DE LA SALUTATION ANGELIQUE
muYïiy nec Ave ci dixentis (Si quelqu'un vient à vous, et ne croit point à cette doctrine , ne le recevés pas en vottio maison , et ne le salués point) : il met pour exécration de Y point saluer, et ne point dire Ave, Que dirons-nous de ceuA' qui ne veulent point saluer la sainte Vierge , sinon qu'ilz la hayssent?
De mesme S. Paul escrivant aux Philippiens, chap. FV, il recommande le salut : Salutate omnem sanctiim in Christo Jesu ( Salués tous les Saintz en Jesus-Christ) voulant dire par là que le salut est une chose deuë aux Saintz et vertueux.
Si doncques Marie n'apporte point que de bonne doctrine, n'ayant jamais rien dit en l'Evangile que saintement, pourquoy nous deffendra-t-on de la saluer ? Si elle est sainte et la plus sainte des créatures, pourquoy ne la saluerons-nous pas? Est-ce la doctrine que nostre Seigneur leur a apprise, disant tant de fois : Pax vobis, pax vobis (Paix vous soit)? et en S. Matth., XXVIII, rencontrant les Maries : Avete (Bien vous soit) , leur dit-il.
Mais , disent les hérétiques , vous salués les absens. Response : Quel danger y a-t'il ? S. Paul , en toutes ses Epistres, saluë-t'il pas ores cettuy-cy, ores cettuy-là, quoy qu'absent? et aux Philip. : Salutant vos omnes sancti, salutant vos omnes qui mecum sunt fratres (Tous les Saints vous saluent , tuus les frères qui sont avec moy vous saluent ) ; et S. Pierre en son Epist. : Salutat vos Ecclesia in Babylone collecta (L'Eglise assemblée en Babylone vous salue)? Hz diront qu'ilz estoient presens par lettre et par messager; mais nostre Dame est présente aux chrestiens, principalement par l'attention. Commn saint Paul parlant de cet inceste* : Ego qiddem absens corpore, prœsens spiritu, jam judicavi ut , etc» (Moy certes comme absent de corps, mais présent d'esprit, j'ay desja jugé celuy qui a fait ce péché).
iICw.,V.
' ^^S PLFEXSr, ETC.
Giesi dixitEliseus : Nonne cor meum inprœsmtierat c/uando revei'sm est hoino de curru suo in occiirsum tui * (Elisée dit à Giesi : Mon esprit n'estoit-il pas présent, quand Thomme est retourné de son chariot au devant de toy) ? et il y a du playsir au chap. suivant, de voir comme Elisée dit au roy d'Israël tout ce que le roy de Syrie arrestoit en son cabinet % secret. Que dites-vous du psalmiste quand il dit : Me expec-
tant mnctiy donec rétribuas mihi. — Quomodo expectant yetrihutionem nlsi sciant opéra (Les saints m'attendent jusques à ce que vous me donniés la recompense. — Comment pourroient-ilz avoir cette attente s'ilz n'avoient connoissanciB de nos bonnes œuvres) ?
Or estant ainsi arresté que c'est chose sainte de saluer la sainte Yierge, je vous demande quelle salutation pourroiton trouver plus sainte que celle-cy? l'autheur en est saint les parolles saintes. Avés-vous donc désir de Fhonnorer" Dites : Ave. Estes-vgus en doute de la manière particulier» avec laquelle il la faut honnorer ? Dites : Ave,
Mais qui diroit jamais les saints mouvements que reçoit le cœur dévot en cette sainte salutation ? Cette salutation représente le tres-saint mystère de l'Incarnation, et partant l'Eglise adjoiiste aux paroUes de l'Ange qui portent desja ce mystère gravé, celles de sainte Elizabeth : Benedictns fruc-tus ventris tui, pour le représenter encore plus expreese^ ment.
i IV Reg., V.
Meliora sunt vhera tua vino, fragrantia unguentis optimis. Gant., I.
Vos mamraelles sont meilleures que le vin, et respandent des odeurs plus suaves que les unguents les plus exquis.
Le saint Esprit ne résout point si ces paroUes du Cantique des Cantiques sont de TEspoux à TEspouse , ou de FEspouse à l'Espoux , ou bien des compagnes de FEspouse à la maistresse Espouse. C'est pourquoy les docteuï's ne Pont pas aussi voulu résoudre ; mais ilz disent néanmoins qu'elles se peuvent entendre en toutes ces manières. Or avant que de dire comment elles se peuvent entendre , il faut sçavoir que par les mammelles sont représentées les affections, parce qu'elles avoisinent le cœur et sont assises sur iceluy, et que du cœur sortent les affections de douceur, de mansuétude, et de charité vers les pauvres , les infirmes , et les petitz enfans , qui sont vrayement pauvres, puisqu'ilz n'ont rien et ne peuvent en aucune manière gaigner leur vie ; de sorte que si on ne leur donnoit la mammelle , ilz mourroient incontinent.
Premièrement , si ces parolles sont de FEspouse , c'est à dire, de Famé dévote à l'Espoux , qui est nostre Seigneur , vrayement elle a bien raison de tenir ce propos; car les mammelles de nostre Seigneur sont infiniment meilleures que le vin de tous les contentemens terrestres. Mais quelles sont les mammelles de nostre Seigneur ? L'une de ses mammelles est la longanimité , et l'autre la debonnaireté. La longanimité nous signifie la patience avec laquelle il attend
* Fidellement recueilly par les Religieuses de la Visitation Sainte Marie d'Aimessy (Edit. de 16C3).
Iq? pécheurs à pénitence; et la debonnaireté , 1 amour et la coi^passion avec laquelle il les reçoit, lorsque pleins de contrition et de larmes , ilz viennent , à l'imitation de sainte Magdeleine , luy baiser les pieds par la conversion de leui cœur et de leurs affections , c'est à dire par un véritable regret de leurs péchés.
0 que cette longanimité et debonnaireté de nostre Seigneur réduit et ramené bien mieux les âmes à leur devoir , et a beaucoup plus d'efficace et de pouvoir pour les retirer du péché que non pas les corrections des hommes, lesquelles sont signifiées par le vin î Nous en avons plusieurs exemples, entre lesquelz en voicy deux signalés. L'un est de l'enfant prodigue, lequel non seulement se sépara de son père, mais encore consomma tout son bien en desbauches. Vous sçavés qu'il est dit de luy en l'Evangile , qu'il s'en alla au pays esloigné : Abiit in regionem longinquam '. Or quand on va loin , il faut beaucoup de tems pour retourner. Néanmoins , après tant de desbauches et une si longue absence , lorsqu'il retourna à son père, non seulement il le receut sans se courroucer contre luy , mais qui plus est , il l'embrassa et le caressa tendrement , et l'ayant fait vestir somptueusement , il luy fit un festin en signe de la joie qu'il avoit de son retour, et le traita avec tant de bénignité, d'amour et de tesmoignages de bienveillance , qu'il sembloit luy vouloir monstrer plus d'affection après ses desbauches, qu'il n'avoit fait auparavant. L'autre exemple est du bon larron , auquel nostre Seigneur donna semblablement la mammelle de longanimité, l'attendant à pénitence jusques au dernier période et extrémité de sa vie , où il manifesta admirablement sa debonnaireté , luy donnant le paradis de prime assaut , au premier acte de repeiitance qu'il fit, sans aucune sorte de mortification précédente. Voyla donc quelles sont les mammelles de FEspoux.
1 Luc, XV.
Mais après que l'Espouse luy a dit : Meliora sunt uhera tua vino. Vos mammelles soat meilleures que le vin, elle adjouste : Fragrantia unguentis optimis ; car elles respandent des odeurs tres-suaves , qui ne sont autres que les saintes inspirations que nostre Seigneur va respandant dans les :oeurs des fidelles , par lesquelles il les sollicite à se convertir et retirer leurs affections des choses de la terre. Car encore '^ue les mammelles de nostre Seigneur soient tres-douces, et meilleures mille fois que le vin des délices monJaines, néanmoins nous ne nous approcherions jamais, s'il ne nous attiroit par le moyen de ses divines odeurs.
Quelques docteurs ont encore interprété ces parolles , Meliora sunt uhera tua , etc., en une autre manière, entendant par les mammelles de nostre Seigneur les consolations celestes et divines : car qui ne sçait que les consolations divines sont infiniment meilleures que le vin des consolations de la terre ? Aussi n'est-ce pas merveille si les unes sont comparées au laict , et les autres au vin ; dautant que le vin , comme vous sçavés , se tire du raisin. Prenés un raisin et l'épraignés : pour la première fois vous en tirerés du vin ; mais retournés-y la seconde, il faudra bien presser, et si, vous n'en tirerés plus qu'un peu de suc bien aspreetamer; mais après, si vous y retournés pour la troisième fois , vous n'en tirerés ; plus rien du tout. Ainsi en est-il des consolations du monde : car au commencement , et pour un peu , vous y trouvères certain goust , qui vous donnera quelque sorte de suavité grossière et impure , laquelle en fin finale se terminera en aspreté et amertume ; et si après vous y retournés cent fois, vous n'y trouvères plus que du degoust. 0 certes ! les mammelles de ce divin Sauveur, c'est à dire ses consolations saintes et sacrées ne sont pas de cette sorte ; car plus elles sont tirées, et plus elles sont fécondes. Voyés une femme qui allaite un petit enfant : bien qu'il ait tetté suffisamment, si de là à peu de tems il retourne à la mammelle, il y trouvera
toiisjours de quoy se rassasier de nouveau. Avous-uons esté consolés auprès de nostre SeignC'^r, retournons-y si souvent que nous voudrons, nous y trouverons tousj ours de nouvelles censolations : car cette source de sa poitrine sacrée est inépeisable et ne se tarit jamais , de sorte que c'est avec trèsgrand sujet que nous pouvons dire que ses mammelles sont inffiniment meilleures que le vin de tous les contentemens du monde.
Or maintenant si ces parolles sont adressées par TEspoux à TEspouse, que pensés-vous qu'il luy veuille dire? S. Bernard explique ce passage admirablement bien : Oscidetiir me osculo oris sid , qu'il me baise d'un baiser de sa bouche , dit cette espouse à son bien-aymé; baiser qui ne signilîe autre chose , au dire de ce grand Saint , que le doux repos de la contemplation, où l'ame, par une affection amoureuse, desengagée de toutes les choses de la terre , s'occupe à considérer et contempler les beautés de son céleste espoux , sans se ressouvenir d'assister le prochain , et le secourir dans ses nécessités : à quoy ce divin espoux, qui veut que la charité soit bien ordonnée , luy respond : Tu desires , ma seur , ma ^ien aymée , que je te baise d'un baiser de ma bouche , afin h t'unir à moy par la contemplation. Certes , tu as raison , . est une chose très-bonne , très-excellente et désirable , que jelle que tu demandes ; mais ce n'est pas assés : car tes mammelles sont meilleures que le vin , c'est à dire qu'il est meilleur d'assister le prochain , et porter le laict de la sainte exhortation aux foibles et ignorans, que d'estre tousjours occupé en des hautes contemplations , de sorte que quelquefois il faut quitter l'un pour l'autre. Je ne dy pas qu'il ne faille point méditer et contempler ; ô non certes! il faut bien baiser n./stre S^i'igneur du baiser de sa bouche, pendant cette vie mortelle, ce qui se fait en la méditation et contemplation, où l'ame se remplit de bonnes pensées et saintes considérations , qu'elle convertit par après à Futilité du prochain.
Mais je dy, qu'il faut faire l'un pour se rendre pins capable de Pautre , principalement quand la charge et Testât auquel on est appelle , y oblige : en somme , c'est à dire qu'il ne faut méditer et contempler qu'autant qu'il est requis pou'; bien faire ce qui est de son devoir, chacun selon sa vocation,
Mais si ce sont les compagnes de Tespouse, qui luy disent : ' Meliora sunt ubcra tua vino, tes mammelles sont meilleurei que le vin, le mesme S. Bernard l'explique en cette sorte : 0 que vous estes heureuse , nostre chère compagne, de jouir ainsi des chastes et amoureux baisers de vostre céleste espoux ! Mais cependant que vous estes ainsi submergée dans cet océan de délices, nous autres pauvres et chetives, demeurons privées de l'ayde et du secours qui nous est nécessaire , au défaut duquel nous sommes en danger de nous perdre; doncques vos mammelles sont meilleures que le vin.
Or, quelles sont les mammelles que les compagnes de l'Espouse désirent si ardemment , et sans lesquelles elles ne peuvent subsister ny se maintenir? La première est la mammelle de compassion , par laquelle l'on supporte et Ton a pitié des foibles , des infirmes et des pécheurs ; ce qui fait qu'avec une grande charité on leur compatit, on les console, et on les flatte et caresse pour les attirer à Dieu, et leur ayder doucement à se retirer du mauvais estât auquel ilz sont plongés : en un mot , par cette compassion on se fait en certaine façon semblable à eux pour les gaigner plus facilement, et <;'est la marque de la vraye dévotion et de la bonne orayson, que de se faire , à l'exemple du grand Apostre , tout à tous , pour les gaigner tous. Voulés-vous sçavoir si vous avés fait une bonne orayson, et si vous avés baisé nostre Seigneur du baiser de sa bouche? regardés si vous avés la poitrine pleine de douces et charitables affections envers le prochain , et si vostre cœur est disposé de le secourir en toutes ses nécessités, et le supporter amoureusement en toutes sortes d'occasions j car l'orayson qui nous enfle , et nous fait présumer d'estre
quelque chose de plus que les autres, et qui nous porte à mespriser le prochain , comme imparfait , nous le faysant corriger de ses defautz avec arrogance et sans compassion , n'est pas honne ; et cette orayson n'est point faite en charité, vérité, et sincérité. Il arrive quelquefois que nous nous trouvons le cœur tout aride : mais si nous célébrons avec révérence et dévotion le saint sacrifice de la messe , ou que nous assistions aux divins offices, ou fassions une honne orayson , nous en sortons avec la poitrine si remplie de charité et de saintes affections, qu'il semble que nous ne pouvons durer , que nous n'ayons trouvé quelqu'un pour luy faire part des consolations que nous avons reçues de la main libérale de nostre Seigneur.
La seconde mammelle que désirent les compagnes de l'espousfc , est la mammelle de congratulation , par laquelle on se console et resjouyt du bien et avancement du prochain , comme du sien propre. Trouvés-vou s quelqu'un qui ait commencé à servir Dieu fidellement, et qui ait fait quelque progrés au chemin de la sainte dévotion; il s'enfautresjouyr avec luy, et luy donner courage, non seulement de perse verer , mais encore de s'advancer , et ne se point lasser ny décourager pour les difficultés qu'il rencontrera , luy représentant l'excellence du bien auquel nous prétendons , l'exhortant à marcher diligemment et fidellement tandis qu'il est jour, et qu'il y a lumière : Courage! luy devons-nous dire , nous avons desja quelque peu avancé au chemin de la vie spirituelle ; allons un petit peu plus avant , nous ferons bien encore une lieuë de chemin, puis nous en ferons davantage ; et ainsi se passionner pour acheminer les âmes à Dieu. Nous avons un rare et excellent exemple de cecy au glorieux saint Paul, quand il disoit avec un cœur plein d'une ardente charité : Je meurs tous les jours pour vous, ô Corinthiens : Quotidie morior propter vestram gloriam^. C'est à dire : L'ex-
» I Cor., XV.
SUR l.r CANTTQUE DES CANTIQUES. 42o
trénie soin et le grand désir que j'ay de vostre salut , me fait mourir tous les jours. Et ce trait de ce mesme apostre n'est-il pas admirable , quand pressé de la véhémente affection qu'il avoit du salut des Juifs , il quittoit en telle sorte son propre interest, qu'il desiroit d'estre anatheme pour eux : Optaham anathema esse a Christo pro fratribus meis * ; luy qui aymoit tant son divin maistre, qu'il disoit : Je ne vis plus moy-mesme , mais c'est Jesus-Christ qui vit en moy : Vivo ego jam non ego , vivit vero in me Christus *.
Voulés-vous voir encore un bel exemple de cette ardente charité pour le salut du prochain , vous le trouvères en la vie du bienheureux saint Martin. Ce grand serviteur de Dieu ayant saintement parachevé le pèlerinage de sa vie , et se voyant sur le point d'entrer en sa tant désirée patrie , pour recevoir la recompense de ses travaux , et baiser nostre Seigneur du baiser de sa bouche , par une parfaitte union avec sa divine Majesté, desja son ame battoit des aisles pour s'envoler sur ce bel arbre de l'immortalité , quand un grand nombre de religieux et d'enfans spirituelz qu'il avoit engendrés à nostre Seigneur , s' affligeant autour de luy, commencèrent à pleurer, et luy dire : Helas ! mon père, nous voulésvous quitter? voulés-vous laisser vostre troupeau sans pasteur à la mercy des loups , qui sans doute le raviront après vostre despart? Ayés pitié de vos enfans, et ne leur ostés pas sitost la mammelle de vostre charité. Ce qu'entendant ce grand serviteur de Dieu , touché d'une affection paternelle , et despouillé de son propre interest , levant les mains et les yeux aux ciel, oii son cœur avoit desja pris place , il dit ces belles parolles : Domiîie, si adhuc populo tuo sum necessarius, non recuso laborem; 0 Seigneur, quoy que par vostre grâce Je me voye prest à jouyr du bien après lequel j'ay tant souspiré, néanmoins si je suis encore nécessaire à ces âmes pour leur salut , je ne refuse point de demeurer
iRom., IX. — «Gal.,U.
426 SERMOÎf
davantage en cet exil , je me resigne entièrement à vostre tres-sainte volonté.
Voyla enfin quelles sont les mammelles de TEspoiix et de TEspouse ; voila les fruitz d'une parfaitte orayson, laquelle tse fait non seulement à certaines heures , et à certains tems limités, mais encore par des eslevations d'esprit, et des eslancemens du cœur en Dieu , que l'on appelle oraysons jaculatoires , et par des actes frequens d'union de nostre volonté avec celle de Dieu, qui se peuvent faire à tous momens, -et en toutes sortes d'occasions.
Mais outre ce que nous avons dit pour l'explication de ce passage , Meliora sunt uhera tua vino, f^^agrantia tinguentis optimis, vos mammelles sont meilleures que le vin , et respandent des odeurs plus suaves que les onguens les plus «xquis; plusieurs docteurs qui ont escrit sur ce sujet, disent <jue par ces mammelles nous sont représentés les deux Testamens : à sçavoir , par la mammelle gauche , l'ancien Testament , qui contenoit une loy de crainte ; et par la mammelle droite , le nouveau Testament , qui contient une loy toute d'amour ; et disent qu'avec ces deux mammelles il faut eslever les enfans de l'Eglise, qui sont les Chrestiens, dautant qu'il les faut soustenir par la crainte; et les animer par l'amour, lequel sans la crainte vient aisément à se relascher, €t la crainte sans l'amour abbat et allanguit le cœur et l'esprit. Mais cette mammelle de la crainte n'est pas la mammelle des espouses , ains celle des serviteurs et des valetz , à qui il faut donner la crainte des chastimens, pour les ranger à leur devoir, et à l'observance des commandemens de Dieu. Certes, la crainte de l'enfer est un motif des plus puissans que nous puissions avoir pour nous tenir en bride, et nous empe cher de transgresser la loy de Dieu ; c'est pourquoy. cette crainte est bonne. Mais pour les espouses ce motif est. trop grossier et trop bas; car elles ne veulent point d'autres mammelles que celles de l'amour.
D'antres docteurs ont dit que les mammelles de nostre Seigneur nous représentent la foy et les sacremens. La foy nous est donnée par la parolle : Fides ex auditu, auditus autem per verbiim Dei^ ; car la parolle de Dieu est un laict qui nourrit les âmes , et nous ne pouvons avoir la foy que par cette divine parolle, ny participer aux saints sacremens, si nous ne sommes fîdelles à croire ce qu'elle nous enseigne. Mais je n'aurois jamais fait, si je me voulois estendre sur toutes les considérations que font les docteurs sur ce passage : je m'arresteray seulement sur les deux suivantes, et diraj^ que les mammelles de nostre Seigneur sont l'espérance et l'amour. Or ces deux mammelles sont proprement celles des espouses ; car encore que l'espérance des recompenses éternelles ne soit pas un motif si noble et si excellent que celuy de l'amour, il est pourtant quelquesfois expédient de s'en servir pour nous animer à l'amour. Et David mesme, duquel l'ameestoitvrayementespouse, puisqu'il estoit selon le cœur de Dieu , confesse néanmoins qu'il se servoit de ce motif : Indmavi cor meum ad faciendas justifîcationes tuas in œternum propter retributionem^ : 0 Seigneur, dit-il, j'ay incliné mon cœur à garder vos commandemens à cause des grandes recompenses que vous donnés à ceux qui les observent.
Il arrivera quelquesfois que nous aurons de l'amour, autant ou plus que jamais, et néanmoins nous croirons le contraire, dautantque nous n'en aurons pas le sentiment. 0 certes, il y a bien de la différence entre l'amour qui nous fait opérer le bien, et le sentiment de l'amour, je veux dire ce sentiment qui remplit nostre ame et nostre esprit d'une gi*ande satisfaction, et donne à nostre cœur une consolation si sensible, que quelquesfois elle rejaillit jusques au dehors. Or quand Dieu nous soustrait ce sentiment, il ne faut pas se décourager, ny penser que nous n'avons point d'amour, pourveu
t Rom., X. — 2 Ps. CXVIII.
fjne nous ayons une forte resolution de ne luy vouloir jamais déplaire , qui est ce en quoy consiste le parfait et véritable amour, et alors il est bon de retourner nostre cœur à la mammelle de Tesperance pour l'encourager et conforter, l'asseurant qu'il jouyra un jour de ce qu'il ayme , et que si maintenant ce divin Espoux semble s'absenter, ce ne sera pas pour tousjours.
Il est dit au Genèse , qu'un ange estant apparu à Jacob prés le guey de Jabot , il lutta toute la nuict contre luy, et quand l'aube commença à poindre, l'ange le voulant quitter : Laisse -moy aller, luy dit -il , ne me retiens pas davantage : Dimitte me, jam enim ascendit aurora^. Non, dit Jacob, je ne vous laisseray point aller que vous ne m'ayés donné vostre bénédiction : Non dimittam te, nisi benedixeris mihû Or, cette bénédiction que Jacob demandoit si instamment , nous signifie l'espérance de jouyr de Dieu en la vie future. Mais l'Espouse toute esprise de l'amour de son divin Espoux, ne se contente pas de l'espérance de le posséder un jour en la gloire éternelle, ains elle veut encore jouyr de sa présence dés cette vie mortelle ; et afin d'obtenir ce bien, voyés quelle diligence elle fait pour le trouver, après que par la négligence qu'elle eut à luy ouvrir sa porte il fut passé outre : Surgam , et circidbo c'witatem, pervicos et plateas quœram quem diligit anima mea * : Je me leveray , dit- elle , et cliercberay celuy que moname ayme et chérit, par toutes les rues et les carrefours de la cité. Voyés, je vous prie, avec quelle promptitude elle court après luy, et comme elle passe parmi les gardes de la ville , sans craindre aucune difficulté ; puis enfin l'ayant trouvé , voyés avec quelle ardeur elle se jette à ses pieds , et luy embrassant les genoux, toute transportée de joye : Inveni qiiem, diligit anima mea , tenui eum nec dimittam , donec introducam illum in domum matiis meœ : kh. ! je le tiens, difc-elle , le bien-aymé de mon ame ; je ne le laisseray point
» Gen., XXXII. — « Gant., lY.
aller que je ne Paye introduit dans la maison de ma mère.
Mais considérés, je vous prie, l'ardent amour de cette Espouse : certes , rien ne la peut contenter que la présence de son bien-aymé ; elle ne veut point de bénédictions, ny ne s'arreste point à F espérance des biens avenir, comme Jacob; elle ne veut que son Dieu , et pourveu qu'elle le possède , elle est contente. Enfin, dit-elle, j'ay trouvé celuy que mon ame ayme, je le tiens, et ne le quitteray point que je ne Paye introduit en la maison de ma mère , qui est la Jérusalem celeste, qui n'est autre que le paradis, et là encore je ne le quitteray point ; car non seulement je ne le voudray pas , mais je seray alors si parfaittement unie avec luy, que jamais aucune chose ne m'en pourra séparer. Voyla donc quel est l'amour de l'Espouse envers son bien-aymé.
Nous avons, ce me semble, bien monstre, par ce que nous avons dit , quelles sont les mammelles de nostre Seigneur ; il faut maintenant savoir comment et de quelle sorte on les peut tetter. Je dy en premier lieu, que pour avoir le bonheur de tetter les mammelles de nostre Seigneur, il se faut rendre semblable aux petitz enfans; car vous sçavés que ce n'est qu'à eux à qui on donne les mammelles. Mais comment ferons-nous pour ressembler à des petitz enfans? Escoutés l'apostre S. Pierre , instruisant et donnant cette leçon aux premiers Chrestiens : Soyés, dit- il, sans dol et sans feintise, comme des petitz enfans nouveaux nés : Sicut modo geniti infantes sine dolo^ ; leçon qu'il avoit apprise en l'escole du Sauveur, lorsqu'il disoit à ses Apostres : Soyés simples comme des colombes. Considérés, je vous prie, comme toutes ces parolles se rapportent bien; car S. Pierre dit : Soyés sans dol et sans feintise , qui est autant comme s'il disoit ; Ayés une grande simplicité.
Mais pour tetter ces divines mammelles, il faut encore avoir faim. Vous voyés quelquésfois des enfans qui ne veulent
i I Petr., n.
point prendre la mammelle, parce qu'iîz ont Testomach tout remply de catarrhe , de manière que n'ayant point de faim , on ne les peut faire tetter, quoy que la nourrice les provoque et leur présente son sein. Il faut donc avoir faim pour tetter les divines mammelles de nostre Sauveur. Mais quelle est la faim de l'âme? elle n'est autre que le désir : certes, si nous n'avons un grand désir de l'amour divin , nous ne l'obtiendrons jamais; car comment pourrions-nous l'obtenir, et recevoir des consolations de nostre Seigneur, venant à luy nostre entendement tout distrait , nostre mémoire remplie et occupée de mille choses vaines et inutiles , et nostre volonté attachée aux choses de la terre? Il faut donc avoir l'estomach de nos âmes vuide , si nous voulons tetter les mammelles de nostre Seigneur, et recevoir ses saintes grâces, ainsi que nostre Dame nous l'apprend en son sacré cantique , quand elle dit, que Dieu a remply de biens ceux qui avoient faim , mais que les riches , c'est à dire ceux qui estoient pleins et rassasiés des choses de la terre , il les a rejettes , et ne leur a rien donné : Esurientes implevit bonis , et divites dimisit inanes ; parolles par lesquelles cette sainte Vierge nous apprend que Dieu ne communique ses grâces, et ne remplit de biens , sinon ceux qui ont cette faim spirituelle , et qui sont vuides d'eux-mesmes , et des choses terrestres et mondaines. 0 Dieu ! mes chères Filles , ayons donc cette faim , je vous prie ; ayons un grand désir de l'amour de nostre Seigneur , et taschons de nous rendre semblables aux petitz enfans, afin qu'il nous donne ses divines mammelles à tetter, et qu'il nous prenne entre ses bras , et nous mette sur sa sacrée poitrine.
L'Escriture sainte nous enseigne, que quand ce divin Sauveur de nos âmes estoit en ce monde , conversant avec les hommes , il caressoit les petitz enfans , les embrassoit et les prencit entre ses bras , comme il fît le petit S. Martial, ou S. Ignace martyr, suivant l'opinion de plusieui^s docteurs.
SUR LE CANTIQUE DES CANTÎQ13ES. 43f
ijTii disent que nostre Seigneur Je tenant un jour entre ses bras, et le considérant, il se tourna vers ses disciples, et leur lit ces parolles : En vérité je vous dy, que si vous n'este? faits comme ce petit enfant, vous n'entrerés point au royaume des cieux : Amen dicovobis, nisi efficiamini et conversi fueritis sicut i^rmilus iste, non intrabitis in regnum cœlo» rum. Cela veut dire que si nous n'avons la simplicité , douceur et humilité d'un petit enfant, et si nous ne nous reposons par une entière résignation, et parfaitte confiance, entre les bras de nostre Seigneur, comme l'enfant entre les bras de sa mère, nous n'entrerons point en son royaume.
Or, ]e saint prophète David parle excellemment bien de cette humilité au Psalme CXXX : Domine, non est exalta-tum cor meum, neqiie elati sunt oculi mei : Seigneur, dit-il, je n'ay point le cœur hautain , et mes yeux ne se sont point eslevés. Il veut dire : Encore que vous m'ayés eslevé à des honneurs et à des faveurs si grandes, que de me porter dessus vostre poitrine , et me donner vos divines mamm elles à succer, néanmoins je n'ay point eslevé mon regard en choses hautes, ny n'ay point retiré mes yeux de dessus la terre, qui est mon origine, et en laquelle je dois retourner, ains j'ay tousjours porté la vue basse , en la considération de mon néant et de mon ahjection ; mon cœur ne s'est point enflé d'orgueil pour les grandes grâces que vous m'avés faites. Neque amhulam in magnis, neque in mirabilibus super me • Je n'ay point cheminé plus hautement qu'il ne m'apparienoit ; je n'ay point porté mon entendement à la recherche des choses curieuses et admirables.
Certes, ce saint prophète sçavoit bien qu'il faut approcher le cette divine Majesté avec une grande simplicité et humilité. Si je ne me suis abaissé et humilié, dit-il, voicy, ô Seigneur, ce que je veux qui m'arrive : Sicut ablactatus est super matre sua, ita retributio in anima mea : C'est que vous me separiés de vous , et me retiriés vos sacrées mammelles , etja
demeureray comme renfant sevré avant le tems , qui ne fait plus que languir, pleurer, gémir, se lamenter, et regretter sa perte : si donc je n'ay tousjours esté bas, vil et abject à mes yeux et à mon propre jugement , ainsi soit-il fait à mon ame. Voilà ce que le Prophète veut qu'il luy arrive , s'il ne marche devant Dieu en esprit d'humilité. 0 certes! il est vray que cette vertu a un pouvoir incomparable par dessus toutes les autres , de nous eslever à Dieu et nous rendre capables de succer ses divines mammelles, lesquelles il ne donne qu'aux petitz et humbles de cœur : c'est pourquoy je vous exhorte , mes chères Filles , pour finir ce discours , de vous exercer fidellement en la prattique de cette vertu ; car par icelle vous recevrés de très-grandes grâces en cette vie , et parviendrés enfin en la gloire éternelle , où nous conduise le Père, le Filz et le saint Esprit. Amen,