‹ Œuvres complètes, Volume 6Chapitre 69 sur 99 · MODE DE CONSTRUCTION DES PUITS DANS LE ROUSSILLON · texte numérisé non relu

MODE DE CONSTRUCTION DES PUITS DANS LE ROUSSILLON

M. Fauvelle a adressé à l'Académie des Sciences une Note sur un moyen qu'il a employé avec succès pour construire, sans batardeau, une pile de pont au milieu ^du lit de l'Agly. Ce lit semblait tout à fait sec à l'époque où ont été exécutés les travaux , mais il passait encore une quantité d'eau assez notable, un demi-mètre cube par seconde à travers les gravois et les sables qui formaient

sur le fond une couche de ft mètres environ , reposant sur un banc d'argile. Des raisons d'économie ne permettant pas d'avoir recours, pour se débarrasser de ces eaux , au moyen habituellement employé en pareil cas , M. Fauvelle eut l'idée d'appliquer à la fondation de la pile une méthode suivie dans le Roussillon pour la construction des puits. Dans plusieurs parties de cette province, et particulièrement sur les bords de la mer et des étangs, on rencontre à un mètre ou deux mètres au-dessous de la surface du sol , une couche de sable mouvant dans laquelle on ne peut creuser à 50 centimètres sans que les sables des côtés ne viennent remplir le vide, combler souvent le fond, et n'entraînent l'éboulement des parties supérieures. On conçoit qu'il serait très-difficile , dans un cas semblable, de creuser le puits comme à l'ordinaire pour le maçonner ensuite : il faudrait pour soutenir les terres et les blindes plus de bois que ne vaudrait le puits. Les, maçons, pour obvier à cet inconvénient, agissent d'une manière fort simple. Ils établissent sur le sol un patin en chêne de forme circulaire ; sur ce patin, ils montent les murs du puits à une hauteur de quelques mètres, et les laissent sécher. Ensuite un ouvrier descend dans ce puits bâti en l'air, enlève la terre ou le sable du fond et la maçonnerie, tout en soutenant les terres et le sable des côtés, descend, s'enfonce autant qu'on le désire, et le puits est fait.

« C'est un moyen tout semblable, dit M. Fauvelle, que j'ai mis en usage, et qui m'a parfaitement réussi.

t Sur le sable de la rivière j'ai établi un cadre ou patin en chêne, taillé en biseau par le bas, formant extérieure-

ment le périmètre de la fondation de la pile ; sur ce patin, bien boulonné, j'ai fait monter un véritable puits, ou mieux, une tour dont les parois en briques avaient 0'".ft4 d'épaisseur, 22 mètres de développement et 4 mètres de hauteur. Ce puits était bardé et étrésillonné intérieurement de manière à résister à la poussée des terres et aux inégalités de pression verticale qui devaient nécessairement avoir lieu dans sa descente à travers un gravier mêlé de cailloux assez gros. Sa figure était une surface annulaire régnant autour d'un rectangle terminé par deux demi -cercles.

€ Cette masse creuse, une fois élevée sur le sable de la rivière, il ne s'agissait plus que de la faire descendre; les premiers pas furent les plus difficiles. Des ouvriers piochant dans l'intérieur enlevaient le sable et le gravier, et, croyant avancer la besogne beaucoup plus vite, l'enlevaient de dessous la muraille. Cette manœuvre fit déclarer quelques fentes verticales causées par l'affaissement inégal de la masse. Aussitôt que je m'en aperçus j'ordonnai de ne plus enlever le sable que du milieu, et alors l'opération marcha avec une régularité parfaite. Jusqu'à 1 mètre de profondeur on enleva le sable à la pelle et à la corbeille sous 50 centimètres d'eau; mais, parvenu à cette profondeur, il fallut se servir de la drague. J'avais fait construire trois dragues qui nous servirent parfaitement : elles étaient à peu près semblables à l'instrument que l'on emploie ici pour niveler les champs et que l'on nomme cibères. Chaque drague était servie par trois hommes; l'un d'eux, placé sur l'une des murailles, en dirigeait le long manche ; deux autres , placés sur la

muraille opposée, tiraient la drague avec des cordes, la relevaient et la vidaient.

cEn quinze journées de travail, la pile fut descendue à 5 mètres de profondeur dans le sol argileux très-compacte dont la présence avait été préalablement reconnue au moyen d'un sondage. La diminution constante des eaux dans la rivière nous dispensa d'élever nos murs audessus de & mètres ; ainsi le haut des murailles était à i mètre au-dessous du niveau des sables.

c II n'arriva pendant tout ce travail aucun accident, et les murailles conservèrent parfaitement leur aplomb. Il n'y eut plus alors qu'à remplir l'intérieur de manière à former une masse compacte; et, sans élever l'eau, j'y fis jeter du béton et des pierres ; des trous faits dans la muraille avec un ciseau soudé à une longue barre de fer, relièrent cette maçonnerie aux parements en briques ; deux hommes occupés sans relâche à la damer fortement, firent du tout une construction indivisible et inattaquable. »

Une application du procédé des constructeurs de puits roussillonnais avait déjà été faite sur une immense échelle, dans le tunnel de Londres, par notre compatriote M. Brunel. C'est aussi, en efiet, à la surface du sol, et sur une base en charpente, qu'ont été placées les premières assises des deux tours dans lesquelles sont établies les rampes en spirale par lesquelles on arrive de l'extrémité de l'allée souterraine jusqu'à la surface du sol. Il est inutile de faire remarquer que dans l'exécution d'un pareil travail, les grandes proportions des tours, l'inégale résistance du terrain ont fait naître mille difficultés qui

LES PUITS FORÉS. m

n*ont pas servi moins que celles qui s^étaîent présentées jusque-là pour mettre en évidence la fécondité d'esprit du célèlMre ingénieur.

Page 1