine treuve à redire sur la pauvreté , elle en fait de mesme de toutes les autres béatitudes. Mais il ne faut point tant d'interprétations ; il faut aller simplement et se tenir au pied de la lettre.
Doncques si nous voulons imiter les Saints et faire profession de garder la pauvreté , embrassons de bon cœur les peines et incommodités qui la suivent ; soyons doux et débonnaires envers nostre prochain ; pleurons si nous voulons estre consolés , je veux dire des larmes spirituelles ; car ces parolles : Beati qui lugent, Bienheureux ceux qui pleurent, s'entendent spécialement de ceux qui pleurent leurs péchés et ceux d'autruy à cause que Dieu en est offensé , ou qui pleurent son absence , comme faisoit David , qui detrempoit son pain dans ses larmes nuict et jour, quand on luy demandoit oii estoit son Dieu : Fiierunt mihi lachrymœ meœ panes die ac nocte, dum dicitur mihi quotidie : Ubi est Deus tuusl Tl est vray qu'on ne peut pas tousjours avoir ces larmes , aussi ne sont-elles pas nécessaires pour nostre salut; mais
on peut toiisjours avoir le désir d'icelles, et demeurer devant Dieu avec un cœur contrit et humilié. En somme, pour conclure ce discours , soyons altérés et affamés de justice , et endurons de bon cœur les mespris et persécutions pour îa justice , taschant , autant qu'il nous sera possible , de suivre et d'imiter Texemple des Saintz , afïin que nous puissions , après cette vie , estre admis en leur compagnie dans le ciel , pour y glorifier éternellement avec eux le Père, le Filz et ie saint Esprit. Ainsi soit-U.
TROISIEME SEMON
POUR LA FESTE DE TOUS LES SAINTS
Credo communionem Sanctojntm.
Je croy la communion des Saints.
La feste que nous célébrons aujourd'huy est pleine d'un si grand nombre de matières propres pour monstrer sa grandeur et solemnité , que les prédicateurs s'esgayent parmi la variété et afïluence des sujetz dont ilz peuvent traitter en ce jour. Les uns prennent playsir à parler de la gloire et félicité des Saintz ; les autres , autant utilement que loùablement y parlent de leurs vertus ; d'autres parlent de cet admirable sermon des buict beatituaes que nostre Seigneur prononça sur la montagne , se voyant suivy d'une grande multitude de peuple.
Mais pour moy, je désire aujourd'huy, au discours que j'ay dessein de vous faire , me conformer et suivre , autant qu'il me sera possible , l'intention de la sainte Eglise , en vous entretenant familièrement de l'un des articles de nostre foy , à sçavoir de la communion des Saintz , qui se peut entendre et expliquer en diverses façons , mais spécialement par deux sortes d'amours, lesquelz se déclarent beaucoup mieux quand on parle de ce qui regarde Dieu , que non pas quand on parle de ce qui regarde les créatures : dont le premier est l'amour de complaysance , et le second l'amour de bienveillance, qui feront les deux premiers poincts de cette exhortation ; et pour le troisième, nous par-
* Fideîlement recueilly par les Religieuses de la Visitation Sainte Marie d'AnnessY CEdit de 4643).
POUR LA TOI .s:- A >. NT. 339
serons d'une autre sorte d'amour qu'on appelle l'amour d'imitation.
Par l'amour de complaysance nous nous playsons au bien que possède celuy que nous aymons ; et par l'amour de .bienveillance , nous luy en desirons plus qu'il n'en possède. ^Or il n'y a nul doute qu'on ne puisse aymer Dieu de l'amour de complaysance; mais pour l'amour de bienveillance, il semble qu'il soit impossible de l'aymer de cet amour, dautant que nous ne pouvons désirer aucun bien à Dieu qu'il ne possède souverainement. Par l'amour de compkysance nous nous resjouyssonsde ce que Dieu est éternel, immense, incompréhensible , et en un mot de ce qu'il est Dieu , disant avec le Prophète : Deus meus es tu, quoniam honorum meorum non eges (Vous estes mon Dieu, parceque vous vous suffises à vous-mesme, et n'avés pas besoin de vos créatures, ny de leurs biens).
Mais quant à l'amour de bienveillance, comment le pourrions-nous exercer à l'endroit de Dieu, puisqu'estant infiny, et l'infinité mesme , on ne luy sçauroit souhaiter plus de gloire, de sainteté et de perfection qu'il n'en a, puisqu'il est immense en grandeur, et que sa gloire surpasse infiniment celle des Chérubins et Séraphins , des Throsnes et de tous les espritz célestes , et qu'en somme toute la perfection des Saintz mise ensemble, et mesme celle de la glorieuse Yierge,* quoy que très-grande , n'est rien en comparaison de celle de Dieu qui est la cause , et la source de toute la gloire et perfection des bienheureux, dautant que c'est de luy de qui elle procède , et qui la leur communique ; en telle sorte néanmoins , qu'ilz peuvent tousjours recevoir quelque accroissement en la gloire qu'ilz possèdent , sinon essentielle , du moins accidentelle ; mais la gloire et perfection de Dieu ne procédant de personne , il n'y peut avoir en icelle d'accroissement ny de diminution. Comment ferons-nous donc pour l'aymer de l'amour de bienveillance? 0 certes! nous ne
pouvons exercer cet amour envers Dieu que par imagination de choses impossibles, comme en luy disant, que si nous luy pouvions souhaitter plus de gloire et de perfection qu'il n'en a, nous le luy désirerions et procurerions au prix mesme de nostre vie , de nostre estre , et de tout ce qui est au monde , s'il estoit en nostre pouvoir.
Voyons maintenant comme la communion des Saintz se peut entendre et expliquer par l'amour de complaysance et par l'amour de bienveillance. Premièrement, quand nous disons : Je crois la communion des Saintz , c'est à dire , que par cet amour de complaysance tous les biens que les Saintz ont dans le ciel nous sont communs , et que nous y participons , et que les Saintz participent aussi aux petitz biens que nous autres mortelz avons icy bas. Car ne pensés pas que , quoy que les Saintz soient au ciel , et que nous soyons en terre , cela empesche la communion et participation que nous avons avec eux ; 5 non , certes ! la mort n'a pas le pouvoir de faire cette des-union. Nous n'avons tous qu'un mesme chef qui est Jesus-Christ , et nostre union estant fondée en luy, la mort n'aura jamais aucun pouvoir de la rompre : Quis nos separabit a charitate Christi? Qm est-ce qui nous séparera de la charité de Jesus-Christ? disoit S. Paul. Je suis certain que ny les anges, ny les vertus, ny le ciel , ny la terre , ny l'enfer, ny chose quelconque , ne nous pourra jamais séparer de la charité de Dieu qui est en Jesus-Christ. Or cette charité n'est autre que la communion des Saintz, avec lesquelz nous sommes maintenant unis d'esprit ; et quand nous mourrons, si Dieu nous fait la grâce d'estre sauvés, nous serons plus unis avec eux que nous n'aurons jamais esté avec les plus chers amis que nous ayons eu çà bas en terre : et les biens ausquelz nous participons par cette communion sont inexplicables, tant à cause de leur grandeur, que pour la multitude innombrable d'anges et d'ames bienheureuses qu'il y a dans la gloire.
II est dit en plusieurs endroits de l'Escriture sainte , qu'il y a des animes dans le ciel en telle quantité, que le nombre en est inconcevable : Millia millium ministrahant ei , et decies millies centena millia assistebant ei ( Mille milliers le servoient, et dix mille millions assistoient devant sa face), dit Daniel , parlant des anges : et quoy qu'il en tombast une irrande partie dans l'enfer quand Lucifer se révolta contre Dieu , au rapport de l'Escriture sainte qui dit que cet esprit superbe tira après soy la troisième partie des estoilles du ciel, c'est à dire des anges ; néanmoins bien qu'il n'y en demeurast que les deux tiers, le nombre en est si grand, qu'il nous est impossible de le concevoir.
Mais outre ces espritz angeliques, il y a encore des Ames bienheureuses en si grand nombre , que personne ne les sçauroit compter : Vidi turbam magnam quam diniimerare nemopoterat, ex omnibus g entibus , et tribubus , et populis, et lingiàs , stantes ante thronum , et in conspectu Agni ; Je vis , dit S. Jean en son Apocalypse , une si grande troupe d'Ames bienheureuses de toutes les nations qui sont sous le ciel, qui estoient devant le throsne de Dieu et en la présence de l'Agneau, qu'il estoit impossible de les nombrer. Combien pensés-vous qu'il y a eu de Saintz depuis la création du monde jusques à maintenant? Certes, cela ne se peut imaginer. S. Hierosme parlant delà grande multitude des bienheureux, disoit de son tems, que si l'Eglise eust voulu faire commémoration de tous les martyrs, elle en eust bien compté sept mille chaque jour de ceux que l'on sçavoit asseurement avoir esté martyrisés , outre ceux qu'on ne sçavoit pas. Si donc dés ce tems-là il y avoit tant de martyrs, combien pensés-vous qu'il y en a eu depuis? sans parler des docteurs, des confesseurs et des vierges, dont le nombre indicible nous est inconnu. C'est pourquoy aujourd'huy nous faisons la feste en gênerai , non seulement des Saintz, que nous connoissons, mais encore de ceux que nous ne connoissons pas , et des Séraphins , Chc^
rubins, et de tous les Anges, lesquelz se resjouissent en cette leste , loiiant et bénissant Dieu de la grâce qu'il a faite aux Saintz ; et l'Eglise , participant à cette joye , nous invite à nous resjouyr en ce jour, et à louer Dieu et ses Saintz.
Mais pour nous bien et saintement resjouyr en cette feste, et la célébrer selon l'intention de la sainte Eglise , il faut exercer l'amour de complaysance et de bienveillance à l'endroit des Saintz qui sont au ciel , puisque nous le pouvons facilement faire, en considérant cette Hierusalem céleste, où ces âmes bienheureuses sont jouyssantes d'une si grande gloire et félicité , voyant qu'elles sont hors des perilz et dangers de ce monde , où nous autres mortelz sommes continuellement exposés au hazard de nous perdre; considérant cela, dis-je, nous devons faire des actes de complaysance, nous resjouyssant et estant aussi aises de leur gloire et félicité , comme si nous en jouyssions nous-mesmes. Or c'est tette complaysance qui fait la communion des Saintz ; car à mesure que nous nous complaysons aux biens qu'ilz ont , nous nous en rendons participans , la complaysance ayant cet effet de tirer à soy le bien de la chose aymée , pour se le rendre propre , n'estant pas possible d'aymer de cet amour sans avoir la participation et communion des biens de ceux qu'on ayme. Les bienheureux ayment Dieu dans le ciel de cet amour de complaysance , qui est la cause principale de leur béatitude ; car voyant clairement les grandeurs et perfections de Dieu, avec tous ses attributz divins, ilz l'ayment souverainement , et se çomplaysent de voir en luy tant de perfections , et par cette complaysance ilz les attirent à eux , et en sont faitz participan&.
La pluspart des docteurs tiennent que la gloire et félicité des bienheureux consiste spécialement en l'entendement, par lequel ilz voient et connoissent Dieu : mais il y en a plusieurs qui estiment que c'est en la volonté , par laquelle ilz l'ayment de cet amour de complaysance ; dautant que par
cette compîaysance ilz jouyssent des biens qni sont en Dieu, comme s'ilz leur estoient propres , et sont faitz possesseurs de Dieu , tirant à eux ses souveraines perfections , et sont possédés de Dieu par l'application qu'ilz ont à luy ; de sorte qu'ilz peuvent bien dire que Dieu est à eux , et qu'ilz sont à Dieu ; Dilectiis meus 7nihi , et ego illi (Mon bien-aymé est tout à moy, et je suis tout à luy ) . Hé ! mon Dieu ! qui a plus cle joye de vos perfections , ou vous qui en jouisses , ou moy qui m'en resjouys? Vous les possédés, et elles sont vostres , parcequ^elles sont unies à vostre essence ; et moy je les possède , et elles sont miennes , parcequ'elles sont unies à mon esprit par compîaysance. De mesme je dy, que par l'amour de compîaysance que nous prattiquons envers les Saintz, nous entrons en la communion, c'est à dire, en la participation de leurs biens.
Or pour mon second poinct , je dy que l'amour de bienveillance se doit aussi prattiquer envers les Saintz , lesquelz l)ien qu'ilz soient parfaittement contens , rassasiés et assouvis de la félicité qu'ilz possèdent , sans que nous puissions accroistre leur gloire essentielle , qui consiste à voir Dieu face à face et à l'aymer souverainement ; si est-ce que nous leur pouvons causer un accroissement de gloire accidentelle, «t partant prattiquer l'amour de bienveillance en leur souhaittant les biens qu'ilz n'ont pas encore, à sçavoir la résurrection et reunion de leurs corps avec leurs âmes ; dautant <[ue c'est en cela que consiste une partie de leur gloire , non pas essentielle, qui appartient à l'ame; car elle ne sera point accrue par la résurrection do la chair , mais accidentelle appartenante au corps , laquelle ne sera point pleine ny entière , que cette reunion ne soit faite , parceque les Saintz sont des hommes comme nous. Or pour faire un homme parfait , il faut qu'il ave une ame et un corps ; d'où vient qu'on dit que l'homme est un composé d'ame et de corps , bien que ce soit piincipalement l'ame qui fait l'homme;
mais la mort qui est entrée au monde par le péché sépare l'ame d'avec le corps, pour un tems seulement, dautant que Kous espérons et croyons en la résurrection de la chair, par laquelle nos corps seront reunis à nos âmes , et par cette rp^mion ilz participeront à leur gloire et félicité , ou à leur pp^ne et damnation éternelle.
L'Eglise donc en ce jour exerce non seulement l'amour de c^::iiplaysance à l'endroit des Saints , se resjouyssant de la gloire que desja ilz possèdent, ensuitte de quoy elle convie sfis enfans à s'y complaire , et à glorifier Dieu qui les a faitz Saints ; mais encore elle fait des actes de bienveillance, lorsqa'elle leur souhaitte la résurrection de la chair, comme nous voyons en plusieurs psalmes et cantiques de la sainte Escriture, oii elle demande à Dieu cette résurrection : ce que nous faysons aussi tous les jours en l'orayson dominicale ; car que veulent dire ces parolles : Adveniat regnum tuum (Yostre royaume nous advienne) , sinon que nous représentons à Dieu le grand désir que nous avons de la reunion des âmes avec leurs corps, qui est comme si nous disions : 0 Seigneur, vostre royaume est desja venu et préparé pour les Saints, non seulement pour ceux qui sont au ciel, mais encore pour coux qui n'y sont pas , dautant que Dieu désire de sauver tout le monde, Vult omnes homines salvos fieri ; et pour c€la il a mis son royaume à nostre choix et disposition : c'est à nous de nous servir de la liberté qu'il nous a donnée pour le choisir ou non ; si nous le voulons choisir , il nous donne suffisamment des grâces pour y parvenir. Yostre royaume nous advienne, ô Seigneur, disons-nous : il est desja advenu aux Saints , c'est à dire , à ces âmes glorieuses qui sont au ciel ; et quant à nous autres mortelz , qui sommes çà bas en terre , il nous est aussi desja advenu ; car les justes le possèdent par désir et espérance , puisque vous l'avés mis en lewY choix et disposition. Mais vostre royaume nous advienne, c'est à dire que cette résurrection de la chair se fasse, et que
ces corps reduitz en cendres soient transformés par la résurrection en la clarté du corps de Jesus-Christ, Qui reformabu corpus humilitatis nostrœ confîguratum corpori claritatis suœ, comme dit S. Paul * ; car bien que le royaume de Diei; soit advenu aux âmes des Saints qui sont au ciel par la pos session de la gloire essentielle , et à ceux qui sont en terre , par l'espérance ; néanmoins il leur reste encore , pour T accomplissement de leur gloire accidentelle, la reunion de leurs corps avec leurs âmes, qui se fera à la résurrection générale, laquelle nous luy demandons, et après laquelle ceux qui sont au ciel et nous autres mortel z souspirons.
Mais outre ces actes de bienveillance que nous exerçons à Tendroit des Saints , il y en a encore d'autres qui dépendent immédiatement de nostre coopération, par lesquelz nous pouvons correspondre aux désirs qu'ilz ont que nous fassions icy bas en terre ce qu'ilz font là haut au ciel , et par cette correspondance leur procurer une gloire accidentelle , qu'ilz n'auroient point sans cela. Premièrement , les Saints lotient et glorifient perpétuellement Dieu , sans pause ny intermission ; ilz chantent le cantique de l'amour divin sans se lasser ny se reprendre ; ilz bénissent Dieu avec une joye et complaysance pleines d'une incomparable suavité , s' excitant et provoquant les uns les autres à désirer de le louer tousjours plus parfaittement , mais d'un désir parfaittement doux cl tranquile qui les rassasie pleinement. Ilz louent Dieu en luymesme de ce qu'il est Dieu , et de tous les biens qu'il a en soy , et de soy , de la veuë desquelz ilz ont une parfaitto connoissance et complaysance ; après quoy ilz le louent encore de ce qu'il les a faitz saints, et reconnoissant que leur sainteté procède de luy, et qu'il en est le principe et la cause fondamentale , ilz en rendent tout l'honneur , disant avec le Prophète * : Non nobis, Domine, non nobis, sed nomini tuo da gloriam (Non point à nous, Seigneur, mais à vous s^tù
iPhil., m.— «Ps. GXIII.
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soit donnée toute la gloire et loiiange) . Puis ilz le louent encore les uns pour les autres , de ce qu'il leur a fait sentir les effetz de son infinie misericor.de.
Or les Saints nous ayraant tres-parfaittement, ilz désirent que nous fassions çà bas en terre ce qu'ilz font incessamment là haut au ciel, et que nous donnions perpétuellement gloire et louange à Dieu , comme ilz font , c'est à dire , autant que nous le pouvons; car il ne faut pas entendre que nous le fassions aussi parfaittement qu'eux , qui le louent sans discontinuation ; ilz sçavent bien que nous ne le pouvons pas à cause de l'infirmité de nostre nature : et quoy que les louanges que nous donnons à Dieu doivent estre continuelles et invariables, néanmoins nous ne le pouvons louer en sorte que ce ne soit tousjours avec quelque pause et interruption , n'y ayant homme mortel , pour saint qu'il soit, qui puisse dire qu'il a sa volonté tellement colee et unie à celle de Dieu, qu'il n'en puisse estre séparé ny distrait d'un seul moment par aucun accident qui luy puisse arriver en celte vie , ny qui puisse tenir son cœur si attentif à louer Dieu , qu'il ne fasse quelque interruption en ce saint exercice. Il y a un grand nombre de passages dans l'Escriture sainte qui semblent exiger cela de nous : loties Dieu perpétuellement, et que Dieu soit loiié de jour et de nuit , dit le saint Prophète. Ce n'est pas à dire que nous soyons obligés de passer toutes les nuitz entières, ny tous les jours en prière pour lotier Dieu sans interruption ; mais cela veut dire que nous le devons tousjours louer de cœur et d'affection , ayant continuellement , autant qu'il se peut , nostre intention dressée à luy , faysant toutes choses pour luy rendre gloire et honneur.
Les Saints désirent donc que nous fassions ce saint exercice en la terre comme ilz le font au ciel , mais selon nostre condition et la portée de nos espritz , et que joignant nos désirs avec les leurs , nous souhaittions que toutes les créatures liaient et glorifient perpétuellement Dieu : et par ce
désir nous leur causons une gloire accidentelle qu'ilz n'auroient pas sans cela. Or après que nous avons correspondu au désir qu'ont les bienheureux , que nous glorifions Dieu , pource qu'il est en luy-mesme, nous le devons aussi louer en ses Saints , et le remercier des grâces qu'il leur a faites , qui est encore un autre acte de bienveillance que nous devons exercer en leur endroit , et que l'Eglise mesme prattique lorsqu'elle célèbre leurs festes, disant : Laudate Dominum in sanctis ejus (Loués Dieu en ses Saints) ; car qui voudroit célébrer la feste des Saints à leur honneur seulement, et non à celuy de Dieu, ne feroit rien d'aggreable ny à Dieu ny aux Saints mesmes, puisqu'ilz ne peuvent et ne veulent recevoir aucune gloire sinon de voir que Dieu soit loué en eux.
Un autre acte de bienveillance que nous devons aussi exercer envers les Saints , et qu'ilz demandent de nous , est quenouscorrespondionsaux désirs qu'ilz ont que nous soyons saints comme eux en nous perfectionnant de plus en plus , taschant et procurant que chacun soit saint , contribuant de nostre costé tout ce que nous pouvons, tant pour noslre perfection que pour celle des autres; désirant, entant qu'il nous est possible , que tous les hommes servent , louent et bénissent Dieu , puisque tous sont obligés de le faire , que tous fassent des actes de pénitence, et en un mot , que tous soient saints, puisque tous le peuvent estre ; et en procurant ces choses , nous causons une gloire accidentelle aux bienheureux , qu'ilz n'auroient pas sans cela.
Or voyla comme se fait la communion des Saints, par l'amour de complaysance et de bienveillance que nous exerçons en leur endroit.
Pour mon troisième point, je dy qu'il y a encore un autre amour dont nous devons spécialement aymer les Saints, qui s'appelle l'amour d'imitation , pour lequel il est nécessaire d'avoir de la sympathie avec ceux que l'on ayme. Or cette sympathie n'est autre chose qu'une certaine participatiou
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que nous avons aux passions , humeurs et inclinations de ceux que nous aymons de cet amour d'imitation , qui fait que nous attirons en nous les vertus ou les vices que nous voyons en eux ; car la passion de l'amour est la première et la plus forte qui soit en l'ame , d'oii vient que l'amour nous rend tellement propre ce que nous aymons, que nous disons communément que les biens de la chose aymée sont plus à cp.luy qvi ayme , qu'à celuy qui les possède. De cette sympathie procèdent les grandes difficultés que plusieurs personnes du monde ont à se résoudre de s'amender de quelques vices ausquelz ilz sont sujetz. Dites à une personne qu'elle s'amende de la cholere, ou qu'elle quitte un point d'honneur, duquel elle est si jalouse, qu'elle s'esleve si tost qu'on la touche en sa réputation, en sorte qu'il semble qu'elle ne soit au monde que pour se faire louer et estimer ; dites-luy ce qu'il faut faire contre ce vice : C'est mon naturel, respondrat'elle, d'aymer l'honneur ; je tiens cela de race; c'est la sympathie que j'ay avec mon père. Carc'est ainsi que le monde parle.
L'on rapporte qu'anciennement les Grecs aymoient tellement leur empereur , qu'ilz taschoient de l'imiter en tout ce qu'il z pouvoient, et quand leurs enfans naissoient, ilz avoient un si grand désir qu'ilz ressemblassent à sa personne, qu'ilz s'efForçoient, autant qu'il leur estoit possible, de leur former la face selon la ressemblance de celle de leur empereur. Vous voyés donc comme il est vray que l'amour nous rend semblables à ceux que nous aymons, et nous les fait imiter.
Or je dy que pour bien célébrer la feste des Saints, et participer à leurs biens, il nous faut avoir de la sympathie avec eux , et les aymer , non seulement de l'amour de complaysance et de bienveillance , comme nous avons dit , mais encore de l'amour d'imitation, nous rendant semblables à eux, imitant leur sainte vie , aymant ce qu'ilz ont aymé , faysant ce qu'ilz ont fait , et taschant d'aller au ciel par le mesme chemin qu'ilz y sont arrivés.
C'est ce que TEglise nous représente aujourd'huy , quand en l'Evangile de la sainte messe elle nous propose le sermon que nostre Seigneur lit sur la montagne , où il se retira se voyant suivy d'une grande trouppe de peuple. Et s'estant assis, dit le texte sacré, il ouvrit sa bouche, et leur enseigna les liuict béatitudes ; Videns Jésus turbas, ascendit in monteni , et cum sedisset , accesserunt ad eum discipuli ejus, et aperiens os suum docebat eos , dicens : Beati paiiperes spiritu , quoniam ipsormn est recjnum cœlorum ; Bienheureux , dit-il , sont les pauvres d'esprit , car le royaume des cieux est à eux : Beati mites , Bienheureux les débonnaires : Beati qui lugent , Bienheureux ceux qui pleurent : Beati quipersecutioncm patiuntw propter jiistitiam , quoniam ipsorum estregnum cœlorum, Bienheureux ceux qui sont persécutés pour la justice , car le royaume des cieux est à eux ; et ainsi des autres.
Or ce n'est pas sans sujet que l'Evangeliste remarque que nostre Seigneur ouvrit sa bouche sacrée , pour nous monstrer que sa divine bonté nous vouloit dire quelque chose de grand , et nous enseigner une doctrine qui n'avoit point encore esté ouye ny preschée en la terre, et laquelle il addressa à ses disciples, pour nous faire voir que c'estoit spécialement à eux , et à ceux qui les ensuy vroient , qu'il enseignoit ces béatitudes, mais particulièrement la première : Beati paupères splritu , Bienheureux les pauvres d'esprit ; et la dernière : Beati qui persecutionempatiuntur propter justitiam, Bienheureux sont ceux qui sont persécutés pour la justice ; dautant qu'ilz doivent prattiquer la pauvreté d'esprit dans une grande perfection, et soufi'rir pour la justice plusieurs persécutions, comme personnes entièrement dédiées à son service. Puis ce divin Sauveur regardant le reste du peuple, il dit : Beati qui lugenty qui esuriunt et sitiunt justitiam; Beati mundo corde ; Bienheureux sont ceux qui pleurent , qui ont faim et soif de justice , qui sont purs et netz
de cœur; Beati mites, Bienheureux sont les débonnaires.
Or sur ces béatitudes les hommes ont fait mille interprétations ; et quelques uns ont pensé que quand nostre Seigneur dit : Bienheureux sont les pauvres d'esprit, il entendoit parler de ceux qui sont simples et grossiers, et qui n'ont guère de jugement. 0 certes! ce n'est pas ainsi qu'il veut que nous entendions ces parolles ; mais quand il dit : Beati paifperes spiritu, Bienheureux sont les pauvres d'esprit, il entendûit parler de la pauvreté qu'il a luy-mesme prattiquée, et de celle de ceux qui après avoir tout quitté pour l'amour de luy à son imitation , supportent volontiers les incommodités et mesaises qu'elle tire après soy , de laquelle ceux-là sont bien esloignés , qui veulent avoir l'honneur d'estre pauvres , pourveu que rien ne leur manque. La pauvreté volontaire est honnorable de soy, et il s'est treuvé des philosophes payens, comme Epictete , Diogenes et autres , qui se sont glorifiés d'estre pauvres. Il est vray qu'il s'en treuve plusieurs qui veulent bien embrasser la pauvreté, pourveu qu'il z ayent tout ce qui leur est nécessaire : mais ce n'est pas de telz pauvres de qui nostre Seigneur parle, ny à qui il promet le royaume des cieux.
Les Apostres , et ceux qui les ont suivys de plus près, ont prattiqué la pauvreté selon rintention de nostre Seigneur ) car ilz quittèrent tout pour le suyvre , et siipporterent volontiers beaucoup d'incommodités qui sont ordinaires à ceux qui sont pauvres : et lorsqu'apres la venue du saint Esprit ilz allèrent prescher par le monde , ce n'estoit point pour gagner de l'argent , ny pour avoir des rentes ; ains ilz vivoient d'aumosnes et du travail de leurs mains. S. Paulin , evesque de Noie , prattiqua cette pauvreté avec teint de perfection, qu'après avoir donné tout ce qu'il avoit aux pauvres, il se donna encore luy-mesme pour rachepter un captif. Mais quelle plus extrême pauvreté se peut-il voir que celle que le grand Apostre S. Paul a prattiquée? lequel ayant tout quitté
pour Pamoui' de son Maistre, voulut servir les Chrestiens sans prétention de recompense ; car après avoir presché l'Evangile, sué et travaillé nuict et jour pour leur enseigner la voye de salut , il ne vouloit point vivre de leur aumosne ; ains il vivoit du travail de ses mains, ainsi qu'il tesmoigne luy-mesme , Quoniam ad ea quœ mihi opus erant, et ils qui meciim sunt ministraverunt manus istœ : et pour vous monstrer , mes chers enfans, disoit-il aux Chrestiens, comme j'ayme mon Maistre Jesus-Christ , pour l'amour duquel je vous sers , et que la peine que je prends à vous enseigner n'est purement que pour luy , je ne veux pas qu'après avoir beaucoup travaillé , et m'estre employé pour le salut de vos âmes , vous me nourrissiés de vos aumosnes , comme vous faites les autres apostres ; ains je veux gagner ma vie par mon travail. Et passant plus outre, pour imiter de plus prés nostre Seigneur, il vouloit encore estre employé luy-mesme pour eux , leur disant : Et non seulement je me veux employer moy-mesme pour vostre salut ; mais, qui plus est, je me veux laisser employer pour cet effet : Ego autem Uhentissime impendam , et siiperimpendar ipse pro animabus vestris; et pour cela , mes chers enfans, je suis disposé d'estre battu, flagellé, garrotté, et emprisonné par les autres, et à leur gré , afin de donner mon corps, ma vie et tout ce que j'ay , pour vous , sans reserver aucune chose.
Or voyla la parfaitte pauvreté , et celle de laquelle nostre Seigneur a dit : Beati pauperes spiritu, Bienheureux les pauvres d'esprit. Certes, il y a plusieurs Saints qui ont prattiqué fort exactement cette pauvreté , et s'en sont rendus si amateurs , qu'ilz ont supporté avec playsir et contentement les mesaises qui l'accompagnent ; car que.pensés-vous qui a fait souffrir l'aspreté des desertz à ces anciens pères avec tant de suavité, sinon l'amour qu'ilz avoient à cette pauvreté? S. François l'aymoit si tendrement et estoit si passionné de cette pauvreté, qu'il l'appelloit sa Dame, et n'avoit point
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de plus grand pîaysir que de ressentir ses incommodités. Or comme les Saints sont tous entrés au ciel par la pauvreté d'esprit , par les larmes , par la miséricorde , par la faim et la soif de la justice, et par les autres béatitudes , l'Eglise nous les propose au jour de leur feste, nous invitant de les suivre , et marcher après leurs vestiges. C'est ce que nous devons faire, si nous les voulons aymer, non seulement de l'amour de complaysance et de l'amour de bienveillance , mais encore de l'amour d'imitation : et c'est à quoy je vous convie, mes chères filles ; travaillés donc avec fidélité pendant cette vie, et persévères jusques à la fin d'icelle, à ce que vous puissiés après vostre mort estre unies et congregées avec ces bienheureux espritz en la félicité éternelle , pour y aymer Dieu, le louer et jouyr de luy es siècles des siècles. Amen,
SB LA SAINTETÉ DE NOS TEMPLES ET DE L'OBLIGATION DE NOUS CONVERTIl PROMPTEMENT A DIEU, QUI NOUS APPELLE A l'EXEMPLE DE ZACHÉE.
tachœe , festinans descende, quia hodie in domo tua oportet me manere; et festinans descendit, et excepit illum gaudens. Luc, XIX.
Zachée , descends promptement , car il me faut demeurer aujourd'huy en ta maison; et iceluy descendit hastivement, et le receut avec joye.
Comme le soleil environnant toute la terre vivifie tout ce qui se découvre et présente à ses rayons ; ainsi nostre Seigneur se promenant au travers la ville de Jerico , se présentant à ses yeux lumineux Zachée mort de la mort de plusieurs péchés, il le revivifie, et fait en luy une des plus admirables conversions qui fut oncques faite , de laquelle conversion je ne puis rien dire qui soit vif et profitable à vos âmes, si nostre Seigneur ne m'esclaire encore, et remplit ma bouche des parolles de vie : et afin qu'il nous en fasse la grâce, présentons-nous à la sainte Vierge, et pour impetrer son regard sur nous, disons : Ave Maria,
Encore que tant au ciel qu'en la terre Dieu soit tousjours par une parfaitte présence en tous lieux , comme il dit par Jeremie^ : Cœlum et terrant ego impleo (Je remplis le ciel et la terre ) ; et ce que S. Paul dit ^ : Non longe abest ah unoquoque nostrum, in ipso enim vivimus, movemur et sumus ( qu'il n'est pas loin d'un chacun de nous , parce qu'en luy
« Pris sur l'original escrit de la main de l'autheur (Edit. de 1641 et de 1643), » Jerem., XXIIL— » Act., XVU.
nous vivons, nous nous mouvons et subsistons) : si est-ce néanmoins qu'il y a certains lieux, lesquelz iuy estant consacrés, sont appelles maison de Dieu, habitation, lieu, temple, tabernacle , non pas pour ce qu'il soit plus là qu'ailleurs (parlant de Dieu en sa divinité), mais pour ce que là il confère particulièrement ses grâces et bénédictions, et y fait plus de démonstrations de sa gloire.
Ce que nos adversaires ne voulant entendre, pour treuver occasion de se séparer d'avec l'Eglise , leur douce mère , et faire mesnage à part, afin de mieux seconder les impressions de leurs cervelles, ilz ont dit à ceux qui leur ont voulu prester l'oreille, que nous disions Dieu n'estre pas par tout, et n'ouyr pas nos oraysons par tout, ains qu'en l'Eglise il avoit l'oreille plus prés de nous , pour user des termes de leur maistre : mais ce sont pures impostures , et en cet endroit , comme par tout, ilz voudroient faire accroire que leur mère est folle, afin de se soustraire de son obeyssance. C'est l'Eglise qui chante tous les jours : Pleni sunt cœli et terra majestatis gloriœ tuœ (Les cieux et la terre sont pleins de la majesté de vostre gloire). C'est l'Eglise qui nous fait dire (que Dieu, qui est invisible, est présent par tout) : Deus qui invisibiliter omnia contines. C'est elle qui chante : Si ascendero in cœlum, tu illic es; si descendero in infernum, ades (Si je monte au ciel , vous y estes , et si je descends aux enfers , vous y estes présent). C'est de l'Eglise que vous avés appris, Huguenots, ce que vous sçavés, si vous en sçavés quelque chose, de l'incomprehensibilité et immensité de Dieu. Nous sçavons bien que Dieu est par tout, et que (il est proche de ceux qui l'invoquent) : Propeest invocantibus eum, où que ce soit; néanmoins nous sçavons bien aussi qu'il assiste plus particulièrement aux lieux qui Iuy sont dédiés, y respandant plus libéralement ses grâces , estant de son bon plaisir que là il soit adoré.
C'est pourquoy il l'appelle sa mwso», une maison d'oray-
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son : Donrns mea, domus oraîionis, etc. Et ailleurs FEgiise est appellée son habitation , et le lieu de son repos : Donec inveniam locum Domino, tabernaculum Deo Jacob, Mons Sion, in quo habitasti in €o\ Enfin il faut bien que sa divine Majesté assiste plus là qu'ailleurs, puisque Salomon (après avoir fait bastir le temple), luy demande (qu'il luy plaise d'exaucer les prières de son serviteuT en ce lieu ) : Ut exaudiaspreces servi tui in loco isto. Voyés-vous comme le lieu est déterminé ; car si c'estoit tout un , pourquoy diroit-on : In loco isto (en ce lieu) ? Et en l'Exode , XXV : Loquar inde tecum in medio Cherubim (d'où je parleray avec toy au milieu des Chérubins). Mais je ne veux pas m'entre tenir en cecy ; car je ne pense pas qu'il y ait icy personne tant ennemy de l'antiquité, qui ne porte honneur particulier aux Eglises, comme maisons de Dieu ; seulement je vous mettray un argument en main à ce propos , lequel vous pouvés porter en face de tous les plus esveillés de nos adversaires.
Si pour ce que Dieu est en tous lieux il n'a point de lieu qui luy soit plus sacré l'un que l'autre, dites-moy, pourquoy ferons-nous aucunes festes ? car s'il est en tous lieux , aussi est-il en tous tems; et pourquoy donc y a-t'il des jours qui sont appelles saints, consacrés, dédiés, et qui s'appellent jours de Dieu, jours du Seigneur? Dieu est-il plus en ces jours-là qu'es autres ? Non véritablement -, pourquoy donc sont-ilz plustost appelles jours de Dieu que les autres? Ah ! me dirés-vous, parce que Dieu se les est réservés. Aussi a-il les lieux : Domus mea, domus orationis ( Ma maison est une maison d'orayson), dit-il en l'Evangile-. Domum tuam, Domine, decet sanctitudo (0 Seigneur, la sainteté est bienséante à vostre maison), dit David ^ Vere locus iste sanctus est, et ego nesciebam; terra sancta est (Vrayement ce lieucy est saint, disoit Jacob, et je ne le sçavois pas, cette terre est sainte ) . Vous me dires, que c'est pour ce qu'en ces jours
» Psal. GXXXI. - 2 s. Matth., XXI. - a Psal. XCII.
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Dieu nous a favorisés de la création, et autres bénéfices. Aussi en certains lieux nous fait- il des bénéfices plus qu*ês autres. Dieu est en tous lieux , Dieu est en tous tems ; il y a pourtant certains tems qui luy sont sacrés, et ésquelz il veut estre plus particulièrement honnoré ; pourquoy n'y auroit-il pas aussi certains lieux destinés pour cela? C'est comme nostre ame, qui estant par tout le corps, néanmoins est dite estre au cœur, ou au cerveau : ainsi nostre Seigneur est particulièrement aux cieux, pour ce qu'il y descouvre sa gloire, et es Eglises , pour ce qu'il y communique particulièrement ses grâces. Je sçay bien que quelquesfois S. Paul a dit que Dieu n'habitoit pas aux temples ; mais c'estoit aux Athéniens qui croyoient anx idoles , pour leur monstrer qu'il n'y avoit qu'un Dieu qui remplissoit le ciel et la terre , sans avoir nécessité de temple. S. Estienne en dit bien autant une fois , mais c'estoit contre les Juifs, qui pensoient qu'hors leur temple jamais ne deust estre lieu sacré, et pensoient qu'hors iceluy Dieu ne deust jamais estre invoqué celebrement.
Mais c'est une règle générale, que voyant FEscriture affermer une chose d'un costé , et la nier de l'autre, on ne doit pas entendre la négation absolument , mais seulement avec quelque condition : ainsi quand elle nie Dieu estre au temple, cela s'entend y estre comme des choses créées, lesquelles sont tellement en un lieu, qu'elles ne sont pas en l'autre. Quand elle afferme qu'il est en certains lieux , cela s'entend par communication de ses grâces. Enfin ; Est in templo non inclusus, extra templum non exclusus (Il est dans les Eglises sans y estre enfermé , il est dehors des Eglises sans en estre exclu). D'icy est venue la grande révérence que de tout tems les fîdelles ont portée aux Eglises , et que nostre Seigneur a enseignée, disant : Domus mea, etc, (Ma maison est une maison d'orayson ) . Dilexi décor em domus tuœ (J'ay aymé et honnoré la beauté de vostre maison), dit David : mais surtout les Chrestiens y doivent avoir une plus grande révérence que
les autres; car si les Juifs portoient tant d'honneur à leur temple, dans lequel on ne sacrifioit que des animaux, quelle révérence doivent avoir les Chrestiens , lesquelz sçavent que l'Eglise est le lieu auquel est sacrifié Jesus-Christ, où le corps de nostre Seigneur est réservé , si que nous pouvons bien dire ce que le bon homme Jacob disoit , quand Dieu luy eut fait part de ses merveilles : Vere Dominus est in loco isto 1 Vrayement Dieu est dans ce lieu).
Et c'est ce ded quoy il me semble que nostre mère l'Eglise nous veuille principalement donner advis, lorsqu'en l'Evangile elle nous propose un grand effet de la présence de nostre Seigneur en quelque lieu , par l'exemple de ce qui se fît en la personne de Zachée ; en quoy encore elle nous instruit de ce que nous devons faire, affin que Jesus-Christ fasse son habitation chez nous; car nous sommes les temples de Dieu, pour lesquelz les autres temples ont esté faits : Nescitis quia templum Dei estis , et Spiritus Dei habitat in vobis ( Ne sçavés-vous pas, dit S. Paul, que vous estes le temple de Dieu, et que le saint Esprit habite en vous) ? S. Luc dit donc que nostre Seigneur traversant la ville de Jerico , voicy qu'un homme appelle Zachée, prince des publicains, fort riche, Touloit voir nostre Seigneur, quel homme c'estoit. Yoyésvous comme il faut que nostre Seigneur vienne le premier à nous ? S'il n'eust entré en Jerico, jamais Zachée ne le seroit allé treuver, dont il dit bien par après : Venit enim Filins hominis quœrere et salvum facere quod perierat (Le Filz de l'homme est venu pour chercher et sauver ce qui estoit perdu).
Zachée donc s'appercevant que nostre Seigneur estoit entré en la ville, à cause du grand peuple qu'il voyoit se presser pour l'approcher, et voyant qu'il ne le pouvoit voir parmi la presse, estant petit homme, il s'encourt devant, et monte sur un arbre de figue folle. Il n'est pas comme plusieurs qui pour les choses de Dieu ne remueroient pas les
pieds , mais il est ardent de ne pas laisser perdre cette commodité ; et comme l'homme fut trompé dessous un arbre ^ cestuy-cy monte sur un arbre pour se desabuser, et voir nostre Seigneur. Attendant donc nostre Seigneur sur l'arbre^ comme il vint à passer, il regarde cet homme d'un regard d'amour et de miséricorde , et voyant l'affection qu'il avoit de le voir , il luy donne une occasion non seulement de le voir, mais de jouir de sa présence, et luy dit : Zachœe, festi-nans descende ( Zachée , descends en diligence , parce qu'il faut qu'aujourd'huy je demeure en ta maison). Et il descendit vistement , et le receut joyeusement en sa maison. Icy Zachée fait diligence et se haste, mais il sera bon à mon advis que nous nous y arrestions un peu. Nostre Seigneur appelle Zachée par son nom , luy faysant paroistre que c'estoit luy qui nomme toutes choses par leur nom , et qu'il connoist toutes choses , et qu'il est Dieu ; car Zachée ne l'avoit jamais veu, ny nostre Seigneur Zachée, et en le voyant il l'appelle par son nom , Zachée , et quant et quant après s'estre descouvert à liiy, il luy demande d'estre receu en sa maison, et non seulement d'estre receu , mais qu'il se despesche ; et Zachée obeyt incontinent.
C'est icy où il nous faut apprendre nostre leçon ; car il y en a plusieurs qui voudroient bien se ranger à servir Dieu , mais ils y vont si laschement, que pour cela seul ils sont reprehensibles. Qui est-ce qui ne juge devoir servir Dieu, et qui est-ce J'entre les Chrestiens qui , sçachant les grandes recompenses que Dieu donne à ses serviteurs, ne désire le servir? Mais quoy ! ils perdent tout le mérite en ce qu'ilz retardent trop , et font comme l'Espouse es Cantiques , laquelle sentant son Espoux à la porte, fit difficulté de se lever pour luy ouvrir; après elle voulut luy ouvrir, mais il ne s'y treuva plus ; elle le chercha, et ne le treuva plus. Ainsi plusieurs estant couchés parmi leurs meschancetés, sentent que Dieu frappe à la porte, et font les sourds; après ils voudroient
se confesser, lorsqu'il faut passer outre; etsçachant la beauté de la vertu, ilz font comme le paresseux, qui veut et ne veuf pas : Vult et non vult piger ^ . Hz font comme ces gens desquelz il est encore dit aux Proverbes * : Pedes eorum ad malum currunt ( que leurs pieds courent au mal ) ; mais quand il est question de bien faire , ilz font comme ces invités apportant un monde d'excuses; ilz font comme ces vierges folles, disant : Date nobis de oleo vestro (Donnés- nous de vostre huile) , quand elles sentent venir l'Espoux : mais, helas ! c'est trop tard. Ne sçavés-vous pas ce que Joab respondit à Abner*? il l'a voit poursuivy si vivement, qu'Abner voyant le soleil couché , et que néanmoins Joab poursuivoit tousjours à les battre , il s'escria : Num usque ad internecionem tuus mucro desœviet ? Et ait Joab : Vivit Dominus , si locutus fuisses mane , recessisset populus persequens ( Ton espée sera-t'elle si cruelle que de nous mettre tous à mort ? Vive Dieu , dit Joab, si tu eusses parlé au matin , le peuple qui te persécute se fust retiré). Ainsi trop tard est-il de penser bien faire quand le tems de la mort est venu , quand le soleil est couché pour nous sans jamais se relever. C'est bien ce que dit le Sage aux Proverbes, que les pécheurs ne pensent point au jugement : Viri malinon cogitant judicium''. Pharaon entra diligemment en mer, poursuivant les Israélites, et pensant s'en retourner, ce ne fut assés tost; s'il s'en fust retiré au commencement , il eust eschappé ; il voulut tant poursuivre qu'il y demeura, et trop tard reconnut , et dit^ : Fwgiamus Israël, Dominus enim pugnat pro eis contra nos (Fuyons du peuple d'Israël, car Dieu combat pour luy). Trop tard va-t'on au médecin quand on est mort. Advisé donc est Zachée , qui tout incontinent vient pour recevoir nostre Seigneur, qui luy donne une si grande contrition, qu'il rend quatre fois autant qu'il a desrobé , et donne la
t Proverb., XIIL — « Prov., I. — » II Reg., II. — * Proverb., XXYUI. •- Ezod., XIV.
moitié de ses biens aux pauvres; dont nostre Seigneur l'appelle fîlz d'Abraham pour sa foy, et pour sa salvation future, et prononce qu'il a fait la salvation de celte maison. Mes frères , vous voudriés bien que vous fussiés sauvés ; mais recevoir nostre Seigneur quand il vous appelle, rien moins; faire restitution et pénitence , abandonner l'occasion de pécher, rien moins. Nostre Seigneur a beau crier : Superbe, descends de ta hauteur; paresseux, despeche de te convertir; luxurieux , laisse ta paillardise , car je veux venir chez toy ; avaricieux , laisse l'usure , ne prends pas tant sur le pauvre laboureur, ne ronge pas tant ces pauvres os martyrisés sous tant de travaux. Ne vous flattés pas de ce qu'on n'entend rien, on n'en sçait rien ; car ces choses vous seront un jour rudement reprochées , et Jesus-Christ se plaindra qu'il vous a advertis de vous en déporter. Vous demanderés quand , et il vous dira : Ce que le moindre des miens vous a dit , c'est moy-mesme qui vous l'ay dit : Quod imiis de minimis mets dixit , ego dixi; suyvant ce qu'il disoit à ses Apostres : Qui vos audit, me audit; qui vos spernit, me spernit (Qui vous escoute, m'escoute ; qui vous mesprise, me mesprise). Voulés-vous le salut ? faites comme Zachée, festhians ; commencés dés maintenant, ce ne peut jamais estre trop tost, mais bien trop tard ; car Dieu qui promet de pardonner aux penitens ne promet pas de donner le tems de faire pénitence : Deus pœnitentibus veniam promisit , tempus pœnitendi non promisit. David voyant la remonstrance du prophète , dit à l'instant : Peccavi ( J'ay péché ) ; faites comme luy . Marie 'Magdelene, ut cognovit , attidit alabastrum (si tost qu'elle eut connu que nostre Seigneur disnoit chez le Phar'sien, elle prit sa boëte d'onguent et s'alla jetter à ses pieds) . 0 que je pourrois bien dire à plusieurs ce que le bon Moyse mourant reprochoit aux Israélites, que depuis le jour qu'ilz estoient sortis d'Egypte , ilz n'avoient cessé d'estre rebelles à Dieu : A die quo egressus es de Mgyi^to, semper adversus
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Domînum contendisti *! Qu'on cesse de faire le mal, et qu'on commence à faire le bien : Desinite perverse agere, incipite benefacere. Nesoyés pas comme ceux desquelz il est dit que leur malice est semblable à celle du serpent et de l'aspic sourd , qui estoupent leurs oreilles pour ne pas entendre : Fur or eorum secundum similitudinem serpentis, sicut aspi* dis siirdœ, et obturantis aures suas ; et pour lesquelz il est dit en Isaye ' : Commandés et recommandés : Erit eis verbum Dei : Manda et remanda, etc. Dormierunt somnum suum omnes viri divitiarum, et nihil invenerunt in manibus suis (Les hommes de richesses, dit David % ont dormy leur somme, et à leur réveil ilz n'ont trouvé aucun bien dans leurs mains) , si ce n'est peut-estre l'ordure de leurs péchés attachée à leurs pieds , ne s'estant pas ressouvenus de leur fin dernière, etc. : Sordesejus in pedibus ejus, nec recordata est finis sui, etc.''.
I Deut., XXXII, - « Isa., XXVIII, -- « Ps. LXXV » Thren., L
362 AUTRE SEHMON
POUR LA FESTE DE LA DEDICACE^ ou