‹ Œuvres complètes, Volume 6Chapitre 40 sur 99 · SUR LES EXPLOSIONS DES MAGASINS A POUDRE · texte numérisé non relu

SUR LES EXPLOSIONS DES MAGASINS A POUDRE

A côté des vives craintes qu'inspire le danger d'un bombardement se placent celles des explosions des magasins à poudre. Aussi a-t-on exploité le préjugé général pour en tirer un argument à effet contre ceux qui ne voulaient pas de forts détachés, qui soutenaient que l'enceinte continue est le seul moyen de défense efficace contre l'ennemi, inoffensif contre les libertés publiques.

Je vais examiner la question de près et en détail ; peut-être trouverai- je que l'on a invoqué de véritables fantômes.

Le maréchal Soult rappelait, en 1833, que Yincennes était le seul magasin à poudre qui avoisinât Paris. Suivant lui, c'eût été trahir un secret d'État que de dire à la tribune, que de dire publiquement, pour combien d'heures ce fort fournirait des munitions à ime année obligée de se défendre.

Le général Bernard était moins réservé. Il déclarait.

LES FOKTlïlCÀTIONS, 477

lui» que Vincenne» contenais à p^ine le$ xnunitioDs nécessaires à une armée de 150,000 hommes pendant huit heures de combat»

De si déplorables, résultats eussent été le fruit unique de tant de dépenses faites à Yineennes pow mettre de vastes Gonstruçtiona à répreuve de la-bombe!

Le public peut se rassurer; le mal n'est pas^ aussi grand que le maréchal Soult et le général Bernard le croyaient. Les tablea réglementaires officielles fixent de la manière suivante Tapprovisionnement en poiKlre de 100,000 hommes, pour toute une canq)dgne, pour toute une année : .

Ulogr* de poudre.

20,000,000 oartoacbes (200 par homme) coi>^

tenant 200,000

7,B80 coups èk boulet de 12 pour 32. canons,

à2kilo^mmes 15,360

24,192 coups à boulet de 3 pour 06 oanons,

2,560 obus de 6 pouces, pour 16 obusiers,

8,064 obus de 24 pouces pour 43 oblisfers,

iii^ >.. 3,064

Total.... ...•.•.<. 267,504

C'est une chose reconnue que 200 cartouches par homme forment le double approvisionnement de campagne. Le nombre de coups par canon dépend de cehii des pièces nécessaires à une année de 100,000 hommes. Ce nombre, dans mon petit tableau, s'élève à 192. C'est sur le pied de près de 2 canons par 1,000 hommes; c'est la proportion ordinaire. Veut-on la preuve que je n'ai pas adopté des nombres trop faibles ? Je la trouverai

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MB LES FORTIFICATIONS.

dans uiïe lettre du général Éblé, conimandant rarlillerîe de Tarmée de Portugal , au ministre de la guerre. Cette armée, forte de 62,000 hommes, avait 8 canons de 12 ; 27 de 8 ; 36 de à ; 26 ôbusiers dé 6 pouces et 2 canons de montagne ; total 99 pièces : c'est seulement une pièce 6/1 0** par 1,000 hommes, tandis que fai admis la proportion de 2 pièces. Dans la même lettre, le général Êblé portait le double approvisionnement de Tinfanterie à 120 cartouches par homme, tandis que j'en ai admis 200.

Un magasin ordinaire avec entre-sol contient 92,500 kilogrammes de poudre ; ainsi trois magasins suffisent pour assurer l'approvisionnement de campagne à une armée de 100,000 honimes. Trois magasins construits à Vincennes avec une dépense de 600,000 francs , voilà tout ce qu'il faut, à la rigueur.

Mais, dira-t-on, Vincennes est en dehors de l'enceinte continue ! Il faudra donc placer les nwigasins à poudre dans les faubourgs, et alors de quels périls n'environnerait-on point la capitale? tandis que dans le système des forts détachés, ces magasins se trouvent placés dans la campagne, et alors tout danger disparaît.

Personne n'a pu supposer que si Paris était fortifié , il ne renfermerait pas des magasins à poudre. Les partisans de l'enceinte ont dû se résigner à voir les habitants de divers quartiers de la capitale, menacés comme le sont tous les jours ceux de Vincennes, de Saint- Mandé, etc., sans que cela les empêche de dormir; ils redoutent peu le danger qu'on Courait dans le Jardin des Plantes, à la Salpêtrière, dans la rue Buffon, avant la

destruction récente du magasin situé sur le boulevart de r Hôpital ; ils se rappellent que, depuis deê siècles, les populations de nos forteresses, Lille, Strasbourg, Metz, Besançon, Grenoble, Toulon, Perpignan, Rayonne, etc., vivent en paix au milieu tf une multitude de ces prétendus volcans.

Toutes choses égales f c'est la distance qui donne la mesure du danger qu'un magasin à poudre peut faire courir aux personnes et aux habitations. Parmi les anciens forts détachés dont le marérhal Soult demandait la construction en 1833, un se serait trouvé en dedans de Tenceinte continue du général Haxo; deux autres forts auraient occupé des points de cette enceinte. Je demande maintenant qu'on explique, si cela est possible, comment les trois magasins de ces trois forts, eussent été inoffensifs, tandis que, sans changer de place, sans se rapprocher de Paris, ils seraient devenus menaçants, de véritables volcans quand on les aurait appelés les magasins de Penceinte continue.

Le maréchal Soult a lié la retraite de notre armée, en 1815, à une cause que personne n'avait même soupçonnée. « Lorsque les étrangers , a-t-il dit , se présentèrent devant la capitale, après avoir masqué nos places frontières, notre armée se trouva dans la nécessité de se retirer, car il n'existait point dans Paris ni aux environs de magasins à poudre qui pussent l'alimenter. »

Je me garderai bien de contredire le major général de Tarmée des Cent-Jours, sur un fait de cette impor^ tance et qu'il a dû parfaitement connaître ; j'affirme seulement que si Vincennes ne renf^inait pas de poudre en

1815, ce n'était pas faiM^ de magasins on d'emplacement« En effet, appelé naguère Gomme membre du conrseil général de la Seine, à examiner Une réclamation des habitants de Yincemies, je me suis assuré que le donjon seul renferme en barils ou en munitions, &/i,000 kilogrammes de poudre , c'est-à-dire environ le sixième de Tapprovisionnement de campagne d'une armée de cent mille hommes*

Entraîné par ses convictions en faveur des forts détachés, le maréchal Soult a, suivant moi, beaucoup exagéré le dan^r des magasins à poudre.

Sur le nombre si considérable de magasins à poudre que la France possède, combien en saute-t-il tous les dix ans par l'efiet du tonnerre ou de l'imprudence des gardes .d'artillerie? Le nombre de ces explosions est insignifiant. On le diminuera encore en apportant plus de soins dans Ja construction et la pose des paratonnerres. Il suflQra de se conformer strictement aux prescriptions de la science.

Ces explosions, déjà si rares, produisentrelles tout ce qu'on en rapporte d'effrayant? Oui, sans doute, s'il s'agit de personnes ou d'objets situés dans la bâtisse du magasin, imrpédiatemënt à côté ouirès-près. Non, dès qu'on est quelque peu éloigné du foyer. Citons deux ou trois exemples.

La poudrière de Toulouse a sauté en 1840. Elle renfermait 16,000 kilogramme . de poudre fabriquée. A 80 mètres de distance du foy^,: les habitations ont été endommagées dans leur toiture. A 150 mètres, le dégât a consisté en des vitres brisées. Plus loin , tout s'est borné à une secousse et à du bruit.

LES FORTIFlGATiaNS. m

La plus terrible explosion de ee genre dont les annales <le la science aient conservé le souveniri est celle que le tonnerre occasionna, en 1769, en tombant spr le magadn à poudre de Brescia, dans le Milanais. Aussi, ce magasin, ou plutôt cette tour, comme le donjon de Yincennes, semblait <^onstruite tout exprès pour agrandir les ravages; aussi, Timmense quantité de 80 milliers de kilogrammes de poudre s*y trouvait entassée. Avec toutes ces circonstances défavorables, tes grands dégâts ne s^étendirent pas au delà d'un rayon de 200 nnètres.

Veut -on faire exclusivement allusion aux événements de guerre, aux chances d'un siège, à un bombarde^ ment, à la chute possible de projectiles incendiaires sur les magasins à poudre? Je répondrai que des magasins à répreuve de la bombe ne sont pas au-dessus des ressources de Fart; q^e les magasins de Landau, construits par Yàuban, en ont fourni, pendant un des sièges de cette place, la preuve dénoipnstrative; que des voûtes en maçonnerie de 1 mètre d'épaisseur, satisfont à toutes les exigences, car à l'attaque de Tournai, en 17&5, qua-^ rante-dnq bombes tombèrent sur les magasins à poudre sans beaucoup les endommager; qu'en tout cas, nulle ville n'offrirait plus de moyens que Paris pour mettre les muniticms à Tabri des projectiles incendiaires; que dans les galeries de carrières situées sous différents quartiers, sous le quartier de l'Observatoire, par exemple^ à la profondeur de près de 30 mètres, des barils de poudre ordinaire, et même de poudre fulminante, pourraient défier les bombes da monde entier. J'ajoute encore un mot, qui branchera sur ce point toutes les difficultés.

M, Piobert, généra! d'artillerie et membre derinstitut, a trouvé les moyens de rendre la poudre inexplosible. Une opération manuelle très-rapide, un simple tamisage, redonne, reproduit ensuite, quand on veut, les premières propriétés. Rien n'empêchera donc à l'avenir de ne préparer les munitions détonantes qu'au fur et à mesure des besoins. Il faudra avoir d'avance un approvisionnement sufBsant pour le service de trois à quatre jours. Le reste de la poudre, si on y mettait le feu dans les magasins, brûlerait sans doute, mais ne détonerait pas.

Il y a souvent dans les débats législatifs des choses qu'on ne dit pas, des choses sous-entendues que certaines personnes apprennent fort tard. Je me suis trouvé dans ce cas. Ce n'est que tardivement que m'ont été révélés les motifs réels du voté de plusieurs de mes collègues de la Chambre des députés en faveur des forts de Paris. Si l'on n'avait fait, m'a-t-on dit, que l'enceinte contiilue, on aurait eu dans l'intérieur de la capitale une immense quantité de magasins à poudre. L'émeute, un jour donné, aurait été s'en emparer.

On ajoute : Si les remparts étaient armés, l'émeute irait s'y pourvoir de canons. Elle a eu jusqu'ici quelques fusils, quelques armes fouillées prises chez les armuriers. On lui donnerait un matériel considérable; elle aurait de l'artillerie.

Je conçois cette préoccupation; je m'associe au désir de ne pas laisser, dans la ville de Paris, de la poudre à la portée de la première émeute venue, de ne pas mettre des canons à la disposition de quelques individus isolés qui auraient rêvé de faire prédominer leurs opinions par

la force. Je conçois donc une citadelle comme lieu de dépôt d*armes et de munitions d'artillerie pour le temps de paix. Aussi , quoique mon avis fût d'abord de n'accorder que la seule enceinte continue, je me suis rallié à ridée de la construction d'une citadelle sur le mont Yalérien, pour qtfon pût y établir le dépôt de poudre et de munitions.

On a parlé de la fortification de Saint-Denis et aussi de celle de Charenton. Ces deux points paraîtraient être destinés è lier les deux extrémités d'une fortification de campagne. Dans un certain état de choses, il serait possible que l'armée active, se retirant sur Paris, voulût s'établir derrière des lignes de retranchements en terre exécutés en peu de jours, ayant à leurs extrémités deux forts bien construits. J'admettais donc qu'on fit des ouvrages à Charenton et à Saint-Denis pour devenir les deux extrémités d'une ligne de fortifications de campagne. Quant à des forts dont les feux se croiseraient tout autour de Paris, et qui feraient dépendre les appro-^ visionnements de cette grande ville, du bon plaisir de quelques soldats, c'est une chose qu'un membre du conseil général de la Seine ne pouvait pas accorder.

Mais, je l'ai démontré, la crainte des explosions des magasins à poudre doit être écartée de toute considération relative à l'établissement d^un système de fortifications. On a excité à ce sujet des terreurs vaines que jetenais à dissiper.

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