POUR LE JOUR DE LA PRESENTATION DE NOSTRE DAME
Loquente Jesu ad turbas, extoUens vocem quœdam mulier de turba dixit illi : Beatus venter qui te portavit, et uhera quœ suxisti. At ille dixit : Quin imo beati qui audiunt verbum Dei et custodiunt illud. Luc , XI.
Lorsque Jésus parloit au peuple, une femme esleva la voix et luy dit : Heureuse celle qui t'a conceu , heureuse celle qui t'a nourry de son sein. Mais Jésus luy respondit : Bien plus heureux sont ceux qui escoutent la paroUe de Dieu et qui y prestent attention.
L'Evangile que nous propose la sainte Eglise en la feste que nous célébrons aujourd'huy de la Présentation de nostre Dame au temple , est composé de deux parties , lesquelles tendent toutes deux à la louange de cette sainte Vierge. La première est que nostre Seigneur preschant au peuple , il y eut une femme, laquelle eslevant sa voix, se prit à luy dire : 0 que bienheureux est le ventre qui vous a porté , et les mammelles que vous avés succées ! A quoy nostre Seigneur respondit : Mais plustost bienheureux sont ceux qui escoutent la paroUe de Dieu et qui la gardent : et cette response fait la deuxième partie de l'Evangile , qui est celle qui fait le plus à la louange de la tres-sainte Vierge. Car si bien les parolles que dit cette femme estoient inspirées par le saint Esprit , elles estoient néanmoins prononcées par une pure créature. Mais comme si nostre Seigneur eust voulu enchérir et non pas diminuer la louange que Ton donnoit à sa tressainte Mère , poursu3rvant le cantique d'honneur qui estoit entonné à sa faveur : Il est vray, ô femme (vouloit-il dire)
* Fidellement recueilly par les Religieuses de ia Visitation Sainte MariA d'Amiessy (Edit. de 1643).
que ma Mère est bienheureuse d'estre ma Mère ; mais elle est encore plus heureuse d'avoir escouté la parolle de mon Père , et Favoir gardée. C'est sans doute un honneur trèsgrand de m'avoir porté en son ventre , et de m'avoir nourry du laict descoulant de ses mammelles, moy qui suis et seray éternellement la pasture des anges et des hommes , là haut en la gloire céleste ; mais cela n'a pas esté le principal fondement de son bonheur, ains d'avoir obey parfaittement à la volonté de mon Père éternel. En quoy nostre Seigneur nous fait voir que la félicité n'est pas unie à la dignité, ny donnée selon la dignité ; mais selon l'union que nous avons de nostre volonté avec celle de Dieu , de façon que si l'on pouvoit séparer la dignité de Mère de Dieu d'avec la parfaitte union à sa tres-sainte volonté qu'avoit la sacrée Vierge , elle auroit sans doute eu le mesme degré de gloire et la mesme félicité qu'elle a maintenant dans le ciel.
Or je dy que cette sainte Vierge a eu un très-grand privilège au dessus de toutes les pures créatures , qui est qu'elle a tousjours esté parfaittement obeyssante à la volonté de Dieu , c'est à dire à sa parolle , et cela dés le premier instant de sa conception, sans jamais varier ny discontinuer , non pas mesme d'un seul moment , de la resolution qu'elle avoit prise de servir parfaittement sa divine Majesté ; grâce qui n'a jamais esté donnée à aucune autre créature, non pas mesme aux anges, ainsi que nous voyons par la chute de Lucifer et de ses adherans. Et quant aux hommes , qui peut ignorer qu'il z ne soient changeans et variables en leurs bonnes resolutions? nous en voyons tous les jours l'expérience en nous-mesmes ; car qui est celuy qui soit tousjours d'une mesme humeur? A cette heure nous voulons une chose, et tantost nous ne la voudrons plus , ains en désirerons une autre ; maintenant nous sommes joyeux, et peu de tems après nous serons tristes.
En somme , nous changeons à tous momens : ce qui ne
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fut pas ainsi de nostreDame; car elle alla tousj ours adhérant plus parfaittement à Dieu , si bien qu'elle meritoit tousj ours de nouvelles grâces ; et plus elle en recevoit , et plus son ame se rendoit capable d'en recevoir d'autres : ce qui faysoit qu'elle alloit tousj ours affermissant de plus en plus sa première resolution ; de sorte que si l'on eust peu treuver du changement en la tres-sainte Vierge , ce n'estoit que pour monter tousj ours d'un degré de perfection à un autre degré plus relevé par la pratique de toutes les vertus. Pour cela elle se voulut retirer au temple, non qu'elle eust besoin pour elle-mesme de faire cette retraitte , ains pour nous enseigner que nous autres qui sommes si variables et si sujetz au changement , nous nous devons servir de tous les moyens possibles pour bien affermir et conserver nos bonnes resolutions. Car pour elle, il suffisoit qu'elle se fust donnée à Dieu dés le premier moment de sa vie , pour persévérer en son bon propos , sans qu'elle sortist de la maison de ses père et mère pour cela , n'ayant nul sujet de craindre que les objetz extérieurs la pussent divertir : mais comme une bonne mère, elle nous vouloit enseigner que nous ne devons rien négliger pour bien ^affermir nostre vocation, ainsi que S. Pierre nous exhorte *.
Cette sainte Vierge donc n'estant encore aagée que de trois ans, fut apportée une partie du chemin de Nazareth en Hierusalem pour estre offerte à Dieu en son temple , et l'autre partie elle y vint avec ses petitz pieds. 0 Dieu ! que j'eusse bien désiré de me pouvoir représenter la consolation et suavité de ce voyage ! Ceux qui alloient au temple de Hierusalem pour y présenter des offrandes à la divine Majesté chantoient le long du chemin le psalme : Beati immaculati in via , qm ambulant in lege Domini (Bienheureux sont ceux qui marchent sans macule , et sans tache de péché en la voye des commandemens de Dieu). 0 combien gracieusement et avec
1 En la !!• de saint Pierre, chap. I.
quelle mélodie est-ce que l'entonna nostre glorieuse Reyne et Maistresse ! De quoy les anges furent tellement ravys et estonnés, que trouppes à trouppes ilz venoient pour escouter cette divine harmonie, et les cieux ouvertz ilz s'espanchoient sur les balustres de la Hierusalem céleste , pour considérer cette sainte Vierge , laquelle estant parvenue au temple , ô ! mes chères âmes , combien allègrement pensés-vous qu'elle monta les quinze degrés de l'autel ! Car elle venoit, avec un amour nompareil , se donner, dédier et consacrer à Dieu sans reserve ; et semble que si elle eust osé, elle eust dit à ces bonnes dames , qui eslevoient les filles que l'on dedioit à Dieu dans le temple : Me voicy entre vos mains comme une boule de cire ; faites de moy tout ce qu'il vous plaira , je ne feray nulle résistance àvostre volonté. Aussi estoit-elle si sousmise, qu'elle se laissoit tourner à toute main, sans jamais tesmoigner aucune inclination à chose quelconque; se rendant si condescendante, qu'elle ravissoit tous ceux qui la voyoient ; commençant dés lors à imiter son divin Filz , lequel devoit estre si sousmis à la volonté d'un chacun, que nonobstant qu'il fust en son pouvoir de résister à tous , il ne le voulut pourtant jamais faire : et si bien au commencement de sa Passion il monstra sa toute-puissance , lorsque comme un lyon de la tribu de Juda il se prit à rugir cette paroUe : Ego sum , C'est moy ; quand les Juifs le cherchant pour le faire mourir, il leur demanda : Quem quœritisl Qui cherchés-vous ? ilz luy dirent : Jésus de Nazareth. C'est moy , leur dit-il , et par cette parolle il les renversa tous par terre. Mais soudain les ayant fait relever, il cacha sa toutepuissance sous le manteau d'une sainte mansuétude et debonnaireté , si bien que dés lors ilz le prirent et le conduisirent à la mort , sans que jamais ilz vissent en luy aucune résistance : leur permettant non seulement de le tondre et [dessepoûiller comme un doux agnelet , mais encore de luy oster jusqu'à sa propre vie, pour accomplir la volonté de son Père
éternel. Donc la sainte Vierge , prévoyant cela, sesousmit en toute chose , sans reserve quelconque , à tout ce qu'on vouloit d'elle , se donnant et abandonnant totalement à la mercy de la divine volonté ; mais avec tant de perfection , que jamais nulle créature ne se donna ny s'abandonna si absolument et si parfaittement à la divine Majesté , comme elle fit non seulement en sa sainte Conception , mais encore en sa Présentation , qui est pour vous autres , mes chères Seurs, une très-grande solemnité, puisqu'en icelle vous vous venés derechef offrir et consacrer à Dieu par le renouvellement et confirmation de vos vœux.
Or la coustume de faire ce renouvellement s'est tousjours prattiquée , et dés le commencement de l'Eglise les anciens Chrestiens la prattiquolent au jour anniversaire de leur baptesme , qui estoit le jour qu'ilz s'estoient dédiés à Dieu : ilz ne remarquoient point le jour de leur naissance, dautant que nous ne naissons pas enfansde grâce, ains enfans d'Adam, c'est à dire pécheurs : c'est pourquoy ilz ne remarquoient point ce jour , ains seulement celuy auquel ilz avoient esté faitz enfans de Dieu , pour le solemniser. Certes , il est très à propos que les Religieux et Religieuses les imitent, et fassent tous les ans une feste particulière , au jour de leur dédicace et de leur entrée en la religion : mais dautant qu'ilz ne doivent rien avoir de particulier, vous avés très à propos, mes chères Seurs, choisy le jour de la Présentation de nostre Dame, pour faire ce renouvellement toutes ensemble, et vous offrir derechef à la divine Majesté , sous la protection de cette sainte Vierge, afin de l'accompagner en son offrande. En quoy se vérifie ce qui a esté prédit par le saint prophète David, que plusieurs vierges seroient, à son imitation, amenées après elle au temple de Dieu pour luy estre offertes et consacrées pour servantes perpétuelles : Adducentur Régi virgines post eam, et proximœ ejus afferentur tibi, in lœtitia , et exultatione adducentur in templum Régis, Or il
est dit encore qu'elles seront amenées , et viendront avec joye et exultation. C'est donc un jour de joye et de consolation pour vos âmes , que le jour de la commémoration de vostre dédicace à la divine bonté.
Mais ce que dit le saint Prophète que plusieurs vierges seront amenées après nostre Dame , il ne veut pas pour cela en exclure les veufves , lesquelles ne doivent pas estre rejettées de cette bienheureuse trouppe , pour n'avoir plus leur virginité , puis qu'elle se peut reparer par l'humilité. Quoy ! pensés-vous que ces grandes Saintes , qui ont esté mariées , et qui après se sont dédiées si parfaittement au service de la divine bonté en leur vefvage , comme sainte Paule , sainte Melanie , sainte Françoise et tant d'autres , ne soient pas admises au nombre des saintes vierges dont parle le Prophète? 0 certes ! elles ont gagné par humilité une tres-glorieuse virginité , l'humilité estant non seulement conservatrice de la virginité , mais encore sa réparatrice.
Or cette feste que vous faites tous les ans de la commémoration de vos vœux se fait particulièrement pour renouveller vos âmes et raffermir vos bonnes resolutions. Et tout ainsi qu'un homme qui joué excellemment du luth a accoustumé d'en pincer toutes les cordes de tems en tems, afin de voir si elles n'ont pas besoin d'estre bandées , ou laschées , pour les rendre bien accordantes selon le ton qu'il leur veut donner ; de mesme il est comme nécessaire que pour le moins tous les ans une fois , nous tastions et considérions toutes les affections de nostre ame , afin de voir si elles sont bien accordantes , pour entonner le cantique de l'amour de Dieu et de nostre propre perfection ; et pour cela vous avés fait des retraittes et des confessions annuelles, par lesquelles vous avés reconnu les cordes discordantes, je veux dire les affections qui ne sont pas encore bien mortifiées, et les resolutions qui n'ont pas esté fîdellement prattiquées. Ensuitte de quoy , après avoir fait de fortes et inviolables resolutions d'estre plus
fidelles à l'advenir , et pour reparer tout ces manquemens , vous venés derechef offrir sous la protection de nostre glorieuse Maistresse vos cœurs avec toutes leurs affections sur l'autel du temple de la divine bonté , pour estre bruslées et consommées sans aucune reserve par le feu sacré de son ardente charité.
Mais , me dirés-vous , qu'est-ce qu'il faut faire pour nous bien renouveller et affermir nos bonnes resolutions? car nostre misère est si grande, que nous faysons tousjours quelque perte spirituelle , et ne venons que trop souvent à déchoir de nos bons propos. Certes, il est vray que nous décheons facilement, et ne persévérons pas dans le bien; mais néanmoins il ne faut pas que nous nous en estonnions, dautant que tout ce qui est en ce monde fait le semblable ; ouy mesme il semble que le Soleil le fasse , ayant besoin de faire sa course tous les ans une fois, afin de reparer le déchet qu'il semble avoir fait le long de l'année aux lieux qui n'ont pas le climat bon. Il semble aussi que la Terre déchée l'hyver, et quand ce vient au prin-tems, qu'elle vueille regagner les pertes qu'elle a faites pendant les gelées et grandes froidures. Ainsi devés-vous faire, mes chères tilles, faysant vostre course comme le Soleil sur toutes les affections de vostre ame , pour reparer les pertes que vous avés faites le long de l'année par la tepidité et froideur intérieure en vos exercices, et par l'immortification de vos passions ; et venant au printems de vos renouvellemens, vous devés prendre un nouveau courage , pour reparer le déchet que vous avés fait au tems de ces froidures intérieures d'immortification et de négligence à vous employer fidellement au service de Dieu.
Or pour bien faire ce renouvellement , il faut que nous considérions trois points en la Présentation de nostre glorieuse Maistresse. Le premier est, qu'elle se vint présenter à Dieu dans son temple dés ses plus tendres années , se séparant pour cet effet de ses parens. Le second est , que faysant
ce voyage, elle est portée une partie du chemin entre les bras de ses père et mère , et l'autre partie elle marchoit de ses petitz pieds. Le troisième est, qu'elle se donna et offrit toute à Dieu sans aucune reserve.
Quant au premier poinct, qui est qu'elle se vient dédier à Dieu en son enfance : Comment le pourrons-nous faire, dires-vous, veu que nous ne sommes plus en cet aage, et n'y sçaurions jamais retourner? car le tems perdu ne se peut recouvrer. 0 certes ! vous vous trompés ; car si la virginité peut estre reparée par l'humilité , et si la chaste vefve peut estre rendue vierge glorieuse et triomphante, pourveu qu'elle soit humble , pourquoy voulés-vous que nous ne puissions regagner le tems perdu par la ferveur et diligence à bien employer le présent? Il est néanmoins tres-veritable que le bonheur de ceux qui se sont totalement dédiés et consacrés à la divine Majesté dés leur enfance est très-grand , et semble que Dieu le désire et s'y complayse grandement, se plaignant du contraire, lorsqu'il dit par son prophète, que les hommes se sont tellement pervertis , que dés leur adolescence ilz ont quitté la voye de salut, et ont pris le chemin de perdition. Les enfans ne sont ny bons ny mauvais , dautant qu'ilz ne sont pas capables de choisir nyle bien ny le mal, et pendant leur enfance ilz suyvent le droit chemin de l'innocence , mais estant parvenus en l'aage de raison , ilz prennent leur route à main gauche ; et c'est de quoy Dieu se plaint par Hieremie : Dereliquerunt me fontem aquœ vivœ ; Hz m'ont quitté , ditil, moy qui suis la source de bénédiction et la fontaine d'eau vive , pour suyvre la voye de malédiction.
Et pour monstrer que la divine bonté désire le tems de nostre junesse , comme estant le plus propre pour nous employer à son service , il dit par le mesme prophète : Bonum est viro cum portaverit jugum ah adolescentia sua (qu'il est bon à l'homme de porter le joug de la loy dés sa jeunesse). Mais néanmoins pensés- vous que la jeunesse dont parle le V. 25
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prophète soit tousj ours prise et entendue de Taage, et quand la divine Espouse au Cantique des Cantiques dit à son céleste Espoux : Oleum effusum nomen tuum, ideo adolescentulœ dilexerunt te : ( Vostre nom , ô mon bien-aymé , est comme une huile respanduë, qui jette un parfum si excellent, que les jeunes filles vous ont aymé et sont allées après vous, estant attirées à l'odeur de vos divines suavités) ; qu'elle entende parler de celles qui sont jeunes d'années? 0 ! non, sans doute, ains de celles qui sont jeunes de ferveur et de courage, et qui viennent nouvellement consacrer au service du saint amour non seulement tous lesmomensde leur vie, mais aussi toutes leurs actions et affections, sans reserve quelconque.
Mais, me dirés-vous , quel est le tems le plus propre pour nous dédier, et donner tout à Dieu , après que nous avons passé nostre adolescence ? 0 mes chères Filles , c'est le tems présent tout maintenant, c'est le vray tems : car celuy qui est passé n'est plus nostre, le tems futur n'est pas encore en nostre pouvoir; c'est donc le tems et le moment présent qui est le meilleur, et qu'il faut fîdellement employer. Mais, me dirés-vous , que faut-il que nous fassions pour recouvrer le tems perdu ? Il le faut recouvrer par la ferveur et diligence à courir en nostre voye le tems qui nous reste , faysant comme les cerfs, lesquelz bien qu'ils courent tousjours fort légèrement, redoublent néanmoins le pas quand ilz sont pressés du veneur, de sorte qu'ilz vont alors avec une si grande vistesse, qu'il semble quasi qu'ilz volent plustost que de courir : de mesme devons-nous tascher de faire , mais spécialement au tems de nostre renouvellement; car alors nous ne devons pas seulement courir, mais voler en la voye de la perfection , et pour cela il nous faut demander avec le saint prophète David des aisles de colombe : Quis dabit niihi penyias sicut columbœ ? et volabo et requiescam ; afin qu'à tire d'aisk's nous volions sans nous arrester, jusques à ce que nous nous allions reposer dans les trous du mur de la
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sainte cité de Hierusalem, je veux dire que nous soyons entièrement unis à nostre Seigneur crucifié sur le mont de Calvaire par une parfaitte et entière mortification de toutes nos inclinations.
Le second poinct, que nous devons considérer en la Présentation de nostre Dame , est que venant pour se dédier à Dieu dans le temple, elle fut portée par ses père et more une j)artie du chemin, et l'autre partie elle vint de ses petitz pieds, estant néanmoins tousjours aydée de ses parens; car quand le bienheureux saint Joachim et sainte Anne trouvoient quelque plaine, ilz la mettoient à terre pour la faire marcher : mais alors cette glorieuse infante du ciel eslevoit ses petitz doigts pour prendre leur main , crainte de faire quelque mauvais pas; et soudain qu'ilz rencontroient quelque chemin raboteux , ilz la prenoient entre leurs bras. Certes , si bien ilz la laissoient marcher, ilz ne le faysoient pas pour se soulager ; car ce leur estoit une consolation très grande de la porter; mais c'estoit pour la complaysance qu'ilz prenoient à luy voir former ses petitz pas.
Nostre Seigneur en nostre pèlerinage et le long de cette misérable vie nous conduit en ces deux manières : ou il nous mené par la main en nous faysant marcher avec luy , ou il nous porte entre les bras de sa Providence. Il nous tient par la main, quand il nous fait marcher en l'exercice des vertus, dautant que s'il ne nous tenoit , il ne seroit pas en nostre pouvoir de marcher ny faire un pas en cette voye de bénédiction; et ne voit-on pas ordinairement que ceux qui ont abandonné sa main paternelle ne font pas un seul pas qu'ilz ne choppent et ne donnent du nez en terre? Sa divine bonté nous veut bien conduire et nous tenir la main en nostre voye; mais elle veut aussi que nous fassions nos petits pas, c'est à dire , que nous fassions de nostre costé ce que nous pouvons avec l'ayde de sa grâce : et la sainte Eglise esgalement tendre et soigneuse du bien de ses enfans, nous enseigne de dire tous
les jours une orayson, où elle demande à Dieu qu'il luy plaise nous accompagner le long de nostre pellerinage en cette vie mortelle , et nous ayder de ses grâces prévenantes et concomitantes ; car sans Tune et sans l'autre nous ne pouvons rien.
Mais nostre Seigneur nous ayant menés par la main , fay sant avec nous des œuvres ausquelles il veut nostre coopération , il nous porte par après entre ses bras , et fait des œuvres en nous ausquelles il semble quasi que nous ne faysons rien, comme sont entre autres les sacremens. Car dite*» moy, je vous prie , qu'est-ce que nous faysons pour recevoir le tres-saint sacrement de l'autel dans lequel est compris toute la sainteté et suavité du ciel et de la terre? Et bien qu'il faille que le prestre prononce les parolles de la consécration , qu'est-ce que cela , pour faire venir ce souverain Seigneur à la voix d'un prestre , pour meschant et indigne qu'il puisse estre , se renfermer sous les espèces du pain et du vin pour nostre bonheur? n'est-ce pas nous porter entre ses bras, que de nous permettre de le recevoir de la sorte? Et vous verres tantost comme il vous conduira en ces deux façons ; car quand vous viendrés dire : Je renouvelle et reconfirme de tout mon cœur les vœux que j'ay faits à mon Dieu , il vous conduira alors par la main , dautant que vous prononcerés ces parolles, et ferés quelque chose de vostre part; mais soudain après, quand vous communierés, nostre Seigneur vous prendra entre ses bras, faysant de luy mesme cette œuvre toute parfaitte en vous, sans presque nulle coopération de vostre part.
0 qu'heureuses sont les âmes qui font ainsi saintement le voyage de cette vie mortelle , et qui ne partent jamais des bras de la divine Majesté , sinon pour marcher et faire de leur costé ce qui est en leur pouvoir, en s'exerçant fidellement en laprattique des vertus, tenant tousjours néanmoins iamain de nostre Seigneur! Car il ne faut pas que nous pensions estre sulHsans de faire aucun bien de nous-mesmes.
L'EspOTiseau Cantique nous apprend cette vérité, lorsqu'elle dit à son bien-aymé : Trahe me post te , in odorem unguen torum, tuorum curremus : Tirés-moy, et nous courrons après vous à l'odeur de vos onguents. Tirés-moy, luy dit-elle, pour monstrer qu'elle ne peut rien d'elle-mesme, si elle n'est tirée, aydée et prévenue de sa grâce. Mais pour monstrer qu'elle correspond à ses attraits volontairement, de son plein gré et sans violence , elle adj ouste après : Nous courrons; comme voulant dire : Pourveu, mon cher bien-aymé , que vous nous tendiés la main pour nous tirer, nous ne cesserons point de courir jusques à ce que vous nous ayés pris entre vos bras et unis à vostre divine bonté.
Passons maintenant au troisième poinct, qui est que nostre glorieuse Maistresse se donna et abandonna toute à la divine Majesté, sans aucune reserve : or c'est en cela, mes chères Filles, qu'il faut spécialement que nous l'imitions. Certes, nostre Seigneur ne veut pas que nous fassions ce qu'il ne veut pas faire luy-mesme , qui est de ne se donner à nous qu'en partie ; car sa bonté est si grande , qu'il se veut tout donner à nous : de mesme veut-il , et il est bien raisonnable que nous nous donnions tout à luy. Mais qu'est-ce, je vous prie, que nous donner tout à Dieu ? C'est ne reserver aucune chose qui ne soit pour luy, non pas mesme une seule de nos affections ou de nos désirs, et c'est ce qu'il demande de nous. Escoutés-le de grâce , ce divin Sauveur de nos âmes : Fiii, prœbe mihi cor tuum : Mon enfant, donne- moy ton cœur, dit-il à un chacun de nous en particulier. Mais, me dirésvous, comment se peut-il faire «que je donne à Dieu mon cœur, qui est si plein de péchés et d'imperfections? Comment luy pourra-t'il estre aggreable , puisqu'il est tout remply de desobeyssance à ses saintes volontés? Hé! ne vous troublés point pour cela , ny ne refusés point de le luy donner tel qu'il est; car il ne dit pas que vous luy donniés un cœur pur comme celuy des anges , ou de nostre Dame , mais :
Donne-moy ton cœur tel qu'il est , dit ce divin Sauveur. Ne refusés donc point de le luy donner, nonobstant qu'il soit si remply de misères et d'imperfections ; car ne sçavésvous pas que tout ce qui est remis entre les mains de sa divine bonté est converty en bien? Vostrecœur est-il de terre, de boue et de fange ; ne craignes point de le luy donner tel qu'il est. Quand il créa Adam , il prit un peu de terre , et en fît un homme vivant : Formavit igitur Dominns Deus hominem de limo terrœ^. Avés-vous donc un cœur tout remply d'imperfections? donnés-le luy tel qu'il est; car sa divine bonté ne demande de nous et ne veut sinon ce que nous sommes , et ce que nous avons , et quand nous luy aurons donné nostre cœur, il le sçaura bien perfectionner.
En l'ancienne loy, Dieu avoit ordonné qu'un chacun visitast son temple ; mais il deffendit que personne n'y entrast les mains vuides , ny les pauvres , ny les riches : Non cqyparebis in conspectu meo vacuus * .* toutesfois il ne vouloit pas que tous fissent une esgale offrande; car il vouloit que les riches comme opulens fissent des offrandes selon leurs richesses , et que les pauvres offrissent selon leur pauvreté ; de sorte qu'il n'eust pas esté content, si les riches eussent fait des offrandes convenables aux pauvres , parce que cela eust ressenty l'avarice ; non plus qu'il ne se fust pas contenté que les pauvres eussent fait l'offrande des riches , dautant que cela eust esté présomption. Que les séculiers viennent offrir à sa divine Majesté l'affection et la volonté qu'ilz ont de suivre et garder ses divins commandeniens , Dieu se contentera décela, ets'ilz les observent fidelloment, ilz obtiendront la vie éternelle : mais que les âmes riches en de. saintes prétentions de faire de grandes choses pour Dieu, comme doivent estre les Religieux et Religieuse» , ne luy viennent pas apporter l'offrande des pauvres, c'est à dire des séculiers ; car il ne s'en contentera pas. Dieu vous a enrichies, mes chères
Seurs, de ses grâces, en vous appellant en la sainte religion; 2'est pourquoy il veut que vous luy donniés beaucoup, c'est à dire , qu'il veut que vous luy offriés sans reserve tout ce [ue vous estes et tout ce que vous avés.
Nostre Dame fait aujourd'huy une ofiPrande telle que Dieu desiroit d'elle; car outre la dignité de sa personne, qui surpasse toutes les autres après son divin Filz, elle offre tout ce qu'elle est et tout ce qu'elle a, et c'est ce que Dieu demande, O qu'heureuses sont les âmes religieuses, lesquelles par le moyen de leurs vœux ont tout dédié à Dieu, luy offrant leur <;orps, leur cœur et leurs moyens, renonçant aux richesses par le vœu de pauvreté, aux playsirs de la chair par celuy de chasteté, et à leur propre volonté par celuy d'obeyssance ! 0 mondains ! jouyssés, si bon vous semble, de vos richesses : pourveu que vous n'en abusiés pas , et que vous ne fassiés tort à personne, cela vous est licite ; prenés les playsirs permis par la sainte Eglise ; faites vos volontés en tant et tant d'occurrences : pourveu qu'elles ne soyent point contraires à celles de Dieu, il vous permet tout cela. Mais quant à vous autres, mes chères Filles, gardés bien de ne rien reserver; car Dieu ne le veut pas, et comme il se donne tout à vous en son divin sacrement , de mesme il veut que vous vous donniés toutes à luy, et prenés garde qu'il ne peut estre trompé : c'est pourquoy si vous dites que vous vous donnés toutes à sa divine Majesté, faites-le absolument, si vous ne voulés estre chastiées comme Ananie et Saphire , qui mentirent au saint Esprit.
Mais , helas ! il n'est pas de nous autres comme de nostre Dame, laquelle s'estant une fois donnée à Dieu, n'avoit plus après besoin de reconfirmer son offrande ; car jamais elle ne discontinua, non pas mesme d'un seul moment, d'estre toute à Dieu , et d'estre parfaittement collée , appliquée , unie et conjointe avec sa divine bonté. Mais nous autres, au contraire, il est besoin qu'à toute heure, tous les jours, tous les mois et toutes les années, nous reconfirmions et renouvel-
lions les vœux et promesses que nous avons faites à Dieu d'estretoutà luy, à cause de la continuelle vicissitude et variété de nos affections et humeurs. C'est pourquoy la sainte Eglise, comme une sage mère, nous va présentant de tems en tems le long de Tannée des festes signalées, pour nous encourager à renouveller nos bons propos; car, je vous prie , qui est celuy qui au jour solemnel de Pasques ne se renouvelle par des saintes affections et resolutions de mieux faire, voyant nostre Seigneur renouvelle en sa glorieuse résurrection? Qui est le chrestien qui ne renouvelle son cœur au jour de la Pentecoste, quand il considère que Dieu envoyé du ciel un nouvel esprit sur ceux qui Tayment ; et ainsi au jour de la Toussaints , où la sainte Eglise nous représente la gloire et félicité des esprits bienheureux, après laquelle nous souspirons, et pour laquelle nous espérons? Mais enfin, qui est-ce qui pourroit avoir si peu de courage , qui ne s'efforce de se renouveller au jour de Noël, où l'on voit cet enfant tant ayr mable, nostre divin Sauveur, qui vient naistre icy bas pour nous rachepter ? Mais outre toutes ces festes, c'a tousjours esté la coustume de tous ceux qui ont esté plus spécialement dédiés à Dieu, comme sont les Religieux et Religieuses, de prendre tous les ans un jour particulier pour reconfirmer et renouveller leurs vœux , afin d'obeyr au grand Apostre 5ui nous conseille de bien affermir nostre vocation. Or comment le pourrions-nous mieux faire, qu'en faysant des reconfirmations du dessein et du choix que nous avons fait d'estre tout à Dieu? Vous allés donc, mes chères x\mes, mettre aujourd'huy un clou à vostre vocation par le renouvellement que vous allés faire de vos vœux en la présence de la divine Majesté , qui demande cela de vous en recompense du don sacré qu'elle vous fera de soy-mesme en mesme tems à la tres-sainte communion.
En somme, pour conclurre ce discours, je dy dereclief que le plus grand bonheur de nostre Dame et glorieuse Mais tresse
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provient de ce qu'elle s'est tousjours rendue parfaittement obeyssante à Dieu , non seulement pour ce qui est de ses commandemens et de ses volontés signifiées, mais encore pour ce qui est de ses inspirations : or c'est en quoy vous la devés imiter le plus prés qu'il vous sera possible , si vous voulés plaire à Dieu et luy estre aggreables. Car si nostre Dame ne luy eust pas esté aggreable sans cette absolue obeyssance , comme nostre Seigneur le monstra par la louange qu'il luy donna , après celle que cette femme , dont il est fait mention en l'Evangile, luy avoit donnée, beaucoup moins vous autres luy pourrés-vous estre aggreables sans cette parfaitte obeyssance. C'est donc à quoy je vous exhorte, mes chères Seurs, si vous voulés participer aux grâces de nostre Dame; et bien que nul autre qu'elle ne puisse avoir cet honneur d'estre Mère de nostre Seigneur en effet , vous devés néanmoins tascher d'en mériter le nom par une parfaitte obeyssance à ses saintes volontés. Car vous sçavés que ce divin Sauveur preschant un jour dans le temple les parolles de la vie éternelle , nostre Dame et S. Joseph ne pouvant s'approcher de luy à cause de la foule du peuple , il y eut quelqu'un qui luy dit que sa Mère et ses frères le demandoient (dautant qu'il y avoit encore quelques-uns de ses parens qu'il appelloit ses frères) ; à quoy nostre Seigneur respondit : Mater mea et fratres 7nei ii siint qui verbum Dei aiidiunt et faciunt ; quicumque fecerit voluntatem Patris met qui in cœlis est, ipse meus fr Citer , et soror et mater est *; Ma Mère et mes frères sont ceux qui font la volonté de mon Père qui est au ciel. Or c'est la grâce que je vous souhaitte, mes chères Filles, que d'accomplir parfaittement cette sainte volonté en toutes choses sans reserve. Faites-le donc fidellement, et sa bonté infinie vous comblera de grâces en ce monde , et vous couronnera de sa gloire éternellement en l'autre, Ainsi soit-iL «S. Matth., XII; S. Luc,VlU.