‹ Œuvres complètes, Volume 6Chapitre 43 sur 99 · Ibîd.y page · texte numérisé non relu

Ibîd.y page

valoir le système contraire. Mes observations furent mal accueillies. J'ai reçu plus tard une lettre de l'ingénieur habile qui a dirigé ces grands travaux. J'y lis ces paroles : € Ne vous décoiu-agez pas; on m'a donné l'ordre de suivre de point en point tout ce que vous avez recommandé. »

L'art fait partout de rapides progrès ; il faudrait fermer les yeux pour ne pas les voir.

Je ne citerai ici que des découvertes ou des inventions relatives aux sujets que je traite spécialement dans cette Notice.

Les bois de fusils se faisaient à la main ; eh bien , un artiste de Paris, d'un mérite éminent, a trouvé le moyen d'exécuter ces bois à la mécanique. Je n'hésite pas à dire que la machine dont il est l'auteur fait honneur à notre pays. J'ai visité l'Angleterre, j'ai parcouru ses ateliers les plus renommés, et je n'ai rencontré nulle part rien de plus remarquable , de plus beau , de plus digne d'envie que les jnachines de M. Emile Grimpé. Ce sont de véritables nwdèles de perfection ; je ne connais rien dans le monde de plus ingénieux. Ce n'est cependant qu'avec une grande parcimonie qu'on a donné quelques encouragements à un artiste d'un tel talent, artiste que nous pouvons coniparer au célèbre Brunel.

Nos soldats ont sur les soldats des armées étrangères un très-grand nombre d'avantages que personne ne conteste ; mais il y avait des points sur lesquels ils leur étaient inférieurs : on ne les exerçait pas assez au tir, on ne les exerçait pas assez dans les polygones.

Sauf quelques cas assez rares, les fusils de munition n'ont, en vérité, presque pas d'utilité comme arme de

tir. Je ne sais pas jusqu'à quel point il est indispensable d'apprendre aux soldats, avec toutes les minuties qu'on y apporte^ à décomposer le pas, à charger Tarme en douze temps avec la régularité qu'y mettrait une machine, mais je crois que le dernier acte auquel le soldat est obligé de se livrer, est de tirer.

Quand on tire avec une arme où la balle est l&che , on ne peut savoir dans quelle direction la balle sortira : elle ballotte entre la partie supérieure et la partie inférieure du tube ; elle effectue entre ces deux parties un certain nombre de ricochets , et le tireur n'a aucun moyen de prévoir dans quelle direction Timpulsion se sera commu* niquée à la balle, ni dès îors si elle sortira dans une direction formant, avec l'axe du fusil , un angle en-dessus ou en-dessous. Rien non plus ne l'avertira si le projectile n'a pas ballotté de droite à gauche, s'il ne sortira pas du plan vertical dans lequel on a eu l'intention de tirer. On a fait sur cela des statistiques : on a examiné combien de coups portent sur le nombre de coups tirés, et je suis sûr de rester au-dessous de la vérité en disant qu'à l'égard des troupes en campagne, armées de fusils ordinaires, il y a à peine un coup qui porte sur deux raille.

Le tir, dans les polygones, est tout à fait conforme à ee que je viens de dire. Qu'on fasse tirer sur une masse ayant l'étendue d'une division d'infanterie, sur une masse d'environ 3â mètres de longueur et 1"*.9 de hauteur. Sait-on combien de coups porteront à la distance , par exemple, de 350 mètres? Sept sur cent quand on a visé; et quand on ne vise pas, on ne touche presque pas du tout.

LES FaRTIFICATIONS, 493

Le véritable moyen de donner de la précision au tir, c'est d'employer des armes rayées en hélice et à balle forcée; il faut que Farme soit à balle forcée afln d'éviter ce que j'appelle des battements, des oscillations de la balle dans l'intérieur de l'arme, des oscillations qui ne permettent pas au tireur de connaître dans quelle direc* tion la balle sortira. Il faut qu0 le canon soit rayé pour que, en sortant, la balle n'ait d'autre mouvement de rotation que celui que l'hélice lui a imprimé, perpendiculairement à Taxe du canon, c'est-à-dire le ^ul qui ne nuise pas à la justesse du tin .

Dans les pays étrangers, dans la plupart du moins, en Angleterre, en Suisse, en Suède, dans le Tyrol, on avait des chasseurs destinés à faire, en général, le service de tirailleurs, des chasseurs armés de carabines rayées, armes, je le répète » dont le tir est extrêmement régulier. Les armées françaises n'en avaient pas.

Ce n'est qu'à partir de 1889 qu'on est entré dans la voie nouvelle, qu'on a pensé utile de faire en sorte que nos tirailleurs, doués de tant d'autres excellentes qualités, pussent tirer aussi bien que les tirailleurs étrangers.

Je crois ne pas me tromper en disant que si l'on voulait se donner la peine de fouiller dans les cartons du ministère de la guerre, on y trouverait un rappœrt important du colonel Lebeau du 1*' régiment d'infanterie de ligne. On y lirait qu'à la bataille de WaterJoo presque tous les officiers de ce régiment et le colonel lui-même f\xr&ai blessés par des balles de fusils rayés, par des balles que M. Lebeau appelait des balles d'officiers, car les rifle-men anglais qui tiraient sur son régiment, dédai- VL— m. 13

gnant le commun des soldats, avaient visé les officiers, et , comme on voit , ne les avaient pas manques.

Pourquoi cependant tf adoptait-on pas les carabines des étrangers? c'est que ces carabines se chargent longuement, avec un maillet, et qu'on avait cru que nos soldats ne se prêteraient pas à ce genre de manœuvres.

Pourquoi a-t-on adopté la carabine actuellement? c'est qu*on a trouvé le moyen de charger les armes rayées et à balle forcée comme les armes ordinaires : on fait entrer une balle lâche, et au moyen de deux coups de baguette, on Félargit assez pour qu'elle devienne balle forcée.

On dira peut-être que cette invention est bien simple ; mais puisqu'on ne l'avait pas Hrouvée, puisque le ministère de la guerre l'a adoptée après des expériences nombreuses, je dis qu'elle mérite tous les éloges.

Cette invention date de 1827. Plusieurs officiers d'artillerie y ont apporté des perfectionnements, mais l'idée première remonte à 1827, et l'on à eu tort pendant longtemps de ne pas prononcer le nom de l'officier qui a fait cette invention. C'est une grande récompense pour un officier que de voir son nom cité dans un acte officiel , d'être signalé comme un citoyen qui a rendu un service à son pays, qui a rendu surtout un service à Tarmée.

On aurait dû d'autant plus Tencourager, le récompenser, que cet officier appartenait à l'infanterie. L'inventeur de la carabine actuelle est M. Delvîgne; tout le monde le sait aujourd'hui.

L'arme principale du soldat dMnfahterie est le fusil garni d'une baïonnette, servant en même temps pour attaquer et se défendre de loin et de près. Le poids

moyen du fusil est de 4 à 5 kilogrammes ; sa hauteur est limitée par la taille de l'homme qui le charge par Textrémité ; cette longueur pourra changer si Ton arrive à adopter les fusils qui se chargent par la culasse. Le poids moyen des balles est tel qu'il y c^ 36 balles dans le kilogramme. Pour )eà armes à silex « on chargeait Te fusil avec la moittô du poids de la balle en moyenne; depuis Tadoption du système à percussion^ la charge est réduite au tiers du poids de la balle seulement* Les inventions de M. Delvigne ont été. appliquées au fusil après mille tribulations de ce persévérant officier, qui a dû lutter durant plus de vingt ans pour £&ire adopter ses justes idées.

Les inventions de M. Delvigne portent sur deux points : il a songé à introduire librement la balle dans le canon des armes rayées, et à la forcer au fond de l'arme ea l'aplaUfisant on peu par le choc de la baguette sur le rebord d^une chambre qui sert de point d'appui ; il a eu en outre l'idée de changer l'antique forme ronde de la balle, de la disposer en cylindre surmonté d'un cône. On est par ces deux inventions dispensé de tout l'attirail dont les chasseurs tyroliens faisaient usage, et le tir est à bien plus longue portée.

Nous avonç dit que des perfectionnements heureux ont été apportés aux armes de M. Delvigne par plusieurs officiers. 11 est évident qu'il devait en être ainsi dès que la question était étudiée par nos savants et habiles artilleurs. Le principal perfectionnenoent, dû à M. le colonel Tbourmn, consiste dans l'implantation d'une mince tige d'acier au centre de la culasse, pour remplacer l'orifice 4e h chambre sur lequel on forçait la balle. La balle

s'aplatit mieux, la poudre est mieux distribuée autour de sa surface. MM. les capitaines Taroisiér et Minié ont en outre modifié la forme primitive des balles cylindro-coniques d'une manière digne d'éloges.

La double invention de M. Del vigne, avec les perfectionnements utiles qui ont été succ^sivement imaginés^ donne au tir une extrême préciision et une grande portée. Cette précision et cette portée s'obtiennent avec beaucoup moins de poudre que dans les fusils ordinaires et avec beaucoup moins de recul, ce qui est une économie pour l'État et une diminution de souffirance pour le soldat. L'arme se charge à peu près aussi rapidement que le fusil ordinaire.

Le fusil de munition, le pistolet, la carabine, toutes les armes anciennes sont défectueuses au delà de tout ce qu'on peut supposer, quant k la justesse du tir, à la portée , au recul.

J'ai eu la curiosité de savoir combien, dans une cam^ pagne, de coups de fu^l , en moyenne, portent sur l'ennemi ; j'ai consulté sur Ce point un homme dont personne ne récusera ni le mérite, ni la compétence, car il est incontestablement le plus savant officier de l'artillerie. Voici sa réponse : « Un ennemi tué correspond à son pesant de plomb. » Tel est le résultat extraordinaire auquel est arrivé le général Piobert.

La portée et la justesse ne peuvent être obtenues qu'en employant les balles forcées : c'est ce que démontrent les principes de la balistique la plus vulgaire. La forme de la balle exerce aussi la plus grande influence.

Il est nécessaire, quand on veut avoir une grande

portée, de diminuer autant que possible la résistance de Tair ; la justesse exige que la balle ne tourne pas sur elleraême dans des directions faisant de grands angles avec le sens général de la trajectoire qu*elle parcourt. Si dç pareils mouvements de rotation existent , non-seulement on n*est pas sûr de toucher le but , mais là balle ne reste pas dans le plan où le tir s*est effectué; elle dévie dans tous les sens; elle parcourt donc l'espace d'une de ces courbes qu'on appelle à double courbure, et le plus habile tireur n'est pas sûr de son fait.

Qu'arrive-t-il à la balle Delvigne? Elle sort en tournant et elle touche toujours le but par la pointe; elle tourne sur elle-même autour de l'axe du cylindre ou du cône , ce qui est la même chose ; elle tourne, qu'on me permette la comparaison, comme une vrille.

Mais on s'étonne qu'en tirant avec une carabine Delvigne on aille si loin quand on emploie si peu de poudre ; on s'étonne, non pas de la justesse, elle est une conséquence nécessaire du mouvement de rotation de la balle autour de son axe; mais on s'étonne que la balle aille si loin, et cela avec un recul si inoffensif pour le fantassin.

L'explication est simple cependant : la forme que M. Delvigne a proposé de donner à la balle atténue la réastance de l'air. Lorsque l'on compare la balle du fusil Delvigne à la balle du fusil de rempart, on trouve jusqu'à environ 200 mètres de distance, que la balle non cylindroconiqae du fusil de rempart possède une vitesse que n'a pas celle de la carabine Delvigne; mais aussitôt que les deux projectiles sont arrivés plus loin de l'arme, la balle

cylîndro- conique, moins retardée par Pair, a plus de vitesse que Tautre. Telle est ^influence de la forme.

Mais mon opinion n'a pas été basée seulement sur des théories ; j* ai assisté à des expériences. Il était de mon devoir de le faire, M, Delvigne ayant présenté ses inventions à l'Académie des sciences. J'avoue que les promesses de l'inventeur me paraissaient exagérées ; elles ont cependant été complètement réalisées. J'avertirai, et cette circonstance ajoutera quelque chose à Pélonnement, que nous avons chargé les fusils avec 4 grammes de poudre.

Nous nous sonàmes placés d'abord à 500 mètres du but, c'est une distance considérable. Avec une balle ordinaire le tir n'aurait aucune certitude. La cible embrassait l'espace qu'occupent six hommes de front.

A ces 500 mètres. M, Delvigne a mis quatorze balles sur quinze dans le but.

J'ai demandé un plus grand éloignement : nous nous sommes alors placés à 700 mètres ; nous avons toujours tiré avec ft grammes de poudre. Sept balles sur neuf ont frappé le but.

Je croyais faire une proposition inadmissible en demandant qu'on se transportât à 900 mètres de la cible, c'est à peu près la distance qui sépare l'angle du pavillon de Flore de la tribune de la Chambre des députés. A cette distance de 900 mètres ^ deux balles sur trois ont été placées dans le but.

Ces résultats sont extraordinaires. L'arme de M. Delvigne changera complètement le système de guerre ; elle en dégoûtera peut-être, je n'en serais pas fâché.

Dans une autre expérience on a tiré sur une mire carrée de 2 mètres de côté.

A une distance de 600 mètres, on a mis dans la cible vingt-six balles sur cent ;

A 1,000 mètres , quinze balles sur cent;

A 1,100 mètres, quinze bdlles encore sur cent;

On a tiré à 1,200 mètres. Veuillez vous figurer ce que. c*est que 1,200 mètres : c'est la distance de la façade du palais du Luxembourg à TObservatoire.

A cette distance de 1,200 mètres, on a mis dans la cible deux balles sur cent.

On a pris ensuite une mire plus large, une mire de. 10 mètres de largeur sur 2 de hauteur.

A 1,000 mètres, on a mis dans la cible traite balles . sur cent;

A 1,100 mètres, trente balles sur cent;

A 1,200 mètres, douïe balles sur cent;

A l,dOO mètres, on a mis huit balles sur cent dans la cible.

Yoilà les résultats merveilleux obtenus avec l'arme nouvelle; voilà les résultats dont les premières guerres nous feront mieux apprécier l'importance ; voilà ce qui m'autorise amplement à dke : l'art est en progrès*

Dans les sièges, l'emploi de la carabine Delvigne introduira une grave difficulté de plus; avec cette carabine on frappera ou tuera facilement les canonni^rs renfermés dans les batteries.

Je regrette que l'on n'ait pas armé toute notre infanterie avec des fusils Delvigne, et qu'on ait seulement domié des carabines à quelques corps d'élite. Les fusils

de munition ont reçu naguère un perfectionnement notable par leur transformation en fusils à piston. L'opération était bonne, convenable, les Chambres Pavaient d'ailleurs autorisée; mais on ne s'est pas contenté de cela : on a fait autre chose, et cette autre chose empêchera qu*on puisse transformer les fusils à piston en fusils Delvigne.

On a alésé les fusils, l'ouverture est devenue plus grande ; elle pourra recevoir des balles plus fortes ; on a voulu se donner les moyens de se servir des munitions de l'ennemi; eh bien, le fusil est devenu tellement mince vers la bouche que l'épaisseur du métal ne supporterait pas la rayure de la carabine à balle forcée. Le jour où l'on voudra, où l'on devra substituer à notre fusil de munition le fusil jouissant de tous les perfectionnements que j'ai indiqués, il faudra renouveler entièrement notre matériel et dépenser 25 ou 30 millions.

Qu'il me soit donc permis de livrer aux méditations de nos administrateurs cette maxime :

Croire tout découvert est une erreur profonde; C^est prendre l^orizon pour les bornes du monde»

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