SUR LA GRANDE BIBLIOTHÈQUE DE FARI
Il s'agit de savoir s'il serait convenable et utile de transporter la Bibliothèque de la rue de Richelieu dans une galerie transversale qui serait établie dans la cour du Carrousel.
Je vais parcourir les différentes considérations sur lesquelles M. le ministre du conamerce s'est appuyé pour soutenir le projet du gouvernement approuvé par la Commission de la Chambre.
1. Extrait d'un discours prononcé à la Chambre des députés, le Ô Juin isaa.
M. le ministre a attaché une grande importance à Tapprobation que l'Empereur avait donnée à un projet de galerie transversale dans laquelle on établirait la Bibliothèque. Il n*y a d'acte public relativement au déplacement de la Bibliothèque, qu'un arrêté qui remonte à Tan ix. Cest un acte des consuls : ils décidèrent que la Bibliothèque serait transportée au Louvre. Mais on reconnut bientôt que ce transport ne pourrait pas s'effectuer, qu'il n'y avait pas un espace suffisant au Louvre; car, il faut le dire, on ne destinait, à cette époque, à la Bibliothèque que la galerie qui fait face à la rue du Coq et à celle de la Colonnade. Les conversations fréquentes que j'ai eues sur cet objet avec M. Dacier, fortifiées par les souvenirs des conservateurs de la Bibliothèque actuelle, me permettent d'annoncer que l'assertion de M. le ministre n'est point exacte.
Quand l'Empereur donna son assentiment auti'ansport de la Bibliothèque dans le Louvre, la Bibliothèque n'avait pas à sa disposition les bâtiments du Trésor ; ils lui ont été affectés postérieurement, depuis la Bestaur ration ; lorsque le Trésor public fut transporté à la rue de Rivoli , on déclara que les bâtiments qu'il occupait rue Yivienne seraient donnés à la Bibliothèque. Eh bien, ces bâtiments, la Bibliothèque ne les possède pas encore. Par quelle circonstance ? Je l'ignore ; mais toujours est-il qu'on a accordé dans un des bâtiments du Trésor des logements à de simples particuliers. Il y a un miédecin dont j'ignore le nom, et par conséquent il ne trouvera ici rien de personne^ qui dispose d'une partie du premier étage, et dont la Bibliothèque n'a pu encore obtenir le
déiné^ageinent II y a au&si une partie des bâtiments du Trésor qui est occupée par la Commission des liquidations de rinderanitéde Ssiint-Domingue; la Bibliothèque ne jouit donc pas des bâtiments qui lui ont été destinés. Au surplus, l'assentiment de T Empereur, en supposant qu'il existât , ne serait pas un argument sans réplique. Personne jie contestera l'incomparable génie de Napoléon pour tout ce qui regarde les opérations militaires; mçiis, quant à la Bibliothèque, son opinion pourrait n'être pas une. autorité. Il n'y a pas de capacité universelle. Je me rappelle à ce sujet qu'ayant un jour montré à l'Encreur
,une tache sur le soleil, jleus de la peine à lui faire comprendre que cette tache n'était pas dans la lunette. On peut être le plus grand hommp des temps modernes,
. et être fort ignorant sur certains objets.
Est-il vrai, au surplus, que l'Empereur ait donné son assentiment au transport de la Bibliothèque à la galerie jtransversalp? J'ai déjà dit qu'il n'y a pas eu d'acte officiel à cet égard. Cependant on a publié un document curieux. Il se trouve dans un des livres de M. de Beausset, qui, par ses fonctions, assistait souvent aux conférences de Napoléon avec les architectes, et qui a rapporté dans ses Mémoires ce qu'il avait entendu. Cettç partie des Mémoires de M. de Beausset a été analysée dans un journal fort estimé, intitulé : Journal du Génie civile à la date de 1829. Voici ce que j'y trouve :
c II examina (l'Empereur) tranquillement et sans humeur les projets du Louvre et des Tuileries ; mais ne regardant plus sa première décision d'une galerie tran^ versale comme une disposition irrévocable, il déclara
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qae définitivement il ne voulait rien bâtir entre les deux palais : que Ton continue Taile commencée au nord, jusqu'à la chapelle qui sera en parallèle avec l'entrée du Musée ; que l'on place les archives dans la partie de l'aile à bâtir, et la Bibliothèque dans les ailes du nord et du couchant du Louvre; que la colonnade de l'aile du levant soit réservée pour l'habitation et la. représentation, et qu'on destine à l'exposition de l'industrie le rez-dechaussée du Loqvre et môme du Musée; ces displositions mettront encore en réserve, dans le deuxième étage du Louvre, huit logements dans l'aile du midi et six dans Taile de ta Colonnade.^
Voilà , ce que pensait sur la translation de la Bibliothèque un témoin oculaire, et ce qu'il rapporte dans ses Mémoires.
On a dit que la galerie Mazarine menace ruine. Je l'ai visitée ce matin, je l'ai parcourue depuis les fondations jusqu'aux combles, et j'affirme qu'elle est parfaitement solide. Je dirai de plus que sa solidité a été reconnue dernièrement par le gouvernement lui-même.
Cette galerie est une des plus grandes galeries de Paris; elle est ornée de fresque» de Romanelli. 11 est trèsvrai que dans un projet qui n'avait reçu l'assentiment de personne, il était question de l'abattre. M. le ministre du conunerce, qui était alors M. d'Argout, pensa qu'il ne fallait pas se prêter à cette démolition sans examiner les localités avec le plus grand soin. 11 nomma une Commission dont le président était M. Cuvier; MM. Prunelle, Kératry , Abel Rémusat , Villemain et Vitet eu faisaient partie.* La Commission s'opposa de la manière la plus
formelle à la démoKtion de la galerie Mazarine. On a cru que cette galerie menace ruine, p^rce que dans les fresques il y a des fissures. Vous savez que dans un plafond ordinaire, les fissures viennent souvent du retrait du plâtre, elles ne sont menaçantes que quand on suppose qu'elles dépendent d'une voûte construite en pierre de taille.
<>tte supposition ne peut être faite, ici; les fissures s'étendent i^r un revêtement, sur une sorte de pellicule, et non pas du tout sur ime voûte, car la galerie Mazarine n'est pas voûtée; elle est recouverte d'un comble en charpente qui est en très-b(Hi état Quand même le revêtement sur lequel sont peintes les fresques de Romanelli viendrait à tomber^ comme ^ il y a peu d'épaisseur, il n'en résulterait aucun accident Ces fissures sont- elles modernes? J'ai consulté les employés de la Bibliothèque, le vénérable M. Van Praët; ils m'ont dit qu'elles existaient depuis cinquante ans. 11 parait certain que ce^ fissures se sont formées dès l'origine; il n'e^ donc pas exact de dire que la galerie Mazarine menace ruine.
J'ai avancé tout à l'heure que le gouvernement avait partagé cette opinion; je vais le prouver. Après le rapport de la Commission dont j'ai parlé, on adopta un pian . de travail pour la Bibliothèque , on décida qu'on ferait la galerie de la rue Yivienne ; il y en a le tiers d'exécuté. Cette galerie devant recevoir les manuscrits, les imprimés aujourd'hui placés dans les combles auraient été transportés dans la galerie Mazarine. Ainsi, il paraissait arrêté à cette époque que le travail serait
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effectué. On demande dans le budget de 1833 une allocation assez considérable pour achever la galerie Vivienne, afin de pouvoir y placer les manuscrite, afin de rendre la galerie Mazarine aux imprimés ; cette dernière galerie n'a donc été ébranlée que par le projet de translation au Carrousel.
M. le ministre nous a entretenus de trumeaux ^t d*étais« S'il avait mis ces deux mots au singulier , ce qu'il a dit serait exact; mais au pluriel, il y a inexactitude. Il est frès-vraî qu'on a retouché iiri trumeau , qu'on a remplacé quelques pierres gélives dans un mur du déparlement des imprimés. Mais ce n'était pas dans les fondations; la réparation n'a pas descendu au-dessous du soubassement. On a parlé d'étais. Eh bien, il y a dans le dépar^ tement des estampes un étai destiné à soutenir une poutre qui a peut-être sept mètres de longueur. U est vrai que dans une partie des bâtiments du Trésor consacrée aux estampes on a placé des colonnes à la place des anciens murs; mais cela n'indique pas que le bâtiment principal menace ruine. Je persiste à soutenir, et c'est l'opinion des conservateurs, que les bâtiments de la Bibliothèque sont dans un bon état.
Le ministre et la C!ômmission nous ont dit que le projet d'achèvement de la Bibliothèque de la rue Richelieu coûterait 18 millions. 11 faut s'entendre sur ce point. Sans doute, si vous voulez faire un monument avec une entrée royale dans la rue Vîvienne , si vous voulez faire dbparaître tout ce qui, en style d'architecture, peut choquer l'œil, il est certain que la dépense sera considérable. Mais même pour l'exécution de ce projet, la
dépense n'a jamais été évaluée à 18 millions. M. le ministre a parlé de la nécessité d'acheter quel()ues maisons . qui font le coin (|e la rue Vivienne et ^ la rue Colbert ; il vous a assuré que ces maisons étaient d'un prix exorbitant, qu'on en demandait 3 à /i millions. M. le ministre s'est trompé.
D'ailleurs, tous ces projets qui doivent élever considérablement les dépenses , ne sont pas pour le moment indispensables; ce soi)t là des travaux d'embellissement dont il est impossible que nous nous occupions quand nous sommes obligés de contracter un emprunt Nous ne devons penser aujourd'hui qu'au solide, au nécessaire.
La BibUothèque peut- elle rester dans le local actud avec une dépense modérée? Je réponds affirmativement; et voici sur quoi je me fonde : Si vous transportez les manuscrits de la galerie Mazarine dans celle de la rue Vivienne, la première vous oilrira on vaste emplacement pour une immense quantité d'imprimés. Si vous faites déménager les parties des bâtiments du Trésor qui sont occupées par des étrangers et par la Commission de l'indemnité de Saint-Domingue, vous aurez assez de local pour pourvoir pendant longtemps à tous los besoins.
Pour obtenir €e résultat, à combien la dépense pourrat-elle s'élever? A 760,000 francs. Je parle d'après le devis de l'architecte.
Mais, dit-on , il y a des encognures d'un aspect disgracieux qu'il faut faire disparaître ; }a rue Neuve-des- Petits-Champs a besoin d'être élargie de 40 mètres; il faut faire une entrée royale. Peut-être désirera-t-on y mettre quelques-uns de ces diamants de granité dont a
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parlé M. de Laborde. Je conçois que si vous voulez faire tous ces grands travaux , vous arriverez à la somme de 18 millions. Au. surplus, la dépense proposée par Tarcbitecte ne va pas là. Je vais en donner à peu près l'énoncé.
Pour la galerie de la rue Vi vienne, 1 million; pour porter cette galerie jusqu'à la rue des Petits-Champs, 1 million; pour le même ouvrage jusqu'à l'entrée de la rue Colbert, 1 million; pour acquisition de maisons, 2,500,000 francs; pour faire une façade rue Colbert, 1 million; pour faire une façade rue des Petits-Champs avec entrée royale , 3 millions ; sur la partie située le long de la rue Richelieu, 1 million; en tout, environ 9 millions.
Voilà le projet de l'architecte pour la Bibliothèque isolée, pour la Bibliothèque monument. Hais si vous voulez vous arrêter aux besoins actuels et pressants, quelques centaines de mille francs suffiront.
M. le ministre vous a dit qu'il y aurait des dépenses considérables à faire pour l'acquisition de maisons de la rue Vivienne et de la rue Colbert, qui renferment plusieurs des plus beaux magasins de la capitale. J'ai voulu . m' assurer par moi-même de l'état des choses, et voici ce que j'ai trouvé : un hôtel garni, quatre boutiques de marchandes de modes, une boutique non louée, un l)oltier, deux cordonniers, un épicier, un boucher et un marchand de vin. Ainsi, selon toute apparence, la dépense ne sera pas exorbitante.
Reste la question de l'espace. L'espace qu'on nous promet est, dit-on, beaucoup plus considérable que celui dont on jouit dans le bâtiment actuel. Les paroles de
H. le ministre, qui sont ordinairement si claires, si nettes, si précises, si positives, ont été tlans cette circonstance entourées d'une telle obscurité , que malgré tous mes efforts je n'ai pas pu pénétrer sa pensée. Je ne sais pas de quelle manière cet espace est réparti; je crois pouvoir affirmer qu'il n'existe pas de plan d'arrêté, qu'il nV A âu fond que la volonté formelle de faire une galerie transversale. Les plans sont si peu arrêtés, qu'il était question de disposer du deuxième étage du Louvre pour y placer les manuscrits et les médailles, ei que quarante^ huit heures après on s'est décidé à y placer le Musée naval , et à laisser le premier étage aux manuscrits et ^ux médailles. Il y a deux jours que ce changement de place s'est opéré; je vous demande si en aussi peu de temps on a pu faire des devis, arrêter quelque chose de positif sur la quotité des dépenses.
On nous crie : Il faut achever le Louvre !«é. Hélas! sur ce point, je vous dirai que je suis de votre avis; lors^ qu'on a voyagé, on est toujours désireux que son pays renferme des monuments comparables à ceux qu'on a vus. C'est là une faiblesse de ma part ; c'est toujours avec peine, je l'avoue, que j'entends proclamer qu'il y a en Italie de plus beaux monuments qu'en France; j'éprouve aussi un certain malaise quand un Anglais me dit que RegentStreet est plus beau que la rue de BivolL
Je serais donc disposé à voter les sommes nécessaires pour achever la place du Carroui^l.
Mais le moment est-il bien choisi? Et, en tout cas, fautil déplacer la Bibliothèque, qui n'a pas besoin de l'être dans un moment où une question qui a été soulevée et
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qui mérite de fixer toute Tattention de MM. les ministres du commerce et de rinstructiou publique, la question des Bibliothèques spéciales, prend tant de crédit dans le public? Est-ce dans un moment où nous ouvrons des emprunts , où nos recettes ne s'élèvent pas au taux de nos dépenses , que nous devons nous occuper d'immenses constructions?
Peut-être, cependant, toutes ces difficultés n'arrêteraient-elles pas mon vote, si l'on nous prouvait que la galerie transversale qu'on vous propose de construire , galerie qui n'a pas reçu, à ce qu'il me semble , Passentiment de l'Empereur, doit avoir une grande utilité.
Eh bien , je trouve , dans le rapport sur le budget du commerce et des travaux publics, qui vous a été présenté dans la dernière séance, qu'on vous demande une somnie assez considérable pour l'exposition des produits de l'industrie ; je vois tous les ans que, pour l'expoi^tion annuelle des tableaux, on a besoin de déplacer les chefs-d'œuvre des anciennes écoles ; or tout cela ne se fait pas sans de graves inconvénients.
On a parlé aussi d'une collection de plfttres, qui serait très-utile^ et qui pourrait être placée dans la galerie transversale. •• Eh bien, présentez-nous un plan détaillé; mon^ brez-nous qu'il y a là un grand objet d'utilité publique , et vous obtiendrez mon vote.
Mais transporter la Bibliothèque dans un autre local lorsqu'il est reconnu que celui qu'elle occupe suffira p^H dant trente ans, et que, même en voulant faire de l'architecture, on dépenserait une somme inférieure à celle qu'on nous demande, cela me parait inadmissible.
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