‹ Œuvres Completes Volume 6Chapitre 3 sur 145 · HARANGUE · texte numérisé non relu

HARANGUE

De saint François DE SALES aux docteurs de Padoue, dans laquelle il les remercie de lui avoir donné le bonnet de docteur. (C'était le 5 septembre 1591; il était alors dans sa vingt-quatrième année.)

«c Quoy que je pense assez à part moy, combien il y va de ma réputation que je tasche de vous rendre grâces selon que le bienfait que j'ay receu de vous aujourd'huy les requiert très-grandes, Monseigneur revcrendissi me, vénérable Prieur, et vous Pères Conscripls , toutesfois , ne me sentant pas capable de vous les rendre telles , et sçachant que de plus sérieuses occupations vous empeschent d'arrester commodé-

Etsi satis apud me reputo quantum existimationis meae intersit ut eas vobis gratias agere enitar, quas exigit à me maximas sacro-sanctum illud quod hodiernâ die in me collocastis beneficium, reverendissime Proantistes, venerande Prior, Patres Conscripti ; cùm tamen lis agendis, ut par est, neque me satis esse, et vos gravissimis occupationibus intentes interesse commode non possc, cognoscam; VI. 1

2 OPÎISCULFS

ment plus longtemps , aymant mieux ma commodité que vostre reputpition propre , je me fusse volontiers abstenu de ce devoir de gratitude , si je n'eusse aussi creu que vostre réputation , aussi bien que la mienne , seroit intéressée en ce silence , ayant esgard à l'occasion , au lieu , et au temps où nous sommes : car si ceste tres-noble assemblée me jugeoit estre si négligent, lourd et ingrat, que je ne cogneusse point la grandeur de ce bienfaict , quels juges vous diroitelle estre , qui avez rendu tout maintenant un si illustre jugement de moi?

» J'yrai donc au devant de ces pensées qu'on pourroit faire de vous et de moy. Je recognois fort bien, spectables auditeurs , que ce bienfaict qui m'a esté conféré par ces trois excellens Pères est de telle sorte , qu'on ne peut pas en attendre un plus grand en ceste vie mortelle. Car tous les autres ornemens sont de la fortune ou du corps ; mais cestuy-cy du doctorat orne la vertu mesme , qui de soy est tres-ornée , et je l'estime d'autant plus grand et plus illustre , que non seulement la couronne m'a esté baillée par ce collège , mais encore le laurier mesme dont elle est composée ; c'est à dire,

vestrse commoditatis quàm meae ipsius existimalionis amantior, ab hoc debito grati animi officio libenter abstiuuissera. Verùm meum hoc tam alieno loco et tempore silentium ejusmodi esse censeo , ut in 60 cum meâ vestra quoque conjuncta sit existimatio. Si etenim me adeô negligentem , ingratum ac stupidum , ut prœsens ac tantum munus non cognoscerem ^ nobilissimus iste consessus judicaret, quales vos esse judices diceret, qui lam prœciarum iamjani de me tulistis judicium?

Occurram ergo iis de vobis ac de me cogitalionibus. Agnosco, spectabiles Auditores , hoc in me collatcm ab iis eximiis Patribus beneficium ejus esse generis, ut majus expectari in hâc mortalitate n.on possit. Caetera enim vel fortunae vel corporis sunt oinamenta; hue unum doctoratûs ipsam exornat virtutem^ quae per se ornatissima est; atque eô majus splendidiusque munus hoc existimo, quod non «olùm laurea, sed laurus ipsa mihi per hoc gyranasium collata est ;

il ne m'a pas seulement fait docteur, mais de plus il m'a déclaré digne d'estre appelle tel,

» Certes, ma tres-chere patrie m^a adjousté les commencemens des bonnes lettres à la nature , et mon père voyant <jue j'en estois aucunement instruit , concevant une bonne espérance de me voir de jour en jour plus docte , m'envoya en l'université de Paris , en ce temps-là tres-fleurissante et tres-frequentée ; mais maintenant, ô Dieu ! quelle vicissitude ^es choses î cette eschole de Paris , tant renommée mère <ies bonnes lettres, est toute désolée par la terreur des guerres , et menace de ruine et de solitude. En ceste université , j'ay premièrement estudié les lettres humaines , avec le plus de diligence qu'il m'estoit possible , et puis en philosophie , avec d'autant plus de fruict et de facilité , que ses toicts mesmes et ses murailles semblent de vouloir philosopher, tant elle est addonnée à la philosophie et théologie.

» Or jusques alors je n'avois point estudié en la saincte et sacrée science du droict ; mais de puis que je résolus de m'y employer, je n'eus point besoin d'aller en conseil pour sça-

hoc est, non me solùm doctorem fecit^ sed etiam dignum qui doctor forem et nuncuparer.

Initia sanè litterarum patria carissima ad naturam addidit, quibus instructura parens optimus, optimâspemein dies doctiorem videndi conceptâ;, in academiam Parisiensem misit, eo tempore florentissimam ac frequentissimam. Jam verô, heu! quœ rerum est vicissitudo ! belU terroribus tabescit inclyta litterarum parens Lutetiana schola, ■ac solitudinem^ quam Dens optimus avertat , prima fronte minitatur. In liâc humanioribus litteris primo operam navavi sedulus, tùm iiniversse pbilosophioe, eô faciliori negotio ac uberiori fructu, quôd philosophisÊ ac theologiee schola illa iia sit addicta, ut ejus tecta propemodùm ac parietes pliilosophari velle ^ideantur.

Verùm hucusque nullam sacro-sanctae juris scientiaî operam posueram : at ubi ponendam posteà decrevi, nuUo fuit opus consilio, quô me verterem^ quô me conferrem j ad se statim hoc Patavinum gym-

voir où yjYoi?, et de quel costé je me tournerois. Ce collège de Padoue nrattira incontinent par sa célébrité ; heureuse-^ ment certes, parce qu'en ce temps il avoit des regens et docteurs si célèbres, que jamais il n'en a eu ny aura de plus grands : Guy Pancirole ' , le prince de la jurisprudence; vostre lumière, vostre honneur, Pères, qui ne périra jamais. Il me fut encore permis d'entendre les voix vives de Jacqueà Menochius % duquel les voix mortes , c'est à dire , les beaux

i Guy Pancirole (Paiiziruolo), jurisconsulte célèbre, naquit l'an 1523 à Reggio, ville de l'état de Modène, où sa famille tenoit un des premiers rangs. Il étudia dans les principales villes d'Italie , à Ferrare, à Pavie, à Boulogne et à Padoue, où il acheva son cours de droit après y avoir employé sept années, et où il fit de grar>ds progrès. Sa réputation engagea le sénat de Venise à le nommer en 1547 second professeur dans l'université de Padoue, ce qui l'obligea à se faire recevoir docteur. Pancirole remplit successivement plusieurs chaires dans cette université, et toujours avec distinction. La science du droit n'ctoit pas la seule qui l'occupât : il lisoit les saints Pères, et s'attachoit aux belles-lettres. Philibert-Emmanuel, duc de Savoie, qui avoit une estime particulière pour le mérite de ce savant homme , l'attira dans l'université de Turin en 1571. Pancirole s'y fit admirer comme à son ordinaire, et y composa cet ingénieux traité, De rébus inventis et de perditis, sur lequel Henri Salmilh a fait depuis des commentaires. Il perdit presque entièrement un œil à Turin, et fut en danger de perdre l'autre. La peur qu'il en eut l'obligea de revenir, l'an 1582, à Padoue, où il continua d'enseigner le droit. Peu de temps après, S. François de Sales, étant dans cette ville, prit ses leçons; et ce i.'cst pas un petit avantage pour sa gloire d'avoir formé un sujet tel que celui-là. Ce jurisconsulte mourut à Padoue l'an 1599, âgé de soixante-seize ans. Il fut enterré dans leglise de Saint-^-Justine , et laissa après lui ces excellents ouvrages : Commentarius in notitiom dignitatum utriusque imperii ; De mogis» tratihus municipalihîis: et corporibus artificum ; Thésaurus variarum lectionum, etc.

2 Jacques Menochius, fameux jurisconsulte , né à Pavie d'une famille peu considérable, se rendit si habile dans l'étude du droit, qu'on le surnomma le Balde et le Bariole de son siècle. Il enseigna en Piémont , à Pise, puis à Padoue,

nasium me suâ celebritate pertraxit, plané faustis ominibus; quoniam per id tempus doctores ac lectionl jus prœfectos habebat eos «uibus nunquam habuit nec deinceps est habitura majores ; Guidum Pancirolum , jurisprudentise principem , lumen ac decus vestrum , Patres, nullâ unquam tempestate periturum. Tune mihi Jacobi Meaochii voces audire vivas licuit^ cujus mortuas^ id est prs&clarè

escrits, ravissent un chacun en admiration, ^ et la retraite duquel eust apporté un grand dommage à ceste académie , si Ange Matheace * , homme tres-versé en toutes sortes de sciences , n'eus t esté mis en sa place par une délibération meure et par une juste permutation.

» Que me pouvoit-il arriver de plus beau? Il m'estoit permis de puiser la science du droit can'^n dérivée de ce monticule duquel le sommet, comme un autre Parnasse, est habité des neuf Muses. Apres luy , ceste université a eu le ires docte Otellius % qui sçait si bien mesler la solidité de la

où il fut vingt-trois ans de suite , et où il eut aussi pour disciple , pendant quelques années, le grand évêque de Genève : enfin il se retira à Pavie, où on lui donna la chaire de professeur de Nicolas Gratiani , mort depuis peu. Philippe H, roi d'Espagne, le fit conseiller, puis président au conseil de Milan. Ce jurisconsulte a rendu son nom célèbre par les ouvrages qu*il a laissés. Les principaux sont : De recuperandâ possessione; De adipiscendâ possessione; De prœscnptiombus ; De arbitrariis judicum quœstiombits , et causis concilichrum, tom. XllI. Il mourut le 10 août 1607, âgé de soixante-quinze ans, et fut enterré dans l'église des clercs réguliers de Pavie, où l'on voit son tombeau avec son épitaphe.

1 Ange Matheace (Angelo Matheaci), professeur en droit de l'université de Padoue, et successeur de Jacques Menochius dans sa chaire, étoit né à Marestica, forteresse du domaine de Venise, en Italie, dans les montagnes du Vicentin. 11 avoit beaucoup de connoissance en philosophie et en mathématiques. Le pape Sixte V et l'empereur Rodolphe le consultèrent souvent, et le comblèrent de biens et d'honneurs. S. François de Sales étudia sous lui, et en faisoit un très- grand cas. On a de lui, De via et ratione artificiosè universt Juris, etc. ; De fidei-commissis y etc. il mourut âgé de soixante-quatre ans, l'an 1600, et fui enterré dans l'église de S. Antoine de Padoue.

« Marc-Antoine Ottelius, Otellius, Ottellius ou Othelius (Othello) , né àUdine dans le Frioul, se rendit si habile dans le droit civil et canonique, que le sénat de Venise lui donna une chaire dans l'université de Padoue : il la rem»

scripta , cunct.' miranlur ac suspiciunt, et cujus recessus academiaB inagno futurus erat utique detrimento, nisi in ejus locum Angélus Matheaceus, vir omni disciplinarum génère cumulatissimus, raaturo plané consilio , non iniquâ permutatione suflectus fuisset.

Quid pulchrius ? juris canonici disciplinam ex eo monticulo derivatam hauriie licebat, cujus verticem veluti Parnassum alium sorores musée, dubioprocul, incolunt. Posteà doctissimum Otellium

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doctrine avec le plaisir qu'on a de l'entendre, qu'il semble avoir emporté tous les suffrages ; c'est à sçavoir , parce qu'il mesle l'utile avec le doux. Le très-excellent Castillan enseignoit aussi, lequel me semble enseigner extraordinairement, tant seulement parce qu'il est extraordinairement docte. Enfin , pour en laisse? un ^and nombre d'autres , le Tievisan * jettoit W> fondemens de la jurisprudence avec beaucoup d'honneuf et de réputation. De tels maistres et de ce collège est dérivé tout ce qui est en moy de science civile , Pères , que vous avez jugé estre assez pour lascher la sentence de pouvoir mériter la courone ; sentence , dis-je , qui passe en chose jugée. J'ay donc receu deux bienfaictsde ceste eschole , et je ne sçay pas lequel est plus grand, quoy que je

plit jusqu'à l'âge de quatre-vingts ans, avec un succès et un applaudissementuniversel. Il étoit si bon, que ses écoliers lui donnoient ordinairement le nom de père. C'est apparemment ce qu'a voulu insinuer S. François de Sales, qui fut son disciple , en lui appliquant ce passage de l'Art poétique d'Horace^ vers 343 :

Omne tiilit pnnctura qui rniscuit utile dulci , Lectorem delectando , pariterque monendo.

Son grand âge fut cause qu'on le dispensa d'enseigner, mais on lui conserva sa pension. II mourut l'an 1628, et laissa des consultations, des commentairessur le droit civil et canonique , etc. * Le Trevisan y a enseigné les premiers éléments de la jurisprudence.

habuit, « qui ita doctrinse soliditatem jucunditate condire sciat^. » ut omne punctum tulisse videatur^ qui scilicet misceat utile dulci.» Docebat pnetereà excellentissimus Casteilanus, qui mihi eo tantum Domine extra ordinem docere videtur, quod extra praeterque ordinem, ac captum communem doctus sit et doceat. \*rimis denique^ ut c9eteros omittam qv^àm plurimos, juris scientiœ jaciendis fundamentis optimè prœerat Trevisanus.

Hisce prœceptoribus ferè omnibus quidquid in me est civilis disciplinaî, ab hoc veslro collegio. Patres, ad me derivatum est, quod taie judicastis, ut ad lauream consequendam satis esse sententiâ vestrâ pronuntiaveritis, sententiâ, mquam, ea quœ iranseat m rena, judicatam. Duplicem ergô ab hâcscholà benelicentiam àum consecu-

sçache bien que tous deux sont très-grands : c'est à sçavoir, que je sois docteur, et que j'aye peu estre docteur. De là est que ce temps et ce lieu desireroient de moy une très-grande démonstration de gratitude; mais paiTc que je n'ay pas assez d'éloquence , et que vous estes appelles ailleurs , recevez en la place d'un plus long discours ceste protestation que je fay du meilleur de mon cœur devant ceste noble assemblée. Je me dois tout , tel que je suis, à ( ■> *ves-celebre collège de docteurs, spectables auditeurs : aiîi>*i je le tesmoigne, ainsi je le proteste. Qu'à jamais soit bonneur, louange , bénédiction et action de grâces à vous, Dieu immortel , Jesus-Cbrist, à vostre tres-glorieuse mère , à l'Ange gardien et au glorieux saint François, du nom duquel je me resjouy et glorifie grandement d'estre appelle. 0 loi éternelle , règle de toutes les loix ! Mettez vostre loy au milieu de mon cœur, et que le chemin de vos justifications soit ma loy , parce que glorieux est celuy que vous instruirez, Seigneur, et auquel vous enseignerez vostre loy. Quant à ce qui reste, faites-le de grâce, tres-illustre Pancirole, mon tres-honnoré Maistre , et, par

tus, quarum utra major sit nescio, utramque maximam esse non ignoro; nimirum ut doctor sim, et ut doctor esse potuerim.

Hinc quantam possem maximam grati animi significationem tempus hoc locusque postularet; sed quoniam pro tanti beneficii dignitate, nec eloquentja mihi, née vobis otium suppetit, longioris orationis instar coram hoc nobilissimo consessu hanc animi contestationem recipite libenter ac bénigne. E'^<5 huic celeberrimo doctorum collegio, qualiscumque sum, me totum debeo, spectabiles Auditores : ità testor^ ità profiteor.

Tibi, Chrisle, Deus immortalis; gloriosissimae Matri, Angelo praesidi^ beato Francisco cujus nomine vocari plurimùm delector, laus,. honor, benedictio , et gratiarum actio. Tu, lex ceterna, legum omnium régula, legern pone mihi viam justificationum tuarum in rnedio cordis 7nei : quoniam beatus est quem tu erudieris , Do^ mine y et de lege tuâ docueris eum.

Quod reliquum est âge, quaeso , illustrissime Pancirole, Praeceg toi

VOS tres-piires et très- vénérables mains, embellîssez-moy de ces ornemens desquels ce collège a de coustume de renvoyer illustrez ces nourrissons qu'il constitue au lieu où je suis. » Extrait de la vie de S. François de Sales , par Auguste de Sales , Tome 1*', page 40 et suiv.

colendissime, purissimis ac beneficentissimis illis tuis manibus iij me ornamentis insîgnitum facias, quibus tali loco constitutos gym' nasium hoc alumnos suos difi^itiere consuevit exornaios.

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