‹ Œuvres complètes, Volume 6Chapitre 25 sur 99 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

LES FORTS DÉTACHÉS DOIVENT-ILS INQUIÉTER LA POPULATION? ÏYB POURRAIBNT-ILS PAS DBYBNIR AUX MAINS DBS FACTIONS OU DES ENNEMIS DE TERRIBLES MOTENS D^OPPRESSION ?

Les préoccupations de la France, au sujet de la ceinture de citadelles parisiennes, ont été parfaitement légitimes. J'en trouverai une première preuve dans les nombreux discours de6 ministres, et dans les brochures de la presse subventionnée. Les forts détachés, nous disait-on verbalement et par écrit, ne doivent pas inquiéter, puisque aucun de leurs projectiles n'arriverait jusqu'à Paris. Si les projectiles avaient pu atteindre nos habitations , les craintes auraient donc été fondées. £h bien, en 1855, les journaux ministériels me mirent dans l'obligation dé prouver^ que les garnisons des forts détachés pourraient couvrir Paris, la totalité de Paris, de boulets, d'obus et de bombes, même en bornant les portées des canons , des obusiers et des mortiers à 4,000 mètres. Les portées des grands mortiers essayés à Séville en 1810, à La Fère en 1811 et à Indret en 1812, étaient de 6,000 mètres et plus. Les projectiles, remplis de matières incendiaires, pesaient près de deux quintaux. Ces nombres sont authentiques ; on n'en contestera pas l'exactitude. D'ailleurs je reviendrai plus loin sur ce sujet ; pour le moment je me bornerai à transcrire

i. Voir à TAppendice la lettre adressée au National du 26 juillet £833.

m LES FORTIFICATIONS.

un très-Gourt passage de l'ouvrage publié en 1836 par le plus savant de nos artilleurs :

• On a fabriqué, pour certaines circonstances, des mortiers à âme allongée, en bronze et en fonte. Ceux du calibre de 8 et de 9 pouces lançaient leurs bombes jusqu'à 5,000 mètres. Les bombes de 10 et de 11 pouces allaient au delà de 6,000 mètres. •

Armez les forts détachés de quelques-uns de ces mortiers que les artilleurs savent couler pour certaines circonstances, et chacun de ces forts deviendra dans l'occasion un Mon tiouich de la ville de Paris.

Tt)utefois,. je l'avouerai franchement, ce n'est pas l'action directe de l'artillerie des forts sur la capitale qui me paraît le plus à craindre; les feux transversaux dirigés sur les routes auraient des effets encore plus décisifs.

Les garnisons des forts pourraient, à l'aide de leurs feux croisés, arrêter, sinon des colonqes d'attaque, du moins les bons laboureurs qui, jour et nuit, viennent approvisionner Paris ; il dépendrait d'elles d'affamer la capitale. Ceux dont les opinions triomphent aujourd'hui, loin de s'inquiéter d'un pareil résultat, l'envisagent avec complaisance. Les passions politiques paralysent chez eux la prévoyance la plus vulgaire, lis oublient qu'en tous pays, suivant Texpressign du poëte, qu'en France particulièrement : «Les destins et les flots sont changeants. •

. Reportons donc leurs souvenirs sur deux ou trois événements de l'histoire contemporaine.

Le parti qui succomba le 9 thermidor disposait d'une force armée assez nombreuse, mais mal commandée. Cette force, quelques discours la dispersèrent. Supposez

maintenant les soldats d'Hçnriot, les séides de la commune, dans une ceinture de citadelles, et tout change de face, et Robespierre triomphe peut-être.

La conspiration de Mallet, en 1812, ne trouva et ne pouvait trouver ni appui ni sympathie dans la population parisienne. Que serait-il arrivé cependant si , au lieu de séduire les soldats des casernes de Popincourt ou de PAve-Maria, Mallet avait trompé les garnisons de la ceiqture de citadelles? Une fois compromis par leur première levée de boucliers , entièrement séquestrés de la ville, ne pouvant pas entendre les conseils qui les firent si promptement rentrer dans le devoir, maîtres d'une puissante artillerie, sait-on vraiment à quelles extrémités ces malheureux conscrits abusés ne se seraient pas portés?

Les 8,000 à 10,000 hommes de la garde royale, qui combattaient dans Paris en 18â0, n'auraient certainement pas manqué d'aller se réfugier dans les forts détachés, si la Restauration, mieux avisée, se fût hâtée de les faire construire. De là, cçtte troupe d'élite eût rendu peut-être inutiles les efforts héroïques de la population ^ de Paris; tout au moins la lutte, au lieu d'être terminée en trois jours, aurait duré des semaines. Les camps de Saint -Omer, de Lunévitle, quelques autres corps de troupes dévoués quand même, fussent arrivés, et la capitale et le pays tout entiers seraient probablement devenus le théâtre d'une effroyable guerre civile.

Si les forts restent debout, nos libertés, nos vies, nos propriétés peuvent être à la merci de quelques milliers de prétoriens, de quelques milliers de soldats factieux. Qu'on n'invoque pas contre moi ce qui s'est passé en

février 1848. Le gouvernement, pris à f improviste , ne se doutant pas de l'abandon dans lequel le pays tiwit entier pouvait le laisser, n'avait pas songé qu'il eût en ce moment besoin d'aucune précaution. Le gouvernement de Juillet est tombé au milieu de circonstances qu'il est inutile d'apprécier ici. Il peut suffire, pour renverser un autre gouvernement, de la révolte de deux régiments.

Là révolte de deux régiments! quelle supposition insensée I Ce sont là des mots à effet qui ne tranchent , qui n'éclaircissent aucune difficulté. Je rappellerai, moi, très-humblement qu'en 1821 deux légions, la légion de la Meurthe et celle de la Seine, avaient déjà pris jour pour marcher sur les Tuileries , lorsqu'une circonstance fortuite fit découvrir le complot.

En 1833 , les considérations que je viens d'esquisser frappèrent tous les esprits, La construction d'une enceinte continue n'affaiblit pas leur importance. L'enceinte intérieure ne saurait avoir le privilège de réduire la portée de l'artillerie ; l'enceinte n'empêche pas que. l'approvisionnement journalier dé la capitale ne se fausse sous le

bon plaisir de quelques sentinelles.

Page 1