CHAPITRE XIV
LES FORTS BÊTAGHÉS «XAHINÉS PAR LEUR GÔTi POLITIQUE. — EST-IL VRAI QUE LES GOUVERNEVEUTS USAIENT JAMAIS REGARDÉ LES CITADELLES COMME DES MOYENS DE HAItRISER, D'OPPRIMER LES POPULATIONS?» HISTOIRE t>E LA MARCHE SUIVIE DANS L^ABUSSEMEHT des FORTIFICATIONS DE PARIS.
Les fortifications de Paris ont un côté politique dont il est impossible de ne pas parler.
On a affirmé, avec une burlesque assurance, qu'aucun gouvernement n*a jamais songé à construire des citadelles pour maîtriser les populations des villes. Quelques citations feront justice de cet optimisme de circonstance.
Après avoir développé le projet d'une encemte continue, qui , suivant lui , devait rendre Paris imprenable , Vauban disait :
€ Et parce qu'une ville de la grandeur de Paris, fortifiée de celte façon, pourrait devenir formidable, même à son maître , s'il n'y était pourvu , il faudra faire deux citadelles à cinq bastions chacune, etc. »
Ainsi, Vauban voulait pourvoir aux velléités d'indé-
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pendance, ou, si on Taime mieux, aux actes de turbulence des Parisiens, à Taide de deux citadelles, Tune en amont , Tautre en aval de Tenceinte. Les seuls moyens que possèdent des citadelles de pourvoir de loin à la tranquillité d'une population, ce sont des boulets, des obus et des bombes. Vaubàn, sans se croire un calomniateur du gouvernement de Louis XIV, admettait donc qu'en certaines circonstances, les deux citadelles de Paris devraient taire feu sur la ville.
L'autorité de Vauban n'est pas la seule que nous puissions invoquer. On connaît cette réponse d'Henri IV à une députation de la bourgeoisie parisienne : « On prétend que je veux faite des citadelles, c'est une calomnie. Je ne veux de citadelles que dans le cœur de mes sujets. »
Dans ses ouvrages classiques, Gormontaigne définissait les citadelles, « des fortifications destinées à contenir la bourgeoisie des villes et à faire respecter les ordres du prince. » On le voit, Gormontaigne, notre plus célèbre ingénieur après Vauban, disait les choses tout crûment,
Garnot (ce grand nom se place naturellement à côté de ceux que je viens de citer) , Gampt, comme ses illustres prédécesseurs, ne voyait guère dans les citadelles que le moyen d'opprimer les citoyens. Aussi, en 1792, proposa-t-il à l'Assemblée législative de démolir les faces de ces ouvrages qui les isolaient, qui les séparaient des autres fortifications. Gette proposition, non agréée alors, reçut plus tard son exécution à Metz. Les bastions intérieurs de l'ancienne citadelle n'existent plus; aucun canon des remparts n'est aujourd'hui tourné du côté de la ville.
Par occasion je mettrai i^ous la sauvegarde de la même autorité, une expression, celle de bastille, dont beaucoup de personnes se sont servies en parlant des forts détachés projetés en 1833. La motion de Carnot (voir le Moniteur du 6 janvier 1792) se terminait par cette phrase : c Je demande la destruction de toutes les bastilles du royaunae. »
Mes citations ont été jusqu'ici empruntées à d'anciens ingénieurs. S'il en fallait de plus modernes, je les prendrais dans le célèbre rapport adressé au roi par M. de ClermontrTonnerre ;.j'y trouverais ce principe : « Que le gouvernement doit être constamment en mesure de tenir Paris dans l'obéissance et le devoir. » Au nombre des moyens de tracer au peuple la ligne stricte du devoir, comme on l'entendait alors, le ministre de Charles X, tout aussi humain (je n'hésite pas à l'assurer), tout aussi doux, tout aussi charitable, tout aussi bon père de famille qu'aucun des promoteurs des citadelles qui ont été construites, n'en indiquait pas moins un fort détaché sur la hauteur de Chaillot, t fort, disait^il, prenant à revers la rue de Rivoli, les Champs-Elysées et les Tuileries. » Montmartre figurait aussi, dans le projet de M. de Clermont-Tonneire, comme « la place d'une forteresse qui commanderait et contiendrait la ville par la crainte. »
Rassurez-vous, disaient les orateurs ministériels; ces citadelles dont on vous parle tant n'étaient que des épouvantails ; nous repoussons nous-mêmes avec horreur la pensée que, pour châtier les populations mécontent<:^s, aucun gouvernement consentit jamais à bombarvr. — m. 8
der les villes, à canonner les monuments, à confondre dans une répression sanglante et barbare les innocente avec les coupables. Ces paroles étaient assurément empreintes de magnifiques sentiments d'humanité et de Famour des beaux-arts; cependant elles ne me séduisirent pas. Je me souvenais, en effet, que le gouvernement de Tempereur Nicolas n'hésita pas à faire canonner â outrance sa bonne ville de Varsovie; que sous le seul gouvernement du roi de Hollande, Bruxelles, alors partie intégrante du royaume des Pays-Bas, fut sillonné en tous sens par des boulets et des obus-; que la crainte d'incendier les plus belles peintures, les chefs-d'œuvre de Rubens, n'arrêta pas le général Chassé, lorsque son gouvernement lui eut ordonné de bombarder Anvers ; enfin, personne n'ignore aujourd'hui que les canons, lés obusiers, les mortiers de Montjouich, fort détaché de Barcelone, ont tonné à plusieurs reprises sur cette malheureuse ville. Veut-on des exemples empruntés à notre propre histoire? je rappellerai qu'en 1793, les canonniers de Kellermann, de Dubois-Crancé , tirèrent nuit et jour, pendant plusieurs semaines, sur la ville de Lyon, au risque d'atteindre les républicains de l'intérieur tout aussi bien que les royalistes, et sans s'occuper, le moins du monde, des dégâts qu'ils pourraient faire 4 l'antique cathédrale ou aux somptueux édifices de la place Bellecour. S'il le faut, je dirai encore que, dans une des dernières insurrections de la population lyonnaise, l'artillerie d'un des forts détachés, l'artillerie du fort Montessuy tirait sur la ville, particulièrement sur le collège, et que les batteries établies sur la rive droite du Rhône canon-
naient sans relâche le faubourg de la Guillotière, situé du côté opposé.
On comprend qu'on ne consente pas à addoettre pour notre époque la possibilité <i'aucune mesure aussi rigoureuse, aussi brutale, aussi barbare; mais qui peut se rendre garant de l'avenir?
Quoi qu'il en soit, en m'appuyant sur les plus imposantes autorités nationales , celles de Vauban , de Cormontaigne, de Camot; en rappelant des discours, des événements historiques frappants, j'ai établi qu'on a pu concevoir de vives craintes sur le rôle que la ceiEfture de citadelles parisiennes serait appelée à jouer tôt ou tard, sans mériter pour cela le superbe dédain des partisans de ce genre d'ouvrages. Il est clair aussi qu'on a pu signer les protestations de 1833 et de 18/i3 contre les forts détachés, contre les bastilles, sans encourir les épithètes de béotiens, d'insensés et autres aménités analogues, dont une certaine presse se montra si prodigué.
Poser des limites aux haines politiques, aux aberrations de l'esprit de parti, aux fureurs des factions, c'est manquer à la fois de jugement et de prévoyance.
Je me décide à faire un pas de plus : je vais prouver que sur la question des fortifications de Paris, la marche incertaine, obscure, indéfinissable de divers ministères, a légitimé toutes les craintes, toutes les appréhensions du public; que même avant la dédaration à jamais célèbre de M. Guizot, il était très^naturel <le croire qu'on se préoccupait plus de l'intérieur que de l'extérieur.
Cette hiérarchie de préoccupations n'existait pas encore lorsque, en 1830, imtnédiatement après la révolution de
Juillet, le gouvernement pensait réellement à se fortifier contre l'ennemi, et faisait construire, sur la ligne de Saint-Denis à Pantin, des redoutes eu terre, ouvertes à la gorge, c'est-à-dire sans parapets et sans artillerie tournés du côté de Paris.
Vers la fin de 1831, les fortifications de campagne ne parurent plus suffisantes. L'autorité tourna les yeux sur Montmartre, et les officiers du génie reçurent l'ordre d'y établir deux vastes citadelles dont les plans présentaient des habitations d'une magnificence inusitée.
Bientôt les. piquets délimita teurs, et aussi, pourquoi ne l'avouerai-je pas, les patriotiques indiscrétions de l'habile général Valazé qui dirigeait ce travail avec une vive répugnance, nous montrèrent dans les citadelles projetées des bastions, des fossés revêtus, des demi-lunes faisant face à Paris. Nous eûmes alors la hardiesse d'adresser au gouvernement ces questions assurément bien naïves : Craindriez-vous , par hasard, qu'en cas de siège, les troupes ennemies vinssent se placer entre le pied de la colline et le mur d'enceinte de Paris? Avezvous prévu le cas ou les batteries de -l'assiégeant iraient s'établir dan? les rues Pigale ou du Faubourg -Montmartre? Songez -vous déjà à foudroyer des boyaux de tranchée qui seraient ouverts le long des rues Taitbout ou Saint -Lazare? Si vous, ne répondez pas, songez -y bieni toute la population aura le droit de vous croire plus occupés de la défense du système gouvernemental contre Paris, que de la défense du territoire contre les Prussiens, les Autrichiens et les Russes!
Il n'en fallut pas davantage pour éventer la mine.
Quelques lignes dans un journal *, et la fortification permanente de Montmartre cessa d^étre indispensable à la défense de Paris, et la colline gypseuse ne figura plus dans les nouveaux projets, et on se résigna à la laisser en possession de ses carrières à plâtre, de ses moulins è. vent, de ses guinguettes en bon air et de son télégraphe.
Repoussé de ce côté par la clameur publique, le gouvernement sfe rejeta sui* Vincennes. Des constructions considérables furent exécutées dans Tintérieur du château. On y voulait, à tout prix, de vastes habitations à répreuve des bombes et des obus. Un gtoéral du génie, justement célèbre, avait des doutes sur l'utilité de ces dispendieux travaux. Il croyait, lui, que, dans tous les systèmes de fortification proposables, Tétat actuel de Vincennes suffirait amplement au rôle secondaire que ce fort aurait à jouer : il se harsarda à le dire ; mais on lui répondit sèchement que la capacité politique n'accompagnait pas nécessairenient la capacité militaire ; qu'à Vincennes il était alors uniquement question d'un pxxhblême politique dont les officiers du génie pouvaient bien être des juges peu compétenta.
Les travaux de Vincennes, quoique conçus et ostensi^ blement exécutés au point de vue de la préoccupation intérieure, donnèrent lieu à peu de critiques. Ceux-là même qui refusent de croire qu'une émeute puisse mettre jamais sérieusement en danger un gouvem^Bent franchement national, devaient s'interdire de blftroer certaines précautions, quelque exagérées qu'elles fussent
1. Voir à TAppendice la lettre adressée au National du i5 juin
On annonçait d'ailleurs qu'en cas de surprise, Vincennes deviendrait un lieu de refuge où les autorités, à l'ombre de notre glorieux drapeau, attendraient le jugement du pays. Que pouvaient désirer de mieux les partisans déclarés du principe de la souveraineté populaire?
Malheureusement, à un système de légitime défense en succéda bientôt un autre où presque tout le monde vit clairement, je ne dirai p^s des projets arrêtés , mais des moyens d'attaque et d'oppression vraiment irrésistibles. Ce système .si menaçant est celui de la ceinture des forts détachés.
Les partisans de ces fcM^,. oubliant ou feignant d'oublier lès tentatives que je viens^ de rappeler, crièrent de tous leurs poumons : t Vous n'avez rien à craindre ; voyez si l'on s'est avisé de placer des citadelles à Montmartre. De là, nous le reconnaissons, on aurait aisément ma)tri3é la ville. L'absence de toute fortification à Montmartre prouve avec évidence que la pensée d'opprimer les. citoyens n'entra jamais dans l'esprit de personne. »
L'argument était mal choisi^ car on aurait pu le rétop* quer de cette manière : Montmartre est la colline d'où l'on maîtriserait Paris le plus aisément ; aussi les vues des fôrtificateurs s'y étaient arrêtées de prime abord. Quand ils renoncèrent à cette position, quand ils interrompirent des travaux déjà commencés, quand ils se. portèrent sur des points un peu moins favorables à leurs vues, ce fut à contre-cœur et en <îédant aux clameurs de la population.
LES FORTIFICATIONS. ifô