DE LÀ GUERRE
Les considérations exposées dans le chapitre précédent m'amènent à traiter une question qui s'y rattache d'une manière évidente.
J'ai constaté plus d*iine fois, avec un très-vif regret, que les perfectionnements ne sont pas accueillis par les comités spéciaux avec autant d'empressement que cela serait djésirable.
J'ai déjà parlé (p. 1*2) d'une découverte iniportante qui avait été faite , non pas par un simple citoyen, mais par un officier supérieur d'artillerie.
J'ai ramené à leur juste valeur les risques qu'on court dans le voisinage des magasins à poudre. Cependant il n'est pas possible de nier la réalité des dangers qui menacent, par exemple, la commune de Yincennes lorsque le donjon est rempli de poudre de sa base à son sommet*
Eh bien, un général d'artillerie a trouvé le moyen d'empêcher que la poudre fasse explosion ; après avoir subi sa préparation î elle ne peut plus que fuser; elle brûle comme de simples matières combustibles, comme de la poix, de la résine» etc. Il suffit pour cela de la mêler avec de la poussière mélangée de graphite, ou avec de la poussière de charbon.
A-tr-on ensuite besoin de la prendre seule ? il suffit de tamiser le mélange. La poussière passe, la poudre reste
et elle peut servir immédiatement à tous les usages de la guerre.
Quand ce n'aurait été que pour donner un peu de tranquillité aux personnes qui habitent le$ villes de guerre ou ^ le voisinage des grands magasins, l'expérience eût di^ fixer l'attention de l'autorité.
Elle ne s'en eôt pas occupée, et voilà que l'expérience nous est revenue de la Russie, tandis que nous aurions dû prendre l'initiative.
Nous avons reçu à T Académie des science un Mémoire rédigé à la suite d'essais qui ont été faits sous l'inspection du grand-duc Michel, et .dont la réussite a été com* plète.
Il est parfaitemetit établi maintenant qu'on peut conserver la poudre sans altérer aucune de ses propriétés, et sans qu'elle puisse détoner. Non-seulement on n'a plus à craindre alors des accidents, mais on,ne i^ourt plus le risque de perdre de grands approvisionnements, car la combustion du mélange est tellement lente qu'on a réussi, à Saint-Pétersbourg, à l'éteindre avec des pompes à incendie.
N'est-il pas très-fâcheux que beaucoup de découvertes françaises nous reviennent ainsi par l'étranger?
E3i bien, j'ai eu à lutter à la tribune de la Chambre des député», pour que le comité d'artiljerie ne renonçât pas à s'éclairer des avis d'un de nos chimistes les plus ilhistres. On a trouvé qu'il était trop coûteux de dépenser 6,000 francs pour un laboratoire confié à Gay^Lussac, et qu était annexé au comité central de l'artillerie. Le prétexte qu'on a mis en avant, c'e^ que l'artillerie ne peut
guère, scientifiquement parlant , avoir autre chose à faire que l'analyse du cuivre et de Tétain qu'elle achète, et que pour cette analyse il n'y a pas besoin d'avoir recoure à un savant d'un mérite hors ligne.
Plusieurs parties de l'art de l'artillerie, il faut l'avouer, sont encore dans l'enfance. Les pièces en bronze de 2A sont si irhparfaitement coulées, qu'on n'a janwis la certitude qu'elles pourront résister au tir de plus de cent boulets. J'ajouterai même qu'ordinairement elles sont hors de service après cinquante coupa. ^
Pour dissiper les doutes que mon assertion excitera peut-être, je pourrais m' appuyer sur les expériences <ïui furent faites à Douai en 1786 ; mais j'aime mieux citer un événement de notre révolution qui faillit devenir fatal au célèbre général d'artillerie Lamartillière.
Dans l'artillerie que commandait cet officier au siège de Rosas, figuraient beaucoup de pièôes de 24. Le représentant du peuple en mission à l'armée des Pyrénées- Orientales, étonné qu'à chaque cinquantième coup il fallût changer de canon, prit de l'humeur et dit au général : • Il paraît que vous avez amené ici le rebut de vos arsenaux. » On sait combien dans ce temps -là une semblable observation était menaçante. Lamartillière répliqua que les choses se passaient ainsi presque toujours. Au surplus, ajouta-t-il, nous venons de prendre la place de Figuières. Voici une pièce espagnole toute neuve, essayons-la, et nous verrons. L'essai justifia la prévision du général : après cinquante coups, te canon était hors de service.
Pendant le siège de la, tête du pont de Kehl, des
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plaintes et des menaces très-graves s'élevèrent contre le fondeur de Strasbourg pour un motif semblable.
On le voit, l'art du fondeur de canons en bronze est peu avancé. Que faut-il pour y remédier? Des expériences, des expériences norabfeases, dirigées non par un dîimiste médiocre, mais par un homme d'élite.
Pour le dire en passant, un travail dirigé vers^ce but avait été entrepris il y a quelques années. Un alliage triple de cuivre, d'élain et de fer, semblait devoir remplacer le bronze avec avantage. Que sont devenus les résultats de tant d*expériences? Ils sont dans les mains d'une foule de personnes qui , n'ayant pas une liaison officielle avec l'administration, ont cru peut-être pouvoir se dispenser de les comparer entre eux définitivement.
Eh bien , qu'il y ait au comité central un laboratoire dirigé par un homme spécial , et tous les travaux de Fartillerie seront acquis à la science , et on saura quelle recherche ne peut offrir aucune chance de succès, car les résultats négatifs ont aussi leur prix.
Je vais prendre un autre exemple au hasard pour prouver qu'on s'est placé sur un mauvais terrain , alors qu'on a dit qu*un chimiste n'aurait rien à faire d'utile pour l'artillerie.
On a fabriqué, il y a quelques années, dans les ateliers du gouvernement, une poudre d'une nature toute particulière. Au lieu d'employer pour cette fabrication du charbon tout à fait noir, on se servait de charbon gri^. Cette poudre avait une bien plus grande portée que la poudre ancienne ; malheureusement eHe présentait un in^ convénient; elle était brisante; elle détririsait les pièces.
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Si Ton pouvait conserver ravanlage m faisant dL^rattre Tinconvénient, il en résulterait uae immense économie pour le Trésor. Or, qui oserait assurer que le problème est insoluble? On ne sait pas, en effet, si la propriété brisante de la poudrç en question tient à ce que son charbon contient beaucoup d'hydrogène; on ne sait pas si une trituration et un mélange plus parfait des éléments , opéré par des moyens mécaniques , si Tabsence presque complète d'eau danç les manipulations ont été sans influence. Voilà donc encore Un i^ujet d'expérience très-important, dans lequel un chimiste pourrait rendre de grands services.
La conservation des boulets est un sujet qui n'est pias moins digne d'attention que la poudre. Nous avons 28 millions de projectiles, qui représ^tent une somme de 26 millions de frapcs. Après combien de temps croit-on que cet approvisionnement doive être renouvelé? Après vingt ans; Dès que le boulet n'est plus sphérique, il détériore l'Âme du canon ; dès que la rouilla y a produit des défectuositjSs, le tir est sans justesse : or, cette justesse, pécuniairement parlant, a beaucoup d'importance, car il faut que l'on sache que chaque coup de canon de 2/i, quand on tire pour battre en brèche, <50ûte prèsde 20 fr.
On sait qu'en mettant une petite pièce de fonte en contact avec le doublage en cuivre d'un vaisseau , on parvient à empêcher le métal de s'oxyder. Ce moyen de conservation n'a pas réussi sous le rapport nautique, parce que, lorsque le cuivre est net, sans v^t-de-gris, les coquillages marins s'y attachent fortement et retardent, par leurs ai^)érité8, la marche des bttiments. L'efficacité
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du procédé Toltaïque, quant à la conservation du métal » n'en est pas moins établie sans contestation. Ce procédé, appliqué en plein air à des piles de boulets, n'a pas réussi ; mais lorsque les projectiles seront plongés dans une mare d'eau ordinaire ou d'eau un peu alcaline , la méthode réussira probablement, Peut*étre même suffirat-il de l'emploi de l'eau alcaline sans couple voltaTque, Qu'on suppose que ces prévisions se réalisent, et on aura opéré une économie de 800,000 fr. à 1 million par an.
L'emploi de la pyroxyline, matière détonante faite avec du coton ou du papier et de l'acide nitrique, d'après la belle découverte de trois savants chimistes, MM. Braconnot, Schœnbein et Pelouze ; la fabrication des capsules fulminantes aujourd'hui en usage pour toutes les armes , voilà encore des questions qui exigent impérieusement des connaissances chimiques profondes, si l'on veut se tenir à la hauteur des progrès de la science.
Je ne citerai pas d'autres exemple». Je dirai seulement en terminant que, guidé par les idées que je viens d'exposer, le gouvernement anglais a attaché à son artillerie le plus illustre chimiste de la Grande-Bretagne, M. Faraday.