SUR LA FABRICATION DES CANONS
Je crois que la fabrication des canons doit recevoir de nombreux perfectionnements, que l'on peut appliquer aux grandes bouches à feu des principes analogues à ceux dont M. Delvigne a si heureusement tiré parti pour les ca* rabines et les fusils. En réduisant la charge on obtiendra, avec des canons rayés, et plus de justesse de tir et plus de portée. Aussi je ne vois aucune nécessité de fabriquer à l'avance le grand nombre de canons dont on encombre nos arsenaux, et qui seront , à mesure que de nouveaux progrès surgiront, doués de propriétés militaires de plus en plus terribles. Je sais bien qu'on soutient qu'on ne peut annuellement exécuter dans les fonderies de l'État qu'une
quantité très-redaite de bouches à feu, neuf cents au plus. Mais je prétends que nous n'en sonunes pas réduits îi cette extrémité.
II fut un temps, Tère conventionnelle, où Tindustrie métallurgique était extrêmement arriérée : savez*- vous, cependant, combien on coulait de canons par année à cette époque? à cette époque qu'cm traite avec tant de défaveur; à cette époque qu'on représente comnoe n'ayant nullement contribué aux progrès de l'art? Les chiffres sont là. On en doit la publication à un des élèves de Monge, je veux dire de l'homme illustre qui fut la cheville ouvrière de ces grands travaux. Ces chiffres les voici :
On fabriquait 7,000 canons en bronze et 13,000 en fonte : total , 20,000 par an. Je puise ces chiffres dans un ouvrage d'un savant célèbre , de M. Biot
M. Biot s'était chargé de rédiger une préface pour la seconde édition d'un ouvrage bien connu : La Collection des séances de F École normale. Cette préface parut à part en l'an xi (1803), peu d'années après l'époque où l'un des fondateurs de l'École polytechnique, où Monge présidait à la fabrication de nos armes. On ne dira donc pas que la citation a été créée pour la cause. Voici ce que je trouve à la fin de ce petit livre. Je vois d'abord que douze millions de salpêtre furent extraits du sol dans l'espace de neuf mois. Autrefois, oh en tirait au plus un million par année. Immédiatement après, je lis :
f Le produit annuel des usines en activité pour la fabrication des bouches à feu de bronze, était de 7,000 pièces ;
c Les fonderies pour les bouches à feu en fer, donnaient 13,000 canons par année I •
Serait-il possible qoe rindustrie fût assez dégénérée pour ne pas produire eneore des résultats semblables? Non, nous avons dix, vingt établissements particuliers qui pourraient fondre et aléser plusieurs centaines de canons par mois. Nos établissements publics sont microscopiques en comparaison de ceux dans lesquels on exécute les machines pour les besoins de Tindustrie privée. Dans cei*tains ateliers, on alèse mathématiquement des cylindres de deux mètres de diamètre. Gomment reculerait-on de^ vant Talésage d'une misérable pièce de canon? Cet alésage, on Texécuterait avec des outils courants et dans le court intervalle de deux heures pour chaque canon. Les établissements de TÉtat sont restés dans un état d'infériorité que je qualifierai suffisamment en disant que dans Tun des plus importants, la fonderie de Strasbourg, on employait encore en 1845 un manège pour faire les bouches à feu , tandis que les plus petits industriels de Paris possédaient déjà des machines à vapeinr. C'est à cause de leur matériel imparfait, insuffisant, que nos établissements militaires produisent peu et demandent beaucoup de temps pour fournir un petit matériel. L'industrie privée ferait beaucoup plus et même beaucoup mieux. Il n'est pas vrai de dire que l'artillerie qu'elle fabriquerait n'aurait aucune solidité. Elle ferait, j'en suis convaincu, mieux que les fonderies de l'État, mais elle ne saurait produire des choses en dehors des lois de la chimie. Ainsi on dit que les canons qu'on a fondus du temps de la République n'existent plus, comme pour faire croh*e qu'ils étaimt mal fabriqués. Mais ils n'existent plus parce qu'ils ont beaucoup servi. Tous les canons de bronze ont peu de
durée. La chaleur énorme qui se développe dans Pacte de rinflammation d'une grande masse de poudre , détermine dans le bronze la séparation des deux métaux composants. L'étain se fond; il se sépare du cuivre, la pièce est alors remplie de soufflures, il s'y forme des cavités qui enlèvent au tir toute sa justesse. Il n'est donc pas étonnant que les canons fondus du temps de la République, qui ont tant tiré, aient tous été mis hors de service. Il y a là des problèmes à résoudre dont on obtiendrait une meilleure solution en appelant le concours de tous qu'en les réservant à l'examen d'un petit nombre d'officiers.