DE SAINT-PIERRE DE GENÈVE
Le Saint lui annonce qu'il Ta choisi pour être son grand- vicaire.
Thonon, h septembre 1615.
J'ai regretté dés hier au soir la perte que nous avons faite,, mon cher frère, de nostre bon monsieur le vicaire; car j'en sceus la nouvelle par une lettre de monsieur le premier Président. L'amitié fraternelle que ce pauvre défunt nous portoit à tous m'obligera à jamais de chérir et honnorer sa mémoire, et de prier souvent pour son ame comme j'ay fait dés aujourd'huy. Il y a long-temps quejeprevoyois cet accident, en la mauvaise conduite qu'il tenoit pour sa santé , et ayant pensé, depuis que j'ay sceu plus particulièrement qu'il estoit en estât de nous quitter bientost, qui je pourrais rendre successeur en sa charge ; en fin , après plusieurs considérations, j'ay résolu de vous y appeler, et ce seul motif vous suffira pour l'accepter , et à tout le monde pour l'approuver , que de cette charge despend une grande partie du bien de ce Diocèse et de mon honneur, dont vostre proximité
* Tirée du monastère de la Visitation de la Valdotte. C'est la 351« de la collection Biaise.
2 M. Jean-François de Sales, frère du saint évëque, qui étoit d'une humeur austère, se jeta dans l'ordre des Capucins, et porta leur habit plus de dix mois; mais sa santé ne lui permit pas d'y rester. En étani sorti, il fut fait, chanoine de Saint-Pierre de Genève. Puis saint François de Sales le nomm» son grand-vicaire.
DE S. FRANÇOIS DE SALES. ^!^f7
VOUS pressera d'avoir plus de soin et de jalousie que nul autre n'en sçauroit prendre; ni vous ne devés pas alléguer au contraire que vous n'avés pas la connoissance des choses ûes procès , car c'est la moindre des fonctions du grand vicaire , et pour le bon succès de laquelle il suffit qu'il ait de la vigilance et du zèle , pour faire que les autres officiers fassent bien leurs devoirs, et qu'il establisse un bon substitut et de bons assesseurs. Mais de cela, nous en parlerons à mon retour, Dieuaydant ; cependant, faites pour moy comme si desja vous estiez estably ; et sera bon de mettre la cure de Boussi au concours au plus tost. Je pense partir d'aujourd'huy en huit jours , et d'arrester trois ou quatre jours en chemin, estant prié par monsieur d'Angeville de passer à la Roche, pour voir certain différend qu'il a avec ses chanoines.
La contagion ne fait nul progrés, grâces à nostre Seigneur, sinon dans Genève , où elle moissonne rudement. Dieu vous ybenissa, et je suis tout en luy vostre ^ etc.
LETTRE
A UNE ABBESSE DE L'orDRE DE SAINTE-CLAIRE.
Les Religieuses doivent renoncer à toute propriété. L'oraison doit être pratiquée dans les communautés religieuses, et l'usage de la confession et de la communion y doit être fréquent. Importance des confesseurs extraordinaires; objection frivole sur ce sujei, avec ba'réponse. Utilité des communications spirituelles : la manière d'en bien user.
Thonon, 12 septembre 1615.
Ne pensés jamais, ma tres-cliere Seur, que je puisse oublier vostre personne , ni les nécessités temporelles de vostre monastère, que j'ay trouvées, certes, encor plus grandes qu'on ne m'avoit dit. Je prévois seulement qu'il nous faudra attendre que ces soupçons de contagion cessent pour faire faire plus fructueusement la queste, et cependant je feray faire les patentes requises. Au reste, mon cœur amoureux de la sainteté de vostre assemblée , quoy que je ne l'aye veuë qu'en passant, et plustost entreveuë que veuë, ne me permet pas de partir sans vous exhorter en N. S. de poursuivre constamment l'exécution de la sacrée inspiration que Dieu vous a donnée de perfectionner de plus en plus cette vertueuse compagnie, par une pure et simple privation de toute propriété , par les exercices de la sainte Oraison mentale, et par une fervente fréquentation des divins Sacrements.
» C'est la 352e de la collection Biaise, et la 64e du livre II des anciennes éditions.
Et ne doutés point , ma chère Seur, que le Père Garinus ne vous soit favorable , si vous luy représentés naïfvement et humblement vos dignes prétentions ; car c'est un docteur de grand jugement et longue expérience, grandement zélé aux Constitutions Ecclésiastiques, et à Testablissement du Concile de Trente, comme sont tous les gens de bien. Yous luy pourrés donc confidemment dire que vous m'avés touché un mot de vos affaires; car je sçais bien qu'il ne le treuvera pas mauvais, estant, comme il est, de mes meilleurs amis, et qui sçait bien que je n'ay pas accoustumé de rien gaster, et que je ne suis point un entrepreneur d'autorité, ains homme qui ne trouble rien ; et pourrés encore luy dire tout ce que j'ay dit; dequoy, pour vous rafraischir la mémoire, je vous feray une répétition.
Premièrement, que le renoncement de toute propriété et l'exacte communauté de toutes choses est un point de trèsgrande perfection, et qui doit estre désiré en tous les monastères, et suivy par tout où les Supérieurs le veulent : car, encor que les Religieuses qui n'en ont pas l'usage en leurs maysons, ne laissent pas d'estre saintes, la coutume les dispensant, si est-ce qu'elles sont en extrême danger de cesser d'estre saintes, quand elles contredisent à l'introduction d'une si sainte observance tant aymable et tant recommandée par le Père saint François et la Mère sainte Claire, et qui rend les Religions riches en leur pauvreté , et parfaitement pauvres en leurs richesses, le mien et le tien estant les deux mots qui, comme disent les Saints, ont ruiné la charité ; et ne sert à rien de dire, nostre voile, nostre robbe, nos chemisettes, ou nos mutandes, si en effet leur usage n'est pas indiffèrent et commun à toutes les Seurs, les paroles estant peu de chose, si les effets ne correspondent. Et comme peut estre dite commune une chose que nul n'employé que moy? Or, j'ai veu en un monastère où j'avois un« forte proche parente, que toute la difficulté de cet article ostoit en la douilletterie de
quelques Senrs , en ce qui regarde les chemisettes et Tes linges; j'admiray que la lessive ne suffit pas pour ce sujet à des filles de celuy qui baisoit tendrement les ladres, et de celle qui baisoit les pieds des Seurs revenantes de dehors.
Certes, qui es^ douillet de porter un linge ou un drap lavé , parce qu'il a esté auparavant le lavement porté par son frère Chrestien , je ne sçais pas comme il ose dire qu'il ayme son prochain comme soy-mesme; et faut qu'il ait un grand amour propre, qui le fasse estimer si net en comparaison des autres.
Or, la façon de mettre tout en commun est bien aysée, quand tout est ensemble en un coffre ou en une garde robbe, et qu'une distribue à toutes, selon leurs nécessités, indistinctement ce qu'il leur faut, sans avoir esgard à autre chose qu'à la nécessité , et à la volonté de la Supérieure. En quelques Congrégations mesme * on change les chapellets et tous les petits meubles de dévotion, au sort, à chaque commencement d'année.
Quant à l'oraison et à la fréquence des Sacremens, il n'y a point de difficulté , ce me semble , sinon pour le dernier, de gagner le Père Confesseur, aflin qu'il ne se lasse pas de faire la charité aux Seurs, les oyant en Confession, quand il en sera requis par la Supérieure.
Mais il y a un point d'importance duquel je vous touchay un mot, que pour le bien de voslre famille vous devez demander à vos Supérieurs, et qu'ils ne peuvent en bonne conscience vous refuser : c'est que deux ou trois fois chaque année ils vous ayent à offrir des autres Confesseurs extraordinaires ( suivant le commandement du sacré Concile de Trente ) , qui oyent les Confessions de toutes les Seurs» Et la Congrégation des Cardinaux a déclaré que, les Supérieure estans negligens en cet article , les Evesques le fassent eux* * La Visitation observe cette pratique.
DE S. FRANGOÎS 1>E SALES. 3oV
mesmes, et que cela se fasse mesme plusieurs autres fois l'année, s'il est requis. Or, il est requis, quand la Supérieure void des Seurs grandement troublées et difficiles ou répugnantes à se confesser au Coniesseur ordinaire, pourveu que ce ne soit pas tousjours, ains par fois seulement et sans^ :abus.
Mais, pour ce dernier point, il semble qu'il ne soit pas convenable de le demander, puis que l'ordre mis par le •Concile suffit [ jur la satisfaction de vostre Congrégation.. Et ne faut nullement recevoir les allégations au contraire;, car rien ne se fait en ce monde, qui ne soit contredit par les ■esprits minces et fascheux ; et de toutes choses , pour bonnes qu'elles soient, on en tire des inconveniens quand on veut les piquotter. Il se faut arrester à ce que Dieu ordonne et son Eglise, et à ce que les Saints et Saintes enseignent, ny il ne faut pas dire que vostre Ordre soit exempt des Constitutions du sacré Concile : car, outre que le Concile est sur tous les Ordres, s'il y a aucun Ordre qui doive obeyr aux Conciles et à l'Eglise Romaine , c'est le vostre , puis que le Père saint François l'a si souvent inculqué.
Mais , ce dit-on , il se pourroit faire qu'une fille sçachant qu'elle pourra avoir un Confesseur extraordinaire, elle gardera ses péchés jusques à sa venue , là où , si elle n'avoit point d'espérance d'autre Confesseur, elle ne les garderoit pas.
Il est vray que cela pourroit arriver; mais il est vray aussi qu'une fille qui sera si malheureuse que de fcàire des mauvaises Confessions et des Communions indignes pour attendrel'extraordinaire, elle ne fera pas grand scrupule d'en faire plusieurs, et plusieurs mauvaises, pour attendre la mutation <iu Confesseur, ou la venue du Supérieur. Et, en somme, cet inconvénient n'est pas comparable à mille et mille pertes d'ames que la sujettion de ne se confesser jamais qu'à un seul peut apporter, comme l'expérience le fait connoistres'
et, en somme, c'est une présomption insupportable à qui que ce soit, de penser mieux entendre les nécessités spirituelles des Fidèles, et de s'imaginer d'estre plus sage que le Concile. Il vous faut donc tenir bon à ce point, et ne se laisser point emporter aux considérations de l'esprit humain.
Restent les communications spirituelles , lesquelles aussi je vous dis estre fort utiles , pourveu qu'elles soient faites à propos. Et premièrement, nul, comme je pense, ne les vous peut défendre ; car, tant quej'aysceu voir en la règle de S. François et de Ste. Claire, il n'y a rien qui les empesclie; ains seulement ce qui y est dit empesche toute sorte d'abus. Et je vous diray comme on les fait entre les filles de la Mère Thérèse, qui sont à mon advis les plus retirées de toutes. Elles se font donc en cette sorte :
La fille qui désire communiquer quelque chose , le dit à la Supérieure : la Supérieure considère si la personne à laquelle on veut communiquer est de bonne qualité, et propre à consoler ; et si elle est telle , on la mande prier de venir ; et estant venue, on meine la fille qui veut communiquer à la treille, et le rideau demeure sur la treille ; et puis on donne tout à l'aise loisir de communiquer, chacun se retirant eu lieu d'où on ne puisse ouïr ce que dit celle qui communique, pourveu seulement qu'on la puisse voir. Que si on void une fille qui vueille trop souvent communiquer avec un mesme, passé trois fois, on luy refuse, sinon que l'on veid une grande apparence de beaucoup de fruit, et que les personnes fussent hors de soupçon de vanité , meures d'aage 06 exercées en vertu.
Vous avés veu, je m'asseure, ce que la bienheureuse mère Thr^^'^e en dit, et cela suffira pour respondre à tous les inconveniens qu'on en pourroit alléguer. Et jamais ce ne fut l'intention des Saints de priver les âmes de telles saintes conférences, qui servent infiniment à beaucoup de vertus,
et sont sans danger, estant bien faites. C'est grand cas, comme c'est une subtile tentation : nous voulons garder la liberté de la propriété qiii est contre la perfection, et ne voulons pas recevoir la lii'Jé des communications, laquelle estant bien entendue nous ayde à la perfection. Nous trouvons des inconveniens où les Saints n'en trouvent point, et n'en trouvons point où les Saints en trouvent tant.
Or, ces communications ne «e doivent pas faire pour apprendre de diverses manières de vivre en un Monastère, mais pour apprendre à mieux et plus ])arf alternent pratiquer celle à laquelle on est obligé; et si elles n'empeschent point les conférences publiques , ains elles servent pour les mieux diriger , et appliquer une cbacune en son particulier.
J'avois oublié de dire que quand le Confesseur extraorilinaire vient, il faut que toutes les filles se confessent à luy, rxfm que celles qui en ont besoin ne soient pas découvertes, et que le malin ne semé point de reproclies parmi la maison. Mais celles qui ne veulent pas prendre confiance à l'extraordinaire, pourront, avant que de se confesser à luy, faire leur Confession à l'ordinaire, et, par après, dire seulement quelques pecbés jà confessés a l'extraordinaire, pour servir -de matière à J 'absolution.
J'ay esté bien long, ma tres-cbere Sœur; mais j'ay voulu en cecy vous bien déclarer mon sentiment, afin que vous le sçeussiez plus distinctement; et tenez bon hardiment, pour introduire en vostre makon la sainte et vrayement religieuse liberté d'esprit , et pour en banair la fausse et superstitieuse liberté terrestre. Ramenés ces bénites âmes aux observances <Ies saints Conciles, et vousserés bienheureuse. Nostre maistre Garinus, et tous vos Supérieurs majeurs, gens discrets et raisonnables, vous ayderont, je n'en doute point, et mesme vostre bon Confesseur, qui est bien vertueux et sage Religieux, ainsi que je puis connoistre, et qui entendra bien la raison , quand elle lui sera bien remonstrée,