VII
qu'elle se réveille et commence à parler, mais presqu' inintelligiblement, d'autant que le gosier et la langue estoyent çaysis. On me vient appeller icy et j'y vay soudain avec le Médecin et Apoticaire , qui la treuvent léthargique , et paralitique de la moytié du corps, mays léthargique en telle sorte que néanmoins elP estoit fort aysée à re veiller, et en ces mo* mens de réveil , elle tesmoignoit le jugement entier soit par ses paroles qu'elle s'efforçoit de dire , soit par le mouvement de sa main saine , c'est à dire de laquelle l'usage luy estoit demeuré. Car elle parloit fort à propos de Dieu et de son ame, et prenoit la croix elle mesme à tastons, d'autant que soudain elle devint aveugle, et la baysoit, jamais ne prenoit rien qu'elle n'eust fait le saint signe dessus, et reçeut ainsi le saint huyle. A mon arrivée, toute aveugle et tout' endormie quell' estoit , elle me caressa fort et dit : C'est mon filz et mon père cettuy-ci, et me baysa en m'accolant de son bras, et me baysa la main avant toutes choses. Elle continua en mesm' estât presque deux jours et demi, après lesquelz on ne la peut plus guère bonnement reveiller, et le 1" mars elle rendit l'ame à nostre Seigneur doucement , paysiblement , avec une contenance et beauté plus grande que peut estie elle n'avoit jamais eue , demeurant une des belles mortes que j'aye jamais veu.
Au demeurant , encor vous faut-il dire que j'eus le courage de luy donner la dernière bénédiction , luy fermer les yeux et la bouche, et luy donner le dernier bayser de paix à l'instant de son trespas. Apres quoy le cœur m'enfla fort et pleuray sur cette bonne mère plus que je n'avois fait dés que je suis d'Eglise , mais ce fut sans amertume spirituelle, grâce à Dieu ; voyla tout ce qui se passa. An demeurant , je ne puis (me) taire du grand bon naturel de vostre filz qui m'a si extrêmement obligé , au soin et travail qu'il a pris pour cette mère, mais je dis avec tant de cœur, que s'il eust esté quelqu'estranger, je serois forcé de le tenir et Jurer mon
frère. Je ne sçai si je me trompe , mais je le treuve extrêmement bien changé en mieux, soit peur le monde, soit principalement pour l'ame. Or sus, ma che/'^ Fille , si faut-^ il se résoudre sur cela, et louer tous-jours Dieu, quand il' luy plairoit nous visiter encor plus fortement. Si donques, vous le treuvés à propos, vous pourrés venir pour estr' icy' lé jour des Rameaux; je dis icy, car il ny auroit point de proportion que vous fissiés les bons jours aux champs, vostre petite chambre vous attendroit , nostre petite table et nostre simple et petit traitlement vous sera fait et offert de bon cœur, je veux dire de mon cœur qui est grandement vostre. Lesfestes passées, vous ordonneriés ainsy qu'il vous plairoit pour conduire nostre petite chez elle. Yoyla , si cela se peut aysément, je le désire, mais je, dis s'il se peut aysément. Dequoy vous m'advertirés par le retour de ce garçon, et encor de ceux que vous amenerés, si vous amenés quelque compaignie extraordinaire. Car, quant à nostre bon Baron , Je croy qu'il ne viendra pas nous voir. Sur ce nouveau deuil , parmi le quel nous ne pourrons nous resjouir que dévotement et totalement en nostre Seigneur, je pense qu'il ne seroit pas à propos qu'il vinst maintenant, il faut que je die ainsy avec vous. J'attendray ce que vous me marquerés.
Mon frère vous escrit pour le reste de la dote de ma seur. Si cela se peut, je n'y voy nul inconvénient ; car, en fin, vousauriés vostre argent icy, outre tout celuy qui dépend de moy qui est autant vostre que nul autre, et cette dote seroit payée, qu'il faut aussi bien payer une foys ; mais je laisse cela à vostre providence. J'ay voulu sçavoir s'il seroit à^ propos que vous prissiés une femme pour estr' auprès de maseur, mais mon frère m'a dit que vous ne vous missiés nullement en peine , qu'il accommodera si bien tout ce quïL faudra pour ma seur, que vous aurés tout sujet de contentement de luy, de manière qu'il n'est point besoin de cela,'
* Pour vray , j'espère que ce filz là sera grandement béni pour le service qu'il a rendu à ses père et mère en leur
trespas.
' Maintenant je vay courant sur les cliefz de vostre lettre. Nostre pauvre petite Charlotte est bien heureuse d'estre sortie de la terre avant qu'elle l'eust bonnement touchée, Helas! il la failloit néanmoins bien un peu pleurer. Car n^avons-nous pas un cœur humain et un naturel sensible? Pourquoy noi pleurer un peu sur nos trespassés, puis que l'esprit de Div j non seulement le nous permet, mais nous y semond? Je l'ay regrettée, la petite pauvre fille, mais d'un regret moins sensible d'autant que le grand sentiment de la séparation de ma mère osta presque toute prise au sentiment de ce second desplaysir du quel la nouvelle m'arriva, tandis que nous avions encor le corps de ma mère en la mayson. Dieu soit encor loué en cet endroit : Dieu nous donne , Dieu nous oste ; son saint nom soit béni,
Helas ! nostre pauvre madame du Puys d'Orbe auroit un grand besoin d'estre assistée de près. Car elle est si bonne et si cordiale que rien plus, mais si melancholique, si douillette et si délicate de courage, que rien plus. Vous voyés, je luy avoys tant tesmoigné la nécessité de s'assujettir elle-mesme à la stabilité en son Monastère, et néanmoins contre le souhait des siens , elle médite tous les jours des sorties pour ceci et pour cela. Ce n'estoit pas sortir d'aller avec vous àBourtilly, non, ma Fille, ce n'est pas sortir quand on sort pour mieux s'arrester et r'entrer. Mais ces autres sorties sont hors de rayson. Aussi, on les desseigne et delibere-on sans moy. Dieu sçait, ma Fille, si j'ayme tendrement cett' ame, et si j« suis plein de désir de son bien, et que jamais je ne la veux ni puis abandonner, je dis quoy qu'elle fît; mais je n'ose pas la presser de loin, car c'est un esprit qui ne peut estre conduit qu'avec amour et confiance. Confiance, dis-je, tousjours nourrie de nouvelles et continuelles démonstrations
d'affection , ce qui ne se peut faire de loin ; mais bien quand vous serés icy, nous adviserons.
Je regrette l'accident de M. (xMadame) de Saint-J'^an , qui devoit arriver ou plus tost, ou plus tard, ou jamais. Si elP a bien jette son espérance en nostre Seigneur, il la tirera de ce mauvais passage pour la faire marcher tant plus vistement vers luy. J'escriray au P. deMonchi qu'il souffre beaucoup; car nous ne sommes point deshonnoraldes à l'Eglise quand nous imitons nostre Seigneur qui a tant souffert d'ignominies pour nostre salut. Oii il y va du proutit spirituel, il ne faut pas craindre les opprobres. Ouy, ma Fille, nostre bon Dieu nous aydera, et pour la bonne commère aussi, bien qu'il faille tascher d'avoir tout ce qu'on pourra. Quand vous serés icy, nous prendrons les resolutions convenables pour commencer nostre dessein, et verrons ce que diront nos filles de deçà. Nostre Favre a fait merveilles, et est maintenant toute à I)ieu.
Ne dites mot de (Mademoiselle de) sainte Catherine, car c'est le secret qui doit tout faire reûscir.
Je n'ay nulles nouvelles de Paris, non pas mesme si Monsieur de Berulle est en vie.
Quant à ces préceptes de l'orayson que vous avés receus de la bonne M'' Prieure, je ne vous en diray rien pour le présent. Seulement je vous prie d'apprendre le plus que vous pourrés les fondemens de tout cela ; car à parler clair avec vous , quoy que deux ou troysfois l'esté passé m'estant mis en la présence de Dieu sans préparation et sans dessein^ je me treuvasse extrêmement bien auprès de sa Majesté, avec une seule, très simple et continuelle affection d'un amour presque imperceptible , mais très doux , si est-ce que je n'osay jamais démarcher du grand chemin , pour réduire cela en un ordinaire. Je ne sçai , j'ayme le train des saintz devanciers et des simples. Je ne dis pas que quand on a fait sa préparation et au'en l'orayson on est attiré à cette sorte
fW OPUSCULES
H'orayson, il n'y faille aller; mais prendre ponr melbodo rlo ne se point préparer, cela m'est im peu dur; comm' ciuun' fle sortir tout à fait de devant Dieu sans action de grâces, sans offrande, sans prière expresse. Tout cela peut estre utilement fait ; mais que cela soit une règle , je confess' que j'ayun peu de répugnance. Néanmoins, je parle simplement devant nostre Seigneur et avons, à qui je ne puis parler que purement et candidement; je ne pense pas tant sçavoir que je ne soys très aysé , je dis extrêmement très aysé de me démettre de mon sentiment et suivre celuy de ceux qui en doivent par toute rayson plus sçavoir que moy, je ne dis pas seulement de cette bonne mère, mais je dis d'une beaucoup moindre. Apprenés donc bien tout son sentiment en cela et tous ses fondemens, mais tout bellement pourtant et sans empressement, et en sorte qu'elle ne cuyde pas que vous la Venilliés examiner. J'honnore cett' ame là de tout mon cœur, >et tout son Monastère.
Adieu, ma chère Fille , jusques à se revoir bien tost, moyennant Jésus , qui vive et règne à Jamais en nos esprits.
Atnm.
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LETTRE