HARANGUE
De saint François DE SA!. ES, lorsqu'il prit possession *^e la prévôté de l'église cathédrale de Saint-Pierre de Genève.
Ces ïe^ies passées, vevereiuls Pères, que la solennité des jours me faisoit recueillir Fesprit à la considération de moymesme, pensant à passer cbrestiennement et sainctement le temps qui me reste de cette vie mortelle; entre plusieurs ■dilficultez qui se presentoient pour naviger sur ceste mer, ceste-cy, comme la plus proche, fut aussi la première et la plus grande : que j'estois fait prevost de l'Eglise de S. Pierre de Genève, par le bon plaisir du souverain Pontife.
Car il me semhloit que c'estoit une chose bien nouvelle et bien périlleuse, qu'estant si nouveau, sans expérience, et sans m'estre aucunement signalé en la milice chrestienne, je possédasse la prevosté au beau commencement de mon apprentissage, de sorte que je sois plustost préposé que posé, prefect que faict, et qu'une grande dignité reluise en une
Prœteritis festis, revcrendi Paires, cùm ipsa dienim solemnitas animum ad suî ipsiiis soliicilndineni revocîii'et, de reJKjuo mortalis huJLis vitae tempuie chrisliaiiè ac sanctè traiisigendo cogitabiindus, inter alla qua; mare istud navigatiti diliicilia occurrebanl, illud fuit omnium et gravi laie et vicinitate primiim, me praipositum ecclesi* .iMicli Pétri Gebeniiensis ex placito snmmi Pontificis fuisse renuii- Hatum.
^ovum enim ac summoperè periculosum videbatur^ me riidem, inexperlum, ac nullius anteà nota; militem christianum, in ipso lyrociiiii limine prœpositurâdonatum, ut anteà lerè si;n pra?.positii3 quàm posilus , piicfcctus quàm faclus, et ut in magnà indigiiitate^
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grande indignité, comme un escarboucle au milieu d'un bourbier. Sur quelle pensée je me ressouvins du dire de cet emmiellé prevost de Clairvaux , saint Bernard : «Malheur w au jeune homme qui est plustost faict profez que novice ; » et du dire semblable, mais de plus grande considération , du rov David : a Cest une chose vaine de vous lever avant <;ue la lumière ; levez-vous après que vous aurez été assis, ô \ ous » tous qui mangez le pain de douleur ^ » Ce qui se rapporte par l'esprit qui vivifie à ceux qui cherchent plustost de présider pour gouverner que d'estre assis pour apprendre , quoiqu'au pied de la lettre il s'entende autrement. Et certes les ruits printaniers et mal meurs ne peuvent pas estre longtemps gardés sans se pourrir.
Ce n'est pas donc sans raison que je me reprenois moymesme en ceste sorte : Est-ce ainsi, ô François, que tu penses d'estre préféré aux premiers, toi qui devois estre postposé à tous, si l'on avoit esgard à tes mérites , à ton esprit et à tes façons de vivre? Ne sçays-tu pas que les honneurs sont trèspleins de charges et de périls? A la vérité ces parolles me baillèrent bien de l'estonnement en mon intérieur; et je
» Ps. CXXVI, 2.
veluti carbunculus in cœno, magna dignitas illucescat. Quo loco subibat illiid Rernardi mellilissimi Clarsevalienis prœpositi : « Vœ juvcni qui anteà lit peritus quàm novitius: » illudque simile, sed majoris momenti, Davidis régis : Yanum est vobis anle lucem surgere : surgite postquam sederitis, qui manducatis panem doloris. Quod licet ex litterâ aliter intelligalur, ex spiritu tamen qui vivificat, ad eos qui quœrunt anteà prœsidere quàm sedere, traducendum velinquitur; atque sanè fruclus prœcoces el vernales non diù asservari possunt^ quin putrescant.
Non immeritô ergo ea urgebat mentem increpalio : Siccine^ ô Francisée^ qui omnibus, meritis, ingenio ac moribus, postponcndus eras, primoribus praeponendum ducis? An nescis honores periculis aconeribus esseplenissimos? Hisce vocibus inleriùs diù perienitus,:
DE S. FRANÇOIS DE SALES. il
reclîsoîs avec David : « Seigneur, j'ay ouy ce que vous m'a- » vez fait dire et ay crainte» Cependant voicy le jour auquel vostre aggreahle et suave présence, révérends Pères, este beaucoup de ma crainte , et adjouste beaucoup à la confiance que je dois avoir en Dieu; présence, dis-je, qui me recrée si fort, que si l'on faict comparaison du contentement que je reçois à ceste heure avec la crainte qui m'avoit saisy par cy-devant, il vous sera difficile à juger qu'est-ce qui m'occupe et tient plus; si bien que je sens encore en moy l'efFect de ceste parole : ce Sers Dieu avec crainte •» et te resjouis en luy avec tremblement^. » Car ainsi la resjouissance ou exultation repond au contentement , et la crainte à l'anxiété.
Or, ce qui me bailloit de l'anxiété , c'est ce que je viens de r'apporter ; mais maintenant je m'apperçoy bien à^ avoir tremblé de crainte où il n'y avoit rien à craindre^» Car il y auroit eu à craindre un prevost qui eust esté prevost de ceux qui difficilement peuvent estre contenus en leur devoir; mais à moy qui suis prevost de ceux qui ont toute la modestie, force, prudence et diariié qui est requise en chaque
» Habac, III, 1. ~ a Ps. II, 11. — 3 Ps. XIII, 5.
propheticum illud volvebam : Deus , audivi auditiones tuas, et timui. Cùm intérim ea mihi hodiè illuxit dies in quâ et terrori multùm detrahit, et reclse in Deum (iducice mullùm addit mihi, vestra omnium,, venerandi Patres, tam jucunda a suavis prœsentia, quse me adeô reficit et recréât, ut si terrorem jam anteà perceptum, cum -eâ voluptate quam sentie, conferatis, quid me magis afiiciat, diflicile sit ad judicandum, ut in me etiam illud sentiam : Servias Domino cum timoré, et exultes ei cum iremore : sic enim exultatia est ad Isetitiam , timor autem ad anxietatem.
Anxietatem faciebant quae jamjam desino recensere; at verô nùnc video wie trépidasse timoré ubi non erat timor. Timendum enim erat illi prœposito qui iis prsepositus est qui diflicilè in otiicio continen possunt ; mihi autem iis prseposito qui eâ pollent modestiâ, fortitudine, prudentiâ, ac charitate quœ in quolibet prœlato desiderari
prélat, de manière que chacun d'eux mérite d'estre prevost, qu'est-ce qu'il y avoit à craindre? Et à quel propos m'arrester en la considération de mon enfance , de mon ignorance et de la foiblesse de mon esprit ; puis que en ceste charge , je n'auray point besoin n'y d'avertissemens , ny d'instruction, ny de correction, sinon que quelqu'un voulust ce que les anciens disoient enseigner Minei^ve, ou bien, selon nostre commun proverbe , ^resc/zer saint Bernard y et parler latin pour nestre pas entendu devant les Cordeliers, entre lesquels nous sommes. Celui-là n'a point faute de maistre, qui n'a rien à apprendre, et quand les vents sont favorables, chaque mattelot indifféremment peut tenir le gouvernail avec facilité.
C'est bien la vérité que je prens assez garde qu'estant accoustumés d'avoir des prevosts qui jusques à présent ont esté tres-doctes, très-graves et tres-fortunés , il ne se peut que vous ne ressentiez fascherie et degoust en un si grand changement et déclin de cette dignité qui est îa première du chapitre , et vous pourriez bien penser ce que certain poëte dit : « Quel est ce nouvel hoste qui vient prendre séance
potest, ut eorum quilibet prsepositus esse mereatur, quid in liâc causa metuendum est? Quid enim memoretur infantia, imperilia ac mentis imbecillitas, cùm nec monitis, née disciplina, nec correctione, in hoc munere mihi futurum sit opus? nisi quis velit, quod dixerunt veteres, Minervam docere, aut ut *more nostrorum é\ç,diV[i) sanctum Bernardum hortari, vet inle' C hordigeros, ut inm suinus, conceptum teyere lalinitate. Non opus est prccceptore, oui nihil ad discendum est : facile, flanlibus ventis secundis, gubernacula à quolibet nauclero tenentur.
Illud quidoin satis adverlo, vos prœpositis doctissimis, gravissimis, felicissimis hactenùs assuetos, in tantà ejus, quœ hnjus consessûs prima est, dignitatis mutatione ac declinatione, non posse quin aliquod sentiatisfastidium; illudqueanimosubibit quoddixitquispiam:
« Quis novus hic nostris successit sedibus hospes? » luclyla quis Pétri tocta superbus adit? »
i> parmy nous? Et quel est ce lemeraire qui ose s'ingerer )) dans l'auguste mûson de saint Pierre?» Ouy certes, révérends Pères, vous pourriez dire tout cela. Mais pour vostre soûlas et le mien, je vous prie aussi de considérer avec moy que Dieu a cou^tame de choisir les choses plus basses et plus infirmes de ce monde pour confondre les fort es\ et de tirer sa louange la plus parfaite de la bouche des enfans^ , voive de ceux qui pendent encore aux mammelles, affin qu'on luy rapporte plus facilement tous les biens qu'on a reçus, et qui procèdent tous de luy.
ilCor., I,27.--«Ps. Vlir, 8.
Meritô sanè. Patres, hœc omnia. Verùm et illud in solatium anim» mecum repetatis, quœso : Deum eligere solitum infirma hvjus mundi, ut confundat foriia, et ex ore plerumquè infantium et lactentiumperficere ImuUm m^m\ ut ei faciliùs accepta referanlur bona, quae ab eo cuncta proceduot.