A UN ABBÉ
Il lui raconte les commencements de l'ordre de la Visitation ; il approuve le dessem de son ami pour la réforme de son ahhave.
3 avril 1611.
Monsieur mon très cher frère,
L'incroyable parfum d'une amoureuse suavité , dont vostre lettre nompareille en douceur pour moy est pleine, me force doucement à condescendre à vos fraternels désirs de sçavoir ce que je fay en ce recoin de nos montagnes, dont vous dites que l'odeur est montée jusques à vous. Je le croy faciiement , mon très cher frère , puis que j'ay mis des holocaustes * sur l'autel de Dieu , falloit-il pas qu'elles jettassent une odeur de suavité? Voyci donc , non pas ce que j'ay fait, mais ce que Dieu a fait Testé passé.
Mon frère de Torens alla quérir en Bourgoigne sa petite femme , et amena avec elle une belle -mère , qu'il ne mérita jamais d'avoir ni moy de servir; vous sçavés des-ja quelque chose comme Dieu donc l'a rendue ma iille. Or saches que celte fille est venue à son chetif père , affin qu'il la fit mourir au monde, selon le dessein que je vous ay communiqué à nostre dernière entreveiie. Pressée des désirs d( Dieu , elle a tout guitté; et, avec une prudence el force non commune à son -'^exe fragile, elle a pourveu à son desengagement; en sorte que les bons treuveront beaucoup dh
* C'est la 227e de la collection-Biaise, et la Ce du livie VI des anc. édii- 2 Ces holocaustes sont les Religieuses de ia Visitati'jii, qui laisoient aluW leur noviciat.
choses à louer en cela, et les enfans malins du siècle ne sçauront sur quoy s'attacher pour former leurs médisances.
Nous l'enfermasmes le jour de la ires sainte Trinité, aveu deux compaignes et la servante que je vous fis vojr, qui est une ame si bonne dans la rusticité de sa naissance, que, dans sa condition, je n'en ay point veu de telle. Depuis il vient des filles de Chamberi , de Grenoble, de Bourgoigne> pour s'associer à elles; et j'espère que cette Congrégation sera pour les infirmes un doux et gracieux refuge ; car, sans beaucoup d'austérités corporelles, elles prattiquent toutes les vertus essentielles de la dévotion.
Elles disent l'Office de nostre Dame, font l'orayson mentale ; elles ont une police de travail, silence, obéissance, humilité , exempte de toute propriété, extrêmement exacte ; €t, autant qu'en Monastère du monde, leur vie est amoureuse, intérieure , paysible, et de grande édification ; après leur profession elles yront servir les malades. Dieu aydant, avec grande humilité. Voyla, mon très cher frère , un petit sommaire de ce qui s'ait fait icy.
Quant à la reforme que vous projetés, je la passionne ; et, fautadvoûer la vérité, vostre inclination m'incline et me tire tout à soy, vos raysons sont preignantes, et vostre authorité toute-puissante pour moy.
Non, pour Dieu, ne craignes point de m'importuner. J'ay «acrifîé ma vie et mon ame à Dieu et à son Eglise, qu'importe-il que je m'incommode, pourveu que j'accommode quelque chose au salut des âmes ? Traités-mov donc fraternellement, puis que vous sçavés qu'entre nous tout se fait en «harité et pour la charité. Or, la charité n'a point de peine qui ne soit bien aymée : Ubi amatur, non laboratur; vel si laboi^atuvy labor amatur.
Si ce pauvre garçon ne m'eut rencontré icy pour se confesser à moy, il s'en alloit à Rome, ne treuvant personne à son gré à qui ouvrir confidemment son ame, et où à la vérité VII. 13
j'ay treuvé moins de mal que je ne pensois, et mcomparahlement moins qu'il ne croyoit. 0 mon Dieu ! mon très cher irere, si Dieu, qui incline tant de personnes à me remettre la clef de leurs cœurs , voire à en lever la serrure devant moy, affin que je voye mieux tout ce qui est dedans, pouvoit si bien fermer le mien que rien n'y entrast jamais que son divin amour, et que rien ne Touvrist que la charité, hé! que vous m'aimtiriés suavement! Priés fortement pour cela, et croyés fermement que je suis vostre très obéissant frère et serviteur, François, etc.
Je vous recommande à vos sacrifices la santé de la merft abeille ' de noslre nouvelle ruche ; elle est grandement travaillée de niciiadie , et nogtre bon monsieur N. , quoy qn'il soit l'un des doctes médecins que j'aye veus , ne sçait qu'ordonner pour ce mal, qu'il dit avoir quelque cause inconneûe à Galien, Docteur des médecins.
Je ne sçai si le Diable veut nous espouvanter par là, ou si elle n'est point trop aspre à la cueillette.
Et toutefois je sçai bien qu'elle n'a point de remède à son gré, que de s'exposer au Soleil de justice. Quoy que c'en soit, j'ay tant à cœur cette entreprise, qui ne vient que d'en haut, que rien ne m'eslonne en sa poursuitte, et je croy que Dieu rendra tout à fait cette mère une sainte Paule, sainte Angele , sainte Catherine de Gènes , et telles saintes veuves , qui, comme belles et odorantes violettes, ont esté si aggreables à voir dans le sacré jardin de l'Eglise. De telle espouse de Jesus-Christ il est dit : Myrrha, et gutta, et casia à vesti-* mentis tuis, à domibus eburneis ^
* La mère de Chantai , première supérieure de la Visitation de Sainte- Marie.
* U sort une odeur de myrrhe, d'aloës et de cannelle, de vos habits et de .vos maisons d'ivoire, Ps. XLIV, d.
LETTRE
A UN AMI
Il lui parle d'un jeune homme qui désiroit employer la protection de cette personne pour obtenir une place de précepteur, et le prie de l'en dissuader.
13 avril 1611.
Monsieur,
Outre que je ne sçaurois pouvoir me ramentuer en vostre bienveuillance, et ne le faire pas, je suis bien ayse de vous donner ad vis comme , sur ce que M. de Charmellier, mou cousin , m'avoit dit touchant vostre désir de me voir le Caresme prochain à Paris, j'ay escrit à son Altesse ; en sorte que j'espère en peu de jours avoir une response absolue, laquelle, si elle est selon nostre gré, je pourrois justement croire que Dieu Faura voulu d'une volonté spéciale, puis que la concurrence des affaires du monde me sera peu favorable, comme je pense. Mais pensés, Monsieur, quel contentement pour moy de pouvoir encor une bonne fois jouyr de la douceur dé vostre présence.
Au demeurant , j*ay avec moy un jeune homme d'Eglise, neveu de M. le réverendissime mon prédécesseur, qui s'est imaginé qu'à l'adventure il pourroit entrer par delà au service de quelques jeunes seigneurs pour leur instruction, et par ce moyen estudier aussi; et m'a tant pressé, sachant en quelle confiance je suis avec vous, que j'ay esté contraint de luy promettre de vous supplier de me donner quelque advertissement, si cela pourroit estre.
* Communiquée par madame la comtesse de Beaumanoir. G*est la 233» de la collection-Biaise.
Mais j\adjouste pourtant qu'eiicor que ce jeune homme soit de fort bonne Mayson (mais Mayson deschuë), et qu*il ait Fespril fort gentil et bien estudié , si est-ce que c'est plus son jugement qui le porte à ce désir que non pas mon advis, qui est que son courage n'est pas poui" entrer LJ ladite sujettion que lelle condition requiert : mais les jeunes gens dévorent toutes les diiïicultés de loin , et fuyent à toutes les ditïieultés de près.
Or, Monsieur , il me suffira , s'il vous plait , de m'escrire un mot qui le puisse aucunement desabuser ; car il est force de traitter avec luy, affîn que sans ce tourment de vous prier il attende que Dieu luy pourvoye des moyens de nager à ses dépens; ce qui sera bientost, puisque j'en voy des-ja la semence paroistre sur le champ, qu'il seroit prest à recueillir dés maintenant, si la jeunesse luy eust permis d'estre aussi arresté cy devant comme il est résolu de l'estre dores-en-avant.
Monsieur, je m'intéresse avec vous, et use librement de ce petit artifice en faveur de ce jeune homme, que je dois affectionner pour l'espérance qu'il donne de devoir réussir, et sur tout à la mémoire que je dois à M. son oncle. Vous interpreterés le tout en bonne part, comme d'un cœur qui prend toute confiance au vostre.
Nous sommes icy sans nouvelles, mais non pas sans menaces de faire beaucoup de maux à no^ F^lises ; mais la protection de laquelle» ilz font profp'ision de tirer leur force, ne leur sera, comme j'espère, jamais donnée pou.v* ces misérables effets. Dieu nous vetiille donner la paix aie le monde ne peut donner, et vous conserve , Monsieur, longuement et heureusement, selon le souhait de vostre, etc.
LETTRE
A M. DE LA ROCHE , CONSEILLER d'ÉTAT AU SOUVERAIN SÉNAT DE SAVOIE ,