‹ Œuvres complètes, Volume 6Chapitre 50 sur 99 · V. — LETTRB INSÉRÉE AD National DU 6 AOUT · texte numérisé non relu

V. — LETTRB INSÉRÉE AD National DU 6 AOUT

Monsieur le Rédacteur, au moment de quitter la capitaie pour s'embarquer sur la Belle-Poule, le général Bertrand déposa dans mes mains la copie ci jointe de deux pièces présentées par lui au conseil municipal, et dont il prévoyait que la publication pourrait un jour devenir utile. Les prévisions de mon ami se sont pronoptement réalisées. En effet, dans les circonstances actuelles, rien, suivant moi, ne serait plus nécessaire que de travailler aux fortifications de Paris. J'appelle ainsi, non pas bien entendu les célèbres forts détachés que la réprobation populaire , a plusieurs fois anéantis dans leur germe; non pas ces redoutes fermées à la gorge, trèséloignées les unes des autres, que chacun, dans son bon sens, jugeait peu propres à arrêter une arrtîée d'invasion, mais qui tôt ou tard, au contraire, auraient pu devenir menaçantes pour les libertés nationales ; la fortification dont je veux parler est celle que Vauban , le maître à tous en pareille matière, proposa il y a près d'un siècle et demi ; la fortification que Napoléon voulait faire exécuter: une enceinte continue, bastionnée, hérissée de canons contre l'extérieur, et contre l'extérieur seulement. Un travail complet sur cette fortification continue VI.— m. M

existe dans les précieux papiers que M. le général Haxo a laissés en mourant. J'en ai vu plusieurs fois les plans et les devis. Il n*y aurait donc qu'à mettre la main à l'œuvre.

Il est vrai que les fronts de fortification , étudiés et dessinés sur le terrain par le célèbre général devaient être ré vêtus en maçonnerie, comme ceux de Vauban, et que si la guerre éclatait en œ m^oment on pourrait seulement les exécuter en terre ; mais je n'hésite pas à l'affirmer : derrière de simples retranchements gazonnés, bien garnis d'artillerie; derrière des parapets non revêtus, bordant un large fossé susceptible d'être inondé sur une grande étendue de son développement, la garde nationale, unie à la vaillante population ouvrière que la capitale renferme, déjouerait les efforts des meilleures troupes de l'Europe. Le souvenir des barricades de 1830 ne doit-il pas convaincre les plus incrédules?

Le National rendit un véritable service au pays, lorsqu'on 1833 il voulut bien ouvrir ses colonnes aux réflexions techniques que j'avais rédigées contre le projet des forts détachés, sous les inspirations de deux de mes amis, les généraux Haxo et Valazé, dont aujourd'hui plus que jamais nous devons déplorer la mort prématurée. Son patriotisme ne brillera pas d'un moindre éclat, si, dans les circonstances actuelles, en excitant l'autorité à s'occuper sans retard de l'enceinte continue et bastionnée de la capitale, votre journal éclaire les Parisiens sur futilité, sur l'urgence de cette grande opération.

Vous ne manquerez pas, monsieur le rédacteur, do faire remarquer aux plus timides, aux personnes que leur

âge, leurs infirmités ou leur sexe retiendraient chez elles en cas de siège, que les fortifications du général Haxo seraient à une grande distance du mur d'enceinte actuel ; que, dans certaines directions, elles se trouveraient même au delà de l'emplacement des fameux forts détachée; que les bastions, CQmme disait Napoléon, « loin d'appeler la guerre vers la capitale, l'en éloigneraient». Vous dissiperez , enfin , les préoccupations de ceux qui verraient avec douleur dans la ligne continue projetée, \m grave obstacle à l'agrandissement de Paris, en leur disant qu'une ville dont les limites seraient celles des fortifications nouvelles, pourrait contenir largement de deux à trois millions d'habitants.

Veuillez communiquer au public, si cela vous paraît utile , les pièces que je vous adresse , et agréer l'exprès^ sion de ma haute considératioa.

A MM. les Membres du conseil municipal de Paris.

Paris, le 5 juin 1840.

Messieurs, dans Tannée 1816, avant de quitter Fontainebleau pour se rendre à TUe d'Elbe, l'empereur Napoléon me fit présent du grand nécessaire en vermeil qui faisait partie de ses équipages de campagne, et notamment ^ Ulm, à Austerlitz, à léna, à Eylau, à Friedland, à l'Ile de Lobau, à la Moskowa et à Montmirail.

Néanmoins l'Empereur a exprimé l'intention, dans son testament, que ce nécessaire fût remis à son ftls. Je me serais conformé à ses volontés avec un respect religieux ; mais ayant été malheureusement dans l'impossibilité de le faire, j'offre ce meuble précieux à la vUle de Paris, à cette ville qui fut le berceau de la révolution française, dont Napoléon a été le héros.

Je saisis cette occasion, Messieurs, vous qui êtes spécialement chargés de veiUer aux intérêts de la capitale, d'appeler votre attenti<m particulière sur une question qui intéresse au plus haut degré et cette ville et la sûreté de l'État. Je veux parler de la fortification de Paris,

Les accroissements successifs de cette grande cité ayant entraîné» à plusieurs siècles de distance , la destruction des divers remparts qui Font , à différentes époques, garantie contre les invasions étrangères, Vauban conçut, il y a plus d'un siècle, le projet d'environner Paris d'une nouvelle enceinte.

Napoléon avait souvent réfléchi sur l'utilité dont elle serait pour maîtriser les hasards de la guerre, hasards tels qu'ils ont souvent mis en défaut les combinaisons des plus grands capitaines.

En 1816 surtout, dans cette campagne immortelle, bien que terminée par une funeste catastrophe. Napoléon , dont tous les mouvements avaient pour but de couvrir la capitale de la France contre les forces supérieures qui la menaçaient , était presque chaque jour forcé de remarquer que le succès de la campagne dépendait de la conservation, de la résistance de cette ville, dont l'importance immense est incontestable.

Une note, que j*ai l'honneur de joindre à cette lettre, contient le récit de quelques incidents de la journée désastreuse qui décida du sort de Paris, lesquels peuvent faire ressortir l'avantage qu'il y aurait à mettre en état de résister à une attaque une cité si intimement liée aux destinées de l'empire.

Dans rou\rage qu'il a publié* sur la campagne de 1815, l'Empereur a établi qu'on ne pouvait « laisser sans défense immédiate une capitale oà est l'élite de la nation , le centre de l'opinion publique, le dépôt de tout^. Il calcule ensuite que l'enceinte de Paris exigerait quatre- vingts à c< nt fronts de fortification ; une garnison de cinquante à soixante mille hommes, huit cents à mille pièces de canon en batterie.

Fortifier Paris, c'est multiplier en notre faveur les chances de la guerre; c'est obliger l'ennemi à des plans de campagne tout différents de ce qu'ils seraient si Paris était une ville ouverte. Fortifier Paris, ce n'est pas appeler la guerre dans la capitale, c'est au contraire l'en éloigner.

Les avantages que présentent les deux systèmes entre lesquels ont été partagés les opinions des hommes de guerre et du public » ont fâcheusement donné lieu à deâ discussions pénibles que je redouterais de voir se renouveler. Mais, s'il est à regretter que nous ayons perdu pendant sept ou huit années un temps précieux , du moins le temps qui s'écoule afl^aiblit les souvenirs irritants, et met en garde les hommes sincères, les amis du bien public , contre ce qui pourrait les détourner du véritable intérêt de l'État

Lorsque, à plus d'un siècle de distance, deux hommes, tels que Vauban et Napoléon, l'un le plus grand ingénieur, l'autre le plus

grand capitaine des temps modernes, ont été d^accerd sur cette grande question, il semble qu'en pareille matière toutes les opinions doivent céder à de telles autor4tés.

Sans doute, Messieurs, par la nature de vos importantes fonctions, vous n'êtes point appelés à prononcer sur des systèmes de guerre ; mais quand Napoléon a examiné attentivement et décidé une question militaire, pour tout citoyen i^omme pour tout soldat, cette question me semble résolue.

Au nom des intérêts de cette grande cité, au nom des plus cbers intérêts de TÉtat, je vous en conjure, H^ssieurs, je supplie mes concitoyens de s'occuper de ce projet « dont TexécutiQn peut avoir la plus grande influence sur les destinées de la patrie.

Veuillez agréer. Messieurs, avec ce vœu tout patriotique, Texpre»sion de mes sentiments de haute considération.

Signé : le lieutenant général Bertrand»

De quelques circonstances de la journée du 30 mars 181/^ *.

Dans la campagne de ISià , après le brillant combat d'Arcîs-sur- Aube, du 20 mars, l'Empereur se porta sur les communications des armées coalisées qui marchaient sur Paris. Nos coureurs interceptèrent des correspondances, surprirent des détachements, des officiers, un officier suédois arrivant de Londres. Ce mouvement avait jeté le désordre sur les derrières de> l'ennemi , où tout était en confusion. Des corps de troupes, des parcs d'artillerie, des bagages repassèrent le Rhin. Le 26, le corps de Witzingerode fut battu près de Saint Dizier, et son infanterie presque détruite. Après avoir poussé une reconnaissance sur Vitry-le-Français, notre ^rmée revint camper le 27 à Saint-Dizier.

Réveillé à deux heures du matin, j'aperçois avec étonnement dans ma chambre le duc de Vicence. « Comment ètes-vous ici, lui dis-je; les négociations sont-elles rompues? » Elles l'étaient, en eflfet Je me lève à l'instant, je vais réveiller l'Empereur et lui annoncer l'arrivée du duc de Vioence,

Le 29, l'Empereur était à Troyes. Le 30, vers huit heures du matin, Napoléon mit ses troupes en marche sur Sens, dont nous étions éloignés de quinze lieues. Près du bord de la route un feu de bivac était allumé, et l'Empereur, selon l'usage, regardait passer sa petite armée marchant à grands pas. Son œil s'animait en par-

1. Note tnoeiée à iin« kUre adressée le 5 j nia 1840 tnx memVret da conseU miinic>|ial de U Tille de Piris, par le liealeiunt général Bertrand.

262 LES FORriFICATIONS.

lant du succès qu'il avait obtenu sur Wîtziugerode. « A Quoi pensezvous, M. le grànd-maréchal ? » me dit TEmpereur, qui me jugeait livré à de tristes réflexions. Tliésitais à parler. Cependant, à cette question réitérée, je répondis que peut-être à l'heure même Tennemi entrait dans Paris. « Eh bien , nous Ten chasserons , répliqua gaîment l'Empereur. » Il était ^x heures. Napoléon monte à cheval , gagne la tète de la colonne, et, prenant le galop, arrive avec quelques officiers et les chasseurs de son escorte les mieux mont^ , à un village où il fait atteler avec des chevaux de poste deux mauvaises voitures qui se trouvent là. Il s'y jette avec les sept ou huit officiers qui ont pu le suivre, et arrive à Sens, escorté seulement de deux ou trois chasseurs montés sur des bidets de poste.

11 s'informe à Sens si Ton a des nouvelles de l'ennemi , n'en apprend que de fort vagues, et, au risque d'être enlevé par les troupes légères allemandes et russes qui couvrent la campagne, il se dirige sur Paris, dont il était encore éloigné de 27 lieues.

Arrivé vers deux heures du matin à la Cour de France, à quatre lieues de Paria, nous apercevons un feu de Wvacs : c'étaient quelques blessés d'un combat qui s'était livré près de la butte Saint- Cfaaumont L'Empereur apprend successivement que nous avons perdu le champ de bataille, que Paris a capitulé, et que l'ennemi doit occuper le jour même la capitale, à sept heures du matin.

Trois heures ont sonné. Il rie reste plus que quatre heures à s'écouler jusqu'au moment fatal.

Napoléon veut aller se jeter dans Paris, y faire sonner le tocsin. La banlieue accourra , les faubourgs s'armeront , les troupes et la garde nationale rivaliseront de valeur et d'efiTorts; sa présence ranimera le courage de tous; l'ennemi ne pourra croire que l'Empereur soit entré seul dans Paris ; la population même de cette immense cité sera quelque temps sans en être informée : quarante-huit heures s'écouleront , la tête de la cavalerie arrivera, et Paris sera sauvé.

Cette audace du grand capitaine lui eût probablement réussi. Mais supposons Paris fortifié, en état de résister seulement quelques vingt-quatre heures , tout était changé : la certitude du succès etlt remplacé le doute, et nous échappions à l'un des plus grands malheurs qui aient jamais affligé la patrie.

A Paris, le 5 jnin 1840.

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