‹ Œuvres complètes, Volume 6Chapitre 29 sur 99 · SUR LA VALEUR RÉELLE DES FORTIFICATIONS · texte numérisé non relu

SUR LA VALEUR RÉELLE DES FORTIFICATIONS

Dans un ouvrage portant le titre d'Essai sur de nouvelles considérations militaires^ Tauteur, ancien colonel du génie, a critiqué à la fois les forts et Tenceinte continue. Presque aucune fortification n'échappe à son anathème; il a considéré les remparts comme ayant été la cause d'une multitude de fausses manœuvres, de paniques, de grands désastres, etc. Ces décisions ont été accueillies avec faveur; certains esprits ont cru faire une large concession en déclarant qu'elles les laissent en suspens.

Il m'en coûte beaucoup plus, que je ne saurais l'exprimer, d'être forcé de réfuter l'honorable oflScier. Son immense érudition m'étonne; j'apprécie ses sentiments patriotiques; j'honore, du plus profond de mon âme^ tous ceux qui, comme lui, ont versé leur sang au service du pays; mais la vérité a des droits sacrés, on ne le» méconnaît jamais impunément

Je prendrai dans l'ouvrage cité l'article auquel l'auteur attache sans doute le plus d'importance, l'article qui se termine par ces paroles : Avis aux f&rtifkateurs. Cet avis, en effet, ne saurait être assez médité, car il se résume par le plus étrange des résultats. M. le colonel

du génie en retraite tire d'un calcul ofi figurent des signes algébriques cette conséquence étourdissante : cinquante mille soldats, en rase campagne, suaient aussi forts que soixante mille se défendant derrière une fortiûcation quelconque. Serait-il donc vrai que les mathématiques pussent servir d'appui à ce qui blesse le simple bon sens?

NonI non! les mathématiques n'ont rien à faire ici; les prétendues formules de Thonorable colonel ne sup^ portent pas un iiistant d'examen sérieux I

Pour mettre en relief les avantages incontestables de la mobilité, Napoléon disait, dans son langage sentencieux : La force d'une armée s'évalue par la masse multipliée par la vitesse. L'auteur des Considérations militaires adopte cet aphorisme comme une vérité mathématique. Il le traduit en caractères algébriques, et procède ensuite à la comparaison des troupes assiégeantes et des troupes assiégées. « Les premières, dit-il, manœuvrent, les tranchées marchent. » Dans l'évaluation de la puissance des assiégeants, on doit donc tenir compte, non-seulement de leur masse, mais encore de la vitesse qui les anime. Quant aux assiégés, comme ils ne marchent pas, l'auteur se croit autorisé à laisser de côté le multiplicateur dépendant de la vitesse; aussi, quand il arrive à former la fraction destinée à donner le rapport numérique de la force des assiégés à la force des assiégeants le numérateur est une masse, et le dénominateur un produit où figurent à la fois une masse et une vitesse* Le numérateur et le dénominateur sont dès lors, comparativement, des quantités hétérogènes dont

4di LES FORTIFICATIONS.

on ne saurait assigner le rapport numérique abstrait, pas plus qu'il ne serait possible de donner le quotient de 1,500 mètres divisés par 5 kilogrammes!

Dès que Tauteur des Considérations militaires voulait introduire la vitesse , comme multiplicateur, dans l'évaluation numérique de la puissance comparative des armées, il lui était commandé, de par Tarithmélique , de faire usage du multiplicateur zéro, toutes les fois que ses raisonnements l'amenaient à s'occuper d'une armée assiégée. En procédant de cette manière, les fortifications se seraient présentées comme annulant toute force militaire, car le produit d'une quantité quelconque par zéro, est toujours zéro. L'officier du génie n'eût certainement pas admis une semblable conséquence, et je n'aurais pas eu le pénible devoir de fouiller dans ses prétendues formules algébriques, pour en extraire une inconcevable méprise arithmétique.

Malgré des décisions tranchantes, absolues, et les circonstances qui semblaient devoir leur prêter une certaine autorité, nous pouvons donc continuer à avoir pleine confiance dans les propriétés défensives de certaines fortifications.

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