‹ Œuvres complètes, Volume 6Chapitre 31 sur 99 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

U. II'BST pas YRAI QUB les FRÀ^IÇAIS SQIBlfT PEU PROPRES A LA DÉFENSE DES PLACES FORTES. ^ EN ÉLEVANT DES REMPARTS ON HE FAIT PAS RÉTROGRADER L^ART DE LA GUERRE.

Les lithographes, sans qu'ils s'en doutent, sont les plus redoutables ennemis de toute fortification. Bon nombre de leurs dessins représentent des soldats grimpant de hautes murailles, et pénétrant ainsi, $aind et saufs, dans des villes assiégées. Ces scènes imaginaires, exposées chaque jour derrière des carreaux de vitres, dans les magasins des marchands d'estampes, ont fini par persua* der à une portion du public que l'escalade des remparte de l'enceinte continue de Paris s'effectuerait très-facilement. J'ai vu des personnes sur lesquelles cette prétendue facilité d'escalade a fait une impression douloureuse et profonde. Il ne faudrait pas moins aujourd'hui , pour les rassurer, qu'une hauteur d'escarpe égale à la hauteur des tours de Notre-Dame. A leurs yeux, toute ville peut être enlevée par surprise.

Voici ce que je réponds à ces citoyens bien intentionnés, mais crédules : Avez -vous vu des hommes porter sur leurs épaules des échelles de douze à quinze mètres de haut , et les dresser contre un mur î Les avez-vous vus ensuite monter d'un pas chancelant le long de ces mêmes échelles? Vous avez vu tout cela ; eh bien, vous paraît-il ,

en conscience, que de semblables manœuvres puissent s*exécut^ au fond d'un fossé de fortification, au milieu d'une grêle de mitraille? Les grimpeurs qui, par miracle, arriveraient jusqu'au parapet, n'auraient certainement rien de mieux à attendre que d'être faits prisonniers.

Un général s'était placé, il y a quelques années, parmi ceux qui croient à la possibilité d'escalader des remparts couverts d'artillerie. Voici ses paroles textuelles :

« Il n'est pas tout à fait impossible de combler trèsrapidement un fossé sec et d'escalader un revêtement,.. N'y a-t-il donc, s'écriait M. Mathieu Dumas, aucun exemple de grands sacrifices pour atteindre un grand but? A-t-on oublié le terrible assaut d'Ismaîlow?!

A cela, je n'ai qu'un seul mot à répondre, : Ismaïlow, dont on fait si lestement escalader les revêtements, n'avait pas de revêtements! Tous les ouvrages étaient en terre, excepté deux bastions sur lesquels l'attaque ne se fit pas I

Au surplus, M. Mathieu Dumas n'admettait la possibilité de l'escalade qu'à la condition d'un fossé sec ; les fossés de l'enceinte continue pouvant être remplis d'eau de Seine, l'objection tombe d* elle-même. •

Des surprises ! Yauban, qui s'y connaissait, disait dans son Mémoire : < Je n'ai nul égard aux surprises et aux intelligences particulières, cette ville étant trop peuplée pour que l'on puisse rien entreprendre contre elle , sans faire de gros mouvements qui découvriraient tout ; joint que ce que j'ai proposé (l'enceinte continue) est directemrat opposé à toutes les mauvaises subtilités que l'on pourrait mettre en pratique à cet égard. •

On s'empare par surprise d'un poste, d'un faible déta-

chement, tfune redoute isolée, d'une petite ville, mais jamais d'une grande forteresse, entourée d'une ligne continue de remparts et renfermant une garnison nombreuse. Dans ce dernier cas, les assiégeants qui se hasardent à franchir les murs d'enceinte deviennent, cela s'est vu, les prisonniers des assiégés.

Un journal de département, qui occupe dans la presse un rang éminent par le talent et par le patriotisme, le Courrier de la Côle-d'Ory s'est exprimé en ces- termes au sujet des fortifications de toute nature, de toute fotme, de toute dimension :

t Ne voit-on pas que nous ne valons quelque chose (nous autres Français) que par l'ardeur, que par l'initiative; que nous avons besoin d^espace et de soleil ; que nous avons besoin de l'irrésistible effort de notre enthousiasme, et que, dans Thistoire de nos dernières guerres, nous comptons cent batailles gagnées, mais pas une seule ' de ces héroïques défenses qui ont inmiôrtalisé Sagoiite et Saragosse. »

11 y a , suivant moi, dans ce passage, des inexactitudes de plus d'un genre, que je vais m'attacher à signaler.

L'éloquent journaliste qualifie d'héroïque la défense de Saragosse. J'adhérerais de grand cœur à Tépithète, si elle se rapportait aux sentiments nobles, généreux, patriotiques qui décidèrent les Espagnols à repousser vigoureusement le gouvernement qu'on voulait leur imposer par la force ; mais, au point de vue militaire, c'est à notre armée d'Aragon que là qualification d'héroïque reviendrait plus légitimement. Quoi de plus héroïque, en en effet, que de prendre une ville, quand la garnison en

bonnes troupes est deux à trois fois plus forte que l'armée assiégeante?

Une fois entrés dans les parallèles, dans les boyaux de tranchées, dans les places d'armes, les assiégeants font un métier très-peu différent de celui que les circonstances imposent aux assiégés. Les plus habiles , les plus intelligents, les plus hardis dans l'attaque, doivent donc également l'emporter dans la défense.

Logiquement, la conclusion n*est pas contestable. Cent sièges relatés dans nos annales militaires, en deviendraient au besoin la confirmation éclatante.

On parle des sièges de la Péninsule? Eh bien , je le demande, est-il rien de plus glorieux que la défense de Saint-Sébastien contre l'armée anglaise?

Après nos désastres en Allemagne, une poignée de monde resta dans la petite ville de Witenberg, et s'y immortalisa par la constance, par le courage, et par un esprit de ressources infini.

La chute de Napoléon couvrit d'un voile épais la majeure partie des actions d'éclat qui marquèrent la glorieuse agonie du pouvoir impérial. Sans cela, les honorables publicistes de Dijon auraient trouvé dans Bergop-Zoom la preuve que nul soldat ne l'emporte sur le soldat français dans la défense des fortifications. Ils auraient vu la trahison introduisant, la nuit, dans cette place, les forces anglaises assiégeantes, et, quelques heures après, la garnison, beaucoup moins nombreuse, vaincre ceux qui déjà se croyaient maîtres de la forteresse, et les forcer à se rendre.

En reuK)ntant plus haut, je citerais la défense de Lille

par Iç maréchal de Boufflers ; la défense de Maêstricht , par Calvo; la défense de Grave, par Chamilly, etc., comme pouvant marcher de pair avec ce que l'histoire militaire ancienne et moderne offre de plus glorieux.

Un de nos plus illustres poètes, M. de Lamartine, a condamné les fortifications de Paris, parce qu'il ne veut pas de la guerre défensive timide. Cette guerre est , suivant lui , contraire aux caractères de l'armée et du pays ; elle est détestable pour un peuple d'enthousiasme. Il faut, dit-il , laisser à nos soldats le libre exercice de leurs qualités distinctes : l'élan, le mouvement, l'improvisation, l'intelligence, l'expansion.

Voilà une appréciation des excellentes qualités des soldats français, assurément fort juste; elle ne conduit, cependant, ni de loin, ni de près, à la conséquence que les fortifications de Paris pouvaient être nuisibles. Cette conséquence, en effet, s'appliquerait logiquement à toute l'étendue de la France; elle n'aurait pas plus de poids, d'importance à Paris qu'à Lille, Strasbourg, Metz, Perpignan, Bayonne. Ces forteresses, considérées jusqu'ici comme les boulevards du pays, il faudrait donc se hâter de les démanteler. Les conserver, ce serait nous affaiblir ; nous priver, comme on dit, de l'élan, de l'impulsion, de l'expansion de nos soldats!

Les forteresses ont la propriété inappréciable de multiplier les forces des ganiisons; d'être imprenables, sous des commandants hommes de cœur et d'intelligence, malgré l'infériorité extrême du nombre des assiégés par rapport à celui des assiégeants ; de pouvoir être défendues avec des recrues ou des gardes nationales, contre

des armées aguerries; de paralyser, pour me servir d'une distinction faite par Napoléon et pleine de justesse, de paralyser des soldats ennemis par des hommes. C'est ainsi qu'à Saint- Jean- de- Losne, en Bourgogne, &00 bourgeois arrêtèrent, en 1636, forcèrent à la retraite une armée de 80,000 soldats, commandée par Gala et composée de troupes de l'empereur, du roi d'Espagne et du duc Charles de Lorraine.

Le jour où l'histoire nationale sera étudiée dans nos collèges, à régal de celle des Égyptiens, des Assyriens, des Mèdes, etc., le siège de Saint-Jean-de-Losne prendra place dans la mémoire des hommes à côté de tout ce que les guerres de l'antiquité offrent de plus glorieux. J'ose même affirmer que l'acte notarié, si naïf, par lequel les bons bourgeois de la petite ville bourguignonne s'engageaient à brûler leurs maisons et à mourir les armes h la main plutôt que de se rendre , soutiendra sans désavantage la comparaison avec les plus beaux discours d'apparat que les grands écrivains de la Grèce et de Rome ont prêtés à leurs héros.

cNous, dit l'acte en question, Pierre Desgranges et Pierre Lapre, échevins de la ville et commune de Saint- Jean-de-Losne, savoir faisons à, tous qu'il appartiendra, que ce jourd*hui 2 novembre 16d6 , nous nous sommes assemblés avec les habitants ci -après dénommés, au corps-de-garde de la porte de Sône, savoir M. Michel

de Touriogne, etc , pour nous résoudre promptement

sur le siège qui nous a été formé et assaut livré dès le jour d'hier par les armées de TEmpereur, des rois d'Espagne et de Hongrie, et du duc Gharies; même sur ce

Hl LES FORTIFICATIONS.

que leur tambour serait entré une seconde fois dans la ville, il y a environ une heure, pour la sommer de se rendre et se soumettre à leur puissance et autorité ; ce que faisant, sont survenus encore quelques habitants, qui ont dit que d'autres avaient traîtreusement quitté et abandonné la ville, savoir : M* Jean Morel, échevin, Louis Passard , M. Jean Bataillon et autres ; et d'autant que le canon ennemi avait fait brèche, battait iacessamment en ruine, et envoyait continuellement des grenades et des bombes, qui pouvaient étonner et affaiblir le courage de quelques-uns ; et que depuis le matin l'armée ennemie paraissait en escadrons du côté du bois de Langonge, et qu'il y a apparence que c'est pour nous donner un second assaut; il était nécessaire de prendre une bonne et prompte résolution. •«•• Les habitants déclarent tous vouloir courageusement exposer leurs vies aux efforts des ennemis, pour la défende de la place contre toutes autres intelligences à ce contraires ; même sont résolus, en cas que par malheur ils vinssent à être forcés, de mettre le feu dans leurs maisons et aux poudres et munitions de guerre, étant en là maison de villq, afin que les ennemis n'en recouvrent aucun avantage ; et ensuite de ce y tous mourir l'épée à la main.»... Signé sur la minute. Desgranges, Lapre...... etc., etc. Ladite délibération a

été montrée au sieur Jannel, lieutenant civil, commandant à la porte de la tour Truchot, lequel a adhéré au susdit sermrat et s^est soussigné avec tous les habitants y ^tant présents etsachant signer : Jannel, Boisot, etc..., et au lieu de la brèche. M* Claude Poussin, procureur syndic , a adhéré à la susdite résolution, et a signé sur la

brèche avec tous les habitante sachant le faire et étant sur la brèche. »

En conséquence de cette délibération, tous les habitants de Saint-Jean-de-Losne rassemblèrent au milieu de leurs chambres de la paille, des fagots et autres matières combustibles. Chacun paraissait se complaire dans ces préparatifs, comme s'il allait détruire les biens de Ten- Demi plus que son propre bien. Des mèches partant des maisons aboutissaient aux rues. Des enfants étaient chargés d'y mettre le feu au moment où la grosse cloche sonnerait Les archivées de la ville rapportent qu'un d'entre eux, nonmié Gaillard, ayant cru entendre le signal, approchait déjà le feu de la mèche qui devait incendier la maison de ses parents, lorsque des cris l'obligèrent d'attendre. L'assaut du 2 novembre <lura quatre heures. Les assiégeants y perdirent 700 à 800 hommes ; les assiégée furent presque tous blessés; des renforts arrivèrent et l'ennemi se retira.

Je ne comprends pas comiment on a pu soutenir que la guerre des sièges n'exige pas de la part de soldats défendant pied à pied les environs d'une place, les glacis, le fossé, et définitivement la brèche, la spontanéité, la hardiesse, l'intelligence qui distinguent nos troupes?

De pareilles qualités, au contraire, ne sont jamais plus utiles, plus en action. Alors le simple soldat lui-même agit souvent isolé, derrière un pli du terrain, derrière un pan de mur, derrière une fascine, dans des cavités verticales où il se blottit et que les ingénieurs appellent des trous de loup. Alors il soutient souvent des combats corps à corps. On pomTait comparer la vie du soldat

assiégé à celle da chasseur, si ce n^était que le gibier n*a ni fusils, ni carabines, ni pistolets. Dans les sièges, des hommes incultes ont souvent proposé des moyens de défense, en apparence ridicules, et que le succès cependant justiGait Témoin le siège de Chatté*sur-Moselle , par le maréchal de La Ferté, La ville aurait été certainement emportée si au plus fort de Faction, les habitants ne s^étaient avisés d6 verser sur la brèche plusieurs essaims d^abeilles. Les piqûres de ces mouches mirent les assaillants en déroute.

La guerre défensive a été qualifiée de timide, et c^est pour cela, a-t-on dit, que nous la faisons médiocrement. On sait déjà ce que je pense de cette prétendue infériorité des Français sur les autres nations en fait de sièges. Je vais en deux mots oaractériser maintenant la timidité de la défense.

Le prince Eugène nous a laissé une relation du »ége de Lille qui dura quatre mois. On y voit que son armée et celle de Marlborough réunies comptaient 100,000 combattants, tandis que Boufflers n^avait que 20,000 hommes, ce qui, par parenthèse, montre bien T avantage des fortifications. La relation citée renferme des passages tels que ceux-ci , bien propres, ce me semble, à montrer que Tintrépidité , que la hardiesse jouent ausd un très-grand rôle dans la défense des places.

c Je fis emporter le poste du moulin Saint -André. Boufflers me le reprit, et j'y perdis 600 hommes. . . Je pris quelques redoutes; mais après trois heures de combat pour une des plus essentielles, j*en fus chassé. . • Je fis donner deux assauts pour faciliter la prise du chemin

couvert : toujours repoussé, tnais un carnage horrible... Cinq mille Anglais que Marlborough m'envoie pour réparer mes pertes , font des merveilles, mais sont mis en déroute. . . Ces braves ^ens se rallient autour de moi, je les ramène dans le feu; mais une balle au-dessus de Fœil gauche me renverse sans connaissance. Il ne revint pas 1,500 hommes des 5,000, et 1,200 travailleurs y furent tués, i

Si guerre timide il y a, on voit que nos pères savaient fort bien la faire.

« Fortifier Paris > a dit un éloquent orateur, c'est faire rétrograder le droit de la guerre, jusqu'à la guerre aux vieillards, aux enfants, aux femmes; jusqu'à l'incendie, jusqu'à la famine, jusqu'à l'assaut. •

Ne croirait-on pas, en vérité, que lès fortifications sont une création de notre époque, un fruit empesté de l'esprit révolutionnaire? Propose-t-on , encore une fois, de détruire les remparts de Lille, de Strasbourg, de Besançon, de Grenoble, etc.? N'y a-t-il pas aussi des vieillards, des femmes, des enfants dans nos forteresses? Jamais les dangers, d'ailleurs fort exagérés, de famine, d'incendie, d'assaut, ne leur ont paru au-dessus du but glorieux que ces sentinelles avancées du pays doivent se proposer : la défense de notre nationalité» La population parisienne serait-elle au-dessous de la population de nos viHes frontières? Je proleste contre une pareille insinuation, injure gratuite, que riep ne justifie et que je ne devrais pas avoir besoin de combattre, car le courage est au centre de la France aussi bien que dans ses bourgades et ses hameaux les plus éloignés.

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