‹ Œuvres Completes Volume 7Chapitre 131 sur 183 · VII · texte numérisé non relu

VII

B ment à leurs pères et mères infirmes, et à leurs frères tesmoins 9 de leur chasteté. »

Or presque toutes, tant les unes que les autres, mais notamment celles de la première bande , qui vivoient en Congrégation , estoient consacrées par des vœux publics, et grandement célèbres; car qu'est-ce que saint Ambroise * ne dit pas à la Vierge deschuë sur ce sujet? Et ne temoigne-il pas que sa sœur sainte Marcelline fut consacrée par le Pape Libère en l'Eglise de sainv Pierre de Rome, et le propre jour de Noël? Certes c'estoient ordinairement les Evesques qui celebroient ces consécrations , comme il est ordonné au Concile de Carthage % auquel le grand S. Augustin assista, et par saint Léon le premier, escrivant aux Evesques d'Allemaigne et de France : et est commandé dans le Pontifical, que Ton ne les fasse qu'es jours de Feste ou de Dimanche. -Mais quand je dis qu'elles estoient consacrées par des vœux eelebres et publies, je ne veux pas pourtant dire, qu'ils fussent solennels de la solennité dont les Scholast iques et Canonistes parlent, par laquelle les mariages contractez par les Religieuses sont totalement invalides : car encore que d'un commun consentement de tous les saints Pères , et selon la parole du grand Apostre ' , les Vierges et Vefves qui par vœu et profession publique estoient sacrées à Dieu, ayent tousjours esté tenues en exécration, lorsqu'elles rompoient et violoient leur vœu , si est-ce que comme dit dairement saint Augustin * au livre du Bien de la Viduité, leurs mariages subsistoient, l'invalidité de telles nopces ayant seulement esté introduite premièrement par l'authorité ordinaire de quelques Evesques en leurs Diocèses , puis par le Concile gênerai tenu à Rome environ l'an 1130 sous Innocent second ^

Et bien que plusieurs anciens et graves Scholastiques pensèrent jadis, que cette solennité estoit une propriété naturelle et essentielle des vœux de Religion; si est-ce que le Pape Boniiacc VllI^ ayant du despuis déterminé le contraire, il n'y a plus lieu quelconque d'en disputer; ains faut avouer ingenuëment que cette propriété n'est nullement inséparable des vœux de Religion, puis fu'anciennement les plus célèbres et saints Religieux faisoieni

* Ad Virg. laps. c. 5. Initio lib. III de Virg. ■— s 26. q. 6. ca. 1 et 1 dist. 23. ». 24. Gonc. 2, 3 et 4. Léo epist. 86, aliàs 88 et refertur dist. 68, c. 4. -- »I. Timoth., V, 12. — * Cap. 9 et 10. — « Vide Plat. lib. II, cap. 21 de bon» «ftius Rei. — 6 Gap. uni, de voto ia 6.

leurs professions sans icelle, et qu'en nostre aage le Pape Grégoire XIll Ta attachée aux vœux simples, en faveur de la tres-illustre Compaignie du Nom de Jésus; déclarant assez en cela, que cette solennité dépend tellement de l'authorité de TEglise, qu'elle la peut ostar aux vœux solennels sans pour cela les rendre simples, etradjô'iîster aux \œux simples, sans pour cela les rendre solennels, selon qu'il est éx^s, 'ient au bien des âmes, et à la gloire du Créateur : ainsi qu'ont aoctement expliqué le Chancelier Jean Gerson, les Cardinaux Gaietan et Bellarmin *, les Docteurs Lessius et Azor, et briefvement, mais pertinemment à son accoiistiimée, Hierosme Platus en ses beaux livres Du bien de V estât Religieux , et enfin le tres-docte Thomas Sanchez, qui en cite une légion d'autres.

11 y a donc eu cy-devant, et y a encore en ce temps des Congrégations de femmes consacrées à Dieu, en deux sortes : car les unes ont esté establies en tiltre de Religion par les vœux solennels , et les autres en tiltre de simple Congrégation, ou par les "vœux simples, ou par Toblation, ou par quelque autre sorte de profession sacrée. Ainsi le tres-glorieux saint Charles , miroir des Prélats de ce temps, et à son exemple les Reverendissimes Evesques de sa Province, ont érigé plusieurs Congrégations de diverses façons. Car voicy ce qu'en a escrit l'Auteur de l'Histoire de sa \ie ^ après qu'il a dit : « Que cet admirable Prélat induisit plusieurs » hommes à la chasteté; mais le nombre des femmes, adjouste-il, » fut beaucoup plus grand, se remplissant de Vierges non-seule- » ment les Cloistres sacrez , ains aussi divers nouveaux Collèges » fondez à cette intention en la Cité et Diocèse : outre la Compai- » gnie de sainte Ursule, qui estoitestenduë presque de toutes parts, » si pleine de bonnes vierges, que plusieurs Monasieres en eussent » esté remplis : et semblablement la Compaignie de sainte Anne, » si nombreuse en femmes et vefves, qui servoient Dieu avec » beaucoup de pureté, sous l'observance de leurs propres Règles, ft- Ainsi sainte Françoise Romaine, divinement inspirée, institua la Maison de la Tour des Miroiiers , en tif re de simple Congrégation, qui est encore en grande splendeur de pieté à Rome; comme aussi à Crémone la Congrégation des Vierges de nostre Dame, et de mesme y en a ^n plusieurs autres endroits.

' Less. lib U, c. 4, 6ub. 6, Azor. 1. X, c. 6, q. 2 et 8. PI. L XI, c 11. Sanch., 1. VII de Matr, disp. 2$ et 26. — ^ yj). vill, c, 1^

Or , mes très chères Sœurs, vostre Congrégation a esté jusqnes à présent de cette seconde sorte, avec beaucoup de pratique d'une solide pieté, pour Tadvancement de vos âmes, et de beaucoup de bonne odeur, pour l'édification du prochain. Mais depuis qu'il pleut à la divine Providence, que cette petite Gompaignie, comme une ruche d'avettes mystiques, jettast des nouveaux cssains; et qu'elle, fust establie 4 Lyon et à Moulins, le très Illustre et Rêverendissime Archevesque de Lyon, Monseigneur Denys Simon de Marquemont, jugea qu'il estoit expédient qu'elle fust réduite en Religion , pour plusieurs raisons que sa grande sagesse et pieté luy suggérèrent : et Dieu a beny ce dessein. Car enfin après plusieurs "diificultez, desquelles les projets du service de Dieu ne sont jamais exempts, nostre saint Père Paul V m'a commis pour ériger vostre Maison en tiltre de Religion, avec toutes les prérogatives dont jouissent les autres Ordres Religieux, et ce sous la Règle du glorieux saint Augustin. Pour cela doncques jevous présente celte sacrée Règle, que vous suivrez meshuy comm^ le vray chemin auquel vous devez marcher, pour parvenir à la perfection de la vie Religieuse, y ayant joint vos Constitutions, qui sont comme des marques mises en ce chemin, affîn que vous le sachiez mieux tenir. Car, comme disent les Docteurs, les Règles des Religions proposent les moyens de se perfectionner au service de Dieu, et les Constitutions monstrent la façon avec laquelle il les faut employer, comme par exemple, cette Règle commande qu'on vacque soigneusement aux prières , et les Constitutions particularisent le temps, la quantité, et la qualité des prières qu'il faut faire. La Règle ordonne qu'on ne regarde pas indiscrettement les hommes, et les Constitutions enseignent, comme pour exécuter cette Règle, qu'il faut tenir la veuô basse, et le voiîe sur le visage , en diverses occurrences : de sorte que pour le dire en un mot , la Règle enseigne ce qu'il faut faire, et les Constitutions comme on le doit faire. Et de là vient , ainsi que les mesmes Docteurs remarquent S que les Règles, comme fondemens principaux de la vie Religieuse, doivent estre approuvées par Tauthorité de l'Eglise Catholique , ou par Décret Apostolique , mais les Constitutions, qui ne contiennent que les moyens et la méthode de bien observezla Règle, n'ont nui besoin d'estre confirmées que par l'authorité

» Vide Azor. 1. XllI, c. Il, q. S. et Joaiu de Salas, disp. i de leg. sect. ii, et di£p. X6t g€ct. 10.

des Supérieurs ordinaires, ou par les Chapitres des Religions.

Je sc.iy bien qu'au comint^ncemenl de l'Eglise, les Congrégations Religieuses durèrent quelque temps, et firent des merveilles au service de Dieu, sans avoir presque aucunes Règles escrites; ains par la seule observance des coustumes, que la commune pratique et dévotion des âmes qui s'estoient assemblées avoit int«'oduites, et j)ar la bonne conduite des Supérieurs, suivie de la parfaite obï^sance des inférieurs, desquels la simplicité et bonne foy ti.'uoit heuieusement lieu de loy. Mais environ le temps de Constantin le Grand, saint Pachome reçut de la main d'un Ange une Règle escrite dans un tableau , que ses Monastères tant d'hommes que de femmes observèrent. En après le grand saint Basile, entre k'< Pères Grecs, escrivit une Règle très-excellente pour ses Religieux, comme fit saint Augustin entre les Latins pour les siens, et sainte Melaine la Jeune ayant dressé une Congrégation eu Hierusalem, leur donna aussi une belle Règle. Et depuis plusieurs Instituteurs de divers ordres de Religigieux ont laissé des autres tres-saincîes Règles, ou du moins des Constitutions, qui tiennent lieu de Règle pour leurs Congrégations, comme le grand Patriarche saint Benoist, duquel la Règle est si hautement louée par saint Gre.\^ire le (irand, le Seraphique saint François d'Assise, saint Bruno, S. François de Paule, le bien-heure nx Ignace de Loyola

Mais la grande authorité de saint Augustin , méritée par la très excellente sainteté de sa vie, et par lincomparable doctrine dont il a orné l'Eglise, a fait qu'entre tous les Législateurs des Ordres Religieux, il a esté le plus suivy. Aussi nostre Sauveur hubitant eu luy , comme parle saint Hierosme ', luy inspira cette Rtgle, tellement animée dePe^prit de charité, qu'en tout et par tout elle ne respire que douceur, suavité et bénignité , et par ce moyen et propre à toute sorte de personnes , de nations et compUxions : -i que ce grand homme Apostolique l'escrivant, poumon bitu dire à l'imitation de lApostre : J'ay esté fait tout à tous, aftiii de les sauver tous. Qui fait que non seulement plusieurs Congrégations de Religieux Cloistriers, comme celles des Chanoines et Clercs Réguliers, des Eremitains, de saint Dominique, de saint Hierosme, de saint Anthoiue, de Presmontré,, des Ser-

* Epist. 80 ad Aug.

viteurs^ des Crucifères, mais aussi les Ordres de plusieurs Religieux Chevaliers, comme ceux de saint Jean de Hierusalem, ceux des Saints Maurice et Lazare, les Theutoniques, ceux do. saint Jacques, et plusieurs autres, se sont rangez sous Testendart de cet admirable Conducteur.

Or bien que cette Règle soit visiblement tres-sainte , et que comme apprenvée de TEglise, elle doive cstre hors de toutes censures; n':.s que le seul nom de celuy qui Tescrivit la deust rendre \ensrable à tous ceux qui portent le tiltre de Chrestien; si est-ce que la folle témérité des enfans du monde ne laisse pas de vouloir y treuver je ne sçay quoy à lire , par manière d'affectée euriosité, et partant, afFm que nul ne vous puisse troubler sur cette occasion, je veux prévenir leurs questions et demandes frivoles , et par mesme moyen esclaircir quelques difficultez qui pourroient arrester vostre esprit en la lecture d'icelle.

Ce que le glorieux Père commande avant toutes choses , « que Ton ayme Dieu et le prochain », n'est pas mis en sa Règle comme pour vouloir faire penser qu'il soit l'auteur de ces commandemens : Car qui ne sçait que non seulement ils sont de Dieu , ains qu'ils sont le suc, la moiielle, et l'abrégé de toute la Loy de Dieu? mais ce que Dieu a commandé, ce sien serviteur le recommande, comme la fin et prétention unique pour laquelle il a dressé sa Règle, et sa Congrégation, et à laquelle tout se rapporte.

Ce qu'il dit : «ce sont icy les choses que nous vous commandons, à ce que vous les observiez », ne doit donner aucun scrupule aux Sœurs, comme si cette Règle obligeoit en tous ses articles sous peine de péché : car* cela n'est pas , ainsi qu'après le grand saint Thomas % les Docteurs plus asseurez ont observé. Et de fait, la parole latine de précepte dont saint Augustin use, ne porte pas tousjours force de commandement absolu ; ains fort souvent signifie la méthode, le moyen, la manière, l'instruction, et l'art pour bien faire quelque chose : voire mesuie elle est prise quelquefois pour un simple ad vis de ce qui est expédient. Ainsi disons-nous que la logique contient les préceptes de bien argumenter, la rhétorique les préceptes de bien parler, ou haranguer, et appelions Précepteurs, non tant ceux qui nous commandent, comme ceux qui nous instruisent. De sorte que cette sainte

» Vide s. Thom. 2. 2. q. 86. et ibid. Gomment, et Azor. 1. XIII, c. 11, q. 7^ •t Sylv. verbo Relig. 11.

Règle n'oblige point à péché, sinon es articles principaux requis: à robs'ervaiice des trois tobiix, ainsi qu'il est plus amplement déclaré à la fin des Constitutions.

Plusieurs pensent que les Règles Religieuses doivent taxer et déterminer des peines aux contrevenans et delinquans ; mais ils se trompent : car il n'y en a point en la Règle de saint Basile , ni en -^elle-cy, comme vous verrez, sinon celle de Tejection. Et certes puis qu'aussi-bien faut-il ordinairement que les Supérieurs modèrent, ou aggravent les loix punitives pa la considération des diverses circonstances qui acrroivsent on diminuent les fautes, n'est-il pas bon de laisser les impositions des pénitences à leur jugement et prudence?

Il y a voirement en cette Règle quelques articles, qui semblent n'avoir plus aucun usage, comme par exemple « de n'aller aux » bains que tous les mois , et que les Sœurs ne sortent pas qu'ac- » compagnées : » car on ne doit plus sortir maintenant, que pour des causes si grandes, si nécessaires et rares, qu'on peut dire ea vérité que les Sœurs observantes ne sortent jamais : et neantmoins ces articles de la Règle servent de lumière pour faire voir comme elles en doivent observer quelques autres, qui sont encore maintenant en usage.

Eu l'article qui dit : « Domptez vostre chair par jeusnes et abs- » tinences, selon que vostre santé le permet, » le bienheureux Père ne donne pas liberté pour cela à chaque Religieuse de faire des austeritez de sa teste , ny de discerner ce que sa santé luy permet : car au contraire^ comme il est porté en un autre article, c'est à la Supérieure de faire distribuer les vivres non également à toutes , mais à chacune selon qu'il est expédient. Et au livre premier des Mœurs de l'Eglise *, descrivant la façon de vivre des Religieux et Religieuses de son temps, il dit * « Que plusieurs de » forte complexion s'accommodoient de vivre comme les infirmes, «afin de ne poi .t faire de particularité: » et que quand les foibles refusoient de boire et de manger ce qui leur estoit convenable, on les en tançoit, de peur que par une vaine superstition ils ne se rendissent plus débiles que sains, plustost malades que morlifîez. Ce qui à la vérité arrive à plusieurs, notamment parmy ks iemmes, qui trompées de leur imagination, constituent la saiffi*

« Gap. 33.

teté en Tansterité, et entreprennent plus aysement de priver leurs estomacs de viande, que leurs cœurs de leur propre volonté.

Celle qui a la charge des autres est appelée Préposée, comme qui diroit mise et posée au devant , ou au dessus de la Congrégation, et qui est présidente à icelle, qu'on pourroit aussi appeler Préférée : mais parce que ces mots ne sont pas usitez , on les a peu et deu changer en ceux de Mère ou Abbesse, ou bien Prieure ou Supérieure , et parce que le dernier et le premier de ceux-cy wnt plus simples, et signifient la mesme chose que celuy de Préposée, il a esté treuvé bon que vous les retinssiez, notamment celuy de Mère, d'autant que le saint Père dit enfin : « Que les » Sœurs obéissent à la Supérieure comme à leur Mère. »

Il est dit au bout de la Règle : « Que Ton obeïsse à la Supérieure, » et beaucoup plus au Prestre qui a soin de toutes; » mais qui est donc ce Prestre qui a soin de toutes? Certes d'autant qu'en la Règle des Frères, aussi-bien qu'en celle des SiDeurs, cette obéissance au Prestre est souvent inculquée, ceux que j'ai veus des Interprètes de cette Règle % ont creu que c'estoitl'Evesque, d'autant, dit un d'entr'eux, qui a fait de bonnes et belles remarques sur icelle, que les Chanoines Réguliers en dependoient; mais depuis que Icv* Evesques et leur Clergé se sont par dispense Apostolique seaulari?ez, cet ordre n'est plus gardé. Or à la vérité dire , quant à ce point , je ne puis consentir à cette interprétation : car encore qu'au commencement de l'Eglise les noms de Prestre et d'Evesque fussent souvent confondus, et passassent l'un pour l'autre, ainsi qu'il est aisé à voir es Actes et es Epistres des saints Apostres, si est-ce que du temps de saint Augustin, ces mots n'estoient plus en cet usage , et n'appelloit-on pas les Prestres Evesques, ny les Evesques simplement Prestres, comme luymesme le tesmoigne en l'Epistre ^ qu'il a escrito à saint Hierosme, et ne me souvient pas que jamais saint Augustni en ait usé autrement ; de sorte qu'il n'y a donc point d'apparence qu'il ait mi? si souvent en sa Règle le mot de Prestre pour celui d'Evesque, puis que mesme les Monastères des filles et femmes estoient ea grand nombre au Diocèse d'Hippone, et que l'Evesque n'eust peu estre ainsi par tout. Mais ce qui m'oste de tout de doute en ce point, c'est que saint Augustin en ceste mesme Règle des Sœurs,

» Sylv. verb. Rel. 11. Jude Sercher eu son Nazarien Evangelique. * tpist. 19.

distingue clairement le Prestre d'avec TEvesque, disant : « Que » SI quelque Sœur est convaincue d'avoir receu des lettres , ou » presens en secret;, elle doit estre grief vement corrigée et chas- » tiée, selon qu'il sera advisé par la Supérieure^, ou par le Prestre, » ou mesme par l'Evesque. » Ainsi est distingué le Prestre d'avec FEvesque. Et presque en mesnie sujet, au troisième Concile de Carthage , auquel ce saint Père fut présent ; « Lors que les Vierges » sacrées seront destituées de leurs pères et mères qui les prote- » gcoient, qu'elles soient retirées en quelque Monastère de Vierges, » par la providence de l'Evesque, ou bien par celle du Prestre , si » l'Evesque est absent. » Ce sont les paroles du Concile. Mais il y a plus : car au commencement de TEpistre, où la Règle est insérée, il est parlé manifestement de ce Riesme Prestre qui avoit soin du Monastère, sous ie nom de Prévost ou Préfet.

Et certes je confesse, que non seulement en la primitive Eglise, et ^usques au temps du grand saint Augustin, mais aussi plusieurs siècles après , les Religieux et Religieuses vivoient sous Tobeïssance des Evesques : car c'est une vérité trop certaine pour estre niée, trop évidente pour estre ignorée, puisque Gratian au Décret*, Edinerus en la vie de S. Anselme, S. Bernard au troisième livre de la Considération , et en l'Epistre qu'il escrit à TArchevesque de Sens Henry , et mesme le Maistre de l'Histoire de l'Eglise, Baronius , le tesmoignent en termes qu'on ne peut dissimuler. Nous avons mesme encore en ce Diocèse de Genève quelques Monastères de Chanoines Réguliers, qui sont de la Jurisdiction Episcopale; et y en a plusieurs ailleurs, notamment de Filles, qui, selon l'ancienne discipline, sont en mesme condition. En foy de quoy il appert par Testât de l'Eglise de Milan, que de soixante et un monastères de Religieuses qu'il y a , quarante-six sont sous la charge de l'Archevesque, n'y en ayant que quinze en celle des Réguliers. Mais pour tout cela il ne s'ensuit pas que les Evesques soient, ou fussent les Prestres de ces Monastères; ains ils en ont ^t avoicnt seulement la surintendance et jurisdiction générale , comme des autres Eglises non exemptes de leurs Diocèses. Ce Prestre doncques, dont il est parlé en la Règle, estoit ou le Curé. qui, comme a remarqué le docte Filesac ^ , Théologien de Paris,

» 16. q. 1. ca. 12, 13, 18. q. 2. ca. 10, 14, 15, 18, 19, 28 et 29, Bern. 3 da Consid. c. 4. Epist. 42 in fine. Baron. Sub anno Chrisli 676, 10. 8. * In suo tract, de Parœchia.

estoit jadis nommé simplement le Prestre, par excellence ; ou bien c'estoit le Prestre particulier, auquel TEvesque avoit commis le soin du Monastère pour les choses spirituelles et administration des Sacremens. Et vrayement en cette ancienne Eglise ^ les Religieuses alloient au Service Divin aux Eglises Parochiales. S. Hierosme en TEpitaphe de sainte Paule, parlant des Religieuses qui estoient es trois Monastères de Bethlehem : « Elles sortoient^ dit- » il, seulement le jour de Dimanche pour aller à TEglise^ qui » estoit à costé de leur séjour, chaque troupe suivant sa Mère, V et de là s'en retournant, elles s'appliquoient aux exercices qui » leur estoient assignez. Saint Pacome et ses Religieux appelloient » un des Prostrés du voisinage pour rp^cevoir la divine Eucharistie » ( est-il dit en sa vie ) et les immortels Sacremens, estimant. » disoit-il, que c'est chose profitable aux Monastères de commu- » niquer aux Eglises. » La raison de cecy fat , que les Prestrei estoient rares , TOrdre de Prestriso estant en si grande considération parmy ce& Anciens, que peu de gens osoient se faire promouvoir. Tant y a donc que le Prestre dont il est parlé en la Règle, estoit ou le Curé, ou celuy que TEvesque commettoit à part pour le Monastère, comme qui diroit le Père Spirituel : et tout *\insi que la Supérieure avoit la direction ordinaire des Religieuses, aussi es choses d'importance et extraordinaires on appelloit le Père Spirituel : et si cela nesuffîsoit, on recouroit finalement à FEvesque.

Ce qui est deflendu : « Que l'on ne porte pas les voiles si desliez, » qu'on puisse voir à travers la coifl'ure : » c'est parce qu'en Afrique, pais extrêmement chaud, les filles et les femmes ne plioient leurs cheveux qu'avec de petites coiffes de filets, qu'où appelle en Latin r étiola, comme petits rets et filets, et en François du lacis , jomme petits lacs, ou lacets, mais de deçà les coiffures des Religieuses observantes sont d'autre sorte : outre qu'elles se tondent, et toutefois ne laissent pas de devoir observer que leurs voiles ne soient pas transparens.

Je n'ay pas estendu au long ce que le saint Père met en l'article, par lequel il defTend l'amitié sensuelle entre les Sœurs, d'autant que selon la nécessité de ce temps-là, et de la Province en laquelle il vivoit, il marque certaines particularitez peu connues es contrées de deçà, et dont la malice porte quant et soy tan^ d'horreur, qu'il n'est pas besoin d'en exprimer plus clairement la prohibition.

Ce que porte la Règle, « de demander tous les jours les livres » à l'heure assignée, » regarde ce temps-là , auquel Tlmprimerie n'estant pas encore exercée , on ne pouvoit pas avoir les livres à commodité; ains estoit requis de les lire Tun après l'autre.

Ce qu'il donne permission aux Sœurs, « d'aller une fois le mois aux estuves, » provient de la bonne opinion que l'^s Anciens avoient des bains , lesquels comme plusieurs prenoient pour le seul plaisir, aussi les autres, notamment es régions chaleureuses, les prenoient pour tenir leurs corps nets des crasses que le hasle et les sueurs salées et adustes produisoient, et les autres pour la sa]iîé, qui certes est grandement aydée de la netteté. Pline note * ^fue Garmis, Médecin Marseillois, renversa toute la méthode des autres Médecins et qu'entre autres choses, il ostoit l'usage des bains chauds, et faisoit des bains d'eau froide , et qu'il avoit veu des Sénateurs, mesme en plein lîy ver, grincer des dents dans ces bains froids. Saint Augustin mesme % racontant l'ennuy extrême qu'il eut du trespas de sa mère , dit : « Que pour s'en aile- » ger , il alla aux bains , ayant appris qu'ils estoient appeliez par » les Grecs d'un nom qui tesmoignoit leur efficace à chasser l'en- » nuy et la melancholie. » Donc ce n'est pas merveille s'il le permet aux Sœurs, selon que la coustume de ce païs-là, et le conseil des Médecins le requeroit : puis que principalement il advertit si soigneusement qu'on n'en use pas pour plaisir; ains seulement, ou pour la netteté, ou pour la santé. Certes saint Polycarpe, disciple des Apostres, au récit de saint Irenée, a tesmcigné que le glorieux S. Jean Evangeliste entrant en un bain à Ephese pour se laver, et y trouvant Cerinthus, Hérésiarque, dit à ceux qui estoient avec lui : «Retirons-nous hastivement d'icy, de peur que ô nous ne soyons accablez de la cheute de cette estuve , en la- » quelle est l'ennemy de la venté. » Ce grand Disciple bien-aimé de nostre Seigneur, ue faisant donc point de difficulté d'aller aux bains, qui pourra , je vous prie , censurer la douceur de S. Augustin, s'il eu pern et l'usage aux Sœurs de son Ordre? Je voy que quelques-uns ont al tribué cette action de saint Jean à une spéciale inspiration, comme s'il fust allé aux bains pour avoir sujet de dire la c-^lebre parole qu'il y dit contre Cerinthus : et je voy quant et quant que ^^- sentiment mérite voirement de n'estre pas mes-

» Lib. XXIX, cl. — * Lib. IX Conf., c. peiiuit.

prisé, à cause du crédit que les Auteurs d'iceluy ont justement mérité parm y les amateurs des Lettres sacrées; mais c'est une entorse neantmoins que Ton donne à THistoire, en faveur de la rigoureuse et impitoyable austérité qu'on estime avoir deu régner en l'esprit de ce grand Saint : car au reste saint Ir-^.née, qui est le premier escrivain de cette Histoire, sur la tres-asseurée foy de saint Polycarpe,dit au contraire expressément : « One ce glo- » rieux Evangeliste alloit aux biins pour se laver : » et me semble que cela estoit fort convenable à son humeur naturelle, qui Ib portoit, non tant comme un Aigle , que comme nue blanche Colombe, à désirer la netteté et du cœur et du cov^s, et le faisoit marcher comme un enfant de suavité en son innocence, avec plus de simplicité, de confiance et d'amour, que de timidité et d'affection à Taspreté et rigueur : tesmoin sa petite Perdrix avec laquelle il recreoit quelquefois son ame angelique. La charité anime le? esprits des Saints de difîerentes perfections et affections . et empesche quelques-uns, comme saint Jacques le Mineur " d'aller aux bains par la sévérité, y en faisant aller d'autres comme saint Jean , par le juste soin de Thonnesteté et de la santé.

L'article de l'expulsion des incorrigibles est fascheux aux gens du monde, qui ne voudroient jamais revoir parmy eux les filles dont ils se sont une fois deschargez, et ceux qui l'ont veu ci-devant en vos Constitutions, l'ont apertement blasmé; mais comme disent les doctes Azor et Lessius ^ après plusieurs graves Auteurs, c'est un article du Droit Canon, et de droit de nature , et par conséquent de droit divin. Aussi S. Benoist, ce grand Père des Moines de nostre Occident, l'a mis expressément en sa Règle , pour les déserteurs et fugitifs. Et ce qui est plus à mon propos, le nompareil S. Augustin l'ordonne en cette sainte Règle : De peur, dit-il, qu'une ame empestée n'empeste et infecte toute une CoD<^regation. Ce que saint Bernard a dit en paroles différentes, m.ais en mesme sens : « Mieux vaut qu'un périsse qup. l'unité. » Et ce grand Pacome voulut expulser Sylvain, et luy ester l'habit vingt ans après sa réception, parce qu'il s'estoit rendu incorrigible en ses bouffonneries. En effet cela enst esté exécuté, si le bon Moine Petronius n'eust intercédé pour luy, et ne se fust rendu caution de son futur

' Hier, in Catalog. Script. Eccl.

2 Azor. lib. XII, cap. 6, q. 2. Less. de Inst. et Jure lib. Il, cap. 40, dub. 4.

rP,EFACE. 491

amandement;, charité qui succéda extrêmement bien ; car Sylvain se corrigea , et mourut saint.

Or remarquez cependant, je vous prie, en ce peu de poincts que je viens de traiter, que deffendant vostre Règle, j'ay aussi deffendu vos Constitutions. Certes c'a esté une spéciale providence de Dieu, qu'entre toutes les Règles, celle du glorieux saint Augustin ait esté choisie pour servir de loy en vostre Compaignie ; puisque desja par un secret instinct du saint Esprit, vos Constitutions furent Pressées au commencement, en sorte qu'elles sont toutes conformes à cette sainte Règle, laquelle pur ce moyen vous observiez, sans y penser, avant qu'elle vous fust ordonnée; voire sans sçavoir quelle elle estoit : car quant à moy je l'avois desjaveuë en la belle Epistre 109 de saint Augustin; mais ny je n'en avois pas la mémoire présente, ny je ne dressay pas ces Constitutions selon mon seul entendement; ains beaucoup plus selon la dévote inclination des âmes , qui furent si heureuses d estre appellées par l'esprit de Dieu pour commencer cette si pieuse maniera de vie. En quoy je ne sçai comme quelques-uns sp sont trompez, pensant que vostre Institut soit ouvrage de ma stdle cervelle, et par conséquent moins estimable : car, je vous prie, de quelle autorité eussé-je peu vous ordonner une telle retraite, et vous obliger à une telle sorte de vie , sinon par la concurrence de vostre propre eslection et volonté? Certes les conseils Evangeliques ne peuvent estre convertis en commandemens par nos Supérieurs , si de nous-mesmes librement et volontairement nous ne nous obligeons à les observer par vœu, serment, ou autre profession.

Mais en vérité , voyant vostre Congrégation petite en nombre au commencement, et toutefois grande en désir de se perfectionner de plus en plus au tres-saint amour de Dieu, et de l'abnégation de tout autre amour, je fus obligé de l'assister soigneusement, me resouvenant bien que « nostre Seigneur, ainsi qu'il dit luy- » mesme , vint en ce monde pour le bien de ses brebis , non-seu- ^ lement afin qu'elles eussent la vraye vie; ains aussi afin qu'elles » l'eussent plus abondamment, » et que pour la leur faire avoir plus abondante, il ne faut pas seulement les induire à l'observance des commandemens; mais encore à celle des conseils, et qu'en cela ceux de ma condition doivent rendre fidèle service à ce divin Maistre, puis que, comme dit saint Ambroise % c'a toujours esté * Lib. V de Virgin,

une particulière grâce aux Evesques, de semer les graines de l'intégrité, et d'exciter es âmes le désir et le soin de la virginité, comme firent jadis les premiers et plus grands serviteurs de Dieu, et Pasteurs de TEglise. Que si outre cela j'autorisay vostre méthode de servir Dieu, je ne fis rien que ce que je devois faire, comme dedar assez le tres-saint Père Paul V, quand départant de belles -ïi .unples Indulgences à vostre Congrégation , il dit : « Pourvu qu'elle soit appreuvée et érigée par Tautorité de TEvesque. »

Somme toute , mes tres-cheres filles , à Dieu soit honneur et gloire, qui de toute éternité prépara ces saintes Règles pour vostre Congrégation, et vostre Congrégation pour Tobservance de ces Règles, ayant mesme ordonné par une conduite admirable de sa providence , que vos Constitutions fussent tout ainsi que des ruisseaux, qui coulent et tirent leur origine des propres paroles et de Fesprit d'icelles , comme de leur vraye source et tres-pure fontaine qui me fait hardiment vous prononcer cette exhortation : Venez, ô filles de la bénédiction éternelle! et comme il fut dit à Ezechiel, et au cher bien-aimé du bien-aimé de vos âmes : Venez, tenez, prenez et mangez ce livre, avalez-le , remplissez-en vos poitrines, et en nourrissez vos cœurs : que les paroles d'iceluy demeurent jour et nuit devant vos yeux pour les méditer, et sur vos bras pour les pratiquer, et que toutes vos entrailles en louent Dieu. Il donnera de Tamertume à vostre intérieur : car il vous conduit à la parfaite mortification de vostre propre amour. Mais il sera plus doux que le miel à vostre bouche , parce que c'est une consolation nompareille, de mortifier Tamour de nous-mesmes, pour faire vivre et régner en nous Tamour de celuy qui est mort pour Tamour de nous. Ainsi vostre tres-amere amertume se convertira en la suavité d'une paix tres-abondante, et vous serez comblées du vray bon-heur. Je vous prie , mes Sœurs ; ains je vous supplie et conjure, mes Filles bien-aimées, oyez^ t'oyez et considérez, vous avez esté instruites jusques à présent en ces observances : vous avez receu le voile sacré sous icelles : par icelies Vous avez esté multipliées, et avez pris un saint accroissement en âge, en nombre, et en pieté. Soyez donc fortes, fermes, constantes, invafiahles , et demeurez ainsi , afin que rien ne vous sépare de TEspoux céleste, qui vous a unies ensemblement, ny de cettci union qui vous peut tenir unies à luy : en sorte que n'ayant toute»

qu'un mesme cœur^ et qu'une mesme ame, il soit luy-mesme vostre seule ame, et vostre cœur. Bien-heureuse T^me qui obser- S'era cette Règle , car elle est fidèle et véritable : et à toutes les âmes qui' la suivront, soit à jamais donnée abondamment la grâce, la paix, et la consolation du S. Esprit. Amen.

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