‹ Œuvres complètes, Volume 6Chapitre 27 sur 99 · LES FORTS DOIVENT ÉTR9 BASÉS OU OUVERTS A LA GORGB · texte numérisé non relu

LES FORTS DOIVENT ÉTR9 BASÉS OU OUVERTS A LA GORGB

Je vais d'abord résumer les principaux résultats de la discussion à laquelle je me suis livré.

Vauban, le maître à tous en matière de fortification, n'avait pas proposé de forts détachés. Suivant lui , il suffisait de la fortification continue pour rendre Paris imprenable. Or, j'ai prouvé que l'enceinte, telle que Vauban la concevait, pourrait aujourd'hui recevoir un grand surcroît de puissance par des manœuvres d'eau, par l'emploi de nouvelles armes, etc.

Il n'est nullement ^estÎQn de forts avancés dans les Mémoires de Napoléon , quoique le nombre de fronts nétressairçs à la fortification de la capitale s'y troQve assez exactement indiqué.

Le gériénri Haxo ne demandait pas non plus de ceinture de citadelles.

Les autres autorités qu'on a invoquées en faveur des forts n'ont ni la même valent ni la même netteté;

Vauban, enfin, a condamné radicalement les forts, dans ce passage de son Traité de la défense des places : «Si la garnison d'une ville est disséminée dans des ouvrages^ éloignés, susceptibles d'être attaqués et pris par un petit nombre d'ennemis, ils pourront par là être maîtres dé la ville avec moins de monde qu'elle ù'en renferme. »

L'avantage qu'on se promettait de tant de constructions si coûteuses, celui de mettre Paris à l'abri des projectiles incendiaires de l'enriemî , n'eût existé qu'en portant les forts à des distan<ies inadmissibles; <îet avantage n'est pas aussi capital qu'on le prétend; il n'aura, enfin, qu'une très-courte durée , celle de larésistance d'un des forts : six à sept jours au plus.

Les forts imposeront à nos généraux le devoir de Venir les défendre. La ligné d'opérations, la ligne de retraite de nos armées seront connues d'^avance ; la banlieue de Paris deviendra un champ de bataille obligé dans toutes nos guerres qui seraient malheureuses au <Jébut, après tous les échecs éprouvés vers les frontières du Nord ou de l'Est.

* Les forts n'étant pas ouverts à la gorge; les forts

ayant, contre toutes les règles de Tart, des fronts baslionnes tournés du. côté de Paris, deviendront après leur reddition un puissant moyen diction contre la capitale, et ensuite un effroyable instrument d'oppression*

La prise dçs forts exercerait une influence désastreuse sur le moral de la garnison enfermée d^ns l'enceinte. . Le défense des forts détachés ne saurait, sans de graves inconvénients , être confiée à la seule garde nationale ; sa place, à elle, est derrière les remparts de la fortification continue. Les forts ioiraobiliseraient donc une partie notable de l'armée active.

Dans les mains d'une faction (j'appellerai de ce même nom, sans scrupule, tout gouvernement qui violerait les lois), dans les mains d'une faction, les forts pourraient être un jour les auxiliaires des plus mauvaises passions, des plus sinistres événenjents.

La ligne de citadelles rendra les coups d'État faciles. 11 n'est pas de gouvernement qui, dans certaines circonstances, n'ait songé à recourir à ces mesures extrêmes.

La branche aînée avait cauteleusement introduit, dans l'article 14 de la charte, le principe des coups d'État; elle n'eut pas le temps d'-organiser la force, sans laquelle ces entreprises audacieuses avortent, A l'avenir, le gouvernement aurait la fbrcô sans le principe, les moyens d'action sans l'article 14; l'un ne vaut guère mieux que l'autre. Les autorités politiques, si elles pouvaient sans risque sortir de la légalité, céderaient souvent à la tentation.

Telles étaient en 1833, en 1841,. en 1844, mes

convictions réfléobies sur les forts détachés; elles n'ont pas variéi Je crois donc remplir le rôle d'un bon citoyen , en soutenant la nécessité de la révision du système adopté pour l6s fortifications de Paris, en montrant que la construction des forts doitéh^ modifiée.

Je suis profondément convaincu que les forts détachés seront rasés tôt ou tard ou tout au maoinô ouverts à la gorge« Les Parisiens n'ont jamais voulu de canons tournés contre les berceaux de leurs enf^ntsi ils n'en veulent pas pas davantage aujourd'hui» La prise de la Bastille, le 14 juillet 1789, ne fut pas, comme on se Timagine, lé résultat d'un caprice irréfléchi, d'un ^^ecès d'aveugle fureur. Lorsque les historiens, au lieu de se copier les uns le^ autres, puiseront aux. sources originale^, ilâ ver* ront la démolition de la Bastille figurer déjà en première ligne, parmi les vœux consignés dans les cahiers que le corps électoral de la capitale remit à Bailly, à Tronchet^ à.Sieyès,^ etc., ses mandataires auprès de l'Assemblée nationale. La niéme antipathie trouva, peu de temps après, roccaidon de se manifester ouvertement : des remblais et des déblais, exécutés à Montmartre pour rendre la c(»nmune et les moulins plus abordables, ayant paru destinés à établir de l'artillerie, il en résulta dans Paris une fermentation menaçante que lesproctamations de la municipalité apaisèrent très-difficilement.

L*antipathie pour des citaddles pointant des canons sur la ville n'est donc pas un sentiment nouveau; elle n'est pas davantage l'eflet d'une opposition ^nésquine et systématique : on la trouve chez des personnes de

m LES FORTIFICATIONS,

tous les rangs, de toutes les fortunes, de toutes les opinions, dans toutes les classes de la société. Gêux-d, il est vrai 4 se préoccupent en première ligne du parti déplorable que l'ennemi pourrait tirer de l'artillerie des forts, tandis que ceux-là, voyant surtout cette forftîidable artillerie au pouvoir dé (|uclque faction implacable, calculent avec effroi les ravages qif elle porterait dans les divers quartiers de la capitale* D'autres considèrent les citadelles comme devanfctimener, dans un avenir plus ou moins éloigné, la ruine de nos' libertés, l'abâtardissement de nos institutions vitales. Je liens à raonlrer que ces idées ont gernié dans les esprits, les plus éminente, et qu'on les a manifestées ailleurs que sur les bancs de l'extrême gauche de la chambre des députés. Voici deux citations empruntées à MM. de Chateaubriand et de LauMirtine. •

• Nousne savons, disait M. de Chateaubriand en 1640, si, dans le projet d'entourer Paris de forts détachés, il n'est pas entré quelque prévision des périls auxquels nous sommes exposés; mais te remède serait pire que le mal : quelques forts étant pris, ils serviraient de point d'appui à l'invasion étrangère; aucun accident n'arrivant, ces forts deviendraient les camps retranchés des prétoriens.»

M. de Lamartine -n'a pas été moins explite. Lisez ce passage : « Les fortifications, telles qu'on les développe, sont à mes yeux la plus flagrante réaction contre la révolution française qui ait jamais été risquée et qui ait jamais réussi contre elle : réaction cent fois plus antipathique à l'esprit de cette révolution qu'un 18 bru-

maire! cent fois plus étonnante que deux restaurations! car le 18 brumaire venait avec des victoires, et les restaurations venaient avec des chartes..... On n'est pas sacrilège en frappant du pied des pierres qui pèsent sur le cœur de deux révolutions et sur la liberté de don pays. »

Tout homme clairvoyant aperçoit dans les forts détachés, à côté d'ime médiocre barri^e contre les ennemis, un moyen d'intimidation terrible contre la capitale, et, dans Ta venir, des coups d'État en permanence.

Je crois avoir suffisamment insi^ sur le danger des remparts faisant face à Paria, sur la nécessité de les raser, de ne conserver que des forts ouverts à la gorge, n'ayant et ne pouvant avoir d'action par leur artillerie que vers la campagne. Les matériaux provenant des démolitions des remparts tournés vers Paris serviraient très- utilement à revêtir la contr'escarpe de l'enceinte continue.

Quelque différentes que soient les circonstances dans lesquelles je revois ces pages de celles de l'époque où je les écrivais, je crois remplir un dernier devoir envers mon pays en les conservant ; mes convictions sont restées inébranlables, malgré les événements accomplis, et je n'ai pas eu à modifier le fond de ma pensée en changeant légèrement la forme des passages de cette Notice qui d'abord concernaient seulement des faits dont je crai* gnais la réalisation.

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