‹ Œuvres complètes, Volume 6Chapitre 39 sur 99 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

LE BOMBARDBMBIfT fCsST PAS UN MOYEN INFAILLIBLE DE S'EMPARBR DES TILLES ASSIÉGÉES

J'ai souvent entendu soutenir que les fortifications sont impuissantes contre les attaques dans lesquelles l'ennemi se décide à employer le bombardement. On m'a dit à propos des fortifications de Paris : Qu'importent vos escarpes maçonnées, vos bastions, vos parapets hérissés de canons? Les bombes de l'ennemi passeront par -dessus; elles porteront dans tous les quartiers la mort et l'incendie. Toute ville bombardée est une ville perdue. Il n'y a de sûreté nulle part, ni pour les vieîl-

lards, ni pour les femmes, ni pour les enfants. Voyez Beyrouth, voyez Sain t-Jean-d' Acre. Ces deux villes sont tombées très-rapidement sous les coups de la nouvelle, de la grosse artillerie installée à bord des navires anglais, etc., etc.

Je me débarrasse d'abord de Beyrouth par cette remarque bien simple.: la ville n'était pas fortifiée. Quant à Saint-Jean-d'Acre, que je ne consens pas, du reste, à comparer à Paris, il n'y avait dans la ville et sur les remparts qu'un dommage insignifiant, au moment où la garnison l'abandonna. J'ai déjà cité ces deux faits (p. 162).

Ne nous lassons pas de le répéter: les bombardements ne sont pas des moyens certains de réduire les villes, du moins quand des hommes de cœur les défendent. Nous ne manquerons pas de preuves à l'appui de cette opinion.

Dans le mois d'août 1694 , les troupes françaises tirèrent inutilement sur Bruxelles 3,000 bombes et 12,000 boulets rouges.

En 1757, le grand Frédéric bombarda Prague pendant vingt-deux jours et fut obligé ensuite de se retirer.

En 1782, deux bombardements successifs de Gibraltar n'amenèrent pas de résultat.

Le duc de Saxe-Teschen , en 1792, lança sur la ville de Lille, dans le court espace de six jours, 36,000 bombes, boulets rouges et obus, sans que les habitants eussent la pensée de capituler.

Les infructueux bombardements de Thionville et de Mayence, pendant les guerres de la Révolution, ne sont pas moins présents à tous les esprits.

Je pourrais encore citer Landau, qui résista quatrevingts jours à ce genre d'attaque ; la belle ville de Manheim où, en 1795, Pichegru fit tomber, sans succès, G,000 bombes et obus en seize heures, etc., etc. En finissant cette énumération, je me bornerai à rappeler spécialement Saragosse. Avant de pénétrer dans la ville pour faire le siège de chaque maison, nos troupes y avaient lancé plus de 16,000 bombes.

Si Ton allait me reprocher de n'avoir cité que des bombardements un peu anciens; si l'on prétendait que les choses ont totalement changé de face depuis la naissance, ou plutôt depuis la résurrection des mortiers monstres, comme on les a appelés, l'objection ne me prendrait pas au dépourvu. Voici quelle serait ma réponse.

Les bombes agissent par leur choc sur le point de chute, par leurs éclats au moment de l'explosion, par les matières incendiaires qu'elles projettent. Quand on envisage les choses de ces trois points de vue, rien n'est moins établi que la supériorité des bombes à énormes dimensions sur les projectiles du même genre actuellement en usage.

D'habiles canonniers ne lancent pas plus de quatre bombes par heure avec un seul mortier, quand ils s'astreignent à toutes les attentions sans lesquelles le tir perd notablement de sa justesse. Lorsque le but a une trèsgrande étendue, lorsque le but est la totalité d'une ville, on arrive aisément à tirer six bombes par heure.

Avec le mortier monstre, chaque coup exige environ une heure. Pour que ce mortier l'emportât sur l'ancien dans le bombardement des villes, il faudrait donc qu'un

des énormes projectiles qu'il lance, flt six fois plus de dég&t qu'une des anciennes bombes. En est-il ainsi ? Je rapporterai des chiffres d'après lesquels chacun pourra se former lui-même à ce sujet une opinion raisonnée.

Le maximum d'enfoncement possible d'une bombe de 32 centimètres (12 pouces) est, dans le bois de chêne, de &3 centimètres ; dans la bonne maçonnerie, 18 centimètres.

Dans des terres rassises, la plus grande pénétration possible d'une bombe de 32 centimètres de diamètre, est d'environ 1 mètre.

Les expériences faites à Braschaet, près d'Anvers, en 1833, ont donné pour une bombe de 60 centimètres de diamètre et du poids de 500 kilogrammes, une pénétration de 2 mètres et quart ^

Les éclats d'une bombe de 32 centimètres, quand ce projectile s'enfonce peu, vont quelquefois jusqu'à 800 mètres du point de chute.

Les éclats, généralement au nombre de 13, des bombes de Braschaet, n'étaient lancés qu'à 27 mètres.

Ces très-grosses bombes, chargées de 25 kilogrammes de poudre, produisaient des entonnoirs de 3 mètres de rayon.

Les anciennes bombes donnent une excavation de 2 mètres cubes par kilogramme de poudre.

Parlons maintenant des obus.

Ces projectiles ne produisent à peu près aucun effet mécanique contre les maçonneries. Ils se brisent au moment du choc, même avec de faibles vitesses. Leurs éclats, au contraire, sont dangereux. Dans les sièges on

les emploie, comme les bombes, pour incendier les habitations. Alors leur charge intérieure de poudre est mêlée à des artifices particuliers très-inflammables.

A ces deux espèces de projectiles incendiaires, les bombes et les obus; aux boulets rouges, jadis fort en usage, on a joint, depuis un certain nombre d'années, des fusées à la Congrève. A Taide de si puissants moyens, a-t-on dit, l'ennemi réduirait en cendres, par exemple, la ville de Paris dès les premiers jours de l'investissement; il n'aurait nullement besoin d'entreprendre un siège régulier. Des bombes, des obus, des boulets rouges, des fusées lui tiendraient lieu de tout. Un système de fortification n'a donc quelque valeur qu'à la condition expresse d'arrêter constamment l'assiégeant au delà des distances que franchissent les projectiles incendiaires» L'enceinte continue ne jouirait pas de cette propriété ; l'enceinte continue serait inutile.

Je viens de montrer par de nombreux exemples, que le bombardement ne doit en aucune manière être considéré comme un moyen infaillible de se rendre maître des villes fortifiées. J'expliquerai maintenant le fait; je prouverai, d'après d'autres événements de guerre, que la puissance incendiaire des bombes, des obus, des boulets rouges, des fusées, n'est pas aussi grande qu'on le suppose, à moins qu'il ne soit question de villes construites en bois.

J'ouvre l'histoire des sièges de la Péninsule, écrite par le colonel anglais John Jones, et je trouve à l'article du siège de Burgos :

« 9 octobre. Pendant tout ce jour, l'artillerie tira à

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boulets rouges sur Téglise de la Blanca , sans parvenir à y mettre le feu. i

Le chapitre du siège de Saint-Sébastien m'apprend^ qu'indépendamment de ftl pièces de 2à, Tartillerie des Anglais se composait de 8 énormes caronades, de 13^ obusîers de 8 pouces (0".22) , et de 20 mortiers de 10 pouces (0".27). Toutes ces pièces tirèrent incessamment sur Saint-Sébastien, du 26 au 31 août, sans y engendrer aucun embrasement sérieux ; cependant , il existait partout des munitions, des matières combustibles, car après Tassant le feu ayant pris à la ville par accident, elle fut presque entièrement consumée.

Je tiens d'un officier d'artillerie , témoin oculaire du fait, qu'en 1823, nos canonniers lancèrent avec leur habileté ordinaire, mais inutilement, une véritable pluie d'obus sur une caserne, construite en pans de bois et située dans le fort d'Urgel.

Enfin j'ai appris de bonne source, qu'avant l'assaut qui nous rendit maîtres de Constantine, on avait lancé sur cette très-petite ville, 800 à 900 bombes et des fusées à la Congrève , sans y allumer aucun incendie de quelque importance.

Je me garderai bien de conclure de tous ces événements, que les bombes, les obus , les boulets rouges ne méritent pas le nom de projectiles incendiaires par lequel on les désigne. En effet, ils montrent seulement qu'avec un tant soit peu de précautions, les incendies dont l'artillerie est la cause peuvent être arrêtés dès leur début. Là où les besoins de la défense retiennent presque nuit et jour de très-faibles garnisons sur les remparts, un

bombardement est très-dangereux. Dans les villes populeuses, au contraire, surtout quand Teau y abonde, on organise aisément un service régulier qui empêche le feu de se propager. Faut-il prouver, en fait, que telle est la véritable explication de Tinefficacité des bombardements? Je trouverai dans Fouvrage déjà cité du colonel John Jones, que pendant le siège du couvent de Saint- Vincent, à Salamanque, les artilleurs anglais étaient fort étonnés du peu d'effet que les obus et les boulets rouges produisaient sur ce vaste bâtiment; mais leur surprise cessa lorsque, après la reddition du couvent, le commandant français eut déclaré qu'en une seule nuit la garnison avait éteint dix-huit incendies.

A Lille, en 1792, les incendies cessèrent dès que les secours eurent été organisés. Au Havre, en 1759, une exacte surveillance rendit entièrement inefficaces les deux bombardements des Anglais.

J'ai entre les mains le journal manuscrit du siège d'Anvers, qui m'a été communiqué par le fils d'un homme de guerre illustre, le général Carnot, et j'y lis que le 3, le 4 et le 5 février 181 &, deux corps d'armée anglais et prussiens réunis jetèrent dans Anvers 1,500 bombes, 800 boulets ordinaires, des boulets rouges, des fusées, et que tout cela fut sans effet. Le journal dit pourquoi ; il explique qu'on avait organisé un service par lequel tout incendie était éteint à l'instant même où il se manifestait.

Yauban eût regardé le bombardement de Paris comme une chose sérieuse ; mais le Paris de Yauban, à rues extrêmement étroites, sans conduites d'eau, sans bomes-

fontaines, différait extrêmement sous ces deux rapports essentiels, du Paris de notre époque.

Aujourd'hui les bombardements font, en général, beau* coup plus de bruit que de mal. Dans le bombardement de Landau , après une durée de 80 jours, il n*y avait que cinq victimes parmi la bourgeoisie. Les bombardements de Lille, de Thionville, de Valenciennes, ne furent guère plus meurtriers, proportion gardée. Aussi, les enfants, les femmes ne s*effrayaient plus de tout le fracas que faisait Tartillerie ennemie. Pendant la guerre d'Espagne, je rendis visite, à Palamos, en Catalogne, à une dame trèsrespectable, très-respectée, et dont l'excessive timidité n'était que trop bien expliquée par des malheurs de famille inouïs ; cependant , elle n'avait quitté la ville de Figuières qu'après que onze bombes parties de la citadelle furent tombées dans sa maison. Cette dame était madame la duchesse douairière d'Orléans, la mère de Louis-Philippe.

J'ai admis la possibilité d'un bombardement sérieux de Paris. Cette supposition pourrait être contestée à bon droit. A-t-on bien réfléchi à ce que demande le siège d'une place ordinaire?

Dans les anciens équipages, on comptait : 50 voitures et 250 chevaux par bouche à feu.

100 bouches à feu exigeaient donc :

5,000 voitures et 25,000 chevaux.

Personne n'admettra, sans doute, que Paris pût être assiégé avec moins de 200 bouches à feu; ce serait

donc 10,000 voitures et 50,000 chevaux pour le seul service du parc d'artillerie.

Ces chiffres, dont chacun peut tirer la conséquence, ont paru exagérés à plusieurs des littérateurs qui ont traité dans les journaux la question de Tarmement de Paris. Il faut donc les justifier.

On ne peut pas supposer que le corps de Tartillerie , pour qui les approvisionnements, les moyens de transport sont une source incessante d'embarras et d'inquiétude , demantie sans nécessité un matériel trop considérable. Sous le bénéfice de cette remarque, je rappellerai que, pour les places ordinaires, l'équipage actuel d'un siège «st ainsi fixé :

32 canons de 2A , 26 canons de 16, iU obusiers de 8 pouces, lu gros mortiers, 8 petits mortiers.

Total .... 94 bouches à feu.

Doubler ce nombre quand il s'agirait d'une place exceptionnelle telle que Paris, ce ne serait certainement pas trop. Voici, au surplus, quelques autres chiffres:

Au siège de Naraur, en 1694, on employa 180 canons et 60 mortiers ; total , 240 pièces ;

Au siège de Brisach, en 1703, Vauban avait 120 canons et 40 mortiers; total, 160 pièces;

A Turin, en 1706, l'équipage de l'armée française était de 195 canons (parmi lesquels 104 de 24) i et de 46 mortiers, fonnant un total de 241 pièces.

Je dois avouer que si les adversaires de l'enceinte

continue dont Paiîs a été entouré croient pouvoir réduire à peu de chose les équipages de siège, ils se dédommagent bien sur la force des années. Je reçois une brochure où Ton proclame, par exemple , que partout nos ennemis seraient vingt contre un. L* auteur ne rabattrait rien de ce chiffre. Qu'il me permette, toutefois, de lui faire remarquer très -humblement, que la garnison de Paris en troupes de ligne, gardes nationales et corps francs devant être de 100,000 hommes au moins. Tannée assiégeante compterait deux millions de soldats. Je rengage à songer, dès ce moment, aux moyens de faire vivre cette immense multitude.

Je viens de dire que dans mon opinion le bombardement d'une ville assiégée est peu à redouter quand on a pris les précautions nécessaires pour éteindre les incendies. J'ai affirmé, d'autre part, que le danger était redoutable lorsque ces précautions ne sont pas prises. Ces précautions sont simples ; il faut avoir de l'eau en abondance dans tous les quartiers; c'est avec l'eau qu'on éteint le feu. Eh bien, le jour où la ville de Paris serait cernée, on manquerait d'eau presque partout. Il y a dans Paris trente-deux barrières où l'eau de l'Ourcq n'arrive pas; mais, que dis-je? l'eau de l'Ourcq manquerait également dans tous les quartiers. L'ennemi, une fois mattre de la campagne, donnerait quelques coups de pioche dans la berge du canal , et l'eau se répandrait en totalité. Nous n'aurions pas même la faible ressource de l'aqueduc d'Arcueil ; car on le briserait. Gomment établir alors un service pour parer aux incendies du bombardement? Des communications à bras entre la rivière et les

différents quartiers, n'est-il pas évident que c'est là une misérable ressource! Toutes ces choses seraient facilement conjurées si l'on voulait songer à l'eau, à l'eau qui est aussi un élément de défense. J'ai montré comment (chap. VII, p. 84), à l'aide d'un barrage et de turbines placés au Pont-Neuf, il serait facile d'avoir et l'eau suffisante pour alimenter abondamment Paris et la force nécessaire pour faire circuler cette eau dans tous tes quartiers.

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