A MADAME DE CHANTAL , A LA VISITATION A BOURGES
Sur la réception dans le monastère de deux Sœurs, et sur le mariage
du Prince du Piémont.
A Paris, 9 janvier 1619.
Ma très chère Mère,
Je reviens assés tard des Bénédictines , où grâces à Dieu j\ay receuau giron de l'Eglise un fort honneste gentilhomme, de bon esprit et de bonnes lettres; et si, je dois prescher demain ; c'est pourquoy je vous respondray courtement à vos lettres précédentes. Nous ne vous envoyerons pas encor ni l'une ni l'autre de ces Dames, l'une qui est la mariée , parce qu'elle ne veut donner que cinq cents francs de pension, se sousmetlant, quant au reste, que sa fille de chambre estant éprouvée , si elle n'est propre à demeurer, on la puisse chasser; et par ce moyen, bien qu'elle ne se détermine à rien, si me semble-il qu'elle se laissera conduire. L'autre qui est, à mon gré, une brave et digne femme, parce que voulant meshuy essayer si nous pourrons faire reûscir nostre dessein sans ce bon Seigneur qui à la vérité est incomparable à tenir les affaires en longueur, nous aurons grandement besoin d'elle et de sa conduite qui est très bonne ; ce sera éternellement mon sentiment qu'on ne laisse jamais de recevoir les filles infirmes en la Congrégation , sinon que ce fut des infirmités marquées aux Réglée , telle que n'est pas celle de fille qui n'a point d'usage de ses jambes : car sans
* L'autographe en appartenoit à M. le chevalier Carron ,, commandant d« Thonon. C'est la 242^ inédite de la collection-Biaise.
jambes on peut faire tous les exercices essentiels de la Règle, oheyr, prier, chanter, garder le silence, coudre, manger, et sur tout avoir patience avec les seurs qui la porteront, /juatid elles ne seront pas prestes et promptes à faire la charité. Car il faudra souvent qu'elle supporte celles qui la porteront , si Fesprit de dilection ne les porte. Si donc elle a deqiiov nourrir celles qui la porleront, je ne vois rien qui doive eiiipescher sa réception , si elle n'est point estropiée db cœur. Ains je Tayme, la pauvre fille, de tout mon esprit.
Nostre M. de Gouffier ne s'en ira pas, et je vais espiant une bonne commodité pour revoir un peu son esprit. Vous ne doutés plus de nostre mariage, je m'asseure; car vous aurés sceu meshuy que le contrat fut solennisé il y a 9 jours, que tout s'est passé avec un bonheur nompareil. Les ambassadeurs ont visité nostre chère petite Madame, avec tiltre de Yostre Altesse et conjouyssance de son mariage. C'est la plus brave Princesse qu'il est possible de voir. Le Roy a escrit à M. le Prince du Piedmont, avec le titre de beau-frere ; le roy d'Espagne a rendu tesmoignage d'agreement. En Piedmont, en Savoye, on a fait des allégresses incroyables, les festes de Noël, lorsque le Prince eut i*eceu les couleurs des faveurs, ou les faveurs des couleurs de Madame ; et le Prince publia un cartel pour un tournois gênerai, auquel il invita toute l'Italie à venir voir mourir à ses pieds tous ceux qui diront que l'amaranthe n'est pas la plus belle de toutes les couleurs, et la Princesse, qui favorise cette couleur, la plus digne qui eut jamais esté , et que chevalier qui est son esclave n'est pas le plus heureux du monde ; mais certes je ne sçai pas trop bien l'histoire de ce cartel , aussi n'est-elle pas trop propre pour estre leuë en réfectoire. Je veux dire en somme que nostre mariage est fait; et Son Altesse ne fît jamais tant de démonstrations d'une joye véritable et extraordinaire comme il fait maintenant. M. le Pi ince sera icy dans trois semaines, voyla pour ce point.
Monsieur le baron de Chantai nie fit presque mentir quand je vous escrivis; car il arriva céans comme j'avois envoyé la lettre, et commença ioi't à s'apprivoiseï' avec moy : mais il ne me parla point de ses affaires. Je ieray tous mes tiïovii^ pour le faire entrer au service de Monseigneur le Print^e, et crois qu'il ne sçauroit mieux faire ; mais ce que je crains, c'est que d'abord on ne le mettra pas en fortune, ains faudra qai'il k gaigne par la subjection et par sa veitu, bien que moyennant ctp la il la fera proportionnée à sa condition. Je Iny enparleray à l;i premi(jre commodité, qui luy pourroit persuiider qim la douceiur et courtoisie est incomparablement plus honiiwi.ablt.', que la violence et fierté le mettroit au chemin de faire dis M;erveilles. Vous sçavés, ma ties chère Mère, que la muiysuii du Prince est un Monastère, et que p^ur chose du moiii^k il lie veut souffrir les dt'soidies, et bien qne vciuint iry il veuille s'acconuiioder à la liberté du pays, si est-ce (|u il la veut vertueuse. Somnie donq, je ieray tout mon pouvoir pour ic filz de ma très chère mère, le irere de ma tn s chère seur et le nepveu d'un tel oncle qui m'en escrit. M. de Forax le rencontra, et se firent mille caresses; maïs parce que c'e^^toit en ru€, ilz ne parlèrent de rien. Ce qui tient en peyne M. de Forax, c'est, premièrement, qu'il ne sçayt où aller prendre la finale conclusion de son mariage ou de sa présentation, puisque Mademoiselle de Chantai n'est pas auprès de vous, et que ni elle sans vous, ni vous sans elle ne ferés rien. 2*^ Je ne scai encor si M. de Chantai le voudra, mais de ce second il s'en pourra esclaircir, 3" Il ne sçayt ni combien on luy donne de dot, ni si elle sera liquide , ou s'il faudra la prendre des mains de M. de Chantai. Pour moy, j'explique ces choses à ma façon , n'entendant rien aux termes et cérémonies avec lesquelles il faut procéder en une affaire que je ne fis jamais , Dieu mercy , et je vous asseure que le pauvre garçon n'en est gueres plus grand docteur que moy ; ou bien ea toutes sortes de vertus,
pieté et courtoisie , et luy est advis qu'encor qu'il nVspoiiseroit pas Mademoiselle de Chantai, laquelle pourtant il a bien envie d'espouser, il ne laisseroit pas d'estre vcstre filz.
Mon engourdissement de jambes n'est rien de douloureux, ni qui m'empesche de mai cher, dés que j'ay fait dix ou douze pas. Je pense que c'est que je suis vieux. En somme, ce n'est rien, je vous asseure.
Mon frère est au lit, mais il se porte bien. M. Flocard est tous-jours icy nostre camarade, et tous-jours plein de vertu et de respect pour vous.
Dieu vous bénisse et toutes nos Seurs; mais Dieu vous bénisse, ma très chère Mère, que je chéris plus que moymesme ou comme moy-mesme.
Je m'en vais faire responce à Monseigneur nostre Archevesque, et puis à M. (Madame) du Puys dorbe qui m'a envoyé homme exprès. Ma très chère Mère je suis tout vostre.
lettre'