PIED PARALLATIQUB DE LA GRANDE LUNETTE DE L'OBSBRTATOIRE DE PARIS
Messieurs, on ne peut espérer aujourd'hui de faire des découvertes astronomiques de quelque importance que dans des établissements spéciaux construits avec une soli-
i. Rapport fait le 19 mars 1851 à TAsseDiblée législative, au nom d'une Coramissioû composée de MM. Camus de la Guibourgère, Larabit, Bixio, de Parieu, Greton, Normand des Salles, Tamiral Laine, Paulmier, Arago (François), général de Grouchy, Dubois (Amable), Payer, Desmaroux, Le Verrier, Yvan.
dite à toute épreuve , et à l'aide d'instruments délicats d'un prix très- élevé. Reconnaissant cette vérité, tous les gouvernements absolus, constitutionnels ou républicains, se sont attachés à Fenvi à créer des observatoires où des astronomes éprouvés pussent essayer d'interroger le firmament avec quelque chance d'y apercevoir de nouveaux phénomènes.
La Commission ne s'écartera pas du but qu'elle doit se proposer, en jetant un coup d'œil rapide sur les sacrifices qui, depuis quelques années, ont été faits dans le monde entier en vue des progrès de la science qui honore le plus l'esprit humain.
Les États-Unis d'Amérique, qui jusqu'ici avaient paru ne prendre intérêt qu'aux progrès de l'astronomie nautique, se sont lancés depuis peu dans une voie plus large avec une grande ardeur, et si leurs efforts continuent, le jour n'est pas éloigné où ils occuperont un des premiers rangs; dès ce moment ils possèdent trois magnifiques observatoires, l'un à Cincinnati, le second à Washington, le troisième à Cambridge,
En Europe, la Suède a formé des établissements de même genre à Stockholm et à Upsal. Les compatriotes de Tycho Brahé peuvent se glorifier de l'observatoire d'Altona ; celui que la ville de Hambourg a fait libéralement exécuter s'est rendu très^utile, en même temps qu'il a réagi d'une manière heureuse sur la belle fabrique d'instruments de M. Repsold; le petit royaume de Hanovre possède, à Gœttingue, un bel observatoire célèbre par l'importance des découvertes qui y ont pris naissance, et surtout par le mérite de son directeur, M, Gauss, un
des plus grands géomètres de T Europe, La Hollande est en possession, à Utrecht, d*un instrument astronomique dont la mort de son directeur, M. Moll, a un peu retardé les progrès. Uobservatoire de Bruxelles , quoique d'une construction récente, jouit déjà d'une réputation méritée. La Suisse peut citer, avec une légitime confiance , son observatoire de Genève. Le grand-duché de Bade a consacré ses efforts et ses sacriOces à Tamélioration de Tobservatoire de Manheim ; la Bavière à celui de Bogenhausen, près de Munich, qui a reçu les magnifiques produits de la manufacture dMnstruments due originairement à Reichenbach et à Frauenhofer. L'Autriche a récemment opéré des changements utiles dans l'ancien observatoire de Vienne, où le père Helle exécutait jadis ses travaux. Les observatoires de Padoue , de Bréra à Milan , et de Turin, ont reçu dans leur matériel des augmentations capitales; peut-être préteraient-ils un peu à la critique, si l'on ne considérait que la solidité des locaux qu'ils occupent; mais les savants directeurs Santini, Carlini, Plana, savent surmonter, à force d'habileté, toutes les difficultés.
L'astronomie physique naquît à Venise et en Toscane vers les premières années du xvii* siècle; postérieurement la science prit dans ces pays une direction toute différente; les améliorations apportées depuis peu dans l'observatoire du jardin Boboli à Florence , et la nomination de M. Amici comme directeur, prouvent que les compatriotes de Galilée ont la volonté et les moyens de rattraper le temps perdu. Rome répare actuellement l'observatoire du collège romain , célèbre par les découvertes récentes
de M. Yico. Le gouvernement napolitain , qui possédait déjà en Sicile l'établissement illustré par les travaux de Piazzi , a fait depuis quelques années construire un observatoire nouveau sur le continent, à Capo di Monte. L'Espagne est sortie de sa léthargie : non contente d'avoir près de Cadix un observatoire où l'on fait des travaux assidus, elle cherche à réunir dans l'observatoire de Madrid une collection de très -beaux instruments; nous savons que cet exemple sera suivi par le gouvernement portugais. Nous avons réservé la Prusse, la Russie, l'Angleterre pour nos dernières citations. Dans ces trois contrées de notre vieille Europe, les efforts que nous aurons à signaler ont été constants et suivis d'éclatants succès. La Prusse possède quatre grands observatoires, l'un à Berlin , l'autre à Bonn sur le Rhin , Iç troisième à Breslaw, et le quatrième, que les travaux de Bessel ont immortalisé, à Kœnigsberg. La Russie n'a pas montré moins de zèle ; à l'observatoire célèbre de Dorpat, à ceux d'Helsingfors en Finlande, de Mitau, de Moscou, de Vilna, de Kiew, de Nicolaïeff près de la mer Noire, elle vient d'ajouter l'observatoire modèle, construit au prix de plusieurs millions de francs, sur la colline de Poulkova, à peu de distance de Pétersbourg. L'Angleterre, enfin, nous montrera un très-grand nombre de beaux établissements du même genre richement dotés par le gouvernement, par les universités, ou par des particuliers opulents; ainsi en Irlande nous verrons l'observatoire de Dublin, celui d'Armagh; l'observatoire de lord Rosse à Parsonstown, où existe un télescope dont l'ouverture surpasse de plus d'un pied anglais (O^.SO) celle de l'in-
strument d'Herschel, jadis si célèbre; l'observatoire de Mackree, établi par un membre du parlement , M. Cooper, et où brille au premier rang une très-belle lunette fabriquée à Paris dans les ateliers de M. Cauchoix. En Ecosse, les observatoires d'Édinburgh, de Glasgow, celui du général Brisbane. En Angleterre, les observatoires universitaires de Durham, de Cambridge, d'Oxford; les observatoires de M. Lassel, près de Liverpool, de sir James South à Kinsington, de M. Bishopà RegentVPark, et par-dessus tout, l'observatoire royal de Greenwich, dans lequel son illustre directeur, M. Airy, introduit chaque année des améliorations importantes que l'amirauté ne marchande jamais, L'Angleterre , portant aussi son attention sur celles de ses colonies d'où l'on peut apercevoir des portions du ciel invisibles dans nos climats , a fait établir un très -bel observatoire au cap de Bonne- Espérance, un autre à Sidney, dans la Nouvelle-Hollande, un troisième à Madras; nous ne savons pas enfin si nous ne devons point comprendre, au nombre des établissements britanniques, l'observatoire remarquable construit aux frais du rajah de Trévandrum, près du cap Comorin. Quelle place doit occuper la France dans ce tableau? 11 y a peu d'années, la réponse eût été triste, et, pour ainsi dire, humiliante. L'Observatoire de Paris, cette masse colossale de pierres entassées sans aucune intelligence des besoins de la science, se présentait aux regards des promeneurs du jardin du Luxembourg, comme un exemple frappant des aberrations auxquelles' les architectes se laissent entraîner lorsqu'ils s'obstinent à élever des monuments au lieu des établissements utiles et mo-
destes qu'ion leur demandait pour un but spécial. Toutes les observations s'y faisaient dans un petit cabinet situé à Test du grand édifice, construit avec une extrême parcimonie, sur des plans d'une mesquinerie incroyable. Ce fut en 1831 que la Chambre des députés, instruite du véritable état des choses, voulut y porter remède, et vota spontanément, sur on seul exercice, une somme double de celle que le ministre lui demandait pour faire seulement des réparations indispensables. A Taide de cette allocjation libérale , les salles d'observation furent reconstruites de fond en comble, et, cette fois, de manière à satisfaire à toutes les exigences. Ces cabinets , en tant qu'il s'agit d'observations méridiennes , peuvent le dis* puter à ce que les observatoires étrangers offrent de plus parfait. Tous les instruments ont été, d'ailleurs, exécutés par des artistes français ; jadis les hmettes, les quarts de cercle, les instruments des passages portaient les noms de Campani , de Dollond, de Short, de Ramsden; aujourd'hui , sans qu'on ait été obligé de faire aucun sacrifice à l'amour-propre national, on n'y voit que les noms de nos compatriotes, Gambey, Fortin, Lerebours.
Expliquons maintenant quel parti on doit tirer des nouvelles lunettes et de la monture parallatique pour laquelle une allocation de 90,000 francs est demandée. Il serait superflu, commençons par cette remarque , d'insister sur l'indispensable nécessité de donner, à l'aide d'un mécanisme d'horlogerie, un mouvement uniforme et sans saccade à toute lunette destinée à porter de très- forts grossissements, car ce point a été traité, dans l'exposé des motifs de M. le ministre, avec toute la netteté désirable.
Lorsque Galilée eut construit une lunette sur le modèle de celle que les jeux d'un enfant avaient fait découvrir à Topticien de Middelbourg, et qu'il la dirigea sur le firmament, il y aperçut des objets situés par delà les limites de la vision naturelle : les phases de Vénus, les satellites de Jupiter, les montagnes de la Lune, les taches et le mouvement de rotation du Soleil , le nombre prodigieux d'étoiles que la Voie lactée renferme.
Cette lunette n'avait guère qu'un mètre de distance focale, 41 millimètres d'ouverture (un pouce et demi), et grossissait les objets sept à huit .fois, c'est-à-dire un tant soit peu plus que les lunettes actuelles d'opéra. L'œil perspicace de Galilée, armé d'un de ces instruments, dont le mode d'action était alors un mystère , reconnut que Saturne n'avait pas une forme sphéroïdale, mais sans pouvoir préciser la cause de ces irrégularités. La découverte de la figure véritable de cet astre a fait la réputation des savants qui ont pu les premiers l'examiner avec des lunettes plus puissantes que celle qu'employait l'illustre philosophe de Florence.
Il est dans le firmament des phénomènes qui sont, relativement aux lunettes actuelles, ce qu'étaient les irrégularités de forme de Saturne observées avec les trèsmédiocres instruments de Galilée. L'application de puissantes lunettes et de très -forts grossissements rendra évident ce qui n'est encore que problématique. Avec ces lunettes, lorsqu'elles seront attachées à un appareil parallatique, on parviendra, sans doute, à déterminer par un système d'observations analogue à celui que Bessel a déjà mis &i usage , les distances de beaucoup d'étoiles à la
Terre. Nous saurons alors si la 61 "• du Cygne est une des plus rapprochées ; sMl en est beaucoup qui soient placées à une telle distance, que la lumière la parcourt en moins de dix ans sur la base de 77,000 lieues par seconde ; alors on pourra suivre les changements de forme de ces agglomérations de matière lumineuse qu'on appelle des nébuleuses, et savoir si les derniers termes de concentration de ces matières brillantes sont des étoiles proprement dites, de véritables soleils. Alors on acquerra , sur la constitution physique des planètes et des satellites, des notions précises qui sont maintenant dans le domaine des conjectures. Alors on étudiera avec exactitude les révolutions des étoiles doubles, ces soleils tournant les uns autour des autres, et Ton fournira à* nos géomètres les moyens de décider si la pesanteur qui régit les mouvements des planètes de notre système s'étend jusqu'aux dernières limites du monde visible. Alors, enfin, on pourra suivre les comètes jusqu'à leur plus extrême éloignement, et tirer de leurs changements de volume ou de forme des conséquences précieuses sur l'état de l'éther dans ces espaces célestes.
Si l'on songe qu'en matière de science, et surtout en matière d'astronomie, l'imprévu forme toujours la part du lion , on comprendra combien il est désirable que le ciel soit exploré chez nous régulièrement à l'aide d'instruments puissants et se prêtant à des mesures exactes. Prévues ou non prévues, les découvertes dont l'astronomie est près de s'enrichir toucheront certainement aux points les plus délicats de la philosophie naturelle ; or, lorsque quelque chose de grand arrive dans le monde.
SUR DIVERS ÊTÀRLISSEMEi^TS PUBLICS: 59a
on le reconnaîtra sur tous les bancs de F Assemblée, ta France a manqué h sa mission quand elle n'y a pas pris part
Lorsqu'à la fin de 1847 le ministre de Tinstruction publique présentait à la Chambre des députés une de^ mande dont celle que nous discutons aujourd'hui n'est que la reproduction, il ne s'agissait que d'établir, s^us la vaste et magnifique coupole déjà construite, une lunette de 19 centimètres d'ouverture (7 pouces), conduite par un appareil parallatique; cet appareil devait avoir des dimensions exagérées, afin de pouvoir se prêter, le cas arrivant, et sans nouvelles dépenses, à l'établissement d'une lunette plus grande; ce qui alors n'était qu'en perspective est devenu une réalité* L'appareil parallatique dont le Bureau des Longitudes sollicite la construction portera immédiatement une lunette aussi grande que celle de Pouikova, qui jusqu'à présent était, avec celle de Cambridge, la plus considérable du monde, une hi-^ nette de 38 centimètres d'ouverture ( 14 pouces). Parmi les nombreux observatoires que nous avons cités plus haut, ceux qui renferment de grandes luiiettes montées parallatiquement sont : l'observatoire de Pouikova, les trois observatoires d'Amérique, l'observatoire irlandais de M. Cooper, l'observatoire de Cambridge, dont la lunette, construite à Paris; porte le nom de Northumberland- Refractor, parce que c'est le duc de Northumberland qui a fait personnellement les frais de son établissement; l'observatoire de sir James South, les observatoires de Bonn, de Berlin, de Kœnîgsberg, de Dorpat et de Bogehhausen près de Munich ; mais si l'on excepte les
59i SDR DIVERS ÉTABLISSEMENTS PUBLICS.
observatoires de Poulkova et celui, de Cambridge en Amérique, , on ne trouverait nulle part des objectifs de plus de 32 centimètres (12 pouces). Le Bureau des Longitudes a profité d'une circonstance favorable pour faire avec ses fonds ordinaires, et en ajournant d'autres dépenses, l'acquisition d'un objectif de 38 centimètres (14 pouces) pour la somme très-modérée de 25,000 fr. Cet objectif, d'une bonté reconnue, a été exécuté par M. Lerebours, avec du flint-glass et du crown-glass fabriqués dans nos atejiers ; tout nous persuade qu'il supportera des amplifications de deux k trois mille fois, c'està-dire deux à trois cents fois supérieures à celles dont Galilée fit usage pour les découvertes qui ont été tant et si justement célébrées.
Nous avons longuement discuté avec l'éminent artiste qui exécutera cet appareil, si l'Assemblée en vote la construction, le devis qui nous a été fourni; tout, dans ses évaluations, nous a paru modéré. Au surplus, M. Brunner, ne voulant pas spéculer sur un travail qui doit tant contribuer à étendre sa réputation , a déclaré que si les 90,000 francs dépassaient ses prévisions, il s'engagerait volontiers à verser la différence dans les caisses du Trésor. Ne négligeons, pas de dire ici que notre coupole et l'appareil parallatique projeté se prêteraient, sans nouvelles dépenses, à l'établissement d'une lunette d'une ouverture double et dont la longueur surpasserait de 5 à 6 mètres les plus grandes lunettes actuelles.
Nous avons la confiance que l'Assemblée ne se montrera pas moins disposée à encourager les études astronomiques que ne l'a été l'administration municipale de
Toaloùse, à laquelle on doit la construetiôn de Télégant jobservatoire qui couronne si noblemept ime colline située près de la ville. Mous lui proposons de voter les 90,000 francs qui lui sont demandés.
t^ar un sentiment de bienveillance dont la science reconnaissahte conservera oertainetnent le souvenir, lé ministre de Tinstruction publique a proposé d*iroputer sur les ressources affectées aux besoins de Texercice 1851 la totalité des 90,000 fVancs que doit coûter l'appareil parallatique ; mais considérant que cet appareil colossal ne pourra être terminé, quelque diligence que Tartiste y mette, que dans le courant de 1852, la Commission estime qu'il serait possible de partager les 90,000 francs demandés en deux sommes de &5,000 francs, qui deviendraient imputables, la première sur Tannée 1851 et la seconde sur Tannée 1852 ; c'est en ce sens seulement que la Commission modifie la proposition du gouvernement.
SUR LR HfISitJH D^HISTOIRR RATURELLR D£ PARIS *
La précipitation a été dans tous les temps une cause de malfaçon et de dépenses excessives. Jamais la France n'a eu im gouyememoqt plus fort, plus vigoureux, plus sévère pour les entrepreneurs que le gouvernement de TEmperear. À une certaine époque. Napoléon voulut pousser les travaux de Saint- Denis avec une excessive
i. Extrait d*an discoors prononcé le 16 mai 1836 à la (Siambre des dépatés.
tm SUR DIVERS ÉTABLISSEMENTS PUBLICS.
rapidité. Qu'en résûlta-t-il, de grands embarras» Timpossibilité de déterminer le montant 'exact des dépenses, et de mettre un terme aux exigences des entrepreneurs. Napoléon aperçut ce désordre, et c'est là ce qui le détermina à Boumefttre tous les travaux de la capitale à la haute surveillance d'un fonctionnaire spécial. Son choix tomba sur une personne considérable, également connue par sa probité sévère et par sa haute capacité, le père de M. le ministre de l'intérieur actuel , M. de Montalivet Dès le début, en examinant les travaux d'un seul point, les travaux exécutés avec précipitation à Saint- Denis, on découvrit un fait quej'e vais articuler avec assurance, sur lequel je ne crains pas d'être démenti, puisque je le tiens de M. de Montaliyet lui-même. On reconnut qu'on avait déjà payé 240,000 francs de trop pour la marbrerie et 100,000 francs de trop pour la vitrerie !
On voit que, malgré l'invention des attachements, il y a possibilité, quand on conduit des constructions avec une rapidité trop grande, d'être entraîné, par les exigencefs des entrepreneurs, dans de très-graves erreurs.
Examinons maintenant si les travaux exécutés au Jardin des Plantes ont été suffisamment étudiés. Parlons d'abord de la galerie de minéralogie. Je déclare que, pour mon compte, je désirais vivement son exécution ; mais le i)âtiment remplit-il son but ? 11 me semble impossible de ' méconnaître dans cette construction un luxe tout à fait inutile. Un tiers de la hauteur est totalement perdu ; dans un tiers de la hauteur on ne pourra pas placer un seul minéral. Eh bien, déplacez verticalement la construction actuelle, de manière que le rez-de-chaussée
devienne le premier étage ; vous aurez le même espace pour les minéraux, et le rez-de-chaussée vous restera pour placer la bibliothèque et Therbier qui ont donné lieu à une discussion qui pourrait être plus développée encore. Je croîs donc que, là aussi, on s*est trop hâté. Si Ton avait discuté les plans avec plus de maturité, on aurait pu arriver à des résultats beaucoup plus favorables avec une dépense moindre.
Aux deux extrémités de la nouvelle galerie pont deux petites pièces destinées aux cours. Dans Tune de ces pièces on va faire un amphithéâtre ; combien contiendrat-il de personnes? 120 à 130 au plus. Ainsi on a décidé tacitement, et cela contre la vérité, en ce qui concerne les habiles professeurs actuels, contre la vérité, il faut Tespérer, s'il s*agit des professeurs futurs, qu'un Cours de géologie dans lequel on développera avec toute la science de notre époque, les modifications successives que le globe terrestre a subies, ne réunira dans la ville de Paris, dans la capitale du monde civilisé, que 120 à lâO auditeurs. C'est une erreur, c'est une faute qui exigera une réparation, mais aussi une dépense nouvelle. Il y a plus, l'amphithéâtre projeté sera placé aussi mal que possible. Le professeur ne sera séparé de la rue de Buifon que par un intervalle de quelques mètres. Le bruit des omnibus, des fiacres, des voitures de toute espèce qui se rendent au faubourg Saint-Marceau, mettra le professeur dans l'impossibilité de se faire entendre.
On a parlé de l'obligation dans laquelle on s'était trouvé d'ajouter à la dépense présumée de la nouvelle galerie, une somme considérable, une somme de 30,000 fr.
pour revêtir le soubassement en pierres de Cbâieau- Landon. Ce travail n'ayant pas été prévu, sur quoi s'eston fcmdé pour en établir la nécessité? Sur une prétendue humidité extraordinaire 4e terrain.
Le terrain est partout le même dans la longueur de la rue deBuffon; nulle part il n'est dominé; au contraire, il est plus relevé que la rue d'une quantité assez notable ; il n'y ^vait donc pas d'humidité extraordinaire à prévoir, et les architectes ne l'avaient pa? prévue. Le revêtement de Château- LandoQ est un simple ornement. C'est 30,000 fr. inutilement dépensés.
Passons aux iserres. Elles sont belles, bien construites. Le ministre a dit que la portion exécutée était copiée sur des serres anglaises ; il l'a appelée serre à deux étages, sans que je puisse deviner pourquoi ; mais toujours est-il qu'il y avait une question importante sur laquelle on n'aurait pas dû prendre un parti avant de s'être éclairé de l'opinion des éminente professeurs de botanique. Cette question eût consisté à savoir si les serres seraient placées en k'air ou de plain-pied avec le sol du jardin. En adoptant cette dernière solution, la dépense eût été notablement réduite, et l'établissement se serait trouvé beaucoup mieux abrité.
On a parlé des dépenses considérables que la construction des calorifères a exigées ; on a dit que l'on avait eu besoin de faire un grand nombre d'expériences, et que ces expériences étaient indispensables, que les savanta l'avaient reconnu*
Il n'est que trop vrai qu'on a lait des expériences, disons mieux, des tentatives nombreuses et fort chères ;
mais j'affirme qu'elles auraient été inutiles, si, au lieu de s'en rapporter à Topinion de ses bureaux, très-capables peut-être à beaucoup d'égards, mais très-incapables sur cette question spéciale, on avait consulté des hommes de l'art, des hommes en mesure d'envisager le problème sous toutes ses faces.
Je sais bien qu'à une certaine époque on a consulté un savant, un professeur célèbre, mais il était trop tard, le mal était déjà consommé, si mal il y avait.
Je m'empresse de reconnaître que l'appareil actuel chauffe suffi^mment. L'expérience a été faite l'hiver deniier ; le résultat a été, dit-on, favorable ; mais il ne suffit pas, lorsqu'on s'occupe d'un monument de cette nature de savoir si l'on chauffe ou si l'on ne chauffe pas suffisanunent ; la question de la dépense est capitale ; pour le Jardin dea Plantes, c'est presque une question de vie ou de mort, si vous ne modifiez pas son budget ; dans le cas possible où une grande partie de ses fonds serait absorbée par des frais de chauffage, vous ne sauriez blâmer trop sévèrement les constructions actuelles.
Aujourd'hœ, en Angleterre, au lieu de diauffer les serres à la vapeur, on se sert d'eau chaude qui circule dans des tubes métalliques. On a prétendu qu'il y avait économie, facilité et sûreté dans le service : je demande si, avant de prendre un piirti sur cette question, elle a été agitée en présence de personnes capables? n'est-ce pas plutôt seulement l'opinion d'un conseil d'architectes qui a tout décidé?
Je ne sais, en vérité, si je dois parler d'un bâtiment qui a tant exdlé l'autre jour l'hilarité de la Chambre, du
600 Sun DIVERS ËTABLISSEMBKTS PUBLICS.
palais des singes^ Ce palais a été fait, dit-ûn, sur le modèle fourni par la Société zoologique de Londres.
Je ne trouve pas mauvais que Ton ait consulté la Société zoologique, qui possède effectivement dans la capitale de TAngleterre un bâtiment admirable ; mais, puisqu'on était en si bon chemin, on aurait dû la consulter aussi sur Téconomie de la construction.
Allez demander à la Société zoologique de Londres si elle a fait un bâtiment dispendieux ; elle vous répondra qu'elle s'est bien- gardée d'entasser pierre de taille sur pierre de taille; qu'elle s'est bien gardée de ccmstruire, comme on l'a dit dans une précédente séance, un véritable palais des singes. Au surplus, cette pierre de taille, dont vous vous :ête8 servis à profusion, les naturalistes font rœiarquer qu'elle aura de graves inconvénients de plus d'un genre pour ta santé des animaux. Comment a-t-on répondu à cette objection î la réponse est vraiment burlesque : ces pierres de taille qui ont tant coûté, nous les recouvrirons de bois !
Le beau, en architecture, est que chaque objet soit adapté à sa destination* Je me reporte par la pensée à une basilique où l'on avait pour directeur des travaux, à Paris, un homme d'un grand talent et d'une grande probité, M. Brugnières. C'est sous la direction de ce célèbre ingénieur que furent élevés les magnifiques abattoirs, que les pays étrangers copient à l'envi l'un de l'autre; eh bien, à l'origine, on avait voulu employa des colonnes corinthiennes à leur construction. M. Brugnières les fit supprimer, et il eut raison. Il est vrai que plus tard, l'abbé de Montesquieu, ministre de l'intérieur,
lui fit un jour la galanterie de dire : < Fi donc, monsieur Brugniëres, vos abattoirs ressemblât à des écuries. » C'était le plus bel éloge que M. Brugnières pût désirer dans un compliment.
Je ne crains pas de le répéter, un bAtiment est beau alors seulement qu'il est approprié à sa destination. Cest en prenant ce principe pour guide, qu'on empêchera dans l'avenir de difq[)endieuse8 réparations ou des démolitions déplorables attestant le peu de prévoyance des premiers constructeurs,
SUR LB8 CABINETS BT SUR L\)BSBRyATOIRE DU COLLÈGE • DB FRAHGB *
J'ai déjà parlé plusieurs fois des conséquences d'une trop grande précipitation dans l'exécution des travaux publics; la plus fâcheuse de ces conséquences, c'est le manque de solidité. Les plus habiles architectes n'y ont pas échappé. Ainsi la grande galerie du belvédère au Vatican, construite par le célèbre Bramanti, tomba avant d'être achevée. Ainsi, du grand bâtiment de Saint-Pierre, construit par le même artiste , il ne reste que des portions insignifiantes. Les architectes de Paris n'ont pas échappé à la règle commune : le bâtiment du Collège de France, par exemple, est construit de manière à durer fort peu de temps, peut-être pas vingt ans !
On a parlé de la nécessité dans laquelle l'architecte
1. Extrait d'un discours prononcé à la (Cambre des députés, le 16 mai 1836.
s'était trouvé de modifier les anciens plans : cette nécessité résultait» suivant lui, de la disposition du terrain. Il est vrai que le terrain est incliné. Il est vrai que ce terrain n'a pas une pente bien régulière,, et que, par exemple, dans la longueur de la place Cambrai en allant vers la rue des Sept-Voies, il y a une pente légère; mais il n'est pas moins certain que la ligne de la plus grande pente est dans la direction de la me Saint- Jacques : or, c'est précisément de ce côté^là que les bâtiments ont été trans^ portés. C'est par un mouvement vers le côté où les bâtiments sont le plus dominés par le terrain qu'on a modifié les anciens plans. J'afiirme que les constructions du Collège de France (le mot paraîtra peut-être un peu dur) ont été faites sans intelligence.
On a parlé d'une collection d'instruments de physique; on l'a citée comme une des plus belles qui existent dans le monde. L'éloge est vrai s'il s'agit des instruments; mais il faut remarquer qu'ils sont construits depuis longtemps. L'éloge est encore vrai si on parle de la manière dont les instruments sont entretenus, car le conservateur est un savant d'un rare mérite, et il a l'avantage sur la plupart des conservateurs de pareils cabinets, d'être né dans un atelier. Si on a entendu parler du bâtiment , c'est précisément le contraire de ce qu'on a dit qui serait la vérité. Concevra4-on que dans un cabinet de physique eifécuté de toutes pièces ,^ que dans nn cabinet construit à neuf, on n'ait pas su placerions les planchers sur le même niveau, qu'il s'y trouve des marches, ce qui empêchera de faire rouler les instruments pour les transporter d'une salle à l'autre?
J'ai déjà dit qtie le bâtiiDent n'est pas solide. Pour le fortifier , on a placé une série de grandes colonnes dans l'intérieur de la grande salle* En quoi s'imagine-t-on qu'on a élevé ces colonnes, dans un cabinet de physique, destiné souvent à des expériences magnétiques? En fer I ! ! Si notre illustre Coulomb vivait encore , avec un cabinet semblable à sa disposition , il serait obligé d'en sortir pour exécuter ses inunortels travaux.
On doit espérer du moins que ces grandes masses auront rendu la bâtisse inébranlable; eh bien, il n'en est rien. On va du reste en juger.
Lorsque vous allez au faubourg Saint-Antoine acheter une armoire , vous ne prenez jamais la peine de rechercher si les faces sont rectangulaires; il n'est'^pas d'ébéniste, tout médiocre qu'il soit, qui ne satisfasse à cette condition : eh bien, ces armoires communes ne pourraient être employées dans le cabinet de physique du Collège de France; elles auraient fait ressortir l'inclinaison des plafonds. Pour empêcher qu'on s'aperçût des différences de niveau et du déversement du plan , jl a fallu terminer les annoires dans la partie supérieure par des pans coupés dans une direction oblique ei non parallèle à la traverse horizontale du bas. Le fait ne pourra être contesté.
Il s'est fait dans diverses portions du collège des mouvements^ des tassements» des déplacements considérables. J'affirme que dans le bâtiment tout neuf et en quelque sorte fait d'hier, il y a aujourd'hui une portion qui est étayée. Voilà le monument qu'on a présenté comme une merveillet comme un chef-d'œuvre.
C'est la portion neuve dont je parle. La construction a
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été faite avec une telle économie de matériaux , quoiqu'elle ait coûté beaucoup d'argent, qu'on ne trouve dans les salles aucune des qualités essentielles que doit posséder un bâtiment destiné à dos cours publics.
Je connais un des habitants du Collège ; il m'a raconté un phénomène dont les physiciens seront obligés de s'occuper. Quand on marche au premier étage^ l'habitant du second entend le bruit au troisième ; ainsi , ce n^est pas sans raison qu'on a qualifié ce bâtiment de Ventriloque.
Ce n'est pas tout ; on a voulu l'enrichir d'un observatoire.
Le corps enseignant du Collège, sur la proposition d'un professeur d'astronomie théoricien, a demandé une terrasse; peut-être ce professeur songeait-il à reproduire les fameuses et anciennes terrasses des observatoires de Samarcande ou de Bagdad.
J'avoue enfin qu'on a demandé une terrasse. Le seul professeur du collège qui eût le droit d'émettre un avis sur une question de cette nature s'y est opposé; mais on n'a tenu aucun <;ompte de son opinion. A la terrasse primitive on a même substitué un prétendu observatoire; parlons maintenant de cette étrange construction.
On sait que dans un observatoire, la solidité, l'immobilité est la première de toutes les conditions. Faites osciller, même très-légèrement^ les murs sur lesquels les instruments reposent, et vous voilà aussitôt à des milliers de lieues de la véritable position des astres. Eh bien, le nouvel observatoire est sur un comble, sur un comble d'une bâtisse sans solidité, d'une bâtisse étayée.
Du moins les abords du nouvel observatoire seront
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faciles? En cela même vos prévisions seront trompées; pour entrer, il faut presque se coucher.
Vous voilà enfin dedans. Vous apercevez d'abord une petite trappe tant bien que mal orientée , pour indiquer qu'un deuxième observatoire doit avoir uns lunette méridienne. Mais pour que cet instrument ait quelque utilité,^ il faut qu'il soit posé solidement , il faut qu'il repose sur des piliers de pierres de taille, ayant leurs bases dans le terrain natureU Ici , il n'y a pas de piliers du tout; si on veut installer une lunette méridienne, il faudra la suspendre au plafond comme on suspend, chez les pharmaciens, les reptiles empaillés.
Dans un observatoire, il faut un toit tournant , c'est-àdire un toit mobile , portant une certaine ouverture susceptible d'être dirigée vers l'endroit du ciel où l'on veut observer. Au Collège de France, il y a une apparence de toit tournant, il y a une ouverture; mais rien ne tourne : aussi ne faut- il pas s'étonner que le seul lieu où l'on puisse placer une lunette au-dessous de ce simulacre de toit soit à une telle distance du simulacre d'ouverture , qu'en la supposant ouverte, la portion du ciel qu'on <iécouvrirait n'embrasserait que fort peu de degrés des deux côtés du zénith. On voit si c'est sans fondement que je devais critiquer la nouvelle bâtisse. Le problème qu'on y a résolu est celui d'un observatoire d'où l'on voit le ciel le moins possible.
Si ce bâtiment, a-t-on dit, ne peut pas servir à des observations réelles, il sera du moins utile pour les exercices des élèves. Eh bien , cela même , je le nie : il serait impossible d'y établir, non-seulement aucun des
instruments de rastronomie moderne , mais encore les cercles répétiteurs ou les théodolites répétiteurs dont se servent en campagne les habiles ingénieurs géographes qui, dans ce moment- ci , exécutent la carte de France avec tant de succès.
Mon illustre ami, lord Brougham, me disait un jour en parlant d'un certain tory fort connu par son inébranlable attachement aux vieux systèmes, quMl n'avait jamais pu en trouver la cause fmale. Je suis plus heureux que vouô, lui répondis-je , ce personnage fait rofiice de la borne militaire : en restant stationnaire il marque le point de départ; il sert à mesurer toute l'étendue des progrès successifs de la civilisation et de l'intelligence humaine.
J'ai cherché quelle pouvait être la cause finale de l'observatoire du Collège de France, et je Tai découverte ; il servira à montrer comment les observatoires ne doivent pas être construits, puisqu^on y a réuni tous les défauts possibles ; en faisant tout le contraire, en s'éloignant le plus possible de ce grotesque modèle , on sera bien près de la perfection.
Quelle a été la cause des nombreux défauts que je viens de signaler et qui ne sont que trop réels? D*abord l'espèce d'horreur que parait avoir Tadministralion pour les personnes compétentes ; l'idée qu'un conseil de bâtiments civils, composé d'architectes, est propre à prononcer sur un observatoire comme sur toute autre nature de bâtiments ; le dédain ^vec lequel on a rqpoussé les conseils éclairés du savant illustre qui s'est opposé à cette construction monstrueuse.
Mais il est encore une autre cause que je signale avec
regret, c'est que les travaux n'ont pas été mis en adjudication ; c'est qu'ils ont été exécutés par un entrepreneur qu'on a dû croire favorisé par l'administration; c'est que l'architecte a manqué de vigueur pour faire marcher ce protégé ministériel dans la voie que commandait l'intérêt de la science et des contribuables.
Voilà ce que j'avais à dire sur les constructions da Collège de France. H m'en coûte de refuser le crédit demandé; non assurément que je croie que le Collège de France n'est pas un des plus glorieux établissements du pays; non que je ne sois profondément convaincu du mérite éminent des professeurs dont se compose cet établissement; mais je le refuse parce que j'ai presque la conviction que sur l'un des terrains vacants qui se trouvent aux alentours du Panthéon, il serait possible de faire, avec les 600,000 à 700,000 francs demandés, un bel établissement, où les professeurs répandraient en paix les trésors de leur science sur leurs nombreux auditeurs.
Depuis qu'on a eu la malheureuse pensée d'entourer le Collège de France de rues , on ne peut plus faire une leçon en repos. Les nouveaux amphithéâtres pour lesquels on demande des fonds seront sur la rue Saint- Jacques, où^ à cause de la rapidité de la pente, les chevaux ne montent qu'à coups de fouet, et où les voitures descendent bon gré mal gré au grand trot Déjà, les inconvénients d'avoir des amphithéâtres à côté des rues se sont manifestés. Deux habitants du voisinage, à qui il a pris l'envie très-innocente d'apprendre à donner du cor , ont forcé plusieurs fois des professeurs à inter-
rompre leurs leçons. Je demande donc à la Chambre de vouloir bien inviter les ministres à dépenser les fonds de rÉtat sur un terrain plus convenable^ et surtout de construire le nouveau collège de manière qu*îl ne menace pas de tomber en ruines avant d'être achevé.
On a parlé de lézardes qui existent dans une partie du bâtiment qui n*a pas encore été réparé ; nwi j'affirme qu'il s*en trouve dans une portion du bâtiment nouvellement construit; et je vais vous dire quel effet elles ont produit.
Parcourez la plus humble maison de Paris, et je vous demande si vous voyez nulle part que les compartiments des carreaux ne sont pas sur une même ligne horizontale? Eh bien, allez au Collège de France, dans la partie du bâtiment nouvellement construite, et vous verrez un compartiment de deux centimètres plus bas que Ip compartiment du carreau voisin, de sorte que ces deux compartiments, quand la fenêtre est fermée, au lieu de se trouver sur la même ligne, sont à deux centimètres de distance. Aussi on ne pourra faire la manœuvre des instruments les plus simples* Les instruments portatifs des ingénieurs géographes, coname je l'ai déjà dit, ne pourront pas même êti^ introduits dans le nouvel observatoire.
[Le discot^rs précédent a donné lieu à une polémique dans les journaux { M. Àrago fut ainsi conduit à écrire les deux lettres suivantes:]
Paris, ce 21 mai 1836.
Monsieur le rédacteur du Temps, Veuillez avoir la bonté d'accorder une petite place à la
réponse qu^exige de ma part la lettre que vous avez publiée dans votre numéro de vendredi.
La lettre en question est signée P, Letarouilly. Ce nom n'était jamais parvenu à mon oreille. Je tfaflSrme donc pas qu'il existe un M. Letarouilly, architecte; je n'accepte à cet égard aucune responsabilité. Si Ton réclame, ce ne sera pas contre moi, car je fais mes réserves. Je réplique, mais sans avoir la certitude que mon antagoniste n'est pas pseudonyme.
J'ai afiirmé devant la Chambre que la bâtisse du CoN lége de France n'est pas solide. En preuve de cette assertion, j'ai dit que le mouvement d'une partie des maçonneries, avant qu'elles fussent étayées, était telle* ment sensible, qu'un habitant se vit obligé de raboter journellement sa porte, A cela point de réponse.
J'ai dit que le défaut d'horizontalité dans les plafonds du cabinet de physique est tel que pour parer à un défaut de parallélisme qui aurait choqué l'œil, on n'avait pu y placer que des armoires qui ne sont pas d'équerre. Ceci n'est pas contesté. /^^^ / / ,
Les colonnes de fonte près des instruments magné-v ^ ^>
tiques existent ; c'est aujourd'hui un point convenu entre M. Letarouilly et moi. y.
J'ai dit qu'une partie nouvelle du bâtiment était déjà étayée. M. Letarouilly ne le nie pas ; car il nous promet que les étais disparaîtront un jour. Ils disparaîtront, en eflfet, lorsqu'aux frais des contribuables, les poutres seront remplacée par une voûte projetée.
J'ai parlé de lézardes; on les appelle des fissures; va donc pour des fissures, pourvu que M. Letarouilly recon- VL— ni. 39
naisse que la maçonnerie en moellons a tellement tassé entre les chaînes en pierre de taille^ qae les saillies de plusieurs de ces pierres sont brisées ; que le déversement de la. bâtisse à certains étages a été tel que les compartiments en bois des carreaux de vitres sur leç chUssis de quelques fenêtres, sont de deux à trois centimètres plus bas dans une moitié que dans T autre.
Il n'y a de marches, dit M. Letarouilly, qu'entre les cabinets et les laboratoires. Je croyais, moi, avec tous les physiciens, que c'était surtout entre le heu de dépôt et la salle où se font, les expériences, que les instruments devraient pouvoir rouler facilement. J'attendrai une autre autorité que celle de M. Letarouilly pour changer d'avi&
Un arpenteur, un conducteur de ponts et chaussées qui, dans le nivellement d'un canton, d'une longue route, commettrait les énormes erreurs que M. Letarouilly a faites dans l'étroite enceinte du Collège de France, serait révoqué à l'instant Je conseille à M, Letarouilly de ne pas changer de carrière, de rester daqs le corps des architectes privilégiés.
Point d'équivoque,. M. Letarouilly l L'entrepreneur auquel j'ai fait allusion, est celui-là même qui a exécuté les travaux, celui-là même qui les, poursuivait i^aguère. Je n'en dirai pas davantage sur ce point, parce que je veux seulement me défendre et n'attirer sur personne, pas même sur M, Letarouilly, les foudres ministérielles.
Selon M. Letarouilly, l'observatoire du Collège aurait été construit d'après les avis de M. Gambey. Moi qui connais la très- grande habileté de cet artiste, j'aurais parié queJe fait n'était pas exact. Je viens 4' apprendre.
SUR DIVERS ÉTABLISSEMENTS PUBLICS. tÙ
en effet, de M. Garabey lui-même, qu'il n'a été invité à visiter le nouvel observatoire qu'à une époque où toutes les inqualifiables bévues qu'on a commises dans sa construction étaient consommées, où le mal était irréparable, M. Gambey n'en croyait pas ses oreilles quand on lui annonça que les instruments seraient suspendus au plafond ; j'ajoute qu'aujourd'hui même, il ne comprend pas mieux que moi ce qu'on a voulu faire, ce que jamais on fera du plus burlesque observatoire qui soit au monde.
J'ai trop de candeur pour ne pas reconnaître qu'il est un point, mais un point seulement, sur lequel je me suis trompé dans mon discours à la Chambre. J'ai eu tort, je l'avoue humblement, de dire que l'observatoire de MM. Binetet LetarouiHy ne pouitait servir qu'à montrer comment ces établissements ne doivent pas être construits. Le nouvel observatoire devait avoir, il a déjà eu un autre genre d'utilité : il a donné à M. Binet le titre de conservateur; il lui a assuré un logement qu'il était menacé de perdre.
Veuillez agréer, etc. F. Arago.
Paris, ce 27 mai 1836.
Monsieur le rédacteur,
Quelques mots seulement, et vous allez juger de ma position. Pendant que M. Letarouilly persiste à s'admirer dans son œuvre, comme si elle était une création de Palladio, voilà quatre professeurs -du Collège de France, les seuls au reste que f aie rencontrés depuis une semaine, qui, sans contester la parfaite exactitude de mes premières critiques, regrettent que les points d'attaque
n'aient pas été plus habilement choisis. Ces professeurs signalent, en effet, chacun dans la portion de bâtiment qui le concerne, des énormités devant lesquelles tout ce que j*ai eu à dire du burlesque observatoire semblerait une insignifiante peccadille. Je me suis demandé un moment si, quand la Chambre a voté, si, quand tout est consommé, je devais provoquer un nouveau débat auquel, comme aujourd'hui, l'architecte ne se mêlerait que par d'inqualifiables dénégations; mais M. Letarouilly, luimême a levé tous mes doutes : oui I j'ai mérité le reproche de petitesse en répondant à sa première lettre ; oui 1 comme le savant illustre qu'il a inculpé d'une manière si grave, j'aurais dû dédaigner ses attaques.
Veuillez, monsieur le rédacteur, agréer l'expression de ma très-haute considération. F. Arago.