‹ Œuvres complètes, Volume 6Chapitre 46 sur 99 · SUR LES PORTÉES DES BOUCHES A FEU · texte numérisé non relu

SUR LES PORTÉES DES BOUCHES A FEU

Je parlerai dans le chapitre suivant des progrès que Ton peut espérer dans la fabrication des bouches à feu. En ce moment je vais examiner quelles sont les portées des canons et des mortiers ; je crois qu'il est utile que le public sache ce qu'il doit attendre des longues portées des plus puissantes bouches à feu, ce que Paris devrait redouter, en cas de siège, de la prise d'un des forts dont il a été entouré.

Je donnerai donc, avant tout, les chiffres exacts qui représentent les distances des différents forts au mur d'octroi de Paris, et à un point central tel que le Louvre ; je parle des forts qui ont été construite et non pas des forts qui avaient d'abord été projetés et que j'ai été assez heureux pour faire repousser, malheureusement, à des distances encore trop faibles. Ces distances, les voici :

DifUnces Diftancet

an mnr d*octroi. an LoQTre.

Forts de ChareotoD 6,000 mètres. 8,700 mètres.

de Nogeat. 5,800 10,600 ,

de RosDy 5,800 10,000

de Noisy 5,100 8,/iOO

de RomainviUe. 3,800 6,900

d'AubervilMers 4,100 7,500

de l'est à Saint-Denis. 5,200 8,200

du Mont-Valérien. . . . 5,300 9,000

d'Issy û,200 7,100

de Vanves 3,700 6,600

de Montrouge. 3,000 6,000

de Bicétre 2,500 6,100

d'Ivry 3,900 8,600

Il est utile, pour la clarté de la discussion, de rappeler que les différentes espèces de canons tirent leurs noms du poids de leurs boulets exprimés en anciennes livres françaises. Ainsi des canons de &8, de 36, de 2&, de 16, de 12, de 8, sont des canons qui lancent des boulets de àa, de 36, de 24, de 16, de 12, de 8 livres, ou de 24, 18, 12, 8, 6 et 4 kilogrammes.

Le calibre d'un boulet ou d'une bombe est le diamètre du projectile; le calibre est ordinairement exprimé en pouces.

Dans la vieille et solide artillerie française , on tirait communément avec une charge égale au tiers du poids du boulet : c'était donc 6 kilogrammes (12 livres) pour la pièce de 36, et 8 kilogrammes (16 livres) avec la pièce de 48*

Dans le tir en brèche, la charge a toujours été la moitié du poids du boulet : je veux dire de 9 kilogrammes pour le canon de 36, et de 12 pour celui de 48.

Accoutumons le public à regarder de sang-froid ces prodigieuses dimensions qu'on essaie aujourd'hui de donner aux projectiles. Ce sont, pour la plupart, des choses depuis longtemps essayées, mais qui ne peuvent être employées que pour l'usage de la marine ; elles sont condamnées pour la guerre de terre. Je rappellerai comme exemple, qu'en 1733 l'armée française se servait encore dans tes sièges, de bombes du calibre de 18 pouces, dites comminges. Leur poids était <le 250 kilogrammes (500 livres anciennes). Ces énormes projectiles ont été abandonnés, non par un simple caprice, mais à la suite de nombreuses expériences desquelles il résulte que, tout compté, on obtient de meilleurs résultats avec de moin-

dres dimensions. Dans ce retour de quelques esprits vers une sorte de grandiose d* apparat, on est eficore resté bien loin de Mahomet 11^ qui, dans le siège de Constantinople, fit brèche aux murs d'enceinte de cette capitale, avec des boulets en pierre du poids de 900 kilogrammes (1800 livres anciennes).

Les progrès que l'avenir nous réserve en ce genre, suivant la très -juste remarque du général Paixhans, seront toujours en faveur de l'assiégé. Dans un pays tel que la France, des pièces destinées à lancer de très-lourds projectiles ne feront jamais partie des équipages d'une armée envahissante. Rien n'empêchera, au contraire, de les établir longtemps avant la guerre, sur les remparts de nos places fortes. Us pourront aussi faire partie de l'armement des vaisseaux, chose dont on doit tenir compte pour organiser la défense des côtes.

Je rectifierai beaucoup de fausses idées en consignant ici quelques résultats numériques sur les effets des plus gros canons de notre artillerie.

L'enfoncement d'un boulet de 36, tiré avec une charge de poudre égale au tiers du poids du boulet , est représenté par les chiffres suivants :

AUditttnoedelOOM A 1000* Terres rassises (moitié sable, moitié

argUe) 2".6 l-.S

Bois de chêne i .6 0 .8

Bonne maçonnerie 0.6 0.3

Maçonnerie de briques 1 .0 0 .5

Eau de rivière » 38 .5 S2 .8

On estime qu'à 100 mètres, un boulet de 36 pourrait traverser 34 chevaux pris de flanc , et 68 hommes.

A 1,000 mi^lTes, ces nombres deviendraient, respectivement, 18 chevaux et 36 hommes.

A propos des forts de Paris , on a répandu des idées fausses afin de pouvoir rassurer la population. Le maréchal Soult s*est exprimé dans ces termes : i Le principal avantage des forts sera d'éloigner la défense des murs de la ville. » Le général Bernard, de son côté, a dit, à la tribune de la Chambre des députés : c La condition du dispositif actuel c'est de mettre lès habitants hors de la portée des projectiles incendiaires. » On a fait soutenir cette opinion dans des brochures, dans les rapports officiels de plusieurs généraux. On s-étonnera peut-être que j'aie pu arriver à opposer des documents positifs à des données officielles obtenues du ministère de la guerre et des corps de l'artillerie et du génie. Un mot d'explication fera comprendre ma confiance dans les chiffres que je vais citer.

La balistique est une sorte d'astronomie. Les mouvements des planètes sont des mouvements de projectiles; seulement ces projectiles sont énormes; ils se meuvent dans le vide et ne font de mal à personne.

J'eus besoin, pour une question de balistique, de savoir comment la résistance de l'air influe sur le mouvement des projectiles ; je voulus opérer sur les documents les plus authentiques, et je priai le général Tirlet., qui avait de l'amitié pour moi, de me procurer ces documents. Nous allâmes ensemble au dépôt d'artillerie ; nous fouillâmes dans les cartons avec l'archiviste M. Terquem, et j'obtins toute la série des nombres sur lesquels je vais m'appuyer*

Le boulet de 2li^ avec une charge du tiers de son poids, a une portée de 4,400 mètres; mais avec une charge de la moitié de son poids, la portée devient de 4,824 mètres.

Le boulet de 48, avec une charge du tiers de son poids, a une portée de 4,740 mètres.

Ainsi les boulets de 48 , partant du fort de

Vanveô, dépasseraient le murd*octroî de 1,040" Montrouge, — — de 1,740

Bicétre, — ~ de 2,240

Les boulets de 24, avec pleine charge de poudre, iraient encore plus loin.

Quant aux bombes, j^ai trouvé dans les archives de Tartillerie une portée de 3,800 toises (6,432 mètres).

Le général Piobert dit, à la page 498 de son remarquable Traité de F artillerie ; • On a fabriqué pour de certaines circonstances, des mortiers à âme allongée, en bronze et en fonte. Ceux du calibre de 8 et de 9 pouces lançaient leurs bombes jusqu^à 5,000 mètres ; et ceux de 10 et 11 pouces, au delà de 6,000 mètres. •

Ainsi, il n'y a pa3 un seul des forts qui ne pût envoyer des bombes dans Paris. Les bombes arriveraient, pour les diffi^ents forts, aux distances suivantes :

Gharenton. ... à plus de 2,400 mètres en dedans du mur

d*octroi.

RoAiainvUle... à — 2,600 —

Issy à — 2,200 —

Vanves à — 2,700 —

Mcmtrouge. ... à — 3,400 —

Bicétre à — 3,900 —

Ivry *,.. à — 2,500 —

n y a trois forts dont les bombes atteindraient le Louvre. Les deux tiers de Paris pourraient être couverts de bombes par rartillerie des forts.

On a affirmé que les mortiers à longue portée seraient plus dangereux pour les artilleurs qui les serviraient que pour les quartiers de la ville contre lesquels ils seraient dirigés. C'est là une assertion que Fexpérience dément.

Les mortiers à grande portée furent tirés à Séville, en 1810 ; à La Fère, en 1811 ; à Indret, en 1812 ; il y en avait en bronze et en fonte : aucun n'éclata.

On a sans doute confondu avec les mortiers à trèslongue portée, un mortier à très -large ouverture qui, mal calculé ou mal fondu , éclata en Belgique. Ce mortier était entièrement distinct des mortiers à la Willantroys.

Je sais bien qu'on a dit que les mortiers dont je viens de rappeler les effets étaient des mortiers de circonstance; que les grandes portées que j'ai citées étaient des portées expérimentales. Je demanderai s'il importe beaucoup d'être tué expérimentalement, par circonstance ou autrement, et si le bombardement de Paris ne serait pas un bombardement avec toutes ses terribles conséquences. Ici je dois réfuter une objection. Ne suis-je pas en contradiction avec moi-même au sujet du bombardement?

Examinons : j'ai démontré, par de nombreux exemples, que le bombardement ne doit pas être considéré comme un moyen infaillible de se rendre maître des

places fortifiées. Mais j'ai expliqué le fait ; j'ai fait voir VL — uu 14

(chap. XXIX, p, 167 et suiv.) que, pour un bombardement ordinaire, les incendies pouvaient être arrêtés dès le début, devant des secours organisés d'avance, comme à Lille en 4792, comme au Havre en 1759, J'ai cité, à cette occasion, les dix -huit incendies éteiiits en une seule nuit pendant le siège du couvent de Saint-Vincent à Salamanque. Mais une ville court de grands dangers quand on la bombarde avant que les moyens d'éteindre les incendies aient été organisés.

J'ai d'ailleurs parlé exclusivement d'un bombardement ordinaire, c'est-à-dire exécuté avec les moyens ordinaires d'artillerie que possède une année envahissante; mes raisonnements ne s'appliquaient pas à un bombardement de Paris effectué simultanément par tous les forts qui ont action sur la capitale, avec le matériel que, de longue main , on aurait pu réunir dans ces forts. Oh ! celui-là serait éminemment dangereux. Le bombardement de Bruxelles, qui n'a pas réussi, n'en a pas moins détruit 3,800 maisons, et il a fallu hO millions pour réparer le dégât.

Il ne serait pas, du reste, nécessaire que l'ennemi fût maître •des forts pour bombarder Paris. Une révélation d'un général chargé de défendre l'établissement des forts, nous apprend , en effet , que l'ennemi , sans s*arrêter à prendre les forts, pourrait se placer entre eux et la place. Voici ce passage extraordinaire :

• Les forts ne peuvent recevoir aucune protection efficace du canon (de l'enceinte). Ifs sont, pour ainsi dire, abandonnés à leurs propres forces, exposés à être attaqués en même temps sur tout leur pourtour. •

Cette phrase montre que , sans recourir aux énomoes portées dont je viens ide parler, en faisant le siège d*un des forts, l'ennemi viendra nous bombarder de plus près. Il n'aura pas même besoin de faire ce siège , il passera entre les forts, qui sont à des distances considérables l'un de l'autre.

J'ajouterai, du reste, qu'il importe peu que les bombardements s'effectuent de près ou de loin. Le trou fait par une bombe dépend de la hauteur d'où elle tombe, mais le dégât qu'elle produit en (ait d'incendie dépend uniquement des propriétés que possèdent les matières renfermées dans le projectile , quelle que Boit la distance d'où il a été lancé.

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