A MONSEIGNEUR LE DUC DE NEMOURS
(Tirée du second monast. de k Visitation de la ville de Rouen.)
Il le conjure, par les raisons les plus pressantes, de ne pas s'éloigner longtemps de la Savoie, qui avoit besoin de son secours dans une guerre dont elle étoit affligée.
Annecy, 6 novembre 16i4»
Monseigneur,
Les tesmoignages de la bienveillance en mon endroit qu'il pleut à vostre Grandeur de me donner à son départ de cette ville, la pieté qu'elle pratiqua, demandant la bénédiction céleste à cet indigne pasteur ; la naturelle inclination fortifiée de plusieurs obligations que mon ame a tousjours saintement nourries envers vostre bonté. Monseigneur; tout cela et plusieurs autres considérations que ma fidélité me suggeroit, me toucha vivement au cœur, et ne sceust m'empescher d'en rendre des signes à ceux que je rencontray sur le champ après avoir perdu de veiië vostre Grandeur.
Cette touche , avec quelque sorte d'espérance que vostre Grandeur me commanda deco:^. ^M'ver de son prochain retour, m'ont fait penser plus d'une fois aux raysons qu'elle avoit de
* C'est la 326» parmi les inédites oe la collection Biaise.
* Henri de Savoie, duc de Nemours, de Genevois, dn Chartres et d'Aumale, marquis de Saint-Sorlin et de Saint-Rambert , o.omte de Gisors, etc., chevalier de l'Annonciade. 11 descendoit de Philippe de Savoie, duc de Nemours, troiâème fils de Philippe, duc de Savoie, surnommé Sans-terre, et de Claudine de Brosse , sa seconde femme.
revenir, pour agrandir ce reste de consolation qu'elle m'avoit laissé, me signifiant que la privation de sa présence ne seroit pas de si longue durée, ains beaucoup plus courte que nostre desplaisir ne nous fesoit imaginer.
Et j'ay treuvé Monseigneur, que c'estoit le vray service de vostre Grandeur qui requeroit vostre retour, et non seulement le gênerai désir de tous vos très humbles sujets, qui prendroient sa présence à soulager lent après beaucoup de peines qu'ilz ont souffertes. En vérité, Monseigneur, vous ne recevrés jamais des afFectionssi fidellos en lieu du monde, comme vous ferés icy , où elles naissent avec les hommes, vivent avec eux, croissent sans bornes ni limites quant et eux envers la Maison serenissime de Savoye, de lacpielîe les Princes se peuvent vanter d'estre les plus respectueusement aymés et amoureusement respectés de tout le monde par leurs peuples; bénédiction en laquelle vostre Grandeur a la part qu'elle a peu voir et remarquer en toutes occurrences.
Ici vostre Grandeur a sa maison paternelle, et sanscomparayson lieaucoup mieux accompagnée des commodités requises à son séjour que pas une des autres, puis qu'elle y peut fournir sans les autres, et pas une des autres sans •celle-cv.
Que si j'osois dire mes pensées sur les autres sujetz que vostre Grandeur auroit de revenir, je luy marqueroisle desir ardent que son Altesse serenissime a eu qu'elle demeurast, auquel vostre Grandeur, correspondant par son retour, c'est sans doute qu'elle l'obligeroit non seii''Mnent à persévérer en ramour plus que fraternel qu'elle a tousjours protesté envers icelle , mais elle en accroistroit extrêmement les causes, efc par conséquent les elfets.
Je lui marquerois encore, qu'en cas que la guerre que son Altesse serenissime a sur les bras se rendist plus active, et qu'elle passast jusques à quelque ardeur,, ce (|ue Dieu ne vueille, vostre Grandeur, comme je pense, ne pouiToit alors
retenir son courage , qu'il ne la rapportast à la défense de ce sang, de cette Mayson, de cette Couronne , de cet Estât dont elle est, et en quoy elle a tant de part et tant d'interest, et où manifestement vostre réputation, Monseigneur, presseroit vostre courage, si vostre courage grand et bien nourry ne prevenoit toute autre considération, voire mesmft celle de la réputation.
Et donc vostre Grandeur ne seroit-elle pas infiniment marrie de se treuver tant esloignée de son ALtesse et de ses Estais ? Elle a voirement commandé que le Sieur de la Grange fist passer ses troupes delà les monts, qui est un bon tesmoignage de la persévérance de vostre Grandeur au devoir qu'elle a envers sadite Altesse. Mais d'en esloigner sa personne , tandis que la fièvre de la guerre est en ses Estais , et qu'on ne sçait si Dieu permettra que nous y voyons arriver des accès périlleux, je ne sçay , Monseigneur, ce que l'on en pourra juger au préjudice de l'affection que je sçay bien néanmoins estre immuable dans vostre cœur.
Je dirois encore, qu'estant icy pendant que cette guerre durera, quoy que vostre Grandeur ne fust pas dans l'armée, l'ennemy auroit toujours opinion, ou qu'elle iroit en tems de nécessité, ou qu'elle prepareroit de nouvelles forces pour assister son Altesse ; et ces pensées ne pourroient estre que fort utiles aux affaires d'icelle. Que si vostre Grandeur se retire plus loin en un tems d'orages , certes, cela ressentira un abandonnement absolu du pilote et de la barque, à la conservation de îacn^elle toute rayson humaine et divine oblige vostre Gro" ueur, et laissera un certain sujet de plainte à tout cet arbre ( (ont vous, Monseigneur, estes une branche, à laquelle je ne sçay ce que l'on pourra respondre.
Je proteste, Monseigneur, que je n'e? pensois pas tant dire; mais, escrivant, la chaleur de ma fidélité envers vostre Grardeur m'a emporté au delà des limites que je m'estois pro| »BCes. Car enfin je suis pressé de la crainte tpe le sou-
A-ï'ëïi
venir de cet abandonnement de son Altesse en un tel lenis ne soit pour durer longuement et pour servir de motif à quelqu': ^'scipioque séparation ,/p3i ne pourra jamais estre avantaî'.- 'se , et pourra en cent occasions estre desavantas^eiise Vi \ ostre Grandeur : au moins ne manquera-il pas d'esprits qui la conseilleront, et peut-estre avec tant de couleurs et d'artifices qn'ilz la rendront probable.
Si la fidélité de ce porteur, mais sur tout la bonté de vostre Grandeur, ne me donnoit asseurance , je n'aurois garde d'envoyer une lettre escrime avec cette liberté; mais je sçay d'un costé qu'elle ne sera point esgarée , et d'ailleurs qu'elle ne sera leue que par des yeux cloux et bénins envers . moy, qui aussi l'escris ainsy, Dieu tout-puissant me soit en .aide, sans en avoir communiqué le dessein qu'à deux des 1res humbles et fîdelles serviteurs, sujetz et vassaux de vostre Grandeur: comme aussi, si j'estois si heureux que d'estre exaucé, je n'en voudrois recevoir autre fruit que celuy du .mutuel contentement de son Altesse et de vostre Grandeur, et de la commune joye de ses peuples et de tous ses vrais serviteurs. Je prie Dieu de tout mon cœur qu'il remplisse celuy de vostre Grandeur de ses grâces, et suis sans fin. Mon-, seigneur, vostre , etc.
Oseray-je, Monseigneur, supplier vostre Grandeur de recevoir cette lettre comme en confession ; et , si elle ne luy est pas aggreable , de la puni, par son exterminement, en conservant néanmoins son autheur, à cause de l'innocence et bonne foy avec laquelle il l'a escrite, en qualité d'invariable, tres-obeyssant serviteur de vostnj Grandeur.
EXXXIV.
LETTRE
A M. LE MARQUIS DE LANS. v'"^4JVI, HNEUR DE LA SAVOIE, A MOMMÉLIAN.
Sur les efforts du gouverneur de lr:mn pour attirer le pays de Valais
au parti ae l'Espagne.
A Thonon, en haste, 13 décembre 1614»
Monsieur,
Je vous donnay advis à mon départ d'Annessi comme je venois en Yalley pour la consécration de Monseigneur FEvesque de Sion qui , dés il y a long-tems , m'y avoit convié ; et à la célébration de la quelle j'estois nécessaire en quelque sorte , puis qu'il n'y avoit point d'Evesque plus proche qui luy peust rendre ce service avec moins d'incommodité que moy. Or, revenant de delà, je me suis treuvé obligé de donner advis à S. A. de l'effort que le seigneur Gouverneur de Milan fait pour attirer le pais de Yaley au parti d'Espagne, et soustraire cett' alliance à S. A., de quoi les fers sont si avant au feu, que si S.iditte Altesse n'y remédie promptement, je ne sçay comm' on en pourra empescher les effects. Et desjà les dizains de Cosfize , de.Varagne , de Bringhen et Yespia, sont gaignés , et auroient fait faire le coup, si n'eust esté la vive résistance de Monseigneur de Syon et des autres troys dizains.
Cest advis. Monsieur, est d'importance, comme V. E. jugera trop mieux, c'est pourquoy je la supplie d'envoyer ma lettre cy-j ointe au plus tost à saditte Altesse, à laquelle je ne dis pas que ces gens-là sont merveilleusement ombrageux
1 L'original en est conservé aux Archives de la Cour de Turin. Cest la 169« des lettres in^tes de la collection Biaisa*
et délicats à entretenir, car elle le sçait bien; mais je luj eusse volontier dit qu'en suite de cela ils ont treuvé estrange que le Seigneur Valdenghe n'ayt pas comparu au sacre de leur Evesque et à l'assemblée qui estoit assignée à ce jour-là, puis que mesme on leur en avoit donné intention , comm' aussi à Monseigneur de Syon , que Monseigneur le Prince Cardinal luy envoyeroit son anneau episcopal. Que si le dit seigneur Valdenghe ou quelque autre de la part de S. A., ne se treuve mardi 16 de ce moys, ou soudain après, en l'assemblée générale des dizains qui se doit célébrer, je crains infiniment que l'alliance de S. A. ne se convertisse en celle d'Espagne. Au reste, il ne se peut dire combien de carous on a fait à la santé de S. A., de Messeigneurs les Princes et de V. E., mays mesmes dimanche passé au festin solennel, qui ne dura sinon despuis une heure après mydi jusques à sept heures et demie du soir; et V. E. peut penser si passé la première heure, les autres devoyent estre longues à ceux qui ne s'estoyent jamais treuvés en tell' histoire. Le bon Monseigneur l'Archevesque de Vienne et moy fusmes exempts de carroux, horsmis de quatre , à la santé de S. A., de Messeigneurs les Princes, des sept Gantons Catholiques, et de Monseigneur le Prince et Seigneur dizains du pais de Valey. Mais nous le fîsmes encor dans des verres et selon la mesure que nous voulusmes. Toutes les autres santés ne nous furent point présentées, mais elles ne demeurèrent pas sans porteurs. Il falloit bien , Monsieur, vous dire tout , en gardant pour la bonne bouche , que ce nouveau Prince et Evesque (car ilz l'appellent ainsi ) est tout brave , dévot , sçavant , gentil et -/)urageux, fort serviteur de S. A., et amy de la Savoye. Je prie Dieu qu'il vous comble. Monsieur, de ses plus désirables
bénédictions , et suis sans fin ,
DeV.E.,
Très humble et très affectionné serviteur , François , Evesque de Genève.
lettre'
A S. A. CHARLES EMMANUEL l", DUC DE SAVOIE.
Saint François s'entretient avec S. A. cîes intelligences secrètes du gouverneur de Milan pour attirer le Valais au parti de l'Espagne , et du dévouement des habitans à la personne de S. A,
A Thonon, le 13 décembre 1614.
Monseigneur,
Ayant esté ces sept ou huit jours passés en Valey pour la consécration de Monseigneur de Syon , j'ay remarqué beaucoup de bonn' affection au service de V. A. S. en plusieurs de ce païs-là, mays parmi cela, j'ay apperceu que le seigneur Gouverneur de Milan a de grandes prattiques pour attirer cet Estât au party d'Espagne, et a presque desja tout gaigné pour cet effet les vœux et les voix des quatre dizains qu'ilz appellent d'en haut, Yaragne , Vespia , Bringhen et Comze , qui auroyent desja fait passer leur inclination en resolution, si Monseigneur de Syon et les troys dizains d'enbas, Syon , Sierre et Loeitze, ne se fussent grandement opposés pour empescher ce coup, lequel, toutefois ;» il sera mal aysé de destourner, si quelqu'un n'arrive prompte ment entr'eux de la part de Y. A., avec les provisions requises pour reasseurer ces esprits-là fort esbranlés. Et par ce, Monseigneur, que le Yalley estant si proche de Savoye et Piedmont, ne peut estre qu'extrêmement utile aux affaires de Y. A., quand elle en aura l'alliance et correspondance , j'ay pensé que cet ad vis estoit d'importance, et que je le devois donner à Y. A., la
' * L'autographe en est conservé aux Archives de la Cour de Turin. C'est la 170« des lettres inédites vie la collection Blaiço.
quelle je supplie très humblement de l'avoir aggn^able, comm'encore que je luy die que ce jeune prélat que* nous venons de sacrer, est de fort bonne espérance, dévot, actif, de bon esprit et plus gentil que sa nation n'a pas accoushmié d'en produire, fort affectionné à V. A., et qui attendoit avec honneur un anneau episcopal , en présence de Monseigneur le Prince Cardinal , ainsy qu'on luy avoit fait espérer. Et quant au cappitaine Yaldin , il fait par-dessus tous profession expresse d'estre tout affecté au service de V. A., à laquelle je fay très humblement la révérence , et luy souhaitant toute sainte prospérité , je demeure infiniment ^
Monseigneur,
Son très humble , très obeyssant et très fidèle serviteur et orateur, • Fkançois, Ev. de Genève,
Lxxrsi:
LETTKE*