Pour la profession
Quant à ce qui est de recevoir les filles à la profession , il est requis une plus grande considération : il faut observer trois choses.
La première , que les filles soient saines , non de corps , mais de cœur et d'esprit ; c'est-à-dire , qu'elles ayent le cœur bien disposé à vivre dans une entière souplesse et sousmission.
La seconde , qu'elles ayent l'esprit bon , non pas de ces grands esprits , qui sont pour l'ordinaire vains et pleins de suffis,ance, et qui estant au monde estoient des boutiques de vanité , et viennent en Religion non pas pour s'humilier, mais comme si elles y venoient faire des leçons de philosophie et théologie, voulant tout conduire et gouverner. A celles-là
îlfaiit y prendre garde de fort pvés. Mais un esprit bon est un esprit médiocre, qui n'est ni trov^ ^rand ni trop petit; cellescy sont à estimer, parce que ces esonts-là font toujsours beaucoup, sans pourtant qu'ils le sçachent : ils s'appliquent à faire , et s'adonnent aux vertus solides : ils sont traictables, et on n'a pas beaucoup de peine à les conduire , car facilement ils comprennent,
La troisième cbose qu'il faut observer, c'est si cette lîlle a bien travaillé dans son année de noviciat; si elle a bien souffert et profité des médecines qu'on lui a données, propres à la rendre quitte de son mal ; si elle a bien fait valoir les resolutions qu'elle fît en entrant en Religion, et depuis en son noviciat , de changer et amender ses mauvaises habitudes, humeurs et inclinations. Si l'on voit qu'elle persévère fidèlement en sa resolution , et que sa volonté demeure ferme et constante pour continuer, ayant remarqué qu'elle se soit appliquée à se reformer et se former selon les Règles et Constitutions , si cette volonté lui dure toujours, voire de vouloir toujours mieux faire, c'est une bonne conduite pour estre reçue, encore que par-cy, par-là elle ne laisse pas de faire de grandes fautes , et mesme assez souvent , cela ne la doit j)oint faire refuser.
Car, quoy qu'en l'année ^^- son noviciat elle ait deu travailler à la reformation de ses mœurs et habitudes , ce n'est pas à dire pour cela qu'elle ne doive point faire de cheutes , ny qu'à la lin de son année elle doive estre parfaite : ainsi que les Apostres , encor qu'ils fussent bien appelés et qu'ils eussent longtemps? travaillé en la reformation de leur vie , ne laissoient pas de faire des fautes, et non-seulement en la premwrt année, mais encore en la seconde et en la troisième.
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LETTRE
A UNE RELIGIEUSE, SUPÉRIEURE DE LA VISITATION
Le Saint lui indique la manière de distinguer les fausses révélations d'avec les bonnes. Il propose ensuite les remèdes à ces illusions. U parle après cela de la vocation d'une demoiselle que ses parents avoient obligée de renoncer à un mariage, et qui, pour cette raison, avoit pris le parti du couvent. Il dit qu'on peut être appelé de Dieu en bien des manières différentes; qu'il y a bien peu de vocations pures; comment on peut connoître si une vocation est bonne.
Annecy.
Puisque je n'ay sceu plus tost, ma tres-chere Fille , je respondray maintenant aux deux poincts principaux pour lesquels vous m'avez cy devant escrit.
En tout ce que j'ay veu de cette fille, je ne trouve rien qui me fasse penser qu'elle ne soit fort bonne fille, et partant il la faut aimer et chérir de fort bon cœur ; mais quant à ses visions , révélations et prédictions , elles me sont infiniment suspectes , comme inutiles , vaines et indignes de considération : car d'un costé elles sont si fréquentes , que la seule fréquence et multitude les rend dignes de soupçon ; d'autre part, elles portent des manifestations de certaines choses que Dieu déclare fort rarement, comme l'asseurance du salut éternel , la confirmation en grâce , le degré de sainteté de plusieurs personnes , et cent autres choses pareilles qui ne servent tout à fait à rien, de sorte que S. Grégoire ayant esté interrogé par raie Dame d'honneur de rîm}.eratrice, qui s'appeloit Grégoire , sur Testât de son futur salut, il iuy respondit : Vostre douceur , ma fille , me demande une cnose
» C'est la 692» des lettres de la collection Biaise.
qui est également et difficile et inutile. Or, de dire qu'à Vadvenir on connoistra pourquoy ces révélations se font, c'est un prétexte que celuy qui les fait prend pour éviter le blasme des inutilités de telles choses.
Il y a plus : que quand Dieu se veut servir des révélations qu'il donne aux créatures , il fait précéder ordinairement ou des miracles véritables , ou une sainteté très particulière en ceux qui les reçoivent. Ainsi le malin esprit , quand il veut notablement tromper quelque personne , avant que de luy faire faire des révélations fausses , il luy fait faire des présages faux , et luy fait tenir un train de vie faussement sainte.
Il V eut du tems de la bienheureuse seur Marie de l'Incarnation, une iîlle de bas lieu, qui fut trompée d'une tromperie la plus extraordinaire qu'il est possible d'imaginer. L'ennemy en forme de nostre Seigneur, dit fort long-temps ses Heures avec elle, avec un chant si mélodieux qu'il la ravissoit perpétuellement. Il la communioit fort souvent sous l'apparence d'une nuée argentine et resplendissante, dedans laquelle il faisoit venir une fausse hostie dans sa bouche : il la faysoit vivre sans manger chose quelconque. Quand elle portoit l'aumosne à la porte , il multiplioit le pain dans son tablier, de sorte que si elle ne portoit du pain que pour trois pauvres , et il s'en trouvoit trente , il y avoit pour donner à tous très largement , et du pain fort délicieux , duquel son confesseur mesme , qui estoit d'un ordre très reformé, envoyoit çà et là parmi ses amis spirituels par dévotion.
Cette fille avoit tant de révélations, qu'en fin cela la rendit suspecte envers les gens d'esprit. Elle en eut une extrêmement dangereuse , pour laquelle il fut trouvé bon de faire essay de la sainteté de cette créature , et pour cela on la mît avec la bienheureuse seur Marie de rincarnation, lors encore mariée , où estant chambrière , et traictée un peu durement par feu M. Acario , on dosconvrit que cette fille n'estoit VI. 34
nullement sainte , et que sa douceur et humilité extérieure n'estoit autre chose qu'une dorure extérieure que Fennemy employoit pour faire prendre les pillules de son illusion , et en fin on descouvrit qu'il n'y avoit chose du monde en elle, qu'un amas de visions fausses: eJ; quant à elle, on connut bien que non seulement elle ne trompoit pas malicieusement le monde, mais qu'elle estoit la première trompée, n'y ayant de son costé aucune autre sorte de faute , sinon la complaisance qu'elle prenoit ^ s'imaginer qu'elle estoit sainte , et la contribution qu'elle faisoit de quelques simulations et duplicités pour maintenir la réputation de sa vaine sainteté. Et tout cecy m'a esté raconté par la bienheureuse seur Marie de l'Incarnation.
Voyés, je vous prie, ma très chère fille, l'astuce et finesse de Fennemy, et combien ces choses extraordinaires sont dignes de soupçon : néanmoins, comme je vous ay dit, il ne faut pas maltraitter cette pauvre fille , laquelle , comme je crois, n'a point d'autre coulpe en son afî'aire que celle du vain amusement qu'elle prend en ses vaines imaginations.
Seulement , ma très chère Seur , il luy faut tesmoigner une totale négligence , et un parfait mespris de toutes ses révélations et visions, tout ainsy que si elle racontoit des longes ou des resveries d'une fièvre chaude , sans s'amuser à les réfuter ni combattre, ains au contraire, quand elle en veut parler, il faut luy donner le change, 'Vest à dire, changer de propos, et luy parler des solides vertus et perfections de la vie religieuse , et particulièrement de la simplicité 'de la foy, par laquelle les saints ont marché, sans visions ni révélations particulières quelconques, se contentant de croire fermement à la révélation de FEscriture sainte et de la doctrine apostolique et ecclésiastique ; inculquant bien souvent sa sentence de nostre Seigneur , qu'il y aura plusieurs fayseurs de mîracîes et plusieurs prophètes auxquelz il dira à. la fin du monde : « Retirez-vous de moi ouvriers d'iniquité :
Je ne vous connois point*. » Mais pour l'ordinaire il faut dire à cette fille : Parlons de nostre leçon que nostre Seigneur nous a recommandé d'apprendre disant , « Apprenez de moy que je suis doux et humble de cœur*.» Et en «omme , il faut tesmoigner un mespris absolu de toutes ses révélations.
Et quant au bon Père qui semble les approuver, il ne faut pas le rejeter,' ny disputer contre luy, ains seulement tesmoigner, que pour esprouver tout ce trafic de révélations , il semble bon de les mespriser et n'en tenir compte. Yoyla donc .mon avis pour le présent quant à ce poinct.
Or, quant à la vocation de cette damoiselle, je la tiens •pour boane , bien qu'elle soit meslée de plusieurs imperfections du costé de soaa esprit , et qu'il seroit désirable qu'elle ïust venue à Dieu simplement et purement, pour le bien qu'il y a d'estre tout à faii à luy. Mais Dieu ne tire pas avec esgalité de motifs tous ceux qu'il appelle à soy ; ains il s'en trouve peu qui viennent tout à fait à son service , seulement pour «stre siens et le servir.
Entre les filles desquelles la conversion esl; illustre en l'Evangile , il n'y eut que la Magdalene qui vint par aaiour -et avec amour : l'adultère y vint par confusion publique, comme la Samaritaine par confusion particulière : la Cananée vint pour estre souslagée en son affliction temporelle : S. Paul, premier hermite, aagé de quinze ans, se retira dans 5a spelonque pour éviter la persécution -, S. Ignace de Loyola par la tribulation , et cent autres.
Il ne faut pas vouloir que tous commencent par la periecûon: il importe peu comme l'on commence, pourveu que l'on soit bien résolu de bien poursuivre et de bien finir. Certes,
*=Multi dicent mihi in illâ die : Domine, Domine, nonne in nomine tuo prophetavimus, et in nomine tuo deemonia ejecimus, et in nomine tuo virtutes multas fecimus? Et tune contitebor illis, Quia nunquam novi vos; discedite à me, qui operamini iniquitatem. Matth., Vil, 22 et 23.
'* Discite à me quia mitis sum et humilis corde. Matth,, XI, 29.
Lia entra fortuitement et contre la civilité dans le lict de Jacob destiné à Rachel ; mais elle s'y comporta si bien, si chastement et si amoureusement , qu'elle eut la bénédiction d'estre la grand'mere de nostre Seigneur. Ceux qui furent contraints d'entrer au festin nuptial de l'Evangile ne laissèrent pas de bien manger et de bien boire.
Il faut regarder principalement les dispositions de ceux qui viennent à la Religion par la suitte et persévérance; car il V a des âmes lesquelles n'y entreroient point si le monde leur faysoit bon visage, et que l'on voit néanmoins estrebien disposées à véritablement mespriser la vanité du siècle. Il est tout certain, ainsy qu'en raconte l'histoire, que cette pauvre fille de laquelle nous parlons n'avoit pas assez de générosité pour quitter l'amour de celuy qui la recherchoit en mariage^ si la contradiction de ses parens ne l'y eust contrainte : mais il n'importe , pourveu qu'elle ayt assez d'entendement et de valeur pour connoistre que la nécessité qui luy est imposée par ses parens vaut mieux cent mille fois que le libre usage de sa volonté et de sa fantaisie ( lisez en Platus , De r estât religieux , ch. 36 , la response qu'il a faite à ceux qui disent qu'ils ne peuvent connoistre s'ils sont appelés de Dieu ) , et qu'enlin elle puisse bien dire : Je perdois ma liberté , si je n'eusse perdu ma liberté.
Or, ma très chère Fille, le moyen d'ayder cet esprit, pour
luy faire connoistre son bonheur , c'est de le conduire îe
plus doucement que l'on pourra aux exercices de l'orayson
et des vertus, de luy tesmoigner un grand amour de vostrd
pari et de toutes nos seurs , sans faire nul semblant de l'im*
perfection du motif par lequel elle est entrée, de ne point
luy parier avec mespris de la personne qu'elle a aymée;
que SI elle en parle , il faut renvoyer le propos à Dieu ,
comme seroit de luy dire : Dieu le conduira par le chemin
qu'il çait estre le plus convenable.
Yous me demandez si on pourra permettre l'entreveuë
entre eux deux. Je dis qu'à mon advis il ne faut pas l'esconduire tout à fait, si elle est grandement désirée : mais pour le conunencement il faut gauchir et biaiser le refus ; puis quand . vous reconnoistrez que la fille est bien résolue au party bienheureux de l'amour de Dieu , vous pourrez permettre deux ou trois entreveuës, pourveu qu'ilz permettent la présence de deux ou trois tesmoins ; et si vous en estes l'une , il faut avec de.:terité les ayder à se dire adiei., et à louer leurs intentions passées , Jeui donner le change', et dire qu'ils sont bien heureux de s'estre arrestés au chemin dans lequel la raison les a conduits , et qu'une once du pur amour divin qu'ils se porteront l'un à l'autre désormais, vaut mieux que cent mille livres de l'amour par lequel ils avoient commencé leurs affections.
Il y a une bonne histoire à ce propos es Confessions de S. Augustin \ de deux gentilshommes qui avoient espousé deux damoiselles , qui , après avoir renoncé aux prétentions des noces, se firent à l'imitation les uns des autres, tous quatre Religieux.
Et ainsy, sans faire semblant de craindre par trop leurs entreveuës, il faut petit à petit les conduire de la voye de l'amour en celle d'une sainte et pure dilection. Si cette fille a Fesprit conditionné , comme Ton m'a dit de vostre part, je m'asseure que bientost elle se trouvera toute transformée, et qu'«'lle adnîirera la douceur avec laquelle nostre Seigneur l'attire en soi» îict nuptial , parmi tant de fleurs et de fruits ^dorans tout à l'ait célestes.
Quanta ce que le monde dira de cette vocation, il n'y faut faire nulle sorte de reflexion; car ce n'est pas aussi pour liiy qu'on l'accepte. Je fay response à cette ame selon mon sentiment; vous la ménagerez comme vous verrez le mieux à faire.
Quanta madamoiselle N-, je dis de mesme qu'il la faut
Liv. VIII, chap- a..
laisservenir, bien que le choix du lieu tesmoigne quelque imperfection de tendreté ou de motif meslé parmi sa vocation ; comme réciproquement il y en peut avoir en l'aversion que nostre seur S. de N. a par adventure de la voir venir de deçà : mais gardez-vous bien de luy dire cette mauvaise pensée qui me vient à Tesprit ; car, au reste , c'est une bien brave Seur, que j'ayme parfaitement, parce que, comme je m'asseure, elle ne vit pas selon ses sentimens, ses aversions et inclinations qui luy font désirer l'esclat et la gloire de son monastère, ains plustost selon l'esprit de la croix de nostre Seigneur, qui luy fait perpétuellement renoncer aux saillies de l'amour
propre.
J'avois oublié de vous dire que les visions et révélations de cette iille ne doivent pas estre trouvées estranges , parce que la facilité et tendreté de l'imagination des filles les rend beaucoup plus susceptibles de ces illusions que les ho aunes : c'est pourquoy leur sexe est plus addonné à la créance dessonges , à la crainte des esprits, et à la crédulité des superstitions. Il leur est souvent advis qu'elles voyent ce qu'elles ne voyent pas, qu'elles oyent ce qu'elles n'oyent pas, qu'elles sentent ce qu'elles ne sentent point.
Plaisante histoire d'une de mes parentes de laquelle l& mary estant mort en Piedmont, s'estant imaginée qu'il l'avoit laissée grosse, elle demeura en ceste imaginaire grossesse quatorze mois, avec des imaginaires douleurs et des imaginaires sentimens des mouvemens de l'enfant , et à la lin cria tout un jour et toute une nuict parmi des tranchéesimaginaires d'un imaginaire enfantement ; et qui l'eust. creuë à son serment, elle eust esté mère sans faire aucun enfant.
Il faut donc traitter cest esprit-là avec le mespris de ses imaginations, mais avec un mespris doux et sérieux, et non point mocqueur ni desdaigneux. Il se peut bien faire que le malin esprit ait quelque part en ces illusions. Mais je croi»-
pînstost qu'il laisse agir l'imagination , sans y coopérer que par de simples suggestions. La similitude apportée pour l'explication du mystère de la sainte Trinité est bien jolie, mais elle n'est pas hors de la capacité d'uïi esprit qui se com» plaist en ses propres imaginations. '
CLXXIÎî.
LETTRE