‹ Œuvres complètes, Volume 6Chapitre 16 sur 99 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

l'immense développement de l'enceinte continue est dn élément de force au lieu d'être une cause de faiblesse. — avec une ejrceinte bastionnée et revêtue, paris est imprenable.

Paris, môme fortifié et approvisionné, ne pourrait, assure-t-on, se défendre que très-peu de jours. Pour un aussi mince résultat, est-ce bien la peine d'avoir dépensé des centaines de millions?

Si j'avais cru que Paris fortifié ne fût pas susceptible d'une très -longue résistance, je le déclare, j'aurais repoussé sans hésiter tous les travaux qu'on a proposés. Mais mon sentiment, sur ce point, est diamétralement opposé à l'opinion commune. J'adhère entièrement à la décision de Vauban : comme lui j'admets qu'entouré d'une ligne continue de fortifications bastionnées et revêtues, Paris est (j'emploie à dessein l'expression de l'illustre maréchal), Paris est imprenable!

Paris, dit-on, une si immense ville, ne peut pas être solidement fortifié. Une semblable assertion ne sortira jamais de la bouche de ceux qui ont quelque peu réfléchi sur l'attaque et sur la défense des places. L'immejise développement de la fortification en fait le mérite; la défense y puisera le moyen de devenir supérieure à l'attaque, résultat qui ne peut être obtenu dans les petites

places, à moins de conditions spéciales que les pays de plaine n'offrent jamais.

Dans tout sâége, on voit des hommes placés derrière des fortifications construites longtemps à l'avance, entourés d'objets parfaitement étudiés et qu'ils ont pu remanier à leur gré, combattant à coups de canons d'autres hommes obligés de s'abriter derrière des retranchements créés à la bâte.

Il semble que l'avantage devrait être du côté de ceux qui se sont préparée de longue^ main, qui ont pu s'établir solidement et dans le système le mieux adapté au terrain.

11 n'en est rien cependant. A quoi cela tient-il? A ce que la prépondérande de l'artillerie décide presque tout dans œ genre de lutte.

Dans une place d^up faible développement, les forti^ fica lions tournent rapidement. Tous les bastions, tous les remparts qui les unissent (les courtines), ont inévitablement des orientations très-diverses. Les canons ne tirant que perpendiculairement aux parapets, ou dans des directions formant avec ces lignes des angles peu différents de l'angle droit, il en résulte que chaque point de la campagne ne peut être battu que par un fort petit nombre de pièces. La. parallèle des ennemis, puisqu'elle enveloppe la ville, a plus de développement que l'enceinte des remparts. La campagne a donc les moyens de faire converger sur un point donné de la place, une plus grande masse de boulets <iue la place ne lui en renvoie; l'attaque acquiert ainsi de la supériorité.

Supposea^vous maintenant derrière un front rectiligne

OU presque rectiligne. L'ennemi ne peut pas vous envelopper ; la ligne qu'il vous oppose est dans les mêmes conditions que la vôtre; à chacune de ses batteries vous opposez une batterie aussi puissante; il ne réussit pas alors i éteindre vos feux.

Au siège d'Âth^ en 1697, Yauban apporta au système d'attaque une modification qui lui donna une nouvelle supériorité sur la défense. Cette modification consista à substituer le tir à ricochet au tir direct.

Par le tir direct, on touche ce qu'on voit. A l'aide du tir à ricochet, on va chercher des hommes , des objets cachés derrière le parapet; on les attaque, non pas de front, mais d'enfilade. Le boulet, tiré de près (de 600 mètres au plus), rase alors la crête du parapet avec une faible vitesse ; il pénètre dans la batterie sous un petit angle, ricoche sur le sol à diverses reprises, devient ainsi l'équivalent de plusieurs coups; dans sa course il frappe les hommes, les affûts , détruit en même temps le matériel et les canonniers.

Eh bien, une série de bastions et de courtines occupant une longue ligne droite ne pourrait être ricochée. Pour ricocher les canons qui sont braqués perpendiculairement au parapet d'une fortification, il faudrait s'établir dans la campagne , sur le prolongement de ce parapet et à une faible distance. Cette double condition en face d'une fortification rectiligne, placerait l'assaillant dans une position qui ne serait pas tenable; car elle se trouverait en prise aux feux d'écharpe de l'artillerie des remparts, aux feux d'enfilade, aux feux de revers, et, ce qui est encore pis, aux feux de mousqueterie. Les

deux circon^ances d'où résulte, dans les petites places, la supériorité de l'attaque sur la défense, n'existeront pas en présence des fronts bastionnés de la fortification continue de Paris ,- puisque à raison de leur immense développement, ces fronts sont presque en ligne droite.

Ajoutons qu*on ne pourra pas attaquer Paris sur tous les bastions en même temps, et que les défenseurs auront la faculté de réunir sur un point donné, une artillerie plus nombreuse que celle de l'assiégeant; que le remplacement des canons démontés se fera à l'intérieur avec infiniment plus de facilité que dans les parallèles. La supériorité de l'artillerie décidant presque tout dans les sièges, il est évident que l'ennenii ne parviendra pas à s'établir sur la crête des glacis de Paris, que jamais il ne sera en mesure de battre le rempart en Iwrèche et de donner l'assaut.

Supposons cependant, par impossible, que la brèche existe, qu'elle soit praticable, qu'une colonne d'attaque s'y présente pour donner l'assaut. Cette colonne sera arrêtée tout court; pas un seul de ses hommes n'y montera sans être tué, pourvu que l'assiégé, au lieu de recourir comme moyen de défense aux feux intermittents de l'artillerie, à des obus, à des grenades, se serve d'une arme nouvelle, médiocre peut-être en rase campagne, mais ici d'un effet immanquable. Je veux parier du fusil à vapeur enti'evu par Papin, exécuté par M. Girard, et perfectionné par Perkinà, ou de celai de mon ami M. l'ingénieur Perrot^ de Rouen. L'un et l'autre de ces fusils projettent à volonté un flux de balles plus rapides que celles du fUsil ordinaire, et telle- VI.— m. 6

ment serré, tellement continu, qu'après peu de minutes, dans les expériences qui ont été entreprises pour juger ces armes, le large mur sur lequel un seul homme tirait en donnant une légère oscillation régulière au canon , n'offrait pas un décimètre carré de surface qui n'eût été frappé.

Ces moyens de rendre la brèche inaccessible, seraient d'autant plus efficaces que les fusils de MM. Perkins et Perrot occupent fort peu d'espace ; qu'ils peuvent être établis dans de très-petits réduits casemates ou blindés, sans exposer les servants à l'asphyxie, et que leur complète action n'exige pas même d'embrasures, mais une simple fente horizontale de la largeur des meurtrières des murs crénelés.

Laissons un moment de côté ces nouveaux moyens de défense, et remarquons que l'assaut ne réussit pas, qu'il n'est guère même tenté, lorsque l'assiégé a pu faire un bon retranchement à la gorge du bastion attaqué. Alors, en effet, si l'ennemi emporte la brèche, il se trouve débordé et dominé de très -près par le retranchement intérieur et n'a guère d'autre ressource que de redescendre au plus vite dans le fossé. Faire d'avance et partout le retranchement intérieur, ce serait s'imposer une dépense énorme : presque la dépense qu'a coûté l'enceinte principale. Voilà pourquoi on attend que l'ennemi ait nettement choisi son front d'attaque, avant d'entreprendre ce genre d'ouvrage et seulement sur les points menacés. Alors il est souvent trop tard : la garnison accablée de fatigues et la faiblesse de la population ne permettent pas d'aussi grand travaux. A Paris, cette

difficulté n'existerait pas; à Paris les moyens d'exécuter les retranchements intérieurs ne manqueraient jamais, et l'assiégeant ne serait pas au terme de ses efforts après avoir atteint la crête du parapet. Il devrait encore s'établir dans la largeur si restreinte de la brèche, avec les moyens d'artillerie nécessaires pour emporter le retranchement. Ce serait à décourager les plus hardis, les plus patients. Voyez Gondé à Lerida, en 16&7. Aucun obstacle ne l'avait arrêté; il découvre enfin que, depuis l'ouverture de la tranchée, le gouverneur, M. de Britt, a fait élever vers le point d'attaque un retranchement intérieur en maçonnerie à l'épreuve du canon, et le siège est levé. On trouvera un exemple non moins remarquable du découragement que font éprouver aux assiégeants les retranchements intérieurs élevés en face des brèches, dans la relation que M. de 5alignac nous a laissée du siège de Metz par Charles-Quint, en 155^. t Les ennemis, dît l'auteur dans son langage naïf, voyant renverser la muraille jetèrent un cry et firent démonstrations d'une grande joye, comme s'ils étoient arrivés à bout d'une partie de leur entreprise. Mais quand la poussière abattue leur laissa voir le rempart déjà de huit pieds par-dessus la brèche, encore que bien raz et large, ils eurent à rabattre beaucoup du compte qu'ils avoient fait, sans estendre plus avant cette grande rizée qui ne s'entendit plus. • Le siège fut levé.

En résumé, les faces de la fortification continue de Paris ne seraient pas ricochables; l'artillerie de l'assiégé demeurerait toujours supérieure à celle de l'asflégeant ; celui-ci ne pourrait pas faire brèche au corps

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de place; à tout événement, deux fusils Perkins ou Perrot suffiraient pour l'empêcher de donner l'assaut; enfin, maîU-e de la brèche, il trouverait à la gorge du bastion un retranchement intérieur dont les feu?^ le forceraient à rebrousser chemin. Il n'en faut certainement pas davantage pour justifier cette décision de Yauban , du plus grand , du plus habile preneur de places dont les annales militaires aient jamais fait mention : Paris serait imprenable. Je vais montrer, maintenant, qu'il serait trèd-facile d'ajouter de puissantes manœuvres d'eau à tout ce que Yàuban avait proposé ou conçu.

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